Octobre 1998

Éditorial
Un journal dangereux, C. Mazel

les articles
Etrangers et voyageurs, J. Juillard
Dans le souvenir de ceux qui nous ont devancés
    Pourquoi des rites, G. Delteil
    Nos invisibles s'intéressent à nous, T. Fallot
    Prendre le temps du deuil, Cl. Schwab
Films : entre le souvenir et l'espérance, J. Domon
Le sourire d'Anne, B. Félix
La Nouvelle-Calédonie : l'avenir

Le dossier : Le retour du religieux, qu'en penser? Alain Houziaux
    La montée de l'intégrisme, pourquoi?
    Où en est le New Âge?
    les guérisons miraculeuses sont-elles miraculeuses?
    L'Astrologie, un savoir ou une illusion?
    L'Ésotérisme et la cabale, qu'est ce que c'est?
    Le succès des charismatiques, pourquoi?
    L'attrait des religions orientales, pourquoi?

Ces articles ont déjà été publiés sur le site Protestant dans la ville

Les livres
Contre le libelle de Calvin: Sébastien Castellion,  traduit, présenté et annoté par Etienne Barrilier Editions Zoé,  Genève 1998
Prier 15 jours avec Luther,  Matthieu Arnold Ed. Nouvelle Cité,  1998, 127 p
Prier 15 jours avec Luther King Christian Delorme Ed. Nouvelle Cité, 1998, 127 p
"Le Mythe du péché originel" Daniel Béresniak. Edition du Rocher

Nouvelles de l'Église

 

ETRANGERS ET VOYAGEURS

"Les chrétiens résident, chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers.
Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel."

Epître à Diognète (fin 2è siècle)
 

ETRANGERS ET VOYAGEURS SUR TERRE

L'étranger est celui qui met en question ma manière de vivre et de penser, ou qui du moins les relativise, qui me déstabilise dans mes certitudes culturelles et dans mes valeurs quotidiennes, celui qui dit ce qu'il ne faut pas dire, qui met ses pas là où il ne faut pas marcher, dont le comportement étonne, dérange ou fait rire.
C'est notre rôle à nous chrétiens d'être des étrangers, de fragiliser, de décaler, de déstabiliser les valeurs de ce monde. Et peut-être l'humour est-il une de nos armes ?
Car si on se plonge dans l'Évangile, si on y plonge son esprit, sa raison, son coeur, sa vie, on ne peut éviter de prendre ses distances par rapport à ce monde pour le comprendre d'une autre façon que celle dont il se comprend lui-même, à partir d'une Parole qui lui est extérieure et qui le met radicalement en question.
Jésus est cet étranger inintégrable, qui finit sa vie rejeté par tous, vaincu, humilié, ridicule. Le Dieu dont il parle, dont il nous montre le visage, est et doit rester l'inconnu, l'étranger, qui fait de nous des étrangers, citoyens d'un monde parallèle "aux frontières du réel" ou de ce que chaque homme croît être le réel et qui est le regard d'une culture sur des personnes, des objets et des évènements dont la vérité profonde nous échappe ("la vérité est ailleurs").
Et parce que notre rôle de chrétien est d'être des étrangers, nous ne pouvons qu'être proches de tous les étrangers, ceux qui viennent d'un autre pays, ceux qui ont une autre couleur, une autre religion, d'autres moeurs, d'autres références culturelles, mais aussi ceux qui sont étrangers parce que "pas dans la norme", ceux que notre société a isolés ou marginalisés dans des ghettos (prisons, hôpitaux, maisons de retraite, asiles, internats, etc...), et également ceux qui sont décalés par rapport à une image sociale de référence plus rigide et bornée qu'il ne paraît, par exemple les mous, les gros, les laids, les lents, tout simplement différents, quelle que soit leur différence.
Parce que notre rôle à nous est d'être différents, tous les différents sont nos proches, nos frères et nos soeurs.
Je pense pour ma part que notre christianisme est encore le meilleur (ou le pire) facteur d'étrangeté et d'inadaptation aux valeurs principales de ce monde, celles qui restent les plus naturelles et fondamentales, celles du droit du plus fort, du plus riche, du plus malin, celles des rejets de ce qui n'est pas conforme aux normes de la masse.
Si on a la folie de suivre -ou d'essayer- le chemin tracé par le Christ, dont le critère unique est l'amour, on ne peut être qu'"étranger et voyageur sur terre..."
Jacques Juillard
 

