
"Avons-nous le goût de vivre ? Il nous semble souvent qu’il nous faut justifier notre existence par notre travail. Surtout ne pas rester sans rien faire !
Qui se sent le droit et le goût d’exister simplement, sans travail, en savourant de vivre, en s’émerveillant de vivre et de tout ce qui vit autour de nous et que nous ne remarquons plus ? Que d’êtres absents d’eux-mêmes, tout extériorisés, tout gaspillés à leurs tâches, vivant par procuration la vie des autres pour s’excuser de ne pas vivre la leur !
Nous considérons notre vie comme un sac dans lequel nous entassons occupations, distractions, déplacements, obligations pour le remplir. Mais le temps n’est pas rempli par ce qu’on y met. Il se remplit par la conscience que nous prenons de notre vie, par notre attention à la vie, par notre goût et notre respect de la vie.
Si tant de nos contemporains affirment que la vie, leur vie, n’a pas de sens, est absurde, c’est qu’il est impossible de trouver ce sens avant d’avoir goûté la vie, aimé la vie, vécu sa vie. La vie n’a pas de sens hors d’elle si elle n’a pas d’abord un sens, un goût en elle-même.
Inventer son existence, vivifier ses relations, renouveler son amour, garder son âme vivante, c’est créer une œuvre d’art tous les jours.
La vie est dure, pressante, rapide. Il est si facile de se laisser entraîner par elle en nous protégeant de ses coups par l’inconscience et la médiocrité. Il nous faut nous retirer, prendre un recul vis-à-vis d’elle pour être capable de la créer et de la goûter de nouveau. Proust dit que Noé ne contempla jamais si bien le monde que lorsqu’il ne l’aperçut plus que par la lucarne de l’arche. Alors, un sommet de montagne, un vol de colombe, un rameau vert, il les voyait comme pour la première fois.
Se dépayser pour retrouver sa vraie patrie, s’arrêter de jouer pour prendre le temps d’accorder son instrument. Se regarder vivre à la lumière de ses rêves de jeunesse, écouter le son que nous rendons sous la percussion de la Parole de Dieu, effort douloureux et cependant moment béni de notre existence où l’on laisse revenir son âme, où toutes les provinces de notre ère respirent, où l’on recommence à exister comme on ne le fait qu’après avoir frôlé la mort."
Il y a bien des façons de vivre cette affirmation.
Pour certains, c’est le signe que tout se répète, c’est la roue du temps qui avance en tournant sur elle-même, avec toujours son lot de bonheurs éphémères, de malheurs qui reviennent, toujours des guerres, des violences, des catastrophes, la marée de la vie avec ses flux et ses reflux, ses marées hautes et ses marées basses, mais toujours ces vagues qui reviennent et repartent sans que rien ne change vraiment.
Pour d’autres, plus optimistes ou moins lucides, c’est le signe que tout peut recommencer, c’est une nouvelle porte qui s’ouvre vers de nouvelles chances, c’est un redépart où tout redevient possible. On efface les taches et les blessures de l’année terminée et on repart libéré sur des chemins nouveaux. Le ciel lui-même a changé, et la nouvelle configuration des astres promet une nouveauté de vie.
Et puis il y a ceux pour qui chaque année est encore un pas vers la mort, un pas loin de leur enfance. Pour eux souvent le temps semble s’accélérer d’année en année vers le seul avenir auquel personne n’échappe. Et pour ceux-là souvent tout va de mal en pis, et ils croient voir le monde qui les entoure s’abîmer et pourrir à mesure qu’eux-mêmes vieillissent et perdent leurs racines.
Et nous, chrétiens, comment vivre ce passage, comment franchir les étapes du temps qui passe ? Notre foi, c’est que tout ne change pas d’un coup de façon magique, que tout n’empire pas de façon inéluctable, que tout ne tourne pas en rond indéfiniment, que le sort des hommes et du monde n’est pas inscrit dans les étoiles. Notre foi, c’est que tout peut changer toujours, qu’il n’y a pas de situation sans issue, que l’espoir et à jamais ouvert, puisqu’en Jésus-Christ, la mort même n’a pas pu l’arrêter.
