
Son œuvre est fortement influencée par la théologie classique allemande, mais il tire à sa manière, toutes les conséquences de la naissance de la théologie critique au 18e siècle, suite à la révolution des Lumières. Il comprend plus rapidement que bon nombre de ses contemporains (Barth en particulier), que le statut de la théologie a définitivement changé et qu'elle ne peut plus prétendre être une science autonome, mais qu'elle doit maintenant se tenir aux frontières des sciences humaines. Ce n'est pas pour autant qu'elle doive perdre son objectif, dire Dieu de manière actuelle et critique, ou renoncer à son originalité, mais elle ne peut accomplir sa tâche qu'en dialogue. C'est ainsi que Tillich se propose de repenser le contenu de la tradition. Pour lui, la plus grande majorité des formulations de la tradition exprime avec exactitude le contenu de la révélation, mais le langage utilisé n'est plus compris de nos contemporains. Il faut donc mettre en corrélation la vérité énoncée avec la situation existentielle des hommes et des femmes d'aujourd'hui. C'est aussi à la même époque, la démarche de Bultmann, même si l'illustre théologien de Marbourg choisira la méthode de la démythologisation du Nouveau Testament qui reste radicalement différente de celle suivie par Tillich. Les deux hommes ne se rejoindront jamais sur la question de la lecture et de la place du mythe dans le langage de la foi.
Pour arriver à cette mise en corrélation, il faut dans un premier temps relire la tradition biblique comme dogmatique, et dans un second temps, analyser l'essence de la culture humaine pour décrypter au travers de ses manifestations (art, politique, philosophie, religion, etc), les questions fondamentales qui agitent l'être humain et qui justement constituent son humanité. Sur ce plan, Tillich affirme fortement que c'est la culture qui constitue l'humanité et non la nature. Son rejet de toute théologie naturelle est dans la droite ligne de la tradition biblique et du message des Réformateurs. La théologie se doit selon Tillich, d'éviter deux fondrières dans lesquelles elle est souvent tombée. D'un côté le supranaturalisme, et de l'autre, le naturalisme.
Le supranaturalisme a pour principe la totale altérité entre Dieu et le Monde. Dieu se situe ailleurs, au-dessus et son action est synonyme de domination. Tillich est particulièrement conscient que le supranaturalisme a l'immense mérite de préserver la transcendance et la souveraineté de Dieu, mais il est pris en défaut lorsqu'il décrit l'être de Dieu avec les mêmes catégories que celles qui régissent nos existences ( surtout dans l'onto-théologie). Il y a donc une sorte de contradiction entre la volonté du supranaturalisme et son résultat. Le naturalisme au contraire met en œuvre une conceptualité de type panthéiste. Il identifie Dieu à la structure, ou à la substance du monde. Il en voit les manifestations dans la nature (romantisme) ou dans le déroulement de l'histoire (hégélianisme). Le naturalisme insiste justement sur la présence de Dieu dans le monde, mais il supprime son altérité.
Une théologie chrétienne doit s'efforcer de rendre compte à la fois de la présence et de l'altérité de Dieu ce qui n'est pas un défi impossible à relever, pour peu que présence ne soit pas synonyme de confusion, et qu'altérité ne soit pas synonyme d'absence. Dans cette perspective, il me semble judicieux d'essayer de comprendre Tillich par l'intermédiaire de ces trois grandes lignes: La mise en corrélation du message et de notre situation existentielle, l'aspect symbolique du langage religieux qui évite l'appropriation, le dogmatisme, l'enfermement et pour finir l'idolâtrie, le tout systématiquement soumis au principe protestant selon lequel aucune vérité ultime ne peut être totalement contenue dans une représentation, une formule, ou une structure.
Pour terminer cette rapide introduction, il faut tenir compte de l'influence radicale qu'ont eu sur la vie et la pensée de Tillich deux événements. La première guerre mondiale à laquelle il participa comme aumônier dans les tranchées et son exil définitif aux Etats-Unis en 1933.
Fondée sur le célèbre " ecclesia reformata semper reformanda ", la théologie protestante ne doit pas seulement conserver et interpréter l'ancien, elle se doit de créer sans cesse un nouveau discours. Il est en effet difficile d'imaginer que la grâce de Dieu puisse être définitivement liée à des énoncés humains, déterminés par leurs temps ou des institutions. Nous retrouvons l'application de ce principe dans le statut des Confessions de Foi des Eglises protestantes; celles-ci sont, ou étaient systématiquement datées afin de bien montrer qu'il s'agit là d'une expression de la Foi dans un contexte historique et culturel précis.
