
1. signification de la cène
1. la thèse
luthérienne
2. la thèse
radicale
3. position réformée
2. La célébration
de la cène
1. cène
et prédication
2. la fréquence
de la cène
1.Les quakers, peu nombreux en France, mais beaucoup plus dans les pays anglo-saxons, qui apparaissent au dix-septième siècle, suppriment, abolissent baptême et Cène. Ils leur reprochent de favoriser une religion conformiste et formaliste qui se fonde et se centre sur des rites et des liturgies, et non sur la foi du cœur et la sanctification de la vie. De plus, ils considèrent que les querelles et les persécutions qu’ont provoquées autrefois les sacrements les ont complètement disqualifiés. BARCLAY, le principal théologien quaker, estime qu’ils ont eu une utilité certaine dans l'Église primitive. Ils ont aidé des gens habitués aux célébrations du judaïsme et du paganisme à passer au christianisme. Ils ont représenté des rites de substitution, qui leur permettaient à la fois de se démarquer, de rompre leurs anciennes appartenances, et de ne pas être déstabilisé par une absence de cérémonies qui aurait créé un vide. Ils ont eu une fonction transitoire et provisoire pour aider la première génération à cheminer du paganisme ou du judaïsme vers l'Évangile. Ils se sont, ensuite, maintenus, parce que l'Église a manqué à sa mission ; elle n’a pas su mettre en place une authentique spiritualité. Les sacrements ont dégénéré en superstition ; ils ont entraîné des disputes qui les ont irrémédiablement ternis, abîmés, voire défigurés. Au lieu d’aider la vie chrétienne, ils l’alourdissent, la compliquent et l’entravent. En conséquence, les quakers ne célèbrent ni baptême, ni cène.
2.Seconde contestation, plus nuancée, moins abrupte, vient des
milieux piétistes qui mettent l’accent sur la vie intérieure,
et n’accordent pas grande valeur aux cérémonies qu’ils jugent
non pas inutiles, mais secondaires et accessoires. Par exemple, Catherine
BOOTH, fondatrice, avec son mari William, de l’Armée du Salut se
montre sévère envers les sacrements :
“La vie spirituelle (est) menacée dans son existence par la
tendance invétérée du cœur humain qui le pousse à
se reposer sur des formes extérieures plutôt qu’à rechercher
la grâce intérieure. Pour qui connaît quelque peu l’histoire
de l'Église, il est clair que la valeur exagérée accordée
aux cérémonies a freiné l’extension du christianisme.
Combien de fois la marche triomphale de ses plus puissants champions s’est
arrêtée pendant que désertant la bataille avec les
forces du mal, ils se querellaient entre frères à propos
de formes futiles”.
Ce texte voit dans les sacrements des “formes futiles”, sans importance
réelle. Leur pratique conduit à privilégier indûment
l’extérieur aux dépens de la vie intérieure, de la
piété personnelle. Ils provoquent des disputes qui accaparent
trop les chrétiens et les détournent de leur mission dans
le monde, de leur tâche essentielle qui consiste à annoncer
l'Évangile et à secourir les malheureux.
3.Une troisième forme de cette contestation se rencontre chez
ceux qui insistent sur l’action chrétienne, et plaident pour un
engagement pratique concret. Ils voient dans les sacrements une affaire
de sacristie, qui sent le renfermé, et qui n’intéresse guère
que les “fonctionnaires de Dieu”, les apparatchiks ecclésiastiques,
et les dévots de bénitiers. Ils affirment que d’autres problèmes
autrement centraux et urgents se posent aujourd’hui dont il faut s’occuper
en priorité. Les discussions et préoccupations concernant
les sacrements relèvent d’une conception étroite, étriquée,
voire obscurantiste de la vie chrétienne. Elles servent d’alibi
à une fuite devant les véritables enjeux de notre époque.Les
Eglises ne se conduisent-elles pas comme ces théologiens de Byzance
qui discutaient du sexe des anges alors que les armées arabes assiégeaient
leur cité ? Au synode national de l'Église Réformée
à Reims, en 1997, quelques interventions sont allées dans
ce sens.