Alors notre vie ne peut être qu’une marche en avant, avec cet amour qui nous accompagne, vers cet espoir qui nous attend. Dans notre cheminement, il y a des pas de peine et des pas de joie, mais toujours possibilité de marcher au-delà ; même les pires malheurs qu’inventent les forces du mal à l’œuvre dans l’homme et dans le monde peuvent être dépassées. Notre chemin est toujours ouvert et au bout, et déjà au profond de nous-même, la lumière est là qui nous appelle et nous attend. La foi n’est autre que ce regard qui voit plus loin, qui traverse les obscurités pour rejoindre cette lumière.
Alors bonne année à tous ! bon chemin ! Que rien n’arrête en vous l’espérance que Jésus-Christ nous donne !
Sous le Soleil
Même avant de se savoir situé
sur une nacelle effectuant un voyage annuel (selon une ellipse) autour
du soleil, l’homme était fasciné par cet astre.
Sans attendre d’apprendre qu’il lui devait la vie, l’être humain adore cette mystérieuse puissance bénéfique (maléfique aussi parfois dans le désert).
Le primitif tournait ses morts vers son lever. avec discrétion et espérance.
Akhénaton (1375-1354 av. J-C) lui
vouait le seul culte possible sur ses 2 royaumes.
Evoquant la naissance de Jésus,
la tradition rapportée par Luc voit en lui "le soleil levant". Plus
tard au IV° siècle, à Rome, la fête de Noël
remplace le culte du "soleil invaincu". Jésus deviendra "le soleil
de justice".
Evénement important dans la découverte que propose l’Evangile, à la Transfiguration le visage de Jésus devient soleil.
Comme le fait le soleil, le Maître attire à lui non seulement les disciples, les apôtres, les foules, mais tous les hommes (Jean 12/32).
Hors du christianisme, toutes les religions donnent au soleil, signe de la vie, une place centrale.
Que, pendant toute cette année, "l’Eternel fasse luire sa face sur toi" (vieille bénédiction israélite de Nb. 6/2).
"Comme il s’en allait, Jésus vit, en passant, assis au bureau des taxes, un homme qui s’appelait Matthieu. Il lui dit : suis-mois. Il se leva et le suivit. Or, comme il était à table dans sa maison, il arriva que beaucoup de collecteurs d’impôts et de pécheurs étaient venus pendre place avec Jésus et ses disciples. voyant cela, les pharisiens disaient à ses disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec les collecteurs d’impôts et les pécheurs ? Mais jésus qui avait entendu déclara : Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin mais les malades. allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice; Car je suis venu appeler, non pas les justes, mais les pécheurs".
Une fois de plus, nous sommes à table ; moment de partage joyeux des fruits de la terre ; mais aussi moment de partage d’une parole de Jésus qui va bouleverser les idées reçues.
Il existait une coutume sympathique, dans ce monde palestinien : Pouvaient s’inviter à la table d’un maître ceux qui passaient par là et souhaitaient participer au repas. C’est pourquoi les collecteurs d’impôts et les pécheurs "étaient venus prendre place", nombreux. Mais attention, une autre règle plus solidement établie voulait que les justes, c’est-à-dire ceux qui obéissent à la Loi, ne mangent qu’avec les justes. Les autres, s’ils venaient à s’inviter parmi la communauté sainte, risquaient donc d’être reconduits à la frontière censée protéger la pureté du peuple des justes.
La question des pharisiens aux disciples de Jésus est donc toute naturelle : "Pourquoi votre maître accepte-t-il des pécheurs à sa table ?"
