L'Édit de Nantes ou la victoire de la politique


par Bernard COTTRET,
Institut Universitaire de France,
et Université de Versailles-Saint-Quentin.


Bernard COTTRET est historien, spécialiste de la Réforme et de l'histoire européenne. Il a notamment écrit 1598. L'Édit de Nantes. Pour en finir avec les guerres de religion, Perrin, 1997, et Calvin. Biographie, nlle édition, Payot, 1999.


Conférence donnée dans le cadre du rassemblement protestant de 1998.
 

Baroque et "buissonant" Édit de Nantes

La coexistence pacifique

Des droits et des devoirs

Pourquoi commémorer

Le texte de l'Édit

La politique demeure le meilleur rempart contre la violence. À quatre siècles de distance, la "paix civile" apparaît aux historiens comme la principale caractéristique de l'Édit de Nantes. Ni l'œcuménisme entre les chrétiens, ni la tolérance philosophique au sens où nous l'entendons désormais ne sauraient caractériser une mesure essentiellement pragmatique, dictée par la nécessité d'en finir avec la division du royaume.

La grande leçon de l'Édit de Nantes, c'est l'unité de destin des différentes composantes de la société française, hier comme aujourd'hui. Par delà les différences de religion, d'idéologie ou d'origine géographique, tous les Français sont appelés à se souvenir, qu'ils soient du reste croyants ou incroyants, de gauche ou de droite, conservateurs ou libéraux.
 

Baroque et "buissonnant", l'Édit de Nantes (J.Carbonnier)

Ce que l'on appelle l'Édit de Nantes comprend en réalité quatre textes distincts:

- un premier brevet promet une subvention annuelle de 45 mille écus pour les besoins du culte protestant;
- l'Édit proprement dit est scellé du grand sceau de cire verte sur lacs de soie rouge et verte. Il assume un caractère "perpétuel et irrévocable" - ce qui signifie dans la langue du temps que sa révocation exige une nouvel Édit en sens contraire.
- un deuxième brevet royal assure aux protestants une organisation militaire. Le parti huguenot se voit reconnaître pour une durée limitée la jouissance d'environ cent cinquante places de sûreté. Leur répartition coïncide avec les zones de forte implantation réformée: Saumur, Loudun, La Rochelle, Montauban, Castres, Millau, Montpellier, Nîmes, Alès, Le Vigan, Privas, Montélimar, Die. Nous retrouvons là tout le "croissant fertile" huguenot, qui s'étend d'ouest en est, des pays de Loire jusqu'à la vallée du Rhône, en passant par le sud du Massif Central avant de remonter par . Fait exception la ville de Sancerre, au centre du royaume. Mais globalement, il s'agit bien d'un vaste sud protestant dont le Languedoc constitue incontestablement le fer de lance .
- les articles "particuliers", dits encore articles "secrets", sont simplement scellés du grand sceau de cire jaune, qui leur accorde une portée est plus limitée que l'Édit.
 

La coexistence pacifique

L'Édit de Nantes, c'est avant tout l'apprentissage de la coexistence, par l'acceptation de la différence. Non pas la tolérance, au sens philosophique, qui supposerait compréhension et indulgence, mais une confrontation domestique d'en-haut par la monarchie qui littéralement impose des règles de fonctionnement. Il faut éviter les querelles, les confrontations inutiles.
Et rassurer. Le roi possède les clés du pardon, il instille savamment la mémoire et l'oubli. Le premier article de l'Édit est explicite:

La mémoire de toutes choses passées d'une part et d'autre, depuis le commencement du mois de mars 1585, jusqu'à notre avènement à la couronne, et durant les autres troubles précédents et à l'occasion d'iceux, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue.

Les édits de pacification antérieurs ne disaient pas autre chose. Mais ils ont échoué. Il s'agit bien de fixer des règles. Les protestants ont accès à trois types de culte, soigneusement définis:
- exercices de fief (pour les seigneurs hauts justiciers)
- cultes de possession
- cultes de concession dans les bailliages et sénéchaussées  .