EDITORIAL

UN JOURNAL DANGEREUX

C'est le qualificatif employé au sujet d'"Evangile et Liberté" par certains "milieux" (extrémistes !...) bien-pensants qui veulent fabriquer l'opinion.
Dangereux c'est vrai. Tant mieux.
L'Evangile de Jésus de Nazareth est dangereux. Pour qui ? Pour les immobilismes théologiques et sociaux (pas seulement ceux du 1er siècle en Galilée).
Pour les scléroses de la pensée (sur celle des premiers siècles de notre ère, celle du XVI° s.)
Pour ceux qui refusent les recherches des sciences,
Pour ceux qui confondent fidélité et rabâchages répétitifs de formules, sans se rendre compte que la fidélité exige adaptations et inventions.
Tant mieux pour son état de santé.
La "dangerosité" de son action tient à ses efforts à susciter des intervenants.
Contre les intégrismes et les intolérances, les sectarismes,
Pour l'affirmation d'une foi libre ou "libérée" (Théo. Monod.), hors des prisons des matérialismes mécanistes, et des bunkers athées s'opposant à toute spiritualité vécue.
La grandeur de l'homme est dans ce qui le dépasse et l'entraîne au-delà de lui-même.
Jésus fût et reste un danger.
L'incontrôlable de l'Esprit du Christ.
Dans les écrits de Jean (collectionnés dans le Nouveau Testament) l'Evangile est souvent exprimé par une "dynamite". En grec, la puissance,
De l'esprit et de la liberté,
Par l'action de ce danger, des femmes, des hommes et des enfants ont été bouleversés. La Bible en témoigne, l'histoire des chrétiens et des croyants aussi, dans le monde, à travers les siècles.
Explosions de joie, de vérité, de rayonnements lumineux.
Christian E. Mazel
 

DANS LE SOUVENIR  DE CEUX QUI  NOUS ONT DEVANCES
        NOS INVISIBLES S'INTERESSENT A NOUS
        POURQUOI DES RITES ?
        PRENDRE LE TEMPS DU DEUIL POUR ENRACINER L'ESPÉRANCE
 
 

NOS INVISIBLES S'INTERESSENT A NOUS

Au fond la question qui prime toutes les autres est celle-ci : Nos invisibles vivent-ils pour de bon, ou bien, leur existence ne serait-elle qu'une apparence de vie ?
S'ils ne s'intéressaient plus à nous, c'est qu'ils ne nous aimeraient plus ; et s'ils ne nous aimaient plus, ils se condamneraient à une existence diminuée.
Or, j'ai dit, et répété que nos morts bienheureux sont, par excellence, des vivants. Tandis, qu'ici bas, nous ne faisons que végéter, ils aspirent à pleins poumons l'air des cimes éternelles. Mais qui dit plénitude de vie, dit plénitude d'amour, par conséquent, plénitude d'action.
Mais, voici, l'espoir de ce revoir ne suffit pas. Il nous faut une consolation immédiate et, cette consolation, la certitude de leur présence actuelle peut, seule, nous la procurer.
On me demandera, peut-être, de quelle façon les Invisibles nous font sentir leur présence. La réponse me semble aisée. Les Morts bien aimés vivent dans la plénitude de l'Esprit. C'est une action toute spirituelle qu'ils exercent sur nous.
D'habitude, ici bas, les esprits ne communiquent que par l'intermédiaire des corps. Ils agissent du dehors. Leur action est extérieure à l'homme qui en est l'objet. Avant que la pensée de mon ami puisse toucher mon âme, il faut qu'elle prenne sa voix pour véhicule et qu'elle vienne frapper mon oreille. Cette règle, toutefois n'est pas sans exception. Lorsque, dans certaines circonstances, l'amour intervient avec puissance et qu'il noue entre les coeurs ce lien de la perfection dont il possède le monopole, des faits nouveaux se produisent. Une forte affection établit, entre les hommes, un mode de communication que ne peuvent soupçonner les esprits desséchés par l'égoîsme.
Les âmes que possède un grand amour, tentent de se pénétrer les unes les autres, elles se comprennent sans parler ; parfois même, le regard devient inutile.
Telle, l'action spirituelle que nos invisibles exercent sur nous. Leurs esprits glorifiés communiquent directement avec les nôtres. Ils ne font subir aucune pression à l'homme extérieur, mais ils agissent exclusivement sur l'homme intérieur et sur les ressorts cachés qu'il recéle. Leur présence ne s'annonce pas à nous comme celle d'un maître qui commande, mais comme celle d'un ami qui suggère et qui conseille.
Tommy Fallot
(1844-1904)
 