Jésus répond par un vieux proverbe connu de tout le monde : "Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin mais les malades". Il renverse donc complètement les critères de l’exclusion. Sont acceptés à la table, auprès de Jésus, non pas ceux qui ont un comportement correct, ou des papiers en règle, mais ceux qui ont besoin de lui. Et c’est eux-mêmes qui décident de se joindre à l’assemblée et non pas les législateurs ou autres hommes de loi.
Car cette communauté est formée des malades de Dieu, de tous ceux qui veulent se refaire une santé en écoutant Jésus, quels que soient leur comportement antérieur et leur respect des règles de pureté. Il n’y a pas de condition ni de critère pour faire partie du nouveau peuple, si ce n’est celui d’être malade. Malade peut-être d’en être exclus.
Mais les pharisiens, eux, ne s’invitent pas ; ils restent prudemment à l’extérieur. Ayant oublié ce qu’est la miséricorde, ils veulent exclure les pécheurs ; de ce fait ils s’excluent eux-mêmes. Ce sont ceux là qui établissent les règles de l’exclusion qui se trouvent exclus du peuple nouveau.
En appelant les pécheurs, et non les justes, Jésus inverse les espaces protégés par les frontières : l’extérieur devient l’intérieur et réciproquement. Il inverse surtout le principe de l’élection en réservant les nourritures du ciel et de la terre à ceux qui en ont besoin et n’en déplaise aux chefs religieux gardiens des bons usages.
C’est ainsi que l’Eglise doit être le rassemblement de tous les malades de Dieu et les justes qui s’en offusquent doivent réfléchir davantage à ce qu’est la miséricorde. Le peuple de Jésus n’a pas vocation à excommunier mais à inviter à sa table tous les pécheurs et autres sans-papiers.
Si le cinéma nous intéresse en tant que chrétiens embarqués dans l’aventure de ce monde, c’est parce qu’il ne cesse d’inventer des histoires où se croisent, s’aiment et se déchirent des hommes et des femmes qui nous ressemblent. Derrière l’infinie variété des situations, il est intéressant de noter, d’un film à l’autre, la parenté d’un certain nombre de dispositifs psychologiques dont la récurrence même peut alimenter notre connaissance de l’humain. C’est ainsi que cet automne plusieurs œuvres de qualité nous auront proposé ce schéma sans doute classique dans l’histoire du septième art : le face à face de deux personnages totalement antithétiques.
Nous nous souvenons encore de L’ETERNITÉ ET UN JOUR où le hasard de la rue lie un vieil intellectuel riche de souvenirs et de remords et un petit albanais dénué de tout.
Dans MY NAME IS JOE, de Ken LOACH, Joe, prolo, chômeur, ex-alcoolo et Sarah, l’assistante sociale petite bourgeoise se rencontrent sur les lieux de la drogue et du malheur, le premier parce que c'est un brave type prêt à aider et la seconde parce que c’est son boulot. La curiosité réciproque et quelque chose en plus les rend amoureux mais les règles de vie auxquelles chacun se réfère sont tellement dissemblables que l’aventure reste fragile et que les nuages viennent vite gâter cette joyeuse lumière.
La passion amoureuse, avec tout ce qu’elle comporte d’irrationnel, est au tout début de l’ECOLE DE LA CHAIR, de Benoit JACQUOT. Dominique, magnifique Isabelle Huppert !, a le coup de foudre pour Quentin le barman. elle le veut. Bourgeoise bien située elle aussi socialement intelligente et fine, la quarantaine, elle accapare ce gamin fruste et ambigu qui essaie maladroitement de tirer parti de la situation. Mais ces deux "monde" peuvent-ils s’unir ? On n‘aura même pas droit à l’esquisse d’un espoir qu’amorçait dans sa dernière image le film précédent.