La liberté de culte n'est donc pas totale pour les protestants; par contre les catholiques, majoritaires, ont le droit de célébrer leurs offices dans l'ensemble du pays: "La religion catholique, apostolique et romaine sera remise et rétablie en tous lieux et endroits de cestui notre royaume et pays de notre obéissance, où l'exercice d'icelle a été intermis pour y être paisiblement et librement exercée sans aucun trouble ou empêchement" (article 3). Tous jouissent cependant d'une même liberté de conscience:
Avons permis et permettons à ceux de ladite Religion Prétendue Réformée vivre et demeurer par toutes les villes et lieux de cestui notre royaume et pays de notre obéissance, sans être enquis, vexés, molestés ni astreints à faire chose pour le fait de la religion contre leur conscience, ni pour raison d'icelle être recherchés dans les maisons et lieux où ils voudront habiter (article 6).

La minorité protestante reçoit également des garanties judiciaires importantes pour leur part: des chambres de l'Édit (Paris, Rouen et Rennes), des chambres mi-parties (Toulouse, Bordeaux et Grenoble) garantissent la présence de magistrats huguenots lors des procès. Cela n'est pas sans évoquer quelque affirmative action à l'américaine qui préserve la représentation des minorités par une politique des quotas.
 

Des droits et des devoirs

La liberté de conscience ne se confond pas avec la liberté de culte. Certains lieux demeurent fermés à l'exercice réformé, mais les protestants ont le droit de se soustraire à la messe. Les prédicateurs de l'une et l'autre religion sont tenus à une certaine réserve (article 17). Ils doivent s'abstenir de toute "parole, discours et propos" offensants, afin de ne pas "exciter le peuple à sédition". Ils se comporteront à l'inverse avec modestie, afin d'instruire et édifier les fidèles sans le moindre débordement. Il n'est pas non plus licite d'enlever les enfants à leurs parents (article 18). L'autorité paternelle, pilier de l'ordre social, est pleinement reconnue par la possibilité d'instruire librement ses enfants: "Sera loisible aux pères faisant profession de ladite religion de pourvoir à leurs enfants de tels éducateurs que bon leur semblera" (article 38 des articles secrets).

 Les réformés ont accès à tous les "états, dignités, offices et charges publiques quelconques, royales, seigneuriales ou des villes" du royaume (article 27). Tout comme les pauvres et les malades doivent être recueillis dans les hôpitaux, "sans égard à leur religion". Ils peuvent résider où ils le désirent (article 6). L'accès à l'enseignement, enfin, est total (article 22), tout en permettant la création d'écoles spécifiques. De même, l'assignation de lieux de sépulture distincts est garantie. L'on pourrait résumer en quelques mots la situation crée par l'Édit.
Tout droit implique des devoirs. Les huguenots devront ainsi respecter les "fêtes de l'Église catholique, apostolique et romaine, et ne pourront les jours d'icelles besogner, vendre ni étaler à boutiques ouvertes" (article 20). Ils seront même tenus de "payer et acquitter les dîmes aux curés et autres ecclésiastiques, et à tous autres à qui elles appartiennent, selon l'usage et coutume des lieux" (article 25).

L'Édit de Nantes, "perpétuel" et "irrévocable", n'accordait au mieux aux protestants qu'un temps de rémission. Il demeure donc avant tout une paix de religion, un compromis fugace à l'échelle historique dont le but avoué, à moyen terme, est d'avantager les catholiques.
Texte de compromis, l'Édit est contradictoire. Il fixe des règles de cohabitation entre les hommes; il permet à la monarchie absolue de poser, à son insu, le principe d'une relative laïcisation de la société. La sacralisation du monarque lui permet de tenir tête aux représentants des diverses confessions .

Séculier dans son principe, l'Édit renforce pourtant la construction confessionnelle, en organisant le face à face des Églises. Catholique ou protestantes, les Églises préservent leur hégémonie sur la vie ou la conscience des sujets, mais elles l'exercent de façon concurrente. Il y a quatre siècles déjà, la France faisait l'apprentissage de la pluralité.
 