Plutôt que d'être une théologie de la conservation mettant en relief la substance invariable du divin au travers d'une doctrine, des sacrements, ou de l'Eglise, la théologie protestante devrait être prophétique. C'est dire qu'elle doit être une critique de la religion. Il est bien évident que ces deux principes, le prophético-dynamique pour le protestantisme, et le substantialisme pour le catholicisme doivent s'équilibrer l'un et l'autre à l'intérieur de chacune des religions. (1) Le prophétisme de la théologie est un iconoclasme qui s'élabore en fonction de trois axes qui sont la démythologisation, la désacralisation et la reconstruction. (2) A sa manière, sans être un théologien radical comme Bultmann ou Vahanian, Tillich mettra en œuvre cet iconoclasme théologique tout au long de son œuvre. Il formulera de façon heureuse, mais cependant classique, l'exigence à laquelle doit se soumettre le théologien, et de laquelle découle le principe protestant: " Dieu est au-dessus de Dieu ".
Comme le souligne Tillich lui-même, cela ne signifie pas l'existence d'un super-Dieu qui subsisterait malgré la disparition du Dieu personnel, celui de la Foi. Dieu n'est pas seulement le Dieu de ceux qui sont capables de prier, il est aussi celui de ceux qui sont séparés de lui et qui ne peuvent lui parler. Le doute radical qui les assaille et le sérieux avec lequel ils doutent restent la preuve que cette question est pour eux du domaine de l'ultime. Qu'est-ce que la religion pour Tillich? On peut certes la définir par l'adhésion à un système de croyances plus ou moins complexe. L'identifier par les traces culturelles qu'elle laisse dans une civilisation, ou par l'éthique qu'elle met en œuvre dans les sociétés humaines, mais toutes ces traces, humbles ou prestigieuses, ne sont en fait pour Tillich que les manifestations de ce qu'il appelle: " Une préoccupation ultime ".
Grâce à cette expression heureuse, et à la signification qu'il lui donne, Tillich me semble renouer totalement avec un des plus grands problèmes posés par la Tradition biblique: " L'énigme du Nom ".Dans un article consacré aux questions de la Création, du Nom et du Mal, Daniel Lys écrit: " Une fois encore il ne peut que rester insoluble (le Nom), non parce qu'il est trop difficile à résoudre, ou trop sacré pour qu'on ose y toucher, mais parce que c'est son insolubilité même qui fait sens, qui pointe vers le sens, qui donne du sens à toute l'histoire de l'univers ". (4)
La question de Dieu est insoluble parce que Dieu doit rester une question, une mise en question. Dans ces conditions, on voit mal comment une tentative humaine pourrait prétendre formuler Dieu dans sa totalité, mais surtout dans son altérité de façon immuable. Le principe protestant est en fait l'antidote contre l'idolâtrie d'un Dieu sur mesure.
Première constatation, les symboles sont identiques aux signes, ils renvoient à autre chose qu'eux-mêmes.
Exemple: le signe " interdiction de fumer " renvoie à un décret de loi, un lieu particulier, ou au danger de la maladie.
Il existe cependant une différence fondamentale entre eux. Les signes ne participent pas à la réalité et au pouvoir qu'ils désignent. Les symboles au contraire, bien qu'ils ne soient pas identiques à la réalité qu'ils symbolisent, participent à sa réalité et à son pouvoir. Le symbole se caractérise donc par sa participation à la réalité qu'il désigne, le signe par sa non-participation.
Seconde constatation, le symbole représente quelque chose qui n'est pas lui-même, dont il tient lieu ( le Christ). Mais si les symboles tiennent lieu d'une chose qu'ils ne sont pas eux-mêmes, il faut alors se demander pourquoi d'une manière générale avons-nous besoin d'eux et pourquoi n'avons-nous pas directement accès à la réalité qu'ils représentent. Cette question à ce qui constitue selon Tillich la fonction principale du symbole, à savoir qu'il ouvre des niveaux qui sinon demeurent cachés et ne peuvent être connus d'aucune autre façon.
Par exemple selon Tillich, il n'est pas possible de connaître Dieu en dehors du Christ, Christ est symbole de Dieu, c'est pour cette raison qu'il est Christ. La question n'est pas de savoir si je fonde ma foi en Dieu sur l'existence historique d'un homme appelé Jésus de Nazareth, il s'agit plutôt de savoir si lorsque je lis le récit de la résurrection, je ne fais que me documenter sur un événement historique grandement contestable du point de vue de la méthode historique, ou si par ce récit, je me laisse ramener à la seule réalité qui est celle du triomphe de Dieu sur la finitude humaine. Pour Tillich, ceci est possible uniquement grâce au symbole qui ouvre les niveaux les plus cachés de la réalité ultime. Il faut cependant que le symbole comporte un double aspect, celui que je viens de décrire, ouvrir la réalité extérieure, et provoquer chez l'homme une ouverture de la réalité intérieure. C'est certainement ce que Bultmann appelait une interprétation existentielle de l'événement Jésus Christ. Ainsi pour Tillich, seul le symbole peut faire raisonner en l'homme la question ultime et en même temps y répondre.