Avec LA VIE REVEE DES ANGES, d’Erick ZONCA, qui eut le succès qu’il méritait, les deux personnages féminins semblent avoir, cette fois, des affinités. Toutes deux "galèrent" et squattent un appartement.Mais le tempérament, d’autres diront le destin, et sans doute aussi un passé différent, ne vont cesser de les éloigner l’une de l’autre jusqu’à jeter l’une vers la haine et la mort et conforter l’autre dans son besoin de vivre et d’aimer.
On comprend que les cinéastes provoquent ces confrontations. Etre deux figures que séparent plus ou moins diamétralement l’âge ou l’argent ou la culture etc… s’ouvre à l’imagination un large espace d’inventions, une pâte extrêmement riche de sentiments et de situations à pétrir. Ce ne sont pas forcément, Dieu merci !, les chocs que nous-même subissons, mais c’est en ce sens que le cinéma est une provocation, la même proposition de renvoyer notre regard vers la société humaine dans sa complexité et finalement vers notre propre mystère intérieur. Zonka avait d’abord voulu intituler son film CROIX, au sens de croisement, déclarait-il, de rencontre, au sens de porter sa croix… sans connotation mystique, précisait-il immédiatement. Certes. Il n’empêche que croiser, parfois, l’être qui nous est le plus dissemblable risque d’être pour nous une bien cruciale expérience, renvoyés alors face à Celui qui s’offre à chacun comme le point de rencontre et de réconciliation de toutes les créatures de Dieu.
Nous vivons sur une étrange planète. Tout ce qui n’est pas quantifié, chiffré, mis en équation, démontré, additionné, multiplié et soustrait, ne compte pas. Hors des sciences et des sciences économiques, point de salut.
Ainsi la pauvreté. J’ai lu quelque part dans l’évangile qu’il y a deux pauvretés. La bonne, celle qui rend léger, qui désencombre l’esprit, le cœur et les poches ; celle qui libère des fausses angoisses et des calculs insensés. Et la mauvaise : celle qui rend les ventres vides et l’œil hagard, donne la chair de poule, faute de vêtement et de toit protecteurs. En somme, la pauvreté des misérables.
J’ai également appris dans l’évangile que tous les malheurs qui s’abattent sur les humains ne s’originent pas dans les catastrophes naturelles. Beaucoup d’humains s’emploient à déshumaniser d’autres humains, à appauvrir leurs semblables, à accumuler des richesses au détriment de ceux et celles qui en sont les producteurs.
Figurez-vous qu’il a fallu qu’un indien, formé dans les meilleurs collèges anglais, transforme cette analyse, connue depuis 20 siècles au moins, en équation et qu’il la valide par ses diplômes pour que l’on s’intéresse autrement à la pauvreté dans le monde, c’est-à-dire que l’on songe aux responsabilités causales et fortement humaines.
M. Amartya Sen vient en effet de se voir attribue le prix Nobel, non de la paix ou de la charité, mais de l’économie.
Pourquoi ? Parce qu’il a su traduire en "austères équations" (dixit un article du Monde du 10 décembre 1998, p. 15) l’analyse du niveau de vie d’une population donnée. C’est à cause de ces équations que "les académiciens suédois ont décidé de le distinguer" (idem).
Ainsi, à côté du PNB (produit national brut calculé à partir de nombreux indices comptables), M. Amartya Sen propose "l’indice synthétique du développement humain" qui prend en compte le taux de mortalité infantile, l’espérance de vie, l’accès à l’enseignement élémentaire, le taux d’alphabétisation et le nombre de médecins par habitant (on n’inclut pas le nombre de clercs, curés, pasteurs, imams, rabbins, lamas et autres personnages religieux, à croire qu’ils ne diminuent ni n’aggravent la misère ambiante).
Il a fallu qu’un économiste indien soit nobélisé pour que les milieux économiques considèrent avec sérieux le fait que sans soins et sans éducation, les humains passaient moins de temps sur la planète ou y vivaient très mal.