POURQUOI DES RITES ?

Devant la mort, que faire ? L'insupportable, c'est qu'il n'y ait plus rien à faire. Tout geste apparaît vain, et dérisoire. Parce que celui -ou celle- à laquelle il s'adresse n'est plus là.
Alors s'offre à nous le langage du rite : des gestes que nous faisons, "parce que ça se fait". C'est comme une langue qui nous revient de très loin, que chacun parle devant la mort, même si le sens nous en échappe. Des gestes "sensés et dépourvus de raison" (P. Bourdieu) : on les fait, parce qu'il n'y a rien d'autre à faire...
Les rites sont comme les complices qui nous prendraient par la main pour nous dispenser d'avoir à imaginer, réfléchir, décider, pour nous épargner l'effort et la peine d'inventer un comportement. Le langage du rite nous guide pour aborder des terres inconnues. Pour traverser l'angoisse aussi : car le rite rassure. Il contribue à remettre en ordre, là où la vie sort de ses gonds. "Le rite est l'humanité apaisée par des régles" (J. Cazeneuve). Que faire ? Ce qui se fait. Ce qui s’est toujours fait. Refermer les yeux. Envelopper de tendresse un corps où ne se lit déjà plus que l'absence. Faire part. Dire adieu. Accompagner jusqu'à la tombe, et déposer en terre. Le rite nous relie à d'autres. C'est un langage immémorial. Avant nous d'autres ont connu la même peine. Ils sont passés par là. Ils ont fait les mêmes gestes. Cette langue, d'autres l'ont parlée avant nous, d'autres la parlent avec nous : ils nous accompagnent de leur présence, de leur proximité, de leur émotion, qui leur remémore bien des traces de leur propre histoire. Le rite est un langage où nous nous reconnaissons.
Par Gérard Delteil. Mensuels ERF
 
 

PRENDRE LE TEMPS DU DEUIL POUR ENRACINER L'ESPÉRANCE

Si l'on croit pouvoir gérer ses affaires au tempo du supersonique, le cheminement du deuil se fait toujours au pas.
L'ensevelissement de Martin Luther King s'était fait au rythme des mules qui tiraient le cercueil monté sur la vieille cariole du temps de l'esclavage. C'est à pied qu'il faut labourer les sillons intérieurs des questions, des révoltes, des apaisements.
A une époque marquée par l'équation "le temps, c'est de l'argent", la cascade des deuils escamotés risque de coûter cher.
Nombre de dépressions, de problèmes relationnels, de déchirements familiaux ou de replis sur soi-même sont dus à cette précipitation : la société moderne supporte mal des gens qui s'arrêtent pour pleurer, qui prennent du recul pour réfléchir, qui demandent une pause pour se reprendre. On préfére tirer au maximum sur la corde, quitte à provoquer des ruptures tragiques ou des fuites dans la maladie ou le travail.
Les mois qu'il faut pour faire grandir l'embryon jusqu'à la nais.sance, il les faut aussi aux futurs parents pour se préparer à l'arrivée d'un être neuf.
A l'autre bout de la vie, on ne se sépare pas en un clin d'oeil de ceux à qui nous étions attachés, avec qui nous avons pu partager amour et haine, reconnaissance ou indifférence, reproche ou admiration.
Temps qu'il faut se donner, mais aussi accorder à l'autre. On ne fait pas naître un poussin en brisant la coquille de l'extérieur : il faut attendre qu'il ait fait son travail lui-même.
Rien ne sert de reprocher à l'autre son temps de chagrin, il le vivra d'autant mieux qu'on le lui accorde.
...la peine acceptée dans la durée permet d'enraciner l'espérance qui transforme la mort en vie.
Claude Schwab
"Vivre après..." Editions Ouverture
CH.1052 Le mont sur Lausanne (Suisse)
 
