COMENIUS

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    Job ou Dieu en question !

    Lectures contemporaines du livre de Job

  1. Introduction: Job ou la naissance de la parole !

  2. Jean LEVÊQUE, Le Dieu de Job in Cahiers Universitaires catholiques, janvier/février 1977, pp. 2-4.

  3. Un moine anonyme, Job ou le chemin transfiguré

  4. André DUMAS, "Qui a mis la sagesse dans le cœur ou qui a donné l'intelligence à l'esprit".

    Extrait d'un sermon sur Job 38, v.36. Prononcé à la veille de l'ouverture de la conférence de Stockholm sur l'homme et l'environnement en 1972. Publiée intégralement dans Réforme du 10 juin 1972.

  5. Charles Ritzenthalerà partir de René GIRARD, La route antique des hommes pervers, Grasset 1985.

  6. Freddy RAPHAËL, extrait du message prononcé à l'occasion du culte d'installation du pasteur Freddy SARG à Wolfisheim, paru dans le Messager Évangélique.

  7. Paul Ricoeur, Finitude et culpabilité, Le cycle des mythes, pp. 295 - 299.

  8. Sören KIERKEGAARD, La répétition

  9. Simone WEIL, Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu.

  10. Henry GROS, JOB ET « RÉPONSE À JOB »

    Considérations jungiennes sur l'humain et le divin.

    Conférence Comenius de mars 1997.

  11. JOB, BIBLIOGRAPHIE

    1. Roland Kauffmann: Job ou la naissance de la parole !

      Dès le premier abord du livre de Job, le lecteur peut à juste titre être frappé par le dialogue surréaliste du prologue. L'on y découvre Dieu et Satan qui s'interpellent et se lancent le défi terrible que l'on sait dont Job, à son corps défendant, va être l'enjeu sans défense. Par les douleurs qu'il va lui infliger, le Malin s'attend à ce que Job maudisse ce Dieu qui l'a acheté par ses largesses. Tout au long de cette mise en scène, Job parle mais d'un langage fataliste, empli de doute concernant ses fils et de tranquille soumission pour ce qui le concerne lui-même. Mais le défi lancé par Satan et repris par la femme de Job, le défi de la raison, de l'intelligence humaine, celui qui met en jeu la malédiction et qui voudrait que Job en finisse une fois pour toutes avec cette vie de douleur : qu'il maudisse Dieu et que tout cette comédie humaine finisse, éternelle rengaine de tous les suppliciés « maudis Dieu et meurs », voilà l'enjeu. Face à ce défi, quelle va être la vraie parole de Job ? Celle qui sera éprouvée par la douleur, justifiée par l'incompréhension et fondée finalement sur la rencontre. Va-t-il continuer à bénir Dieu ou va-t-il se résoudre à le condamner ? Et rien finalement ne laisse présager du déroulement de l'histoire. Le silence des trois amis et de Job dure sept jours et sept nuits, il est gros de tempêtes, de questions sans réponses et de réponses qui n'ont en fait rien à voir avec le problème. En termes modernes, l'on pourrait parler de suspense insoutenable dans ce véritable jeûne de la parole. Il importe de se taire, de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler et c'est ce que font Job et ses amis. Manière de bien nous faire comprendre que rien de ce qui va arriver ne sera le fruit du hasard ou de la légèreté. Chaque parole prononcée aura été soupesée, jaugée, tamisée au filtre de l'enseignement des pères et de l'expérience des anciens. Même Élihou dont l'on peut se demander d'où il sort a eu la patience d'attendre que les autres aient parlé ; lui aura manqué malgré tout le temps de rumination nécessaire à la sagesse. Les arguments d'Élihou sont certes précis et efficaces car ils ont été forgés à l'écoute, dans le feu de la discussion, ils n'en sont que plus aiguisés et plus douloureux pour l'accusé que ceux des autres amis. À chaque salve lancée contre lui, Job aura su répondre car lui aussi s'est imposé l'ascèse de la parole. Après les coups du Satan, il n'a rien dit ou plutôt il a repris des consolations clé en main, véritables barrières contre le scandale ou le péché contre Dieu. Sa parole n'est pas libre, il lui faut rester conforme malgré le désastre. Une parole immédiate n'aurait été qu'un cri inarticulé de souffrance, un flot de mots chargés de détresses. Mais après sept jours et sept nuits, nous savons que sa parole va être parfaite. Et c'est à ce moment que se lève le rideau. Vivre, naître, aimer et mourir, voilà le débat et si Satan a défié Dieu à travers Job, ce dernier va maintenant renvoyer la balle et poser la vraie question. À aucun moment il ne lui vient à l'idée que ce qui lui arrive puisse avoir une autre origine que Dieu, il n'excuse pas Dieu en attribuant le mal à l'autre. Mais le Satan avait mis l'homme en question alors que Job va mettre Dieu en question : quelle est ta place dans notre « vivre - naître - aimer - mourir » ? Il n'y a d'homme que de parole et plus précisément dans la réponse à l'éternelle question de Dieu à l'homme dans le jardin d'Eden: « où es-tu ? », Dieu est évident, c'est l'homme qui ne l'est pas encore. Mais avec Job la question s'inverse, Dieu n'est plus évident ou du moins plus dans sa version traditionnelle ; l'homme s'éprouve lui-même comme un être pensant et souffrant, il se croit sûr de sa réalité et introduit la question de la réalité de Dieu et lui demande à son tour: « Où es-tu » ? Peu importe finalement que Job ait eu raison ou tort d'intenter ainsi un procès à Dieu, qu'il gagne ou qu'il perde, qu'il persiste ou se repente, l'essentiel est finalement qu'il ait osé et fait naître ainsi une parole nouvelle sur Dieu, ainsi qu'une parole nouvelle de Dieu. L'homme ne se trouve plus seulement dans la réponse qu'il donne mais aussi dans la question qu'il pose. Cette problématique fait en définitive du livre de Job une pièce maîtresse dans le patrimoine commun de l'humanité, un grand classique dans le sens qu'il donne une couleur particulière à des questions de tous les temps et de tous les hommes. En effet, pourquoi le lire aujourd'hui ? Tout simplement parce qu'une humanité qui s'est rendue compte au cours de ce siècle qu'elle est capable d'Auchwitz et d'Hiroshima pose toujours finalement la même question : « où est Dieu ? ». Avec ce petit recueil, le centre COMENIUS ne prétend bien sûr pas y répondre mais propose quelques lectures préliminaires qui peuvent servir à guider la nôtre. L'on y trouvera tout d'abord quelques rappels sur la structure et l'argumentation générale du livre (Jean Levêque et un moine bénédictin anonyme). Suivent quelques pistes sur la notion de nature (André Dumas), la processus victimaire (René Girard) ainsi que sur ce silence qui longe tous les discours (Freddy Raphaël). Paul Ricoeur, Sören Kierkegaard et Simone Weil ont surtout abordé Job sous l'angle du mal, de la consolation et de « ce cri authentique arraché à la souffrance ». Ces textes sont parus dans diverses revues ou périodiques où nous sommes allés glaner. Le lecteur aura intérêt à les consulter pour disposer de l'intégralité des documents, particulièrement pour les ouvrages que nous mentionnons dans la bibliographie. Il trouvera également le texte d'une conférence COMENIUS consacrée à l'ouvrage de C.-G. Jung « Réponse à Job » par Henry Gros. Nous espérons que cela permettra à chaque lecteur d'entrer en débat, d'abord avec sa propre compréhension de Job et ensuite d'oser, à la suite de Job, questionner Dieu. Roland Kauffmann

    2. Jean LEVÊQUE, Le Dieu de Job

      in Cahiers Universitaires catholiques, janvier/février 1977, pp. 2-4.