Et M. Amartya Sen, désormais "Master" du Trinity College de Cambridge, a dû expliquer que dans beaucoup de situations de famines, ce n’est pas l’absence de produits alimentaires qui tue les populations, c’est le manque d’argent pour en acheter.
Ce n’est pas la pénurie due à de mauvaises récoltes qui affame, mais la hausse des prix des denrées, souvent provoquée par la spéculation.
Exemple donné, entre autres : en 1943, au Bengale, les prix ont flambé à cause de l’arrivée des troupes britanniques venues protéger l’Inde des japonais, à quoi s’est ajoutée la spéculation sur le riz consécutive aux achats massifs des militaires.
M. Amartya Sen conclut : "Les famines tuent des millions de gens dans divers pays, mais elles ne tuent pas leurs maîtres. Les rois et les présidents, les bureaucrates et les chefs, les officiers et les commandants ne crèvent jamais de faim" (Le Monde du 28 octobre 1998).
Drôle d’économiste que ce Monsieur Sen qui ne se cache pas derrière son indice. Et il faut être une académie suédoise, située dans un petit pays que ne menacent ni la famine ni la dictature pour couronner un tel trublion.
Se pourrait-il que ce cher Karl Marx n’ait pas complètement tort et que des humains continuent à exploiter leurs semblables ?
On n’ose à peine l’écrire. Mais M. Sen l’a mathématiquement démontré.
A Libourne, à Bordeaux, et sans doute dans quelques autres localités, une rue est dénommée "Rue Jules Steeg". Comme beaucoup de rues un peu partout, on l’emprunte plus ou moins souvent, on connaît éventuellement son nom, mais quant à savoir qui est celui dont elle porte le nom, c’est une autre histoire ! A Libourne comme ailleurs, ceux qui habitent Rue Jules Steeg ignorent pour la plupart qui a bien pu être cet homme et à quelle époque il a vécu.
Alors, saisissant l’occasion que donne un centenaire à commémorer, la Ville de Libourne a organisé, en Novembre 1998, un ensemble de manifestations autour de la personnalité de cet homme qu’on qualifierait facilement aujourd’hui de "multi-cartes" ; jugez plutôt : pasteur, écrivain, conférencier, journaliste, imprimeur, député, homme d’éducation, … Toutes activités qu’il a exercées simultanément ou successivement selon le cas.
La première de toutes, celle pour laquelle il a reçu une formation spécifique, c’est le ministère pastoral, qu’il a exercé à Libourne de 1859 à 1877. Il s’agissait, au départ, d’un poste d’évangélisation financé par une société privée, puis ce fut, à partir de 1865, un poste officiel, au sein du Consistoire de Gensac, avec une prise en charge par l’Etat, selon les modalités de l’époque. Dès son arrivée, il met en œuvre le projet du Conseil Presbytéral de créer une école protestante de filles, laquelle fonctionnera une dizaine d’années environ. Ecrivain et conférencier, il le fut aussi dans cette période, ce qui le conduira à s’absenter de Libourne pour des tournées en France et à l’étranger ; il sera également représentant de la paroisse protestante à la Commission administrative des établissements hospitaliers et de bienfaisance de la ville de Libourne ; à un autre moment, il sera un des administrateurs de la Caisse d’Epargne, … Bref, il s’investit dans tout ce qui est à sa portée.
D’autre part - et cela constitue un tournant dans son existence -, en 1870, il crée un journal républicain, "Le Progrès des communes", qui lui permettra d’asseoir sa notoriété dans le Libournais et de donner écho à toutes les idées de démocratie, de république, de laïcité et d’éducation. En effet, il est facile d’imaginer qu’il commençait à se sentir à l’étroit dans le cadre paroissial strict, surtout en cette période de rivalité tendue entre "orthodoxes" et "libéraux", Jules Steeg ne s’étant jamais caché d’appartenir au camp libéral au sein des églises réformées, bien avant le fameux synode de 1872.