 

PALMARES DE CANNES : ENTRE LE SOUVENIR ET L'ESPERANCE

Quelques heures après avoir reçu le Prix Oecuménique, Théo Angélo-poulos obtenait la Palme d'Or du 51ème Festival International de Cannes pour L'ETERNITE ET UN JOUR. Il ne faisait pourtant pas l'unanimité. Ni parmi les critiques spécialisés, ni parmi les chrétiens. D'excellents profiliens* jugeaient le film agaçant et complaisant à force de lenteur, d'autres ambigu par trop d'images et de mots enigmatiques, d'autres pessimiste et désespéré. Moi, j'ai hate de le revoir, de me replonger dans ce superbe poème, à cause, précisemment, de cette richesse d'évocations, de toutes les pistes contradictoires qu'il ouvre à notre réflexion et qui toutes nous conduisent à ce à quoi toute grande oeuvre cinématographique nous convie : un débat en profondeur sur ce qui fait notre humanité.
C'est une histoire presque banale ce vieil écrivain qui, au seuil de sa mort probable, fait le compte de ses lâchetés et de ses échecs, et que le hasard de la rue rapproche d'un petit garçon traqué qui aimerait bien, lui, s'échapper vers une vie encore inconnue. Et c'est vrai que cette histoire débouche sur beaucoup de points d'interrogation. Ce n'est pourtant pas la suite du récit qui m'intéresse, mais ce qui se trame dans l'étonnante rencontre entre ce monsieur qui avait tout pour bien vivre et qui prend la mesure de ses manques (d'amour, de mots, de réussite) et de cet enfant sans papiers, sans mère  et sans patrie qui va peu à peu réapprendre à son "sauveur" le sens des choses et de l'existence. Ce renversement progressif et laborieux est déjà pour nous une leçon, mais c'est aussi le témoignage d'un auteur. Si son rythme est lent, c'est parce qu'il est celui de son regard méditerranéen qui ne veut pas contracter artificiellement la durée mais déployer dans l'espace. Si ses images paraissent parfois énigmatiques c'est parce qu'elles veulent dire autre chose  que ce qu'elles montrent, mais comment refuser à un grec d'utiliser ce que sa langue appelle une métaphore, mot savant chez nous qui désigne , à Athènes ou Salonique, le transport en commun, cet étrange autobus qui nous fait aller d'un lieu à un autre lieu ? Et comment ne pas saisir derrière la superbe de certains mots et phrases lapidaires, l'inspiration des grands tragiques de l'Antiquité ?
Musicien, peintre, poète, l'auteur nous offre un champ infini de significations à parcourir. Comme toute oeuvre d'art, on peut en faire plusieurs lectures. Je retiendrai ici un des thèmes essentiels de l'inspiration d'Angelopoulos, celui de la frontière. Cette ligne de partage, mince comme une lame de couteau et fragile comme ce qui n'a pas d'épaisseur, qui à la fois sépare et relie ces multiples couples antithétiques qui à la fois s'opposent et tiennent ensemble : la naissance et la mort ;  la vieillesse et l'enfance ;  l'individu et la société ; la patrie et l'exil ; le langage et le silence ;  l'amour et la séparation. Et bien sûr, tout particulièrement, le passé et l'avenir avec ce qu'on appelle le présent, ce temps qui à peine prononcé est déjà derrière nous, qui ne peut être qu'un jour et contient peut-être l'éternité. A lui seul le titre contient déjà beaucoup de questions, mais ses deux termes grecs me renvoient à tant de signaux néotestamentaires que je ne puis m'empêcher d'y percevoir un appel évangélique à l'urgence du choix. A travers ces multiples frontières et ces inévitables tensions, rassembler l'hier et le lendemain dans un aujourd'hui possible. Entendre entre ce qu'il y a d'éphémère et fragile (un jour) et ce qu'il y a de victoire sur la mort et l'oubli (l'éternité), cet appel comme une chance immense : "aujourd'hui si vous entendez ma voix..."