Pourquoi commémorer?

Entre l'événement et sa commémoration comment penser le statut historique d'une "répétition" dans laquelle l'on verra peut-être une "ruse de la raison historique", démontrant l'échec de la différence" ? Pourquoi répéter ce qui est par définition terminé et consigné dans un passé lointain? L'on énoncera, pour conclure, un paradoxe: l'Édit de Nantes est l'un des rares épisodes de l'Ancien Régime que commémore la République. D'où procède cette curieuse fascination pour l'un des temps forts de l'affirmation monarchique? La République, à son corps défendant, n'aurait-elle jamais renoncé à la fascination pour l'œuvre royale? Poursuivons que l'Édit peut même être considéré, en un sens, comme l'acte fondateur de la monarchie absolue. Il y avait là de quoi susciter la perplexité ou l'étonnement…

La paradoxe n'est pourtant qu'apparent. Alexis de Tocqueville, au siècle passé, signalait les continuités qui poursuivaient l'histoire française, de l'Ancien Régime à la Révolution .

Une série de contresens poursuit l'interprétation de l'Édit de Nantes en notre pays. Ou du moins, son image publique ne coïncide qu'imparfaitement avec sa réalité historique. Relevons quelques unes de ces incompréhensions:
- l'Édit de Nantes n'est pas un acte libéral. Loin d'entraîner un désengagement de l'État, il correspond à son affirmation autoritaire. Les commissaires de l'Édit, chargés de son application, sont à l'origine des intendants, ancêtres de nos préfets.
- l'Édit de Nantes n'est pas non plus une mesure destinée à favoriser les protestants. Les catholiques ont été les principaux bénéficiaires d'un Édit qui n'autorise qu'à titre provisoire l'expression d'une confession minoritaire.
- la révocation de l'Édit de Nantes par Louis XIV, en 1685, est donc l'aboutissement, tout autant que la négation d'un Édit temporaire destiné à terme à permettre la réconciliation de tous les sujets du roi dans une même Église nationale.