      La relecture géniale d'un vieux conte

      On ne fera jamais taire la voix de Job, car elle vient du fond des âges et ce qu'elle crie à Dieu interpelle le croyant au plus intime de lui-même, là où se noue l'énigme de sa vie, là où naissent les paradoxes de la foi et de l'espérance. Toute lecture approfondie du livre de Job débouche sur des problèmes majeurs auxquels le croyant se trouve confronté : le mystère du malheur et du mal, la possibilité d'une quête de Dieu jusque dans l'échec de toute réussite humaine, le rapport de la fidélité de l'homme avec l'apparente injustice de Dieu, les difficultés du dialogue avec tous ceux qui souffrent et enfin le sens de la vie elle-même dès lors qu'elle doit intégrer la perspective de la mort. Sous une forme ou sous une autre, tôt ou tard, le croyant traverse l'épreuve de Job. C'est alors qu'il découvre ou redécouvre, au-delà du langage qui dépayse, la présence fraternelle d'un homme de foi sur qui la main de Dieu a pesé et qui, le dos au mur, le dos au vide, "sa chair entre les dents", a osé dire à Dieu : « pourquoi ? ». Chose étonnante, le message essentiel de Job et ses questions si percutantes nous parviennent à travers une œuvre de fiction. Job lui-même est un personnage de légende et l'ensemble du livre est le fruit d'un travail de création qui s'étend sur plusieurs siècles. C'est dire que l'histoire littéraire de ce livre conditionne étroitement son interprétation. Nous ferons donc rapidement le point des connaissances actuelles sur la composition du poème. On s'accorde de plus en plus à distinguer dans le livre de Job quatre ensembles d'époques différentes : - le cadre narratif, presque entièrement en prose, qui comprend le prologue (Job 1-2) et l'Epilogue (42, 7-17) ; - les dialogues de Job et des trois visiteurs (3-27 ; 29-31) puis l'apparition de Yahweh (théophanie) et le discours de Yahweh avec la réponse de Job (38,1 - 42, 6) ; - - les discours d'Elihu, le quatrième « ami » (32-37) ; - le poème sur la Sagesse (28). 1. À partir du Prologue et de l'Epilogue actuels, on peut, sans trop de difficulté, recomposer le conte populaire qui a servi de base à toute l'œuvre. Les péripéties du drame biblique de Job ne se retrouvent telles quelles dans aucun texte du Proche-Orient ancien, ni en Egypte, ni en Mésopotamie où, cependant, le thème du juste souffrant était exploité dès la fin de l'époque sumérienne, environ 2000 ans avant J.C. La légende de Job semble être née hors d'Israël, soit en Edom, soit, plus probablement, dans la région du Hauran, en Transjordanie. Elle fut acclimatée très tôt en Israël, peut-être même dès l'époque où se sont formées les traditions les plus anciennes du Pentateuque (10e - 9e siècles), si bien que vers -600, Ezéchiel pouvait faire allusion à Job comme à un héros bien connu (Ez. 14, 12-23). Une mutation importante intervint dans la légende lorsque, après l'exil, on y introduisit le personnage de Satan. Enfin, probablement vers le milieu du 5e siècle, un auteur israélite de génie ressaisit le vieux récit populaire pour y insuffler une nouvelle théologie. Il écarta, comme les deux pans d'un rideau, les deux parties du conte primitif et, dans l'espace ainsi ouvert, entreprit de faire dialoguer Job, d'abord avec trois visiteurs, puis avec Dieu lui-même. L'économie du récit fut alors assez profondément bouleversée et certains dénivellements ont de quoi surprendre ; c'est ainsi que la restauration du bonheur de Job paraît maintenant une conclusion bien matérielle après l'espérance très dépouillée dont Job fait preuve à la fin des dialogues (42, 2-3 et 5-6). 2. Le poète du 5e siècle, manifestement, a voulu respecter au maximum la tradition qu'il empruntait. Le Prologue et l'Epilogue, quasi intacts, servent maintenant de pages de garde, inoffensives, entre lesquelles le poète a inséré son œuvre personnelle, passablement subversive au regard des théologiens de son temps. Dans cette œuvre, deux monologues de Job (3 et 29-31) encadrent les dialogues du héros et de ses trois visiteurs (4-27). Par trois fois Eliphaz, Bildad et Sophar prennent la parole, toujours dans le même ordre, et chacun reçoit une réponse de Job, ce qui donne trois cycles de discours : ch. 4-14 ; ch. 15-21 ; ch. 22-27. Les deux premiers sont régulièrement construits, mais le troisième pose de délicats problèmes de critique littéraire, car apparemment aucune place n'est laissée à Sophar. Il semble possible, toutefois, de reconstituer le cycle complet, en attribuant à Sophar les passages suivants : 27,13-23 et 24,18-25. Le récit-cadre, dans lequel l'auteur du 5e siècle a inséré ses dialogues, contenait déjà des paroles de Yahweh à Job. Elles sont en effet présupposées par le verset 42, 7 de l'Epilogue. Mais le poète les a développées librement en un discours très ample (38,1 - 42, 6). Pour retrouver la réponse de Yahweh telle que cet auteur l'a voulue, il faut en retrancher les deux longues descriptions de Béhémot et de Léviathan (40,15 et 41,26). Cependant, même allégée de ces deux ajouts, la harangue de Yahweh ne se présente pas encore dans un ordre satisfaisant et les anomalies abondent (double annonce de la théophanie : 38,1 et 40, 6 ; double soumission de Job : 40, 3-5 et 42, 2-6 ; reprise de la parole par Job alors qu'il avait renoncé à parler : 40, 4 et 42, 1). La solution la plus naturelle consiste à retrouver un unique discours de Yahweh et une seule réponse de Job, en éliminant les doublets. Le discours de Yahweh se compose alors de 38, 1 - 39, 30 avec 40, 2 et 8-14, et la réponse de Job redevient homogène : 40, 3-5 et 42, 2-3 et 5-6. 3. La théophanie devrait normalement faire suite au long monologue de Job (29-31), qui se termine sur un appel véhément à Dieu : « Voici ma signature ! Que Shadday me réponde ! » (31, 35-37). Dans l'état actuel du livre, dialogues (4-27) et théophanie (38-42) sont séparés par les discours d'un quatrième sage, Elihu. Ces discours d'Elihu (32-37) constituent probablement le premier en date des ajouts faits au livre de Job, au plus tard dans le courant du 3e siècle avant J. C. et le caractère adventice de ces six chapitres ne fait guère de doute. Longtemps dépréciés par l'exégèse en raison de la suffisance affichée par Elihu, ces discours développent par endroits une théologie assez neuve de la souffrance comme pédagogie de Dieu. 4. Le poème sur la Sagesse inaccessible (Job 28) est considéré lui aussi comme une addition qui tranche sur le reste de l'œuvre quant au fond et quant à la forme. Toutefois, en intercalant le chant sur la Sagesse à sa place actuelle, le rédacteur anonyme (du 3e siècle ? ) a fait preuve d'un goût très sûr. Sans doute a-t-il voulu conclure les entretiens de Job et de ses visiteurs en proposant à son tour une thèse radicale qui réfute définitivement la théologie trop courte des amis. Le poème de Job 28 jette ainsi un pont entre les dialogues (4-27) et le monologue (29-31) où Job lancera à Dieu son ultime défi. Mieux encore, ce chant fait pressentir la grande leçon que Dieu donnera à Job lorsqu'il apparaîtra dans l'orage.

    3. Un moine anonyme, Job ou le chemin transfiguré

      Les voies d'accès qui nous introduisent dans la lecture de ce chef-d'oeuvre de la littérature universelle peuvent être multiples. Le Livre de Job, en effet, est à la fois une méditation sur la souffrance, une réflexion sur le dessein de Dieu et le drame de la foi, une question sur l'image de Dieu et l'espérance de l'homme injustement écrasé. Enfin, le Livre de Job est l'histoire d'un chemin spirituel, sur lequel Dieu conduit l'homme, et par lequel l'homme va vers Dieu. Chemin de pauvreté où l'homme se voit convié à passer de l'humiliation à l'humilité. Chemin de vérité, où l'image d'un homme marqué par le péché, et le Visage d'un Dieu juste se dévoilent peu à peu. Chemin de liberté, où le coeur de l'homme s'ouvre à la confiance et à la grâce consentie.

