PRIERES - LIBERATION DES PRIERES PARTICULIERES
Et tout justement comme les méditations de ceux qui sont au continuel travail de la grâce et de cette oeuvre, soudainement se lèvent et jaillissent sans voies ni moyens aucuns ; tout justement de même font leurs prières. Je parle de leurs prières particulières, non de ces prières qui sont ordonnées par la Sainte Eglise. Car ceux qui sont vrais ouvriers en cette oeuvre, ils n’ont en vénération aucune prière autant que ces dernières, et aussi les font-ils telles et selon la forme et la loi qu’elles ont été ordonnées par les saints Pères avant nous. Mais leurs prières particulières se lèvent toujours plus soudain vers Dieu, sans aucune voie ni préméditation particulière, ni rien qui les prépare ou les amène.

Et si elles sont faites de mots, ce qu’elles sont rarement, alors elles ne seront qu’en très peu de mots, oui, et le moins est le mieux. Ah ! oui, et si c’est un seul mot et très bref de syllabe, cela sera meilleur que deux, à mon avis ; et moins encore, si possible, considérant que c’est l’oeuvre de l’esprit, laquelle exige que celui qui la fait soit toujours au plus haut et souverain sommet et à la pointe de l’esprit. Ce qui peut être effectivement vérifié à l’exemple ci-après, pris dans le cours de la nature. Un homme ou femme, effrayé soudain par quelque accident, tel que feu ou mort d’homme ou quelqu’autre que ce soit, brusquement mis à l’extrémité de soi-même, est amené par la hâte et la nécessité à crier ou supplier pour de l’aide. Comment le fait-il ? Assurément non point en beaucoup de mots et paroles, ni même en nombreuses syllabes. Quoi donc alors ? Il lui paraît impossible de s’arrêter en quelque long discours pour proclamer en telle urgence son besoin et l’élan de son esprit : aussi éclate-t-il affreusement dans son agitation extrême et hurle-t-il un petit mot de guère plus d’une syllabe, tel que : Oh ! ou Feu ! ou Malheur !

Et tel ce petit mot de “Feu !” atteint plus rapidement et pénètre les oreilles des auditeurs, tel aussi fait un petit mot d’une ou deux syllabes quand il est non seulement prononcé ou pensé, mais encore uniquement formulé en secret dans les profondeurs de l’esprit, lesquelles sont la hauteur, puisqu’en esprit tout est un, la hauteur et la profondeur, la longueur et la largeur. Et bien mieux, ce petit mot pénètre-t-il l’oreille du Dieu tout-puissant, et plus tôt que telle interminable psalmodie négligemment marmonnée entre les dents. Aussi est-ce pourquoi il est écrit que la courte prière perce le ciel.

Texte du XIVème siècle

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