1.En accord avec les radicaux, et contre le catholicisme classique et
son adoucissement luthérien, les réformés affirment
que les sacrements n’apportent pas la grâce, ni ne confèrent
le salut. Ils n’ont jamais cru qu’un enfant mort sans avoir reçu
le baptême soit perdu ou en danger de l’être. Le croyant est
sauvé par le Christ, et non par une cérémonie quelle
qu’elle soit. De même, le pain et le vin de la Cène ne rendent
pas le Christ matériellement présent. Elle signale la présence
du Christ, elle ne l’opère pas, ni ne l’effectue. La foi met en
communion avec Dieu et nous donne l’assurance de sa présence et
de son salut, pas une cérémonie quelle qu’elle soit. Le Christ
vient et entre dans notre vie, la grâce opère en nous avant
que nous ne prenions le sacrement, déclare très fortement
Zwingli. Le sacrement se contente de signaler une présence qui existe
antérieurement à lui, et de renvoyer à la grâce
qui agit indépendamment de lui. Le théologien réformé
suisse contemporain Emil BRUNNER va dans le même sens :
La marque décisive de notre appartenance au Christ n’est pas
d’avoir reçu le baptême ou de prendre part à la sainte
cène mais seulement et exclusivement d’être uni à lui
par la foi agissante et dans l’amour...ces deux rites, dits sacrements,
... ne sont pas inconditionnellement nécessaires. Affirmer le contraire
reviendrait à contredire le message du Nouveau Testament. On peut
parler de salut en Christ, de vie en Christ, d'Église vivante et
authentique en dehors des sacrements”.
Il faut, par conséquent, éviter d’attacher trop d’importance
aux célébrations, et refuser de leur reconnaître une
efficacité surnaturelle. Les pratiques sacramentelles ne touchent
pas à l’essentiel, il importe de les relativiser.
2. Contre les positions radicales, et cette fois-ci avec les catholiques et les luthériens, les réformés classiques ne pensent pas qu’on puisse, sans dommage, se dispenser de la Cène, arrêter de la célébrer. La supprimer aurait des inconvénients graves à cause de sa valeur pédagogique. Elle apporte le soutien que rend nécessaire la faiblesse du croyant. Parce que nous sommes des êtres de chair et de sang, nous éprouvons de la peine à percevoir des réalités purement spirituelles; nous avons besoin qu’elles soient dites, exprimées, concrétisées; les sacrements servent à cela. Pour Calvin, la Parole de Dieu devrait nous suffire, et dans ses commentaires du Nouveau Testament, on sent chez lui pointer le regret qu’à cause de la fragilité, de la grossièreté, et des carences de sa spiritualité, le croyant ne se contente pas de la parole, et qu’il doive recourir à des signes, des symboles, des éléments matériels qui lui rendent sensibles et tangibles les choses spirituelles. Calvin compare les sacrements aux béquilles dont se sert un infirme pour soutenir sa marche. I1 écrit que Dieu les a institués à cause de notre «imbécillité», ce qui, dans la langue du seizième siècle, signifie manque de force. Vouloir s’en dispenser serait un signe inquiétant d’orgucil, le refus de prendre en compte que nous ne sommes que des êtres humains qui manquons de force, et l’oubli que, même sauvés et sanctifiés, nous restons pécheurs.
3. A côté de leur utilité pédagogique, qui
consiste à fournir des signes pour aider la vie de la foi, les réformés
classiques reconnaissent à la Cène une fonction ecclésiastique.
Elle fait voir la communauté ecclésiale, elle la rend visible.
Quelqu’un devient un croyant, un chrétien, un disciple du Christ,
parce que l’Esprit l’a touché et a suscité dans son cœur
la foi. A ce niveau, les sacrements n’interviennent pas. Ils ne jouent
aucun rôle dans notre relation avec Dieu qui est personnelle et intérieure.
Cependant la foi ne se limite pas à un tête à tête
avec Dieu; elle se manifeste et se concrétise dans le monde, elle
implique une relation avec les autres, un lien de fraternité avec
ceux qui partagent la même foi, et une conduite de témoignage
auprès des autres. Personne, sauf Dieu, ne sait ce qui se passe
dans les coeurs. L’action de l’Esprit reste secrète, cachée;
elle échappe aux yeux humains. D’où l’utilité de la
Cène. Elle permet d’extérioriser ce que l’on vit intérieurement.
En la prenant, nous disons, à la communauté croyante et au
monde, ce que Dieu a fait pour nous, ce qu’il représente dans notre
existence, et nous déclarons publiquement notre engagement au service
de l'Évangile. La Cène fait apparaître, elle rend visible
aux yeux de tous, de ceux qui en font partie, comme de ceux qui lui sont
extérieurs, l’Église à laquelle on appartient invisiblement
par la foi. C’est la deuxième fonction que les réformés
lui reconnaissent.