 ____________________________________________________
Henri, etc.. Entre les grâces infinies qu'il a plu à Dieu de Nous départir, celle-ci est bien des plus insignes et remarquables, de Nous avoir donné la vertu et la force de ne céder aux effroyables troubles, confusions et désordres, qui se trouvèrent à notre avènement à ce royaume, qui était divisé en tant de parties et de factions, que la plus légitime en était quasi la moindre, et de Nous être néanmoins tellement raidi contre cette tourmente que Nous l'ayons enfin surmontée, et touchions maintenant le port de salut et repos de cet État; de quoi à lui seul en soit la gloire tout entière, et à Nous la grâce et obligation qu'il se soit voulu servir de notre labeur pour parfaire ce bon Œuvre auquel il a été visible à tous si Nous avons porté non seulement ce qui était de notre devoir et pouvoir mais quelque chose de plus qui n'est peut-être pas été en autre temps bien convenable à la dignité que Nous tenons, que Nous n'ayons pas eu crainte d'y exposer, puisque Nous y avons tant de fois et si librement exposé notre propre vie. Et en cette grande occurrence de si grandes et périlleuses affaires ne se pouvant toutes composer tout à la fois et en même temps, il Nous a fallu tenir cet ordre d'entreprendre premièrement celles qui ne se pouvaient terminer que par la force, et plutôt remettre et suspendre pour quelque temps les autres qui se pouvaient et se devaient traiter par la raison et la justice comme les différents généraux d'entre nos bons sujets, et les maux particuliers des plus saines parties de l'État, que Nous nous estimions pouvoir bien plus aisément guérir après en avoir ôté la cause principale qui en était en la continuation de la guerre civile. En quoi Nous étant (par la grâce de Dieu) bien et heureusement succédé, les armes et hostilités étant du tout cessées en tout le dedans du royaume, Nous espérons qu'il Nous succédera aussi bien aux autres affaires qui restent à y composer, et que par ce moyen Nous parviendrons à l'établissement d'une bonne paix et tranquille repos, qui a toujours été le but de tous nos vœux et intentions, et le prix que Nous désirons de tant de peines et travaux auxquels Nous avons passé ce cours de notre âge. Entre lesdites affaires auxquelles il Nous a fallu donner patience, et l'un des principaux, ont été les plaintes que Nous avons reçues de plusieurs de nos provinces et villes catholiques, de ce que l'exercice de la religion catholique n'était pas universellement rétabli, comme il a été porté par les édits ci-devant faits pour la pacification des troubles à l'occasion de la religion. Comme aussi les supplications et remontrances que Nous ont souvent été faites par nos sujets de la Religion Prétendue Réformée, tant sur l'inexécution de ce qui leur a été accordé par lesdits édits, que sur ce qu'ils désiraient y être ajouté pour l'exercice de leurdite religion, la liberté de leurs consciences et la sûreté de leurs personnes et fortunes, présumant avoir juste sujet d'en avoir nouvelles et plus grandes appréhensions, à cause de ces derniers troubles et mouvements, dont le principal prétexte et fondement a été sur leur ruine. À quoi pour ne Nous charger de trop d'affaires à la fois, et aussi que la fureur des armes ne compatît point à l'établissement des lois pour bonnes qu'elles puissent être, Nous avons toujours différé de temps en temps de pourvoir. Mais maintenant qu'il plaît à Dieu commencer Nous faire jouir de quelque meilleur repos, Nous avons estimé ne le pouvoir mieux employer qu'à vaquer à ce qui peut concerner la gloire de son saint nom et service, et pourvoir qu'il puisse être adoré et prié par tous nos sujets; et s'il ne lui a plu permettre que ce soit pour encore en une même forme et religion, que ce soit au moins d'une même intention, et avec telle règle qu'il n'y ait point pour cela de trouble et de tumulte entre eux, et que Nous et ce royaume puissions toujours mériter et conserver le titre glorieux de très chrétien , qui a été par tant de mérites et dès si longtemps acquis, et par même moyen ôter la cause du mal et trouble qui peut advenir sur le fait de la religion, qui a toujours été le plus glissant et pénétrant de tous les autres. Pour cette occasion, ayant reconnu cette affaire de très grande importance, et digne de très bonne considération, après avoir repris les cahiers des plaintes de nos sujets catholiques, ayant aussi permis à nos dits sujets de la Religion Prétendue Réformée de s'assembler par députés pour dresser les leurs, et mettre ensemble toutes lesdites remontrances, et sur ce fait confère avec eux par diverses fois et revu les arrêts précédents, Nous avons jugé nécessaire de donner maintenant sur le tout à nos dits sujets une loi générale, claire, nette et absolue, par laquelle ils soient réglés sur tous les différends qui sont ci-devant sur ce survenus entre eux et y pourront encore survenir ci-après, et dont les uns et les autres ayant sujet de se contenter, selon que la qualité du temps le peut porter, n'étant pour notre part entre en délibération que pour le seul zèle que Nous avons au service de Dieu, et qu'il se puisse dorénavant faire et rendre par nosdits sujets et établir entre eux une bonne et perdurable paix. Sur quoi Nous implorons et attendons de sa divine bonté la même protection et faveur qu'il a toujours visiblement départie à ce royaume depuis sa naissance et pendant tout ce long âge qu'il a atteint, et qu'elle fasse la grâce à nosdits sujets de bien comprendre qu'en l'observation de cette notre ordonnance consiste (après ce qui est de leur devoir envers Dieu et envers Nous) le principal fondement de leur union et concorde, tranquillité et repos, et du rétablissement de tout cet État en sa première splendeur, opulence et force, comme de notre part Nous promettons de la faire exactement observer, sans souffrir qu'il y soit aucunement contrevenu.
____________________________________________________________