Octobre 1998
Éditorial
Un journal dangereux, C. Mazel
les articles
Etrangers et voyageurs, J. Juillard
Dans le souvenir
de ceux qui nous ont devancés
Pourquoi des rites, G. Delteil
Nos invisibles s'intéressent à nous,
T. Fallot
Prendre le temps du deuil, Cl. Schwab
Films : entre
le souvenir et l'espérance, J. Domon
Le sourire d'Anne, B. Félix
La Nouvelle-Calédonie
: l'avenir
Le dossier : Le retour du religieux, qu'en penser?
Alain Houziaux
La montée de l'intégrisme,
pourquoi?
Où en est le New Âge?
les guérisons miraculeuses
sont-elles miraculeuses?
L'Astrologie, un savoir ou
une illusion?
L'Ésotérisme
et la cabale, qu'est ce que c'est?
Le succès des charismatiques,
pourquoi?
L'attrait des religions orientales,
pourquoi?
Ces articles ont déjà été
publiés sur le site Protestant
dans la ville
Les livres
Contre le libelle de Calvin: Sébastien
Castellion,
traduit, présenté et annoté
par Etienne Barrilier Editions Zoé, Genève 1998
Prier 15 jours avec Luther,
Matthieu Arnold Ed. Nouvelle Cité,
1998, 127 p
Prier 15 jours avec Luther King
Christian Delorme Ed. Nouvelle Cité,
1998, 127 p
"Le Mythe du péché originel"
Daniel Béresniak. Edition du Rocher
Nouvelles de l'Église
ETRANGERS ET VOYAGEURS
"Les chrétiens résident, chacun dans sa propre patrie,
mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de
tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme
des étrangers.
Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie
leur est une terre étrangère. Ils sont dans la chair, mais
ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont
citoyens du ciel."
Epître à Diognète
(fin 2è siècle)
ETRANGERS ET VOYAGEURS SUR TERRE
L'étranger est celui qui met en question ma manière de vivre
et de penser, ou qui du moins les relativise, qui me déstabilise
dans mes certitudes culturelles et dans mes valeurs quotidiennes, celui
qui dit ce qu'il ne faut pas dire, qui met ses pas là où
il ne faut pas marcher, dont le comportement étonne, dérange
ou fait rire.
C'est notre rôle à nous chrétiens d'être
des étrangers, de fragiliser, de décaler, de déstabiliser
les valeurs de ce monde. Et peut-être l'humour est-il une de nos
armes ?
Car si on se plonge dans l'Évangile, si on y plonge son esprit,
sa raison, son coeur, sa vie, on ne peut éviter de prendre ses distances
par rapport à ce monde pour le comprendre d'une autre façon
que celle dont il se comprend lui-même, à partir d'une Parole
qui lui est extérieure et qui le met radicalement en question.
Jésus est cet étranger inintégrable, qui finit
sa vie rejeté par tous, vaincu, humilié, ridicule. Le Dieu
dont il parle, dont il nous montre le visage, est et doit rester l'inconnu,
l'étranger, qui fait de nous des étrangers, citoyens d'un
monde parallèle "aux frontières du réel" ou de ce
que chaque homme croît être le réel et qui est le regard
d'une culture sur des personnes, des objets et des évènements
dont la vérité profonde nous échappe ("la vérité
est ailleurs").
Et parce que notre rôle de chrétien est d'être des
étrangers, nous ne pouvons qu'être proches de tous les étrangers,
ceux qui viennent d'un autre pays, ceux qui ont une autre couleur, une
autre religion, d'autres moeurs, d'autres références culturelles,
mais aussi ceux qui sont étrangers parce que "pas dans la norme",
ceux que notre société a isolés ou marginalisés
dans des ghettos (prisons, hôpitaux, maisons de retraite, asiles,
internats, etc...), et également ceux qui sont décalés
par rapport à une image sociale de référence plus
rigide et bornée qu'il ne paraît, par exemple les mous, les
gros, les laids, les lents, tout simplement différents, quelle que
soit leur différence.
Parce que notre rôle à nous est d'être différents,
tous les différents sont nos proches, nos frères et nos soeurs.
Je pense pour ma part que notre christianisme est encore le meilleur
(ou le pire) facteur d'étrangeté et d'inadaptation aux valeurs
principales de ce monde, celles qui restent les plus naturelles et fondamentales,
celles du droit du plus fort, du plus riche, du plus malin, celles des
rejets de ce qui n'est pas conforme aux normes de la masse.
Si on a la folie de suivre -ou d'essayer- le chemin tracé par
le Christ, dont le critère unique est l'amour, on ne peut être
qu'"étranger et voyageur sur terre..."