La politique et le journalisme lui donnent donc une autre tribune, une autre audience que la chaire du temple de Libourne, qu’il abandonnera en 1877. Suit une période difficile pour assurer l’existence matérielle de sa famille ; c’est à cette fin qu’il créera une imprimerie à Libourne (dont il existe encore des publicités !). Il est candidat à différentes élections et il est finalement élu député par une autre circonscription de Gironde que Libourne ; c’est en 1881, et Jules Steeg s’empresse de déménager à Paris avec toute sa famille. Réélection en 1885, ce qui lui donne l’occasion d’être rapporteur de la loi Goblet, sur l’organisation de l’enseignement primaire (1886).
Ensuite, aux législatives de 1889, il sera battu par un autre candidat. C’est alors que des amis fidèles lui trouvent un poste d’inspecteur général de l’instruction publique pour l’enseignement primaire ; il sera, en outre, chargé de la direction du Musée pédagogique à Paris. Puis lorsque son ami Félix Pécaut quittera la direction de l’Ecole Normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, il en sera nommé Directeur à son tour, jusqu’à sa mort, en 4 Mai 1989.
A l’occasion du colloque, une plaquette a été éditée ; elle comporte une chronologie de Jules Steeg rédigée par M.Lucien Carrive et une bibliographie détaillée des ouvrages et articles publiés par Jules Steeg ; 28 pages, format A4 ; 25 F. Franco par chèque à : Centre Protestant de Rencontres - 20, av. Clémenceau - 33500 Libourne.
On peut d’ores et déjà se faire connaître pour être informé de la parution des Actes, auprès de la S.H.A.L. - B.P; 175 - 33501 Libourne Cedex.
On voit vivre et travailler, dans nos campagnes, une génération de vieux prêtres, formés au séminaire avant Vatican II, qui ont compris les changements décidés par le concile et les ont appliqués, par obéissance ou souvent par conviction. Maintenant octogénaires, ils sillonnent toujours des paroisses agrandies, en auto ou en vélo, ne voyant pas venir le temps d’une retraite méritée, tant la pénurie de prêtres les rend indispensables. Aussi épaulent-ils leurs plus jeunes collègues, tout en n’ayant pas toujours un langage commun, des préoccupations communes avec eux.
Toujours au travail ! Mais à quel travail se réduisent leurs tâches ? Enterrements et encore enterrements des vieux de leur génération qui quittent ce monde qu’ils ne comprennent plus toujours facilement. Enterrements, baptêmes assez rares et quelques mariages parfois où ils se réjouissent souvent, au nom de l’Eglise, qu’un couple formé quelques années auparavant se décide à s’engager dans la chapelle du village, après la naissance du ou des premiers enfants. Et ils se sont mis à adapter leur pastorale de préparation au mariage, de même que leurs homologues pasteurs.
Cette vie, harassante pour leur âge et que je trouve belle, est cependant sans perspectives. A quoi servent-ils, se demandent-ils, et, plus encore, que se passera-t-il à la disparition de leur génération ?Plus de prêtres jeunes dans leur diocèse. Pire, les rares qui y officient leur semblent inadaptés. Trop raides, sans intérêt pour le contact amical, sans souplesse de pensée pour des discussions ouvertes, sans paroles aisées de réconfort pour les cœurs meurtris, ils "passent mal". S’amélioreront-ils ?
Pour ces vieux prêtres, les quelques bons moments de leur existence sont ceux où ils se retrouvent entre eux. Et ils parlent avec nostalgie d’un temps -il y a un demi-siècle- où la France était catholique, où les prêtres étaient plus nombreux, où leurs évêques les comprenaient et les suivaient mieux. Ils en parlent aussi à quelques protestants de rencontre dont ils se sentent étonnamment proches sur certains points et q’ils n’appellent plus hérétiques.