Contre ceux qui la jugent nécessaire au salut et qui pensent
qu’elle nous met en communion avec Dieu, les réformés affirment
que la Cène n’effectue pas, mais exprime notre lien avec Dieu; elle
relève de la manifestation ou de l’expression de la foi, et non
de son essence. Contre ceux qui la jugent superflue et inutile, ils soulignent
ses fonctions pédagogiques et ecclésiales. Elle est pour
le croyant et pour l’Église un instrument, un outil extrêmement
utiles qui permettent de visibiliser les réalités spirituelles.
1. Un premier courant très présent et très fort dans le catholicisme classique, considère que la célébration eucharistique est le coeur, le sommet, le point culminant du culte que l’Église rend à Dieu. Tout doit y converger vers elle, et s’organiser en fonction d’elle. Ce qu’on nomme la liturgie de la parole a pour fonction principale de la préparer, de l’anticiper et de conduire à elle. La prédication est au service de l’eucharistie, on voit en elle une annexe du sacrement. A la limite, même si on ne le souhaite pas ni on ne le recommande, on peut se passer de l’homélie, voire d’une lecture de la Bible, l’eucharistie se suffit. Je sais bien qu’on rencontre, surtout aujourd’hui, des catholiques qui ont un avis différent. Déjà au siècle dernier, le curé d’Ars, pourtant d’une piété bien traditionaliste, et très rituelle, disait que si on était contraint de choisir, il faudrait conserver la prédication plutôt que le sacrement. Il n’en demeure pas moins que les textes du magistère insistent sur l’importance centrale du sacrement, et lui subordonnent la prédication. Une messe sans célébration eucharistique est impensable, et là où l’eucharistie n’a pas lieu, on a un office secondaire, qui a une portée et une valeur moindres, qui est d’un ordre et d’un niveau inférieurs.
2. Une spiritualité et une théologie de type luthérien offrent un terrain favorable à un second courant, qui s’y est beaucoup développé. Il accorde une valeur égale à la prédication et au sacrement. Il y voit les deux moyens par lesquels l'Évangile nous est annoncé et nous atteint, les deux canaux par lesquels il nous est communiqué et parvient jusqu’à nous. Si ces deux médiums diffèrent par leur forme, ils ont une valeur et une importance équivalentes, ce qui interdit de les hiérarchiser, d’en privilégier l’un par rapport ou l’autre. Luther voit dans le sacrement une parole visible, et dans la prédication un sacrement oral ou verbal. Il faut donc conjuguer et associer systématiquement prédication et sacrement, qui se complètent, se confortent mutuellement, comme la jambe droite et la jambe gauche quand on marche, ou comme les plats et la boisson dans un repas. Aujourd’hui, beaucoup de textes communs aux luthériens et aux réformés, par exemple ceux de la Concorde de Leuenberg, vont dans ce sens, et mettent sur le même plan la prédication et le sacrement, en leur reconnaissant une valeur et une signification identiques.
3. Les Réformés classiques ont un point de vue assez différent,
et se rattachent, dans leur majorité, à une troisième
position. Celle-ci se refuse à accorder une place centrale aux sacrements
dans le culte. Elle ne lui reconnaît qu’un rôle et une valeur
auxiliaires. Pour ce courant, au coeur de toute célébration
évangélique, il faut mettre la lecture, l’étude et
la méditation des Écritures. Elle insiste très fortement
sur la priorité et la primauté de la prédication.
Dieu vient à nous et nous rencontre d’abord par elle. La prédication,
affirme le Synode de Berne, en 1532, constitue «la partie essentielle
de notre office». Les sacrements viennent après, ensuite,
en second lieu. Ils sont «ajoutés» à la prédication,
comme le disent les grandes Confessions de foi réformées,
celle de La Rochelle, celle des Pays Bas, l’helvétique postérieure.