      Chemin de pauvreté

      Tout était calme et paisible, tout vibrait à l'unisson et respirait l'harmonie. La bénédiction de Dieu était sur Job et sa maison (1, 1-5). À cette tranquillité du moment, décrite aux premiers versets, va s'opposer le rythme affolant des catastrophes qui s'abattent sur Job (1, 15-20). Ce douloureux contraste, voulu par le conteur, accentue le caractère irrationnel des épreuves qui surviennent. L'exubérance des images, la rapidité avec laquelle les quatre messagers de malheur se succèdent, la précipitation du récit traduisent bien la hargne du Satan qui voudrait briser cette vie humaine livrée à lui pour un instant (1, 6-12), et anéantir la résistance morale de l'homme de foi. Les messagers halètent. Ici, l'effet d'accumulation a été voulu : il faut marteler Job, ne lui laisser aucun répit ; il faut que Job se sente pris dans un engrenage, qu'il éprouve le vertige d'une destinée qui soudain et sans raison apparente court vers sa ruine. Imméritée, incohérente, rapide et quasi systématique, telle est la souffrance, au gré du Satan, pour déstabiliser le «serviteur de Yahvé». Or, dans cette précipitation même, le Satan ne fait que se trahir. Nous voici les témoins de la panique de Satan ! Et Job ne s'y trompera pas : à travers l'incompréhensible et malgré l'outrance du malheur, il saura encore lancer son cri de foi, ci préserver sa bouche de tout péché : « Nu, je suis sorti du sein maternel, nu, j'y retournerai. Yahvé avait donné, Yahvé a repris : Que le nom de Yahvé soit béni ! » (1, 21) Il s'est produit quatre événements. Quatre désastres. Lors des trois premiers, Job n'a rien dit ni rien fait ; cela ne l'a pas touché. Car pour Job, au contraire du Satan, seule la vie compte, seuls les vivants sont importants, pas les objets. Mais lorsque la vie, celle de ses enfants, a été souillée, arrachée, anéantie, c'est alors seulement qu'il réagit : il répond par le geste et la parole, il se lève et déchire ses vêtements. Job se lève. Cela signifie que devant pareil drame il est important, tout de suite, de réagir, de faire un mouvement. L'essentiel, c'est bien de s'arracher à sa torpeur ; faire quelque chose parce que, sinon, on est paralysé. Le premier mérite de ce geste de Job, c'est donc de déchirer la paralysie. Ensuite, en se levant, Job montre qu'il accepte la loi divine, et cela librement, en homme fier et non pas en homme brisé. Job trouve dans sa foi la force de bénir Dieu, affirmant par là que tout n'est pas qu'incohérence. L'acte de foi de Job garde une secrète certitude que Dieu n'a pas dit son dernier mot. La nuit est là, pourtant. Et Job avance (on devrait plutôt dire qu'il s'enfonce !) dans la nuit : nuit des épreuves matérielles, du deuil et de la souffrance physique sans espoir de soulagement ; nuit de la solitude et de l'échec des relations humaines ; et nuit, plus opaque encore, dans sa relation à Dieu. « Peau pour peau ! », s'est écrié le Satan alors qu'il se trouvait une seconde fois devant Yahvé (2,1-5). « Mais étends la main, touche à ses os et à sa chair je te jure qu'il te maudira en face ! » (2,5). Mais le Satan, une fois de plus, se trompe. Il ne cesse de se tromper lui-même. Plus il s'acharne à appauvrir l'homme, et plus l'expérience et le témoignage de foi de cet homme revêtent une valeur universelle. Job va donc souffrir dans sa chair. Dépouillé de tout, entamé dans son intégrité physique, il apprend qu'il peut encore grandir dans la foi. Tel est le message central du Prologue, un message qui bien évidemment nous dérange : « nu, j'y retournerai » (1,21a) ! Nu, l'homme est devant Dieu ce qu'il était au premier jour et ce qu'il sera au moment de sa mort. Sa relation à Dieu se noue au plan de sa nudité, de sa faiblesse, bref : au niveau de son être de créature. «Nu, j'y retournerai» ! L'homme véritable, c'est l'homme dépouillé, c'est-à-dire non plus l'homme-avoir, mais l'homme-être. Non plus l'homme qui réagit devant Dieu à l'aide de son avoir, mais l'homme qui n'a plus que sa relation à Dieu et qui peut alors commencer à devenir lui-même. Poursuivant notre marche avec Job, sur ce chemin de pauvreté, il nous faut à présent sortir du Prologue. « La nouvelle de tous les maux qui avaient frappé Job parvint à ses trois amis. Ils partirent chacun de son pays, Eliphas de Thémân, Bildad de Chouah, Sôphar de Na'amath. Ensemble ils décidèrent d'aller le plaindre et le consoler. De loin, fixant les yeux sur lui, ils ne le reconnurent pas. Alors ils élevèrent la voix et se mirent à pleurer. Chacun déchira son vêtement et jeta de la poussière sur sa tête. Puis, s'asseyant à terre prés de lui, ils restèrent ainsi durant sept jours et sept nuits. Aucun ne lui adressa la parole au spectacle d'une si grande douleur. « Enfin Job desserra les lèvres et maudit le jour de sa naissance. » (2, 11 à 3, 1) Sans doute le Livre de Job aurait-il pu s'arrêter là, constituant ainsi un tragique fait divers de la foi. Or, l'arrivée de trois amis ( il ne lui reste plus que trois amis ! Job, riche, était très populaire ; mais pauvre, le voilà qui cesse d'être aimé... ) va relancer l'histoire, et susciter une longue confrontation d'hommes et d'idées. Mais c'est au coeur de ce dialogue, dialogue avec lui-même ( chap. 3 ) et dialogue avec ses amis ( chap. 4 à 31 ), que Job fait l'expérience de deux autres pauvretés, deux autres formes de la nuit du juste souffrant. Alors qu'il implore une sympathie, une souffrance-avec, alors qu'il cherche et espère un être qui soit là simplement, avec lui devant Dieu, Job connaît le douloureux échec de l'amitié. Job comprend peu à peu qu'il ne peut rien espérer de ses trois visiteurs, incapables qu'ils sont de sortir de leur prison doctrinale. Mais d'abord, avons-nous suffisamment remarqué le début du verset 12 ? : « De loin, fixant les yeux sur lui, ils ne le reconnurent pas. » Job est devenu méconnaissable pour ses trois amis. D'une certaine manière, physiquement autant que mentalement, Job est devenu un autre. Mais ne pourrait-on pas penser que le ressort de toute cette histoire, c'est précisément le changement ? Job devient un autre Job ; à un point tel que les trois «amis» sont eux-mêmes invités à changer. Chose impensable, puisqu'Eliphaz, Bildad et Sôphar incarnent la société que la chute de Job trouble et inquiète. Si Job est innocent, alors, c'est l'ordre social qui est mis en cause. Dés lors on comprend que, pour ces trois personnages, il soit dangereux de bouger, dangereux de changer ! Leur assurance intellectuelle demeure sauve... mais c'est au prix de leur amitié avec celui qui souffre. Leurs paroles resteront impuissantes à soulager Job, car ils ne peuvent rejoindre sa souffrance telle qu'elle lui apparaît. Job aura beau s'écrier : « Pitié pour moi, ô vous, mes amis ! » (19,21), incriminer : « Vous iriez jusqu'à tirer au sort un orphelin, à faire bon marché d'un ami ! » (6, 37)... les trois hommes regardent mourir celui qu'ils n'osent plus aborder. Lorsque Job arrive vers eux assoiffé, c'est pour constater : « Mes frères ont été décevants comme un torrent, comme le lit des torrents passagers » (6, 15). S'ils ne peuvent instaurer aucun dialogue vrai avec Job, c'est parce que les trois visiteurs refusent toute mutation spirituelle. De cela Job a trop conscience, lui qui désormais essaie de toutes ses forces de nouer le dialogue avec Dieu. Mais là encore, là surtout, la nuit attend le juste. Touché par un malheur dont il ne comprend pas le sens, écrasé sous le poids du mal et n'espérant plus rien de ses amis, Job tente de scruter les intentions de Dieu quand il frappe ainsi l'innocent. Le Dieu qui se révèle à lui, au coeur de sa souffrance, semble en effet prendre plaisir à s'acharner sur l'homme. Il plante en lui ses flèches (6, 4), refuse le dialogue, n'écoute même pas sa voix, reste indifférent à son cri : « Si je crie à la violence, aucune réponse ; si j'en appelle, point de jugement. » (19, 7) Au plus fort de sa protestation, Job fait cette expérience effrayante du silence de Dieu : c'est un Dieu muet que les malheurs et les cris ne font pas sortir du silence. Et ce silence équivaut à une absence où vacille la figure du Dieu de l'Alliance, car le Dieu de l'Alliance parle, tandis que le Dieu de Job se tait : « Je crie vers Toi et tu ne réponds pas ; je me présente et tu restes distrait. »(30, 20) Jetant son cri et sa détresse, Job en vient à contester non pas l'existence de Dieu ni sa puissance, mais sa bonté, sa sainteté et sa sagesse. Il semble vouloir se venger de Dieu en l'avilissant. Il «défigure» à son tour son partenaire ; à tel point que Dieu n'est plus Dieu, et que toute parole sur leur amitié réciproque semblera désormais fausse. En réalité, même si Job libère sa propre agressivité, osons dire que sa réaction n'est pas de l'ordre du blasphème, mais veut encore tendre vers Dieu. Il désire mettre Dieu mal à l'aise en criant une fois de plus la loyauté de sa quête, mais ses pleurs et ses cris demeurent l'expression de sa confiance. Voici que le chemin de pauvreté a été parcouru tout entier par Job. Ce chemin, c'est aussi le nôtre. ( Surtout, n'affirmons pas trop vite que le Livre de Job ne nous concerne pas ! Au contraire : nous savons bien qu'il parle trop de nous pour que nous le reconnaissions d'emblée ). Pour Job, il reste encore d'autres chemins à parcourir pour consentir totalement à lui-même et à Dieu. Ces chemins, nous les soupçonnons rudes et dangereux, et pourtant il nous faut nous aussi les emprunter.

      Chemin de vérité

      Aller avec Job jusqu'au bord de la révolte, regarder avec lui ce qui l'angoisse, accepter la souffrance qui révèle à l'homme la fragilité de son lien aux choses et sa solitude face à la mort ; telle est l'aventure humaine et spirituelle à laquelle nous nous savons nous-mêmes conviés. N'attendons pas de Job qu'il nous offre un parcours balisé, ou qu'il nous livre son expérience de la souffrance ; car on est toujours unique dans la souffrance, et toujours seul à mourir. Mais Job peut nous aider à cheminer dans le mystère du malheur et de la souffrance, sans renier Dieu, sans jamais cesser d'appeler la Voix qui se tait, ni de chercher le Visage qui se dérobe. Le Prologue du Livre s'achève sur le silence de Job, couché sur la cendre, « durant sept jours et sept nuits » (2, 13a). On a l'impression qu'il ne peut alors plus rien se passer. Et pourtant une action a lieu, qui n'est pas d'ordre théâtral ni scénique, mais qui est d'approfondissement. L'évolution du drame est tout intérieure. C'est un drame de la foi, où le temps entre en jeu. En effet, les sept jours et les sept nuits introduisent symboliquement la durée dans la souffrance. Il fallait à l'épreuve de Job, pour être crédible, une certaine épaisseur humaine que seul le temps pouvait donner. Dans son appauvrissement extrême, Job expérimente la force inexorable du temps, c'est alors qu'il commence vraiment à nous ressembler. La souffrance s'installe ; désormais, nul ne saurait plus la déloger. Et quand la durée fait son oeuvre, Job, l'homme de foi, est amené à reconnaître que son consentement à Dieu est traversé de mille refus ; que le mal dont il est injustement frappé nourrit en lui colère, impatience, désespoir. Au terme des sept jours et des sept nuits où un lourd silence avait tout recouvert, Job pressent que sa révolte contre l'existence et contre Dieu doit trouver le chemin de la parole. Et c'est sur ce chemin que Dieu l'attend. « Oh ! Si l'on pouvait peser mon affliction, mettre sur une balance tous mes maux ensemble ! Mais c'est plus lourd que le sable des mers : aussi mes propos s'égarent.» (6,2-3). Par tous les moyens, Job va tenter de percer la nuit. Mais ce sera en rendant méconnaissable le visage divin, et en introduisant le conflit dans sa relation à Dieu. Ecrasé, à bout de force, l'homme cherche à comprendre l'attitude de Dieu à son égard ; il voudrait en deviner les intentions. Dieu oublierait-il celui qui pourtant implore ? « Oh ! que se réalise ma prière, que Dieu réponde à mon attente ! » (6,8) ; « Oh ! Souviens-toi que ma vie n'est qu'un souffle, que mes yeux ne reverront plus le bonheur ! » (7,7) ? Ou bien, Dieu serait-il devenu cruel ? « Tu m'effraies par des songes, tu m'épouvantes par des visions. » (7,14) ; « Lui qui m'écrase pour un cheveu, qui multiplie sans raison mes blessures, et ne me laisse même pas reprendre mon souffle, tant Il m'abreuve d'amertumes ! » (9,17-18). Pour crier son innocence, Job ira jusqu'à vouloir intenter à Dieu un procès (9,30-33), et comparaître en justice (10,3-15 ; 13,3 ; 13,19-24; etc.). Job imagine un Dieu cynique et implacable : « Quand un fléau mortel s'abat soudain, il se rit de la détresse des innocents. Dans un pays livré au pouvoir d'un méchant, Il met un voile sur les yeux des juges. Si ce n'est pas Lui, qui donc alors ? » (9,23-24). Mais de plainte en plainte, l'image de Dieu devra se décanter dans le coeur de ce juste souffrant. L'horizon spirituel de Job va lentement s'éclairer de nouvelles lueurs d'espérance, dès qu'un instant d'humilité parviendra à transfigurer son angoisse. Ces lueurs encore fugitives naissent de la plainte elle-même. Et Job pressent que ses cris, enfin, seront entendus ; il découvre peu à peu que son Seigneur est le seul Ami devant qui l'on puisse pleurer sans honte : « Ma clameur sera mon avocat auprès de Dieu, tandis que devant Lui coulent mes larmes. » (16,20) L'espérance redevient possible : « Je sais, moi, que mon défenseur est vivant, que Lui, le dernier, se dressera sur terre. Une fois ma peau détruite, je l'apercevrai, hors de ma chair, je verrai Dieu. Celui que je verrai sera pour moi, à mes yeux, il n'apparaîtra plus indifférent. » (19,25-27) De dépassement en dépassement, Job s'achemine vers la paix. Il sait désormais que la liberté spirituelle ne peut qu'être le fruit d'une purification intense de l'image de Dieu. Au temps de son bonheur comme au coeur de son épreuve, Job avait pu se forger des images de Dieu tantôt sécurisantes, tantôt négatives. Or, parce qu'il se veut croyant, l'homme est amené à choisir entre ce que son angoisse lui fait voir, et le vrai Visage que Dieu imprime en son coeur. Le salut pour l'homme écrasé, pour le pauvre humilié, pour Job révolté, c'est d'accueillir l'initiative divine, sans juger du coeur de Dieu à partir des alternances de son coeur d'homme ou des impasses de sa vie. Le juste, vivant de la foi, s'agenouille en un acquiescement définitif au mystère d'un Dieu libre. Enfin, pour que sa paix soit durable, il faut que Job renonce à culpabiliser Dieu. En de nombreuses pages du Livre, Job fait un procès à Dieu ; face à un tel malheur, en effet, il faut un coupable ; la bonté, la sainteté d'Eloah doivent être contestées !...Ainsi Job cherchait-il à rejeter la faute en Dieu. Or, cela ne débouche que sur l'absurde. Avilir Dieu, n'est-ce pas avilir l'homme ? Pouvons-nous défigurer Dieu sans porter atteinte du même coup à notre propre raison de vivre ? En renvoyant désespérément à Dieu, dans le miroir de sa souffrance, tant de caricatures et d'oppositions, Job faisait une ultime tentative pour faire sortir Dieu de son mutisme. Si sa véhémence se situait à la limite du blasphème, il achève désormais son mouvement vers la vérité en cessant de forcer le mystère. Job, maintenant, sait qu'il ne sait pas, mais il apprend à reconnaître que Dieu peut tout. D'écrasé, de prostré qu'il était, Job redécouvre l'attitude du cœur qui le restitue au regard de Dieu et à son propre regard. Touché par l'Amour plus fort que la mort et plus puissant que sa pauvreté, il nous révèle que s'il est grave de s'agenouiller, il est encore plus grave de refuser. Toutes les étapes ne sont pas encore franchies : pour que Job rejoigne parfaitement l'intention de Dieu, il faut rendre la théophanie et le discours de Yahvé du milieu de la tempête ( chap. 38 à 42 ). En prise directe sur le réel, la parole divine, qui enfin s'adresse au juste souffrant, parviendra à estomper son angoisse .