Où est-elle l’hérésie, si ce n’est plutôt chez ces traditionnalistes qui grignotent leurs paroisses et "leur font des coups tordus" ; ne voilà-t-il pas que ces noirs ensoutanés se moquent d’eux qui ne savent pas où est "La Vérité" ? La vérité, ils ont appris que toute une vie ne suffit jamais pour l’atteindre, que Dieu, pourtant, la leur offrira, lumineuse, à leur dernier jour. En attendant, c’est la beauté de leur vie qu’une longue recherche, patiente et têtue, jour après jour, à l’écoute des autres et par la prière. Oui, cela plutôt que les pseudo-certitudes issues de Latran, de Trente ou de tant d’autres conciles anciens. Cette recherche, n'est-ce pas à leur foi, La Foi ? Semée de doutes et de fulgurants éclairs, et de ces brûlures du cœur où l’on sent que la grâce de Dieu s’est approchée.
Il y a quelque chose de poignant, de pathétique, à penser à cette génération de prêtres qui se sentent sacrifiés (oh ! ils le disent peu et sur le ton de la confidence). Le concile a commencé à mettre en place une autre Eglise : ils y ont pleinement adhéré. Mais cette mise en place devrait se poursuivre. Il manque bien des moyens humains pour adapter l’eglise conciliaire à la société d’aujourd’hui. N’y-a-t-il pas bien des laïcs ouverts et formés ou faciles à former, pour exercer un ministère ?Et parmi eux tant de femmes ?Ils interrogent le protestant que je suis sur le rôle de ces laïcs dans les paroisses réformées. vous avez vécu quatre ans sans pasteur ?Et ils comprennent comment cette longue période a été assumée au milieu de nous.
Sur leurs routes comme aux supermarchés, ils croisent aussi moines et religieuses, peuple des ordres voués à l’étude et à la contemplation, peuple bien plus nombreux ici que les prêtres dans le siècle. Sans trop récriminer - ce n’est pas leur style qui est fait de soumission et de longues patiences - ils finissent par convenir avec moi que leur Eglise dirige mal les vocations. bien sûr, il y a trop peu de prêtres et trop de moines. Et eux-mêmes, s’ils le pouvaient, feraient volontiers à leur âge quelques longues retraites méditatives et silencieuses. Mais voilà, le travail presse et les enterrements n’attendent pas ! On leur a tant dit que la prière des semi-reclus n’est pas signe de paresse, mais tension fervente vers Dieu pour le salut et pour la lumière de ce monde. Aussi se taisent-ils…
En moi-même qui admire leur vie et leur dévouement, je pense à l’usine, à la chaîne : mariages, enterrements, baptêmes. L’enseignement des enfants est déjà confié aux laïcs, les visites en partie également ; Où va l’Eglise après eux ? Oh ! Trop modestes, ils ne disent pas qu’ils sont indispensables…
La pensée qui les taraude le plus, c’est qu’ils savent que cette inquiétude sur l’avenir tracasse aussi le troupeau de leurs fidèles. Combien souvent, en les remerciant de leur présence et de leurs paroles, leurs ouailles n’ont-elles pas glissé u mot sur leur rôle qui s’achève bientôt. Qui les remplacera ? Bien des fidèles savent et disent de plus en plus que le Vatican a éludé trop longtemps la suite logique que le dernier concile appelait et que la France catholique va connaître des jours difficiles, une fois passée cette génération de vieux prêtres qui tiennent encore à bout de bras une apparence d'Eglise active et vivante. Et ces fidèles interrogent un peu ainsi : "Face à de telles perspectives de désastre, peut-tu, Seigneur, te hâter de secouer tels vieillards romains, moins lucides que nous ne nous sentons l’être ?"
L’avertissement a été tant de fois donné à Rome par les uns et par les autres ! Des "voix autorisées" imaginent dans la presse un transfert au protestantisme. D’autres regardent vers les traditionnalistes et leur trouvent une assurance plaisante et de beaux habits