Merci Théo, entre la pluie et le ciel bleu, entre le souvenir et l'espérance, entre l'Exil et le Royaume, de me placer à la lisière de mon destin.

Jean Domon, membre de l'association PRO-FIL (PROtestants et FILmophiles)
 

LE SOURIRE D'ANNE

Toujours j'ai été sensible à l'atmosphère de certains tableaux. A qui sait les voir, ils apportent la grâce de leur beauté et, à travers elle, l'intention profonde du peintre. Et plus encore quand ils sont vivants, éphémères...
Au début d'un culte, un baptême. Cela s'est bien passé. La fillette, magnifiquement vêtue d'une robe blanche, a été sage et la pasteure n'a pas eu de ces paroles agaçantes qu'ont certains de ses confrères, pour signifier à l'assistance qu'un baptême adulte, c'est mieux. Tout au contraire, elle a exprimé la joie de l'Eglise accompagnant celle de sa famille et la confiance que Dieu rendra un jour l'enfant à même de répondre, au milieu des siens, à son appel.
Le culte se poursuit.
La mère a été invitée à lire l'Evangile. Elle est placée sur le rebord de l'estrade, devant la pasteure. Elle a laissé le bébé dans les bras du parrain, le grand frère, un adolescent solide où les traits de l'homme qui s'annonce n'ont pas encore effacé ceux de l'enfant, un peu gauche d'avoir trop grandi. Tendrement il baisse le regard sur sa toute petite soeur.
La mère incline la tête vers la droite, peut-être pour tourner la Bible vers la lumière qui vient de là. Ses yeux passent sans cesse du livre à ses enfants. On perçoit qu'elle bute un peu sur certains mots, toute à son souci maternel.
La pasteure est derrière elle. Grande, mince, élancée, très droite, mais sans la moindre raideur, elle domine la scène. D'où je suis placé, je la vois qui incline la tête, dans une position parallèle à celle de la mère. Ses yeux se dirigent vers elle et, au-delà, sur l'ensemble du parrain et du bébé. Un sourire illumine son visage. Que dire de ce sourire ? C'est ici la difficulté de mon récit : douceur, oui et davantage ; confiance ; tendresse ; sérénité ; beauté ; c'est le terme indispensable.
A ce moment où ces quatre êtres sont un peu immobiles, je suis frappé par la convergence des regards vers le bébé. D'abord celui des deux femmes, aux deux têtes parallèles. Ensuite celui du grand frère, statufié dans sa tâche de parrain.
Voyant la pasteure, je pense soudain à Anne, la mère de Marie que les peintres ou les sculpteurs classiques hésitent à représenter comme une femme âgée.
Dans ce tableau je contemple, je la vois à peine de l'âge de la mère. Léonard de Vinci, dans l'oeuvre célèbre du Louvre, a eu l'audace de représenter Anne portant Marie sur ses genoux. Marie se tend en avant vers Jésus qui, lui-même, se penche sur un agneau, tous en se retournant, confiant, vers sa mère. Une grande ligne oblique court entre les quatre figures, partant d'Anne, immobile et souriante, à Marie active et inquiète et descendant au groupe de Jésus et de l'agneau, innocents de ce qu'ils symbolisent.
L'évocation du tableau me ramène à la scène qui est sous mes yeux. La lecture de la Bible se poursuit. Je crois (ou j'imagine) que le beau sourire maternel de la pasteure soutient toute la scène. L'on sent à peine une certaine raideur de la mère et du fils, la tension qui les traverse, tout entiers qu'ils sont au rôle qu'ils jouent. L'application que nous aussi mettons aux actes de notre vie devient peu de chose quand nous nous sentons portés par l'amour de celui qu'il est convenu d'appeler le Père. Quelques-uns diraient la Mère.
C'est pour moi un éclair de ravissement et d'émotion.
Passent ainsi dans la vie de ces instants fugitifs où la beauté s'associe à la grâce pour faciliter la perception de ce qu'est l'amour de Dieu.
Utilise-t-on assez les oeuvres des grands artistes d'autrefois pour exprimer, pour expliquer notre foi ?
Bernard Félix (Décembre 1997)
 