      Chemin de liberté

      Job avait élevé la voix vers Dieu pour lui intimer l'ordre de parler : «Puis engage le débat et je répondrai ; ou plutôt je parlerai et tu me répliqueras » (13, 22). Et voilà qu'enfin Dieu parle. Cette intervention divine donne soudain sa véritable tonalité au Livre. Elle éclaire rétrospectivement tout ce qui l'a précédée. Dieu répond à Job ( chap. 38 à 41 ) ; et c'est d'autant plus frappant que Job n'est pourtant pas le dernier qui ait parlé : c'était Elihou (chap. 32 à 37). Or Dieu semble vouloir traiter Elihou, ainsi que les trois amis de Job, avec une parfaite indifférence. À travers cela, il peut être signifié que si Yahvé parle «à» Job, il désire plus encore parler «avec» lui. Ainsi, Job vient-il de remporter sa première victoire. « Yahvé répondit à Job du sein de la tempête et dit : Quel est celui-là qui brouille mes conseils par des propos dénués de sens ? Ceins tes reins comme un brave : je vais t'interroger et tu m'instruiras. Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé.» (38,1-4). Job réclamait une rencontre avec Dieu qui lui rende sa raison de vivre et d'espérer. Alors Dieu réalise le souhait de Job en se manifestant dans la tempête et en questionnant à son tour. Semblant oublier la détresse de l'homme couché sur la cendre, Yahvé lui fait connaître toutes les merveilles de la Création. Il ne se contente pas de dire à Job : « Ami, comment justifierais-tu l'univers si je n'existais pas ? », mais il estime aussi que le Cosmos a son mot à dire lorsque l'homme s'interroge sur son destin. Ainsi Job va-t-il retrouver peu à peu ses points de repères par rapport au Cosmos et par rapport à Dieu. S'il a été conduit par Dieu jusqu'à ses limites, c'est pour qu'il se réconcilie avec elles et cesse de s'y heurter. Si Dieu est venu au-devant de son serviteur et s'est posé en interlocuteur face à lui, c'est pour que Job, conforté dans sa liberté d'homme, accepte d'entrer par la foi dans la logique de l'amour créateur. L'architecte de l'univers, qui a donné à l'ibis et au coq l'intelligence (39,36), qui nourrit les lionceaux (39,39) et entend le cri du corbeau (39,41), saura bien donner à l'homme la tendresse et la paix dont il a besoin ! Un temps, Dieu avait feint de se retirer ; mais c'était pour que Job puisse, librement, marcher vers Lui. Un temps, Dieu avait choisi le silence, mais c'était pour que Job apprenne à faire, tout au long de sa vie, le premier pas de l'espérance. À la tempête des questions de Job succède la tempête des réponses de Yahvé. Job alors découvre que l'oeuvre de Dieu est tendresse, et il consent à un projet de salut qui le dépasse totalement : « J'ai parlé à la légère, que te répondrai-je ? Je mettrai plutôt ma main devant ma bouche. J'ai parlé une fois.., je ne répéterai pas, deux fois.., je n'ajouterai rien. » (40,4-5) La réponse de Job débouche sur le silence ; un silence déjà lourd de reconnaissance et d'adoration ; un silence où il n'y a plus place pour la recherche obsédante d'un coupable. Pour Job, le vrai visage de Dieu peut enfin se dessiner en traits de paroles. Son coeur, un temps blessé, un temps fermé, peut maintenant s'offrir pour que s'y impriment les mots de l'Amour. Parce que sa souffrance avait pu devenir parole, l'angoisse s'est peu à peu dénouée. Mais si à présent Job ne trouve plus de mots, c'est qu'il ne veut plus compter que sur 1a parole de Dieu. Le silence de Dieu ouvrait un espace à 1a liberté de l'homme, à son assentiment ou à son refus. Le silence de Job acquiesce à la pédagogie divine, pour naître désormais à une communion nouvelle avec son Elohim et l'univers créé, pour consentir au Souffle qui dénude. Dans ce silence que pénètre l'ardeur de Dieu, Job se sait convié à une intimité plus grande avec son Créateur, qui implique nécessairement l'humilité : « Je sais que tu es tout-puissant : ce que tu conçois, tu peux le réaliser. J'étais celui qui brouille tes conseils, par des propos dénués de sens. Aussi j'ai parlé sans intelligence, de réalités qui me dépassent et que j'ignore. Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant, mes yeux t'ont vu. » (42,2-5) Job est donc passé par des chemins qu'il ne soupçonnait pas. Son itinéraire nocturne s'achève : il débouche sur une profonde métamorphose dont Deu seul a été l'artisan, tout à la fois sujet et objet. Si la «vision» de Job lui offre une guérison, c'est parce qu'il n'a plus peur d'étre poussière et cendre. Par sa foi épurée, il cesse de se heurter à sa propre impasse. Consolé, il assume. Libéré, il contemple. Guéri, il s'ouvre à la grâce. À ce point de notre lecture, une question nous presse : si, comme nous le pensons, Job a désormais terminé sa course, si son parcours dans la nuit aboutit enfin à la lumière, que peut donc dire de plus l'Epilogue (42,7-16), que nous ne sachions déjà ? Que Dieu exauce toujours l'homme juste, au-delà de ce qu'il osait espérer ? Que celui qui vit de la foi est rassasié de jours, et que son bonheur ne finit pas? Tout cela, nous le savons. Et nous savons aussi qu'il n'est de Happy end que dans nos rêves ... Alors, que l'écrivain sacré nous pardonne ! Ignorons pour un instant l'Epilogue du Livre de Job ; c'est-à-dire, brisons le cercle : « Dieu donne - Dieu prend - Dieu redonne », car s'il est bien vrai que l'homme oscille du bonheur au malheur, au point d'en éprouver une véritable angoisse, il n'y a par contre ni oscillation ni démenti dans le projet de Dieu. La Fidélité de Yahvé était avant nous et sera après nous. Et c'est bien pour affirmer cette vérité que Job se prosterne. Allons plus loin encore, et faisons mourir Job, dés à présent. En son prosternement, qui n'est pas prostration, comment Job meurt-il ? Job meurt dans l'abandon de la foi, après avoir traversé toute la distance qui, jusque-là, rendait vains ses cris. Job meurt dans le silence où la Parole peut s'offrir et germer en vie éternelle, où le visage défiguré peut à nouveau resplendir de la Lumière inaccessible et originelle. Job meurt réconcilié, puisque l'homme souffrant peut encore affirmer la justice salvifique de Dieu, et croire en la permanence de son dessein d'amour. Job meurt dans la communion restaurée, dans un «oui» inconditionnel à ce Seigneur qui vient toujours au-devant de Son serviteur. Dans la lumière de la théophanie, Job meurt après être passé par le renoncement à sa propre sagesse humaine. Il le sait désormais : le Feu qui purifie est aussi un Feu qui guérit. Alors même qu'il guérit, Job découvre ce dont il devait guérir. En acceptant de tout perdre et de se perdre, il trouve Dieu et se trouve selon Dieu. Son Passage, Job l'accomplit sur un chemin transfiguré, où déjà surgit la Gloire. Un moine bénédictin anonyme (sic), Abbaye de Tournay

    4. André DUMAS, "Qui a mis la sagesse dans le cœur ou qui a donné l'intelligence à l'esprit".

      Extrait d'un sermon sur Job 38, v.36. Prononcé à la veille de l'ouverture de la conférence de Stockholm sur l'homme et l'environnement en 1972. Publiée intégralement dans Réforme du 10 juin 1972.