En 1549, les Églises de Genève et de Zurich signent un accord,
appelé le Consensus Tigurinus, rédigé en commun par
Calvin, et Bullinger (le successeur de Zwingli dont l’autorité et
le rayonnement, au seizième siècle, se comparent à
ceux du Réformateur de Genève). Cet accord, important parce
qu’il unifie zwingliens et calvinistes, qualifie la Cène de «dépendance
et accessoire», de moyen auxiliaire. Les réformés classiques
jugent complet un culte sans célébration de la cène;
il ne manque rien à un tel culte, il n’est pas amputé, inférieur,
de qualité ou de contenu moindre par rapport à un culte avec
Sainte Cène. Par contre, on refuse catégoriquement de célébrer
une cène si une prédication ne la précède pas,
ce serait tomber dans la superstition. La Confession Écossaise de
1560 va jusqu’à dire que la valeur du sacrement dépend de
celle de la prédication qui précède. Si la prédication
n’annonce pas fidèlement l'Évangile, la cène qui suit
perd de sa signification, de son poids et de son utilité. On ne
peut pas affirmer plus fortement la subordination du sacrement à
la prédication qui lui donne sens et contenu. La prédication
a accessoirement besoin de la Cène, tandis que la Cène a
essentiellement besoin de la prédication. De ce point de vue, on
ne peut que s’inquiéter de ce que la crise actuelle de la prédication
ait entraîné une insistance nouvelle sur la cène, comme
si le sacrement pouvait sinon se substituer à la prédication,
du moins compenser sa perte d’impact et y remédier.
On constate donc ici, également, chez les réformés,
le souci de ne pas accorder une place excessive à la Cène,
la volonté de l’empêcher d’envahir le culte, d’en devenir
l’élément essentiel. Le culte réformé s’organise
autour d’un seul centre: l’annonce de la Parole de Dieu, l’explication
de la Bible, la proclamation du message évangélique. Tout
le reste, y compris le sacrement, est subordonné à la prédication,
en est l’auxiliaire. On tient à la Cène, mais elle doit rester
à sa juste place, qui est seconde.
Pourquoi cette résistance, qui se continue, mais avec moins de force jusqu’à nos jours, à une célébration hebdomadaire? Elle s’appuie essentiellement sur deux raisons.
1. D’abord, la volonté de bien marquer le caractère essentiel de la prédication, et de souligner qu’à un culte où la Bible a été commentée et expliquée, où l'Évangile a été annoncé par la parole, il ne manque rien. La Cène n’apporte pas un «plus». Pour qu’on ne la considère pas comme indispensable, pour qu’on ne lui accorde pas une importance indue, il faut résolument éviter que tous les cultes comportent une Sainte Cène. Parce qu’elle représente non pas un supplément, mais un complément, il importe toutefois de la célébrer à intervalles réguliers. Elle prend ainsi sa juste place, celle qui lui revient normalement.
2. La seconde raison tient à ce que la Cène a pour fonction de manifester, d’exprimer, d’extérioriser la réalité de l’Église. Elle en témoigne aussi bien auprès de ceux qui en font partie, que de ceux qui se situent au dehors, qui ne sont pas croyants. Elle ne rendra ce service, et n’atteindra son but que si elle remplit trois conditions.
- Premièrement, elle doit être publique; les réformés sont hostiles aux Cènes privée, particulières, à domicile; quand on la donne à un malade qui ne peut pas se déplacer, il importe que quelques personnes soient présentes, des conseillers presbytéraux, pour qu’elle garde un minimum de publicité. Elle n’a rien d’un rite privé, secret, d’une arcane; elle se célèbre au vu et au su de tous.
- Deuxièmement, il faut la célébrer avec ordre, sérieux et dignité; une cène débraillée, désordonnée, improvisée constituerait un contre témoignage.
- Troisièmement, on ne doit pas la célébrer trop
souvent pour qu’elle soit un événement marquant. Une comparaison
éclairante de Zwingli le souligne. Dans un pays, la fête nationale
exprime, concrétise la cohésion du peuple; elle le fait parce
qu’elle a lieu une fois par an. Si elle revenait chaque semaine, elle se
banaliserait et perdrait son caractère signifiant. De même,
dans une famille, les anniversaires que l’on fête représentent
des instants forts qui marquent les liens familiaux. Si le rappel du jour
de naissance des uns et des autres avaient lieu chaque semaine, il n’aurait
plus grand impact, il perdrait sa capacité de réunir, de
regrouper la famille et de concrétiser symboliquement une affection.
De même une Cène hebdomadaire ne devient plus un grand moment
dans la vie de communauté, celui où elle fait l’effort de
se rendre visible. Elle se transforme en rite habituel, routinier, et n’aurait
plus l’éclat qui lui permet de remplir sa fonction. La rareté
lui conserve son caractère de manifestation un peu spectaculaire,
et lui donne sa dimension d’événement public.