NOUVELLE CALEDONIE :  UN ACCORD QUI OUVRE SUR L'AVENIR

 

Les Eglises protestantes et l'Eglise catholique Romaine se sont beaucoup investies (sur place et aussi en France) dans les problèmes politiques et sociaux de la Nouvelle Calédonie, en particulier au moment des crises violentes qui ont secoué les îles. Le gouvernement français doit proposer prochainement un texte précisant les conditions et aspects du vote qui doit intervenir (sur place et en relation avec les modifications de la constitution). Nous donnons ici un résumé rapide des évènements politiques de ces 10 dernières années concernant l'avenir de ce territoire.

C.M

1. Le préambule reconnaît le peuple Kanak
2. Les modalités d'accession à la souveraineté
3. Quelles sont les chances de succés ?

Les accords Matignon-Oudinot, qui avaient mis fin aux troubles graves de 1988, prévoyaient un référendum calédonien sur l'indépendance pour l'automne 1998 en Nouvelle-Calédonie. A mesure que l'échéance approchait, les observateurs s'inquiètaient d'un référendum par oui ou non, en raison de la composition du corps électoral, qui repousserait cette indépendance pour laquelle les Kanak luttent, depuis vingt ans. Une crise aussi grave que celle de 1984/1988 risquait de s'ensuivre. Pourtant il fallait bien faire quelque chose : les accords de 1988 devenant caducs, le territoire n'aurait plus eu de statut.
Les accords qui ont été signés le 22 avril entre représentants du FLNKS, du RPCR et du Gouvernement Français et ratifiés sur place le 5 mai par le Premier Ministre, définissent des perspectives d'évolution plus hardies et plus souples que celles d'un simple scrutin d'indépendance immédiate.
Que comportent-ils et quelle en est la viabilité ?

1. Le préambule reconnaît le peuple Kanak
En quatre pages est condamné pour la première fois sans équivoque le fait colonial en Nouvelle-Calédonie. Il prend acte de la violence faite aux Kanak, population autochtone, du traumatisme durable dont a souffert ce peuple du fait de la prise de possession. La décolonisation est affirmée comme la condition pour refonder un lien durable entre les communautés qui vivent en Nouvelle-Calédonie et entre elles et la France. Elle doit se traduire par la pleine reconnaissance de l'identité Kanak, la restitution de son identité confisquée et par un droit à la fondation d'une souveraineté nouvelle. Pour preuve, le texte utilise le terme Kanak pour la première fois dans un document officiel.
L'identité Kanak fait d'ailleurs l'objet du premier chapitre de l'accord. Il est prévu la restauration du statut coutumier et la prise en compte du patrimoine culturel Kanak (noms de lieux, objets culturels, langues) et son expression par des signes tels que le nom du pays, le drapeau, l'hymne, la devise, le graphisme des billets de banque. Le lien du Kanak à la terre est rappelé comme une donnée essentielle, qui justifie la poursuite de la réforme foncière.