Par sa théorie du symbole, Tillich semble nous dire que l'expérience ultime, la rencontre avec Dieu, est de l'ordre de l'indicible. Tillich est extrêmement marqué par la pensée romantique, il donne au symbole une sorte de statut atemporel dont le contenu serait toujours le même, quelles que soient les formes culturelles qu'il revêt. Au risque d'une simplification, on pourrait résumer sa compréhension de la culture comme la quête consciente ou inconsciente du Christ, accomplissement ultime de toutes les tentatives humaines. Pour ma part, j'émets plusieurs réserves. Si de nombreuses religions utilisent le symbole comme mode de communication et entrent bien dans la description que donne Tillich du phénomène religieux, la bible n'utilise pas un langage symbolique mais métaphorique. Sans entrer ici dans une étude poussée de la différence entre la métaphore et le symbole, il me semble que celle-ci n'est pas présente dans la culture de manière à la fois autonome et universelle. Elle fait sens, elle transporte, selon son étymologie, en créant une singularité. Elle est toujours liée à la réception de l'individu sans que celui-ci puisse y être préparé par une caractéristique ontologique (analogia entis), existentielle (l'angoisse), ou culturelle ( Samuel ne connaissait pas encore l'Eternel et la parole de l'Eternel ne lui avait pas encore été révélée) 1 Samuel 3, 7. Si l'homme peut connaître Dieu, c'est parce que Dieu parle, ou qu'on en parle. Le langage n'est pas symbolique, il est créateur.
Cette théorie de la corrélation, Tillich la développe du point de vue de la théologie systématique, mais sa préoccupation va jusqu'à certains éléments de théologie pratique. Dans un de ses plus beaux livres, " Le Courage d'être ", Tillich donne comme titre à sa conclusion: " La communication du message chrétien: une question posée aux pasteurs et éducateurs chrétiens. " Tillich a toujours affirmé fortement la nécessité pour la théologie de prendre au sérieux une des formes de la Parole de Dieu qu'est l'Ecriture. Il écrit: " Je crois que l'histoire de la critique biblique est un des grands moments de l'histoire intellectuelle de l'homme, qui a autant d'importance que la percée de la science moderne... La critique biblique a permis au protestantisme de faire face à ce que le catholicisme, ni aucune des grandes religions chrétiennes n'ont pu affronter: La présence et la conscience d'éléments mythologiques légendaires et contradictoires à l'intérieur des Ecriture Saintes. C'est probablement le point qui montre le mieux la force de l'esprit protestant. " (6) Une des vertus de cette critique est de permettre au texte biblique de rester en relation avec les exigences de la culture, ce que dit la critique littéraire, historique , linguistique etc... Lorsque ce travail est effectué, le théologien doit rendre compte du contenu biblique par un travail d'explication des concepts qui est un travail de traduction. Les mots et même certains concepts utilisés par les auteurs bibliques sont incompréhensibles pour l'homme d'aujourd'hui.
Exemple: Le péché. Aliénation existentielle. Chute: Passage de l'essence à l'existence.
Ce travail de traduction n'est pas encore suffisant. Si le théologien n'était qu'un traducteur, sa tâche resterait superficielle et il manquerait son objectif. Il ne suffit pas de définir et de traduire le message, encore faut-il réussir à le communiquer.
A ce moment de sa réflexion, Tillich se demande ce que peuvent avoir de commun toutes les personnes que nous sommes amenées à rencontrer. Tillich s'empresse de préciser que communiquer l'Evangile ce n'est pas convertir des gens à l'Evangile, c'est présenter cet Evangile afin que les personnes puissent se déterminer pour ou contre. Ce qui peut paraître une évidence ( c'est l'histoire de la rencontre entre Jésus et le jeune homme riche), doit toujours être rappelé aux théologiens, aux Eglises, à leurs pasteurs, et aux membres des communautés. Le point commun que Tillich va trouver entre les êtres humains, quelle que soit leur culture, c'est le partage, la participation de tous à l'existence. Qu'est-ce que l'existence? C'est la conscience qu'avant nous n'étions pas et qu'après nous ne serons plus. Pour l'instant, nous avons le sentiment d'échapper au non-être, mais tout en y échappant par notre existence, nous faisons l'expérience de l'angoisse du non-être. C'est notre finitude qui est la source de notre angoisse, ce qui fait dire à Tillich dans sa théologie systématique que l'angoisse n'est pas une maladie, un état lié à un quelconque événement ou à une période de la vie, c'est une caractéristique ontologique de l'être humain. La théologie, la prédication, la vie communautaire doivent mettre en corrélation le message de l'Ecriture et notre angoisse existentielle. C'est à cette condition qu'une parole sur Dieu devient Parole de Dieu. En présentant rapidement trois grandes lignes de la pensée de Paul Tillich, j'ai voulu simplement donner les clés à ceux qui voudront s'aventurer dans l'œuvre de ce grand penseur. Que les réponses de Tillich ne soient pas définitives, il en aurait lui-même convenu, mais son apport à la théologie reste indiscutable. Le traducteur français de la Systematic Théology, le pasteur Jean-Marc Saint me disait : " C'est avec lui que commence la théologie ". La théologie post-barthienne sans doute.