      Les descendants de Job

      JOB a largement plaidé devant Dieu et contre Dieu la question inexplicable de son malheur injuste. Job a refusé toutes les explications de ses amis, qui, pour justifier et innocenter Dieu, voulaient faire avouer par Job sa culpabilité ignorée. Job a rejeté avec indignation et persévérance la confusion entre l'injustice de l'ordre des choses et son Dieu, qui ne peut être que juste dans sa toute puissance. Job, le croyant têtu, ne peut pas admettre que le monde où les choses vont mal soit la création de la bonté de Dieu. Si Dieu le juste traite Job le juste en ennemi, Job sera l'ennemi de Dieu, sans renoncer à l'appeler son Dieu. Voilà l'intensité de la question et de la réflexion. Pendant tout œ débat entre le procès que Job fait à Dieu et les plaidoiries que ses amis font pour Dieu, Dieu lui-même se tait comme si un espace suffisant devait être donné au scepticisme, à la révolte, et la colère humaines quand l'homme s'interroge sur les rapports entre sa foi et son expérience de la vie. Enfin Dieu répond « du milieu de la tempête » - et c'est notre texte. Dieu répond avec hauteur et ironie. « Où étais-tu quand je fondais la terre, quand je fermais les mers, quand j'attachais les étoiles et quand j'ouvrais les astres du ciel ». À première vue, cette réponse de Dieu paraît extrêmement choquante car elle ne répond rien de direct à l'inquiétude souffrante de Job. Dieu semble questionner à son tour, sur un ton méprisant comme si le meilleur pour l'homme était seulement de se taire, quand il ne comprend pas. De plus l'argumentation employée par Dieu peut nous paraître aujourd'hui tellement anthropomorphique que nous n'arrivons pas à mettre le mot Dieu derrière cette explosion initiale, derrière cette évolution, à la fois hasardeuse et déterministe, que nous appelons aujourd'hui l'univers et la vie. Au lieu de protester contre un Dieu absent, Job n'aurait-il pas mieux fait, selon une véritable sagesse, de savoir que le malheur et le bonheur humains n'ont pas de correspondance avec l'ordre indifférent des choses ? Pourquoi paraît-il se rendre à cette argumentation cosmique lui qui avait si fortement su résister à l'apologétique bien-disante de ses amis ? Telles sont, je pense, vos premières réactions à l'audition de œ texte. Vous vous demandez sans doute ce qu'un tel passage peut bien avoir à dire pour nous préparer à une conférence internationale sur l'environnement, où il va falloir nous-mêmes, sinon « attacher les étoiles » en tout cas « fermer les mers » à la pollution, protéger la terre contre la dégradation, rendre l'homme et les Etats responsables de l'avenir que nous réservons à notre descendance. Mais sommes-nous bien sûrs que Job ait ainsi compris la réponse de Dieu, que sa sagesse soit une acceptation fataliste à défaut de sa vaine révolte ? Pour admettre cette interprétation, il faudrait que Job ait, des chapitres précédents à celui que nous écoutons, changé du tout au tout. Il faudrait qu'un résigné silencieux ait ici remplacé le croyant protestataire. En un mot, il faudrait que ce texte n'ait pas sa place dans la Bible, si la Bible rend témoignage au cœur de l'homme d'un Dieu qui toujours lui parle, qui toujours, de l'homme fuyard, veut faire un homme répondant et responsable. Job, l'homme, l'espèce terminale de la nature, semble avoir entendu tout autrement le discours de Dieu qui lui parle de son propre mystère au travers des énigmes si peu rationnelles de sa création. Dieu n'explique pas la rationalité de l'univers. Il décrit plutôt son apparente irrationalité. Au chapitre suivant, il ira jusqu'à appeler l'hippopotame, « à qui j'ai donné (la vie comme à toi) », « la première de ses œuvres » (40/10 et 14) ! Dieu ne se présente pas comme un clair architecte mais comme un dispensateur prodigue. C'est ce chaos vivant que Dieu appelle sa « sage » création ! Nous n'avons pas là à faire avec une théodicée démonstrative à partir du rigoureux ordonnancement du monde mais bien à une célébration non démonstrative au milieu de la profusion incompréhensible de l'univers. Voilà la provocation envers Job et envers nous ! Voilà la première déclaration de la sagesse: je ne comprends pas tout et cependant je peux croire, si Dieu me le dit, que cette nature est une création, c'est-à-dire que notre environnement n'est ni une indifférence hostile, ni une mise à disposition utilitaire, mais les œuvres merveilleuses de celui dont le nom me suffit. La nature n'est pas la création au regard de la vue, ni de la raison. Elle peut le devenir au regard de la foi et de la confiance, quand Dieu nous rappelle notre non-solitude, à nous qui, comme Job, faisons de nos projets, de notre malheur ou de notre législation le seul centre de l'univers. Etonnant détour pour parler personnellement à un cœur révolté ! Dangereux détour, si nous y entendons seulement l'acceptation du désordre des choses ! Bienheureux détour, si nous sommes situés au sein d'un ensemble aimé en sa totalité surprenante et disparate.

    5. Charles Ritzenthaler

      à partir de René GIRARD, La route antique des hommes pervers, Grasset 1985.

      Oedipe et Job ont des histoires semblables.

      La faveur populaire élève Oedipe puis Oedipe est convaincu de crimes abominables, l'idole devient le maudit, mais Oedipe a réellement commis les crimes de parricide et d'inceste. Est-ce le même type de bouc émissaire ? Il faut considérer les accusations de parricide et d'inceste de manière mythique; ce qui fait la différence d'Oedipe et de Job, ce n'est pas la nature des crimes c'est le fait que Job proteste jusqu'au bout de son innocence. Si les amis pouvaient le réduire au silence, la croyance des persécuteurs en la culpabilité de Job serait unanime. Nous n'aurions plus qu'une perspective, celle des amis. Nous aurions un mythe. Un mythe n'est rien d'autre que la foi absolue en une toute puissance de mal chez la victime qui libère les persécuteurs de leurs récriminations et ne fait qu'un, par conséquent, avec la foi absolue en une toute puissance de salut. Les accusations deviendraient vérité. Oedipe est un bouc émissaire réussi, Job un bouc émissaire raté. Il détraque la mythologie qui devait le dévorer. En restant fidèle à sa vérité de victime, Job est vraiment ce héros de la connaissance qu'Oedipe n'est pas mais passe pour être aux yeux de la tradition philosophique. Pour que l'unanimité soit parfaite, il faut que la victime y participe. Ce qui transforme la perspective des persécuteurs en vérité indiscutable, c'est la soumission finale d'Oedipe au verdict de la foule. La thèse du bouc émissaire générateur du sacré violent est l'évidence même pour GIRARD, une évidence qui se serait imposée depuis des siècles si la culture humaniste ne s'était pas fermée comme elle l'a fait, depuis la Renaissance, à toute influence biblique. L'analyse que donne GIRARD d'Oedipe à la lumière de Job recouvre celle qu'il a faite des persécutions historiques. La bible devrait nous doter du pouvoir unique d'empêcher désormais les cristallisations mythiques en y repérant les illusions des persécuteurs.

      Modernité du livre de Job et problème de la rétribution

      L'antique livre de Job fait vibrer en nous une corde contemporaine. Plus nous saisirons le processus victimaire des univers primitifs, plus nous comprendrons la nature des rapports entre les hommes au sein des univers totalitaires. Dans un cas comme dans l'autre, l'essentiel dépend d'une seule et même absence: une transcendance sociale forte et stable pour se passer d'un recours perpétuel aux boucs émissaires intérieurs au groupe menacé. Est totalitaire toute société où le bouc émissaire réassume son rôle immémorial d'instaurateur et de restaurateur de transcendance. L'exigence de perfection absolue pourrait être le point commun entre la société des « amis » et les sociétés totalitaires actuelles. Devant des imperfections, la réaction totalitaire n'est jamais d'abord pragmatique mais judiciaire. Ceux que le mécanisme du bouc émissaire enveloppe et persuade vivent dans un monde conforme aux exigences de la justice. Si momentanément le monde cesse d'être juste, tôt ou tard, le processus victimaire interviendra pour le rétablir dans sa justice. C'est l'idée de la rétribution qui repose sur le mécanisme victimaire. C'est pourquoi la croyance en la rétribution domine le religieux primitif. Sur ce point aussi, le livre de Job a valeur d'enseignement. Les amis ne peuvent pas croire comme il le font en la culpabilité de Job sans croire aussi en une Justice absolue qui triomphe en ce bas monde. Le mécanisme victimaire suscite un monde « parfait » puisqu'il assure l'élimination de tout ce qui paraît imparfait. Ce monde ne laisse pas de place à l'injustice impunie mais pas non plus au juste malheureux ou à l'innocent persécuté. La tendance à attribuer les imperfections d'une société à des boucs émissaires du dedans ou du dehors reste universelle mais au lieu de la décourager et de la dénoncer, les sociétés totalitaires l'encouragent et la systématisent. Elles nourrissent de victimes le mythe qu'elles cherchent à promouvoir, celui de leur propre perfection. Charles RITZENTHALER, à partir de René GIRARD

    6. Freddy RAPHAËL,

      extrait du message prononcé à l'occasion du culte d'installation du pasteur Freddy SARG à Wolfisheim, paru dans le Messager Évangélique.

      Silences...