2. Les modalités d'accession à la souveraineté
La nouvelle étape ouverte par les accords est celle d'un partage de souveraineté avec la France, sur la voie de la pleine souveraineté... Au cours de cette période, des signes seront donnés de la reconnaissance progressive d'une citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie, celle-ci devant traduire la communauté de destin choisie et pouvant se transformer après la fin de période, en nationalité, s'il en était décidé ainsi... Au terme de cette période de vingt années, le transfert à la  Nouvelle- Calédonie des compétences régaliennes, l'accès à un statut international de pleine responsabilité, et l'organisation de la citoyenneté en nationalité seront proposés au vote des populations intéressées. Leur approbation équivaudrait à la pleine souveraineté de la Nouvelle-Calédonie. De surcroît, il est prévu que cette consultation puisse avoir lieu au bout de quinze ans, et en cas de vote négatif, se renouveler deux fois, après chaque fois un intervalle de temps assez long.
Une voie est donc tracée. Un référendum local à l'automne 1998 devra confirmer le soutien aux accords. Après cela, certaines compétences d'Etat seront immédiatement transmises au Territoire, d'autres le seront progressivement. Les compétences régaliennes majeures (justice, ordre public, défense, monnaie, affaires étrangères) pourront être transférées après le référendum final. Tous ces transferts sont irréversibles.

3. Quelles sont les chances de succés ?
Il n'est pas facile de trouver une solution consensuelle sur l'avenir du territoire. Les Kanak savaient qu'ils n'étaient pas encore armés pour exercer les compétences d'un Etat souverain ; pour autant, ils ne pouvaient renoncer à ce pourquoi ils ont versé tant de leur sang. Quant aux Européens, il leur était difficile de concevoir une indépendance Kanak à laquelle ils seraient assujettis. Les termes de l'accord peuvent satisfaire les uns et les autres, mais sans doute avec des arrières-pensées fort différentes.
Il reste que, pour la première fois un accord politique prend en compte le passé, le présent et l'avenir du territoire, définit les objectifs à atteindre et impose les moyens juridiques pour y parvenir ; que les accords résultent de négociations étalées sur deux ans et engageant l'Etat à un appui technique et financier. Il y a donc des éléments solides de succès.
Pourtant des ombres demeurent. La première est la compléxité et l'importance des dispositions arrêtées dans les accords. Il faudra engager très vite une dynamique irréversible, sinon les habitudes jacobines et assimilatrices reprendront le dessus, les Calédoniens freineront ce qu'ils appellent la "kanakisation" intolérable de leur "caillou" et l'on aboutira à l'affrontement.
La seconde, c'est que les compétences exercées par l'Etat vont être transférées au Congrès, aux Provinces et aux Communes.
A chacun de ces niveaux, il faudra que le camp du changement l'emporte sur celui des conservatismes, pour que le processus des accords ne soit pas vidé de son sens et détourné au profit des privilégiés d'aujourd'hui.
La troisième ombre c'est la discrétion des accords sur les profondes réformes économiques et financières indispensables à la réussite. La pleine souveraineté et le développement ne peuvent se concevoir dans l'extrême dépendance actuelle par rapport aux transferts de l'Etat, ni dans le maintien des disparités et des privilèges dont bénéficient certains, qui ne sont plus acceptables ni pour le plus grand nombre des habitants sur place ni pour le contribuable métropolitain.
Ces résidus du système colonial que sont l'index de correction des fonctionnaires, le taux du F. CFP, le régime d'imposition, le système de formation des prix, devront être rectifiés résolument et cela n'ira pas tout seul.
En définitive, le succès reposera en grande partie sur la volonté des acteurs locaux, leur bonne foi, leur générosité, et leur capacité de mettre en oeuvre tout de suite les dispositions prévues par les accords de façon à créer les irréversibilités qui conduiront sans trop de heurts à la pleine souveraineté. L'Etat ne pourra pas esquiver ses propres responsabilités.

Gabriel Marc
Justice et Paix N°51