Cette deuxième raison privilégie la seconde fonction
du sacrement, selon les réformés, à savoir la fonction
ecclésiale. On aboutit à des conclusions différentes
quand on met plutôt l’accent sur la première fonction, la
fonction pédagogique de la Cène. L’aide qu’elle nous apporte
dans notre faiblesse conduit à la souhaiter fréquente. Entre
ces deux tendances, pour faire droit aux deux fonctions de la Cène
sans sacrifier l’une à l’autre, s’est établi chez les réformés
français le compromis pragmatique et implicite d’une célébration
mensuelle. Il a l’avantage, comme l’a recommandé l’assemblée
luthéro-réformée du Liebfrauenberg de 1981, de ne
pas marginaliser ceux qui, sensibles aux arguments de la réforme
radicale, éprouvent, pour des raisons spirituelles et théologiques,
des réticences devant des communions trop fréquentes.
1. Si on compare les divers récits du jeudi saint que l’on trouve dans le Nouveau Testament (il y en a quatre), l’ordre de répétition «faites ceci en mémoire de moi» qui institue le rite, n’est rapporté ou raconté ni par Matthieu, ni par Marc, ni par les manuscrits les plus anciens de Luc, et encore moins par Jean qui ne dit pas un mot d’un partage et d’une distribution de pain et de vin au cours du dernier repas de Jésus avec ses disciples avant la crucifixion (à la place il relate le lavement des pieds). Seul Paul, dans la première épître aux Corinthiens, insiste sur cet ordre. Ce constat amène à douter de l’historicité de cet ordre de répétition attribué à Jésus. En tout cas, il indique qu’une partie des écrivains canoniques et de l’Église primitive n’a pas considéré comme très importante la célébration de la Cène. Ils n’ont pas jugé qu’elle faisait nécessairement partie du message qu’ils avaient à transmettre. Ce silence ne doit pas nous détourner de partager le pain et le vin; il ne disqualifie pas ni n’autorise à écarter le récit de Paul. Par contre, il devrait nous empêcher d’accorder une valeur excessive à la Cène; il fonctionne un peu comme un garde-fou contre une hypertrophie sacramentelle.
2. L’un des problèmes que rencontre l’interprétation du
Nouveau Testament dans ce domaine tient à la difficulté de
distinguer la Cène des repas communautaires d’abord du groupe des
disciples, ensuite de l’Église primitive. Peut-être d’ailleurs,
à l’origine se confondaient-ils, ce qu’écrit Paul aux Corinthiens
le suggère. Quoi qu’il en soit, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui.
Nos Cènes et nos eucharisties sont des rites, des liturgies, qui
n’évoquent que de manière fugitive et lointaine tout ce qui
se passe et s'échange autour d’une table amicale ou familiale. Certainement
nos Églises seraient plus proche des pratiques des premiers chrétiens
en organisant un repas paroissial après chaque culte plutôt
qu’une Cène dominicale. Chaque fois qu’on mentionne dans le Nouveau
Testament un repas avec bénédiction et fraction de pain,
ce qui correspond d’ailleurs aux coutumes de la piété juive,
il ne s’agit pas forcément d’une Cène telle que nous l’entendons,
d’un moment cultuel spécial, d’un sacrement.
Il me semble donc que le Nouveau Testament conforte cette volonté
de n’en faire ni trop, ni trop peu. L’être humain a besoin de rites,
de cérémonies. On ne doit pas l’en priver, mais toujours
lui rappeler leur caractère secondaire, accessoire, et ne pas faire
d’un moyen pédagogique un acte magique. Je ne cache pas combien
me mettent mal à l’aise certains propos que j’entends parfois dans
les textes introductifs à la Cène. Quand on me dit que le
pain et le vin deviennent ou portent le corps du Christ, quand on m’affirme
qu’ils répètent le sacrifice du Christ, il m’arrive de m’en
abstenir, par protestation, et je ne suis pas le seul. Par contre, quand
on en parle comme d’un signe qui me rappelle la présence et l’action
du Christ dans ma vie, qui évoque ce qu’il a fait autrefois, ce
qu’il continue de faire aujourd’hui et ce qu’il fera demain, alors je la
prends avec joie et avec profit, car elle prend alors son juste sens, et
qu’on a su n’en faire ni trop ni trop peu.
André GOUNELLE