      Deux attitudes m'interpellent aujourd'hui quand je lis la Bible: le silence de Job et celui du serviteur souffrant dans le livre d'Ésaïe. Pourquoi ce silence de Job, alors que ses amis essaient de lui expliquer que s'il souffre, c'est qu'il doit être coupable. Sa douleur doit avoir un sens qui renvoie à sa culpabilité. Or, Job refuse cette culpabilité. S'il s'enferme ainsi dans le silence, c'est qu'il est fatigué du bavardage savant de ses amis et qu'il est convaincu de leur incapacité à entendre sa plainte. Son silence est l'expression d'un désespoir, d'une douleur qu'il ne peut faire partager. Une douleur inaudible, car refusée d'avance. Mais il est un silence plus pesant encore: le silence de Dieu. Job a en effet le sentiment que Dieu non plus ne condescend pas à l'écouter. «Je crie vers toi et tu ne me réponds pas. Ah ! que n'ai-je quelqu'un qui m'écoute !» se désespère Job. Face à Dieu qui lui en veut de manière incompréhensible, Job se réfugie dans le mutisme. Et pourtant, il y a un renversement décisif. Malgré la ténacité du malheur qui semble faire échec à toute espérance, et en l'absence de toute parole consolatrice, Job est fort d'une conviction qui défie toutes les évidences sensibles: «Je sais bien, moi, que mon sauveur vit et qu'à la fin il se manifestera», affirme-t-il. Job se consume dans cette attente.

      Le silence de la souffrance

      Face à Job, retranché dans son silence, se tient le serviteur souffrant, un serviteur défiguré, méprisé, repoussé, maltraité. Lui aussi se réfugie dans le mutisme. Mais tandis que Job se tait par incapacité à faire entendre l'injustice de sa souffrance, le serviteur garde le silence alors qu'il souffre pour autrui, pour ceux-là même qui se moquent de lui et le violentent. Mais là aussi intervient une rupture décisive. Elle ne résulte pas d'une tentative du serviteur pour convaincre ceux qui l'entourent, mais d'une prise de conscience de ceux qui lui font du mal. Une pensée émerge de leur impuissance à se remettre en question; ils comprennent que «ce sont nos souffrances qu'il porte». Le Talmud souligne que pour les Juifs, et pour l'humanité entière, ce texte a une dimension messianique en raison de cette conversion, de cette réponse à la souffrance d'autrui. Nous pouvons tous entendre cette interpellation du silence de Job et du serviteur souffrant, que nous soyons chrétiens, juifs, musulmans ou même libres-penseurs, tous hommes de bonne volonté qui respectons cette valeur suprême qu'est l'Homme. Mais nous ne pouvons entendre ce silence que si nous nous débarrassons de notre arrogance, de nos discours pétris de bonne conscience qui, au fond, ignorent les autres. Cette écoute exige un silence préalable. Il s'agit de faire taire en nous la superbe des possédants que nous sommes, des détenteurs du pouvoir qui nous séduit, et d'entendre l'appel au-delà des mots qui recouvrent de leur sédimentation orgueilleuse.

      Le silence de l'enfermement

      Je tire de cette lecture un double enseignement. D'abord je tiens à évoquer celui d'un rabbin hassidique polonais du 18ème siècle à propos du psaume 81, 10: «Il n'y aura pas de Dieu étranger en toi». «Il s'agit en fait de penser que Dieu, le Nom qui te donne l'être, ne doit pas résider en toi comme un étranger", explique-t-il. Il convient d'accueillir la parole de l'Absolu comme l'autre, au plus profond de notre intimité. Le philosophe Lévinas parle d'une «parole exigeante infiniment autre et infiniment proche». Le deuxième enseignement est un texte curieux du Talmud où rabbi Ischmaë, raconte la parabole suivante: «À Rome, la grande ville, il y a 365 rues, dans chaque rue 365 tours, dans chaque tour 365 étages et dans chaque étage, il y a de quoi nourrir le monde entier.» Rome symbolise pour les juifs la cité puissante, et l'attrait du pouvoir. Rome est tentée par un légalisme pesant, sans amour, sans pitié, sans pardon. Elle s'entoure de murailles, se referme sur ce qu'elle possède alors qu'elle a tout ce qui est nécessaire pour nourrir tous les humains. Mais, explique le rabbi en citant une parole d'Ésaïe 28, «le produit de son trafic ne sera pas entassé, il finira par être consacré à l'Éternel, il sera pour ceux qui sont assis en présence de l'Éternel.» Si la référence à Dieu a un sens, ces biens, il faut les partager. Nous ne pouvons être que ceux qui transmettent l'avoir accumulé.

      Le silence de l'indifférence

      Je ne puis, enfin, m'empêcher de repenser à la commémoration des cinquante ans de la libération du camp du Struthof. J'ai du mal à me départir du témoignage pudique d'un déporté évoquant son expérience d'une terrible solitude en raison d'un silence indifférent d'alors, véritable éloignement des esprits et du coeur. Il évoquait les visages réduits en cendre par les fours crématoires, ces visages d'hommes que l'entreprise totalitaire est parvenue à détruire avant même leur destruction physique. «Comment pouvions-nous témoigner, quand chaque matin nous mettions à l'écart le corps de l'ami mort ou passions indifférents devant les corps entassés de ceux qui étaient morts durant la nuit», expliquait ce déporté, qui ajoutait: «C'est l'homme en nous qu'on a essayé de tuer.» Si quelque chose nous unit très fort, c'est la nécessité de résister à l'indifférence, à la légitimation de la haine et au racisme. C'est l'impératif de travailler à construire une cité qui, pour les croyants, aura un visage de Dieu, une cité fraternelle où chacun, quelle que soit la couleur de sa peau, quelles que soient ses convictions pourra trouver sa place.

    7. Paul Ricoeur, Finitude et culpabilité, Le cycle des mythes

      , pp. 295 - 299. C'est le livre de Job qui constitue le plus extraordinaire document de l'antique «sagesse » du Proche-Orient, concernant le retour de la compréhension éthique à la compréhension tragique de Dieu lui-même. Et comme nulle part ailleurs qu'en Israël « l'éthisation » du divin n'avait été poussée aussi loin, nulle part la crise de cette vision du monde ne sera aussi radicale. Seule peut-être la protestation du Prométhée enchaîné peut être comparée à celle de Job ; mais le Zeus que Prométhée met en question n'est pas le Dieu saint des Prophètes. Pour reconquérir la dimension hyper-éthique de Dieu, il fallait que la justice alléguée de la loi de rétribution fût retournée contre Dieu et que Dieu parût injustifiable au regard du schème de justification qui avait guidé tout le processus de « l'éthisation ». De là le ton de plaidoyer de ce livre qui se retourne contre la théodicée antérieure invoquée par les trois « amis ». J'en sais moi autant que vous, je ne vous cède en rien Mais j'ai à parler à Shaddaï, je veux faire à Dieu des remontrances... Il peut me tuer : je n'ai d'autre espoir que de justifier devant lui ma conduite. (13, 3 et 5). Oh ! si je savais comment l'atteindre, parvenir jusqu'à sa demeure, j'ouvrirais un procès devant lui, ma bouche serait pleine d'arguments. Je connaîtrais les termes mêmes de sa défense, attentif à ce qu'il me dirait. (23, 3-5). L'admirable apologie de Job au chapitre 31 - qui constitue par ailleurs un document intéressant concernant la conscience scrupuleuse, par l'énumération des fautes que Job n'a pas commises -se termine par ces fières paroles : Oh ! qui fera donc que Dieu m'écoute ? J'ai dit mon dernier mot : à Shaddaï de me répondre ! Le libelle qu'aura rédigé mon adversaire, je veux le porter sur mon épaule, le ceindre comme un diadème. (31, 35-36). La mise en question du Dieu éthique atteint son point extrême de virulence lorsqu'elle vient à ébranler la situation dialogale qui en Israël est à la base même de la conscience de péché. L'homme est devant Dieu comme devant son agresseur et son ennemi. Le regard de Dieu, ce regard qui figurait pour Israël la mesure absolue du péché en même temps que la vigilance et la compassion du Seigneur, le regard de Dieu devient source d'épouvante : Qu'est-ce donc que l'homme pour en faire si grand cas, pour fixer sur lui ton attention, pour l'inspecter chaque matin, pour le scruter à tout instant ? Cesseras-tu enfin de me regarder, le temps que j'avale ma salive ? (7, 17-19). Le regard de Dieu est sur Job comme celui du chasseur sur la bête sauvage ; Dieu le « cerne », Dieu « l'épie » ; il « tend ses filets autour de lui » ; il ravage sa maison et « épuise ses forces ». Job va même jusqu'à soupçonner que c'est ce regard inquisiteur qui constitue l'homme comme coupable : « Oui, je sais qu'il en est ainsi : comment l'homme serait-il juste devant Dieu ? » L'homme n'est-il pas au contraire trop faible pour que Dieu exige tant de lui ? « Veux-tu effrayer une feuille que le vent pourchasse, t'acharner contre une paille sèche ? » (13, 25.) L'homme né de la femme, a la vie courte, mais des tourments à satiété. Pareil à la fleur, il éclôt puis se fane, il fuit comme l'ombre sans arrêt. Et sur lui tu daignes ouvrir les yeux, tu l'amènes en jugement devant toi ! (14, 1-3). Alors Job maudit le jour de sa naissance : « Périsse le jour qui me vit naître et la nuit qui annonce : Un mâle vient d'être conçu ! Pourquoi ne suis-je pas mort dès le sein, n'ai-je péri aussitôt enfanté ? » (3, 3 et 11.) Mon espoir, c'est d'habiter le shéol, d'étendre ma couche dans les ténèbres. Je crie au sépulcre : « Tu es mon père ! » à la vermine : « C'est toi ma mère et ma soeur ! » (17, 13-14). Face à l'absence torturante de Dieu (23. 8 ; 30, 20), I'homme rêve de sa propre absence reposante : Invisible désormais pour tout regard, tes yeux seront sur moi et j'aurai disparu. (7, 8). N'est-ce pas le Dieu tragique que Job redécouvre ? le Dieu inscrutable de l'épouvante ? Ce qui est tragique aussi, c'est le dénouement. « Souffrir pour comprendre », disait le chœur grec. Job à son tour accède, par delà toute vision éthique, à une nouvelle dimension de la foi, celle de la foi invérifiable. Il ne faut jamais perdre de vue que la plainte de Job, lors même qu'elle paraît ruiner la base de toute relation dialogale entre Dieu et l'homme, ne cesse de se mouvoir dans le champ de l'invocation. C'est à Dieu que Job en appelle contre Dieu : Oh ! si tu me cachais dans le shéol, si tu m'y abritais, tant que passe ta colère, si tu me fixais un délai, pour te souvenir ensuite de moi : - car, une fois mort, peut on revivre ?- Tous les jours de mon service j'attendrais, jusqu'à ce que vienne ma relève. (14, 13-14). « Dès maintenant j'ai dans les cieux un témoin, là-haut se tient mon défenseur (16, 19)... Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant, que Lui, le dernier se lèvera sur la terre. Après mon éveil, il me dressera près de lui et, de ma chair, je verrai Dieu » (19, 25-26). Cette foi tient sa véracité du défi lui-même qui argumente contre la vaine science de la rétribution et renonce même à la sagesse inaccessible à l'homme (chapitre 28). Dans son inscience, seul Job a « bien parlé » de Dieu (42, 7). Est-ce à dire que Job retourne au silence écrasant de la résignation, comme le Job babylonien ? Oui, jusqu'à un certain point. Le Dieu qui répond à Job « du sein de la tempête » retourne la relation du questionnant au questionné : « Où étais-tu quand je fondai la terre ? Parle, si ton savoir est éclairé » (38, 4). « Ceins tes reins comme un brave : je vais t'interroger et tu m'instruiras » (40, 7). Et Job fit cette réponse à Jahvé : Je sais que tu es tout-puissant : ce que tu conçois, tu peux le réaliser. J'étais celui qui brouille tes conseils par des propos dénués de sens. Aussi j'ai parlé sans intelligence, de merveilles qui me dépassent et que j'ignore. (Écoute, laisse-moi parler, je vais t'interroger et tu m'instruiras.) Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t'ont vu. Aussi je retire mes paroles, je me repens sur la poussière et sur la cendre. (42, 2-6). Et pourtant le silence de Job, une fois la question elle même foudroyée, n'est pas tout à fait le scellement du non-sens. Ce silence n'est pas tout à fait le degré zéro de la parole. Une certaine parole est adressée à Job en échange de son silence ; cette parole n'est pas une réponse à son problème ; ce n'est même pas du tout une solution au problème de la souffrance ; ce n'est aucunement la reconstruction, à un degré supérieur de subtilité, de la vision éthique du monde. Le Dieu qui s'adresse à Job du fond de la tempête lui montre le Béhémoth et le Léviathan, I'hippopotame et le crocodile, ces vestiges du chaos vaincu, devenus figures d'une brutalité dominée et mesurée par l'acte créateur ; à travers ces symboles il lui laisse entendre que tout n'est qu'ordre, mesure et beauté ; ordre inscrutable, mesure démesurée, beauté terrible ; un chemin est tracé entre l'agnosticisme et la vision pénale de l'histoire et de la vie : la voie de la foi invérifiable. Rien dans cette révélation qui le concerne personnellement, mais précisément parce qu'il n'est pas question de lui, Job est interpellé. Le poète oriental, à la façon d'Anaximandre et d'Héraclite l'Obscur, annonce un ordre par-delà l'ordre, une totalité pleine de sens, à l'intérieur de laquelle l'individu doit replacer sa propre récrimination. La souffrance n'est pas expliquée, ni éthiquement, ni autrement ; mais la contemplation du tout amorce un mouvement qui doit être achevé pratiquement par l'abandon d'une prétention : par le sacrifice de l'exigence qui était à l'origine de la récrimination, à savoir la prétention à former à soi seul un îlot de sens dans l'univers, un empire dans un empire. Il apparaît soudain que l'exigence de la rétribution n'animait pas moins la récrimination de Job que l'homélie moralisante de ses amis. C'est peut-être pourquoi finalement Job l'innocent, Job le Sage se repent. De quoi peut-il se repentir, sinon de la revendication de récompense qui rendait impure sa contestation ? N'était ce pas encore la loi de rétribution qui le poussait à exiger une explication à la mesure de son existence, une explication privée, une explication finie ? Comme dans la tragédie, la théophanie finale ne lui a rien expliqué, mais a changé son regard ; il est prêt à identifier sa liberté à la nécessité ennemie ; il est prêt à convertir liberté et nécessité en destin. Cette conversion, c'est la véritable « répétition », non plus la répétition matérielle qui est encore une espèce de récompense et donc une manière de rétribution, mais la répétition tout intérieure qui n'est plus du tout la restitution du bonheur antérieur, mais la répétition du malheur présent. Je ne veux pas dire que tout cela soit déjà dans le livre de Job. Mais c'est ainsi que nous pouvons l'achever en nous-mêmes, à partir de l'impulsion que nous en recevons. Cette impulsion est donnée par une simple touche du Prologue : Satan a fait le pari que Job, affronté au malheur, ne voudrait pas craindre Dieu « pour rien » (1, 9). Voilà l'enjeu : renoncer tellement à la loi de la rétribution que non seulement on renonce à envier la prospérité des méchants, mais qu'on endure le malheur comme on reçoit le bonheur, c'est-à-dire comme un don de Dieu (2, 10). Telle est la sagesse tragique de la « répétition » qui triomphe de la vision éthique du monde.

    8. Sören KIERKEGAARD, La répétition.

      Le 14 décembre.

      « ..... La grandeur de Job n'est donc pas d'avoir dit : « l'Éternel a donné, l'Éternel a ôté, que le nom de l'Éternel soit béni », ce que d'ailleurs il n'a pas répété ; la signification qu'il revêt vient de ce que les différends surgissant aux confins de la foi sont chez lui complètements vidés, de ce que le terrible soulèvement des forces sauvages et belliqueuses de la passion trouve chez lui son expression. Aussi Job ne tranquillise-t-il pas comme un héros de la foi ; mais il apaise pour un temps. Il est en un sens le substantiel plaidoyer de l'homme dans son grand débat avec Dieu, dans ce vaste et terrible procès dont la cause est le mal interposé par Satan entre Dieu et Job et qui finit en reconnaissant que toute cette affaire est une épreuve. Cette catégorie de l'épreuve n'est pas de l'ordre esthétique, moral ou dogmatique. Elle est absolument transcendante. Il faut d'abord savoir que l'épreuve est épreuve pour l'admettre en dogmatique. Mais dès que ce savoir est posé, l'épreuve perd de son élasticité et la catégorie prend un caractère nettement différent. Cette catégorie est absolument transcendante ; elle met l'homme dans un rapport d'opposition strictement personnelle à Dieu, et dans un rapport tel qu'il ne peut pas se contenter d'une explication de seconde main..... »

      Le 13 janvier

      « ... Job eut-il tort ? Oui ! à jamais, car il ne pouvait aller plus haut qu'au tribunal qui le jugea. Eut-il raison ? Oui ! à jamais, en ce qu'il eut tort devant Dieu. Il y a donc une répétition. Quand apparaît-elle ? Ce n'est pas facile à dire en quelque langage humain. Quand s'offrit-elle à Job ? Quand toute certitude et vraisemblance humaines concevables firent défaut. Peu à Peu, Job perd tout ; l'espérance s'efface ainsi par degrés ; la réalité, loin de se faire plus clémente, dépose contre lui des charges de plus en plus lourdes. Au point de vue de l'immédiat, tout est perdu. Ses amis, Bildad surtout, ne voient qu'une issue : que Job s'incline sous le châtiment et il pourra espérer une répétition surabondante. Job s'y refuse et ainsi se resserre le noeud de l'intrigue que seul peut résoudre un coup de tonnerre. Pour moi cette histoire contient une indicible consolation..... »

    9. Simone WEIL, Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu.

      L'amour de Dieu et le malheur. pp. 88-89.

      Il n'est pas étonnant non plus que la maladie impose de longues souffrances qui paralysent la vie et en font une image de la mort, puisque la nature est soumise à un jeu aveugle de nécessités mécaniques. Mais il est étonnant que Dieu ait donné au malheur la puissance de saisir l'âme elle-même des innocents et de s'en emparer en maître souverain. Dans le meilleur des cas, celui que marque le malheur ne gardera que la moitié de son âme. Ceux à qui il est arrivé un de ces coups après lesquels un être se débat sur le sol comme un ver à moitié écrasé, ceux-là n'ont pas de mots pour exprimer ce qui leur arrive. Parmi les gens qu'ils rencontrent, ceux qui, même ayant beaucoup souffert, n'ont jamais eu contact avec le malheur proprement dit n'ont aucune idée de ce que c'est. C'est quelque chose de spécifique, irréductible à toute autre chose, comme les sons, dont rien ne peut donner aucune idée à un sourd-muet. Et ceux qui ont été eux-mêmes mutilés par le malheur sont hors d'état de porter secours à qui que ce soit et presque incapables même de le désirer. Ainsi la compassion à l'égard des malheureux est une impossibilité. Quand elle se produit vraiment, c'est un miracle plus surprenant que la marche sur les eaux, la guérison des malades et même la résurrection d'un mort. Le malheur a contraint le Christ à supplier d'être épargné, à chercher des consolations auprès des hommes, à se croire abandonné de son Père. Il a contraint un juste à crier contre Dieu, un juste aussi parfait que la nature seulement humaine le comporte, davantage peut-être, si Job est moins un personnage historique qu'une figure du Christ. « Il se rit du malheur des innocents». Ce n'est pas un blasphème, c'est un cri authentique arraché à la douleur. Le Livre de Job, d'un bout à l'autre, est une pure merveille de vérité et d'authenticité. Au sujet du malheur, tout ce qui s'écarte de ce modèle est plus ou moins souillé de mensonge. Le malheur rend Dieu absent pendant un temps, plus absent qu'un mort, plus absent que la lumière dans un cachot complètement ténébreux. Une sorte d'horreur submerge toute l'âme. Pendant cette absence il n'y a rien à aimer. Ce qui est terrible, c'est que si, dans ces ténèbres où il n'y a rien à aimer, l'âme cesse d'aimer, l'absence de Dieu devient définitive. Il faut que l'âme continue à aimer à vide, ou du moins à vouloir aimer, fût-ce avec une partie infinitésimale d'elle-même. Alors un jour Dieu vient se montrer lui-même à elle et lui révéler la beauté du monde, comme ce fut le cas pour Job. Mais si l'âme cesse d'aimer, elle tombe dès ici-bas dans quelque chose de presque équivalent à l'enfer. C'est pourquoi ceux qui précipitent dans le malheur des hommes non préparés à le recevoir tuent des âmes. D'autre part, à une époque comme la nôtre, où le malheur est suspendu sur tous, le secours apporté aux âmes n'est efficace que s'il va jusqu'à les préparer réellement au malheur. Ce n'est pas peu de chose.

    10. Henry GROS, JOB ET « RÉPONSE À JOB »

       :

      Considérations jungiennes sur l'humain et le divin.

      Conférence Comenius de mars 1997.

      Dans une approche typiquement jungienne du Livre de Job, Edward F. Edinger, psychologue jungien aux USA, décrit comment l'être humain, dans sa souffrance qui est aussi une défaite du moi, rencontre dans sa persévérance celui qui est immortel, celui qui blesse et qui guérit, celui qui lui rend sa complétude. En terme de psychologie jungienne, le Livre de Job est une image archétypique de la rencontre entre le moi et le soi. C'est une considération du thème de Job du point de vue de l'être humain. Celle que fait C.G.Jung dans son livre « Réponse à Job » est l'occasion pour lui de suivre comment la conscience de Dieu et du divin a évolué dans l'être humain au cours des millénaires. Job en est une étape significative, où l'homme, par son élévation morale dans la souffrance a mis en question ce qui lui arrivait. La « réponse à Job » qui a suivi, c'est la venue parmi les humains du Christ et sa passion. Pour Jung, ce sont les étapes d'un processus qui ne cesse d'évoluer et s'est développé ensuite par l'intégration de l'aspect féminin dans l'image divine ainsi que par une prise de conscience croissante de l'aspect du divin en l'être humain. À coté du fil conducteur du thème de l'incarnation progressive de Dieu en l'être humain, la motivation et la dynamique du livre est celle de l'opposition entre bien et mal. Car Jung en tant que psychologue voit « qu'à un bien donné est opposé un mal tout aussi substantiel car si le mal n'existait pas tout serait obligatoirement bon ». ll y a sûrement également un côté processus personnel chez Jung. Bien qu'il ait été conscient tôt dans sa vie des aspects numineux de l'inconscient et également de sa force destructrice, son expérience personnelle et sa psychologie allait plutôt dans une direction plus « positiviste »: par exemple dans le Christ en tant que symbole du soi, unificateur des contraires, entre bien et mal, entre divin et humain. Ce n'est pas par hasard que Jung a écrit « Réponse à Job » en 1952 après l'avoir porté quelques années en lui après la fin de ses différentes oeuvres sur les religions et le christianisme et après la 2ème guerre mondiale. Dans l'histoire biblique de Adam jusqu'à l'Apocalypse, la dynamique entre bien et mal joue un rôle non négligeable sinon primordial. C'est dans la dynamique de cette polarité que Jung place l'incarnation progressive du Dieu en l'être l'humain, la progression du conscient (humain) par rapport à l'inconscient (divin) étant généralement accompagnée de tensions extrêmes et de conflits entre bien et mal. Elle commence au moment de la création, avec Adam, Eve, le serpent et le fruit de l'arbre de la connaissance. Pour Job c'est l'élévation par la souffrance à un niveau de prise de conscience par l'être humain que Dieu pouvait être injuste, et devait être craint. - Dieu est trop inconscient pour être moral, il est partout dans la toute puissance cosmique mais il a besoin du reflet d'une conscience pour exister. (p. 40) - L'être humain a lui, à cause de sa faiblesse, un peu plus de conscience, basée sur son autoréflexion, pour survivre face au Dieu omnipotent. (p. 44) - Job en ne soumettant pas son cas à Dieu amène Dieu à se révéler dans la tempête. (p. 47) - La dualité de Dieu est devenue manifeste pour Job (p. 64) L'étape de la Réponse à Job (le Christ) n'est cependant pas immédiate. Elle est le fait de divers développements dans la conscience que l'homme a de la divinité. Ainsi Job en appelle-t-il déjà aussi à la Sagesse, qui l'aide dans son dépassement. Jung décrit comment « la philanthropie est le caractère humain qui apparaît le plus clairement chez Christ et comment celle-ci est reliée à la sagesse, côté féminin du Saint-Esprit » (p. 109). Jung souligne comment Christ, l'élu, n'est pas confronté avec lui même sauf au moment où il crie: « Mon Dieu pourquoi m'as tu abandonné... Ici, où Dieu fait l'expérience vécue de l'homme mortel et subit ce qu'il a laissé endurer à Job, son essence humaine atteint au divin. C'est ici que la réponse à Job est donnée. » (p. 110) La venue de Christ est la préparation d'une nouvelle phase d'incarnation de Dieu en l'être humain: - Christ disant que quiconque croît en lui peut également accomplir des oeuvres et se représentant une réalisation constante de Dieu en ses enfants par le Saint-Esprit (p. 122) - L'humanité ne sera pas libérée de ses péchés, ..mais de la peur des conséquences du péché, à savoir de la colère de Dieu (p. 127). - Mais cela exige d'utiliser ses talents, le devoir d'être conscient, la poursuite des préceptes de la morale chrétienne; la collision de devoirs plaide en faveur de celle-ci; le conflit insoluble, cette affliction de l'âme mène l'être humain proche de la connaissance de Dieu (p. 128). En même temps Jung fait remarquer l'inefficacité de Satan sur Christ. « Satan tombe du ciel comme l'éclair »(p. 11). Et Jung souligne «sur terre, pas en enfer » et relève le fait que « quand on aide le bien à triompher d'une manière absolue, il y a quelque part accumulation du mal devant mener quelque part à la catastrophe » (p. 118). - Et c'est Jean l'auteur de l'épître, promoteur engagé de la foi vraie, de l'amour altruiste, du renoncement (p. 195) qui dans la révélation de l'Apocalypse vit cette contradiction brutale. Jung pense que c'est bien plus qu'une compensation que l'on peut rencontrer dans les rêves de chrétiens très croyants. Serait-ce une psychose ? Non, dit Jung car c'est beaucoup trop cohérent pour ça. C'est vraiment l'oeuvre d'un religieux passionné (p. 197). - La révélation ouvre le regard du visionnaire à l'immensité de Dieu. Comme Job, Jean a vu la sauvagerie de Dieu. Dieu peut être aimé et doit être craint (p. 198). - Ouvrant l'horizon à des temps post-chrétiens Jean pressent peut être la naissance de Dieu dans l'être humain dont les alchimistes et les mystiques, (Maître Echkardt, ...) avaient le pressentiment (p. 198). - Est ce le pressentiment du programme de l'ère des poissons avec le 20ème siècle et sa possibilité de guerre apocalyptique ? (p. 199). Pour Jung le dogme de l'Assomption de Marie, sa montée au ciel au côté de Dieu et du Christ, était dans l'inconscient des temps présents (20ème s.). Exprimé dans les visions de nombreuses personnes, il correspondait à la nouvelle prise de conscience de contenus jusque là inconscients. Faisant partie de l'incarnation progressive de Dieu en l'être humain, c'est également la prise de conscience d'une nouvelle dimension, dont l'aspect féminin, de l'essence divine et de l'équilibre entre les contraires. Pour Jung l'étape suivante,c'est l'homme devenant conscient, au cours de son développement personnel et de son « individuation », comme la dénomme Jung, de la dimension divine qui existe en lui. - Dans un monde où il existe un grande puissance de destruction mise à disposition des êtres humains ceux-ci ont besoin d'un « défenseur » au ciel qui guérit et réalise la totalité (la complétude) en lui: le soi, image et objectif de vie créé par l'inconscient au-delà des désirs et des craintes (p. 219). - Si tu sais ce que tu fais, dit Christ, tu es bienheureux (p. 220). - C'est l'humain coupable qui est apte et par conséquent choisi pour être le lieu de l'incarnation progressive... - Depuis l'Apocalypse on sait que Dieu nous emplit de bien mais aussi de mal, il faut aussi le craindre. Parce que Dieu veut devenir Humain, la résolution de ses propres antinomies doit se produire dans l'humain (p. 222). - Lors d'une individuation devenant consciente, le conscient devient éclairé en profondeur. Les symboles centraux de ce processus décrivent le soi, c'est à dire la totalité, la complétude de l'humain, et rendent possibles l'union des contraires. Cet archétype est plus ou moins proche de l'image de Dieu. La ressemblance est soulignée par le fait qu'il crée une symbolique qui a de tout temps servi à exprimer la divinité. La foi a raison quand elle dit que Dieu est à la fois inaccessible et très proche ! (p. 237). À la fin de son livre Jung souligne que l'on ne peut observer 1'archétype (du soi) et son développement sans l'influence du conscient qui l'observe, l'archétype ayant une certaine marge d'autonomie, le conscient un certain degré de liberté créatrice (p. 240). L'inspiration divine de l'humain par le Saint-Esprit possède en elle un grand danger d'inflation de la personne humaine. Jung rappelle l'apôtre Paul illuminé par Dieu : - qui se disait non-libéré de l'ange satanique qui le tourmente, évitant ainsi ce danger d'inflation personnelle non critique(p. 240). Même l'humain illuminé reste le moi limité vis à vis de celui qui vit en lui sans frontières discernables (p. 241).

    11. JOB, BIBLIOGRAPHIE
      • Roland de Pury, Job ou l'homme révolté (Labor et Fides).
      • Alphonse Maillot, Pour rien...Prédications sur le livre de Job (Edns S.N.P.P).
      • Josy Eisenberg / Elie Wiesel, Job ou Dieu dans la Tempête (Fayard /Verdier).
      • Philippe Nemo, Job et l'excès du mal (Grasset).
      • René Girard, La route antique des hommes pervers (Grasset).
      • C. G. Jung, Réponse à Job (Buchet / Chastel).
      • S. Kierkegaard, La Reprise (Garnier Flammarion ).
      • Léon Chestov, Sur la balance de Job (Flammarion).
      • Paul Ricoeur, Finitude et culpabilité. La symbolique du mal (Aubier).
      • Paul Ricoeur, Le Mal (Labor et Fides).
      • Sylvie Germain, Les échos du silence (Desclée de Brouwer).
      • Andrée Chedid, La femme de Job (Babel).

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