Jacques Juillard
EDITORIAL
UN JOURNAL DANGEREUX
C'est le qualificatif employé au sujet d'"Evangile et Liberté"
par certains "milieux" (extrémistes !...) bien-pensants qui veulent
fabriquer l'opinion.
Dangereux c'est vrai. Tant mieux.
L'Evangile de Jésus de Nazareth est dangereux. Pour qui ? Pour
les immobilismes théologiques et sociaux (pas seulement ceux du
1er siècle en Galilée).
Pour les scléroses de la pensée (sur celle des premiers
siècles de notre ère, celle du XVI° s.)
Pour ceux qui refusent les recherches des sciences,
Pour ceux qui confondent fidélité et rabâchages
répétitifs de formules, sans se rendre compte que la fidélité
exige adaptations et inventions.
Tant mieux pour son état de santé.
La "dangerosité" de son action tient à ses efforts à
susciter des intervenants.
Contre les intégrismes et les intolérances, les sectarismes,
Pour l'affirmation d'une foi libre ou "libérée" (Théo.
Monod.), hors des prisons des matérialismes mécanistes, et
des bunkers athées s'opposant à toute spiritualité
vécue.
La grandeur de l'homme est dans ce qui le dépasse et l'entraîne
au-delà de lui-même.
Jésus fût et reste un danger.
L'incontrôlable de l'Esprit du Christ.
Dans les écrits de Jean (collectionnés dans le Nouveau
Testament) l'Evangile est souvent exprimé par une "dynamite". En
grec, la puissance,
De l'esprit et de la liberté,
Par l'action de ce danger, des femmes, des hommes et des enfants ont
été bouleversés. La Bible en témoigne, l'histoire
des chrétiens et des croyants aussi, dans le monde, à travers
les siècles.
Explosions de joie, de vérité, de rayonnements lumineux.
Christian E. Mazel
DANS LE SOUVENIR
DE CEUX QUI NOUS ONT DEVANCES
NOS
INVISIBLES S'INTERESSENT A NOUS
POURQUOI
DES RITES ?
PRENDRE
LE TEMPS DU DEUIL POUR ENRACINER L'ESPÉRANCE
NOS INVISIBLES S'INTERESSENT
A NOUS
Au fond la question qui prime toutes les autres est celle-ci : Nos invisibles
vivent-ils pour de bon, ou bien, leur existence ne serait-elle qu'une apparence
de vie ?
S'ils ne s'intéressaient plus à nous, c'est qu'ils ne
nous aimeraient plus ; et s'ils ne nous aimaient plus, ils se condamneraient
à une existence diminuée.
Or, j'ai dit, et répété que nos morts bienheureux
sont, par excellence, des vivants. Tandis, qu'ici bas, nous ne faisons
que végéter, ils aspirent à pleins poumons l'air des
cimes éternelles. Mais qui dit plénitude de vie, dit plénitude
d'amour, par conséquent, plénitude d'action.
Mais, voici, l'espoir de ce revoir ne suffit pas. Il nous faut une
consolation immédiate et, cette consolation, la certitude de leur
présence actuelle peut, seule, nous la procurer.
On me demandera, peut-être, de quelle façon les Invisibles
nous font sentir leur présence. La réponse me semble aisée.
Les Morts bien aimés vivent dans la plénitude de l'Esprit.
C'est une action toute spirituelle qu'ils exercent sur nous.
D'habitude, ici bas, les esprits ne communiquent que par l'intermédiaire
des corps. Ils agissent du dehors. Leur action est extérieure à
l'homme qui en est l'objet. Avant que la pensée de mon ami puisse
toucher mon âme, il faut qu'elle prenne sa voix pour véhicule
et qu'elle vienne frapper mon oreille. Cette règle, toutefois n'est
pas sans exception. Lorsque, dans certaines circonstances, l'amour intervient
avec puissance et qu'il noue entre les coeurs ce lien de la perfection
dont il possède le monopole, des faits nouveaux se produisent. Une
forte affection établit, entre les hommes, un mode de communication
que ne peuvent soupçonner les esprits desséchés par
l'égoîsme.
Les âmes que possède un grand amour, tentent de se pénétrer
les unes les autres, elles se comprennent sans parler ; parfois même,
le regard devient inutile.
Telle, l'action spirituelle que nos invisibles exercent sur nous. Leurs
esprits glorifiés communiquent directement avec les nôtres.
Ils ne font subir aucune pression à l'homme extérieur, mais
ils agissent exclusivement sur l'homme intérieur et sur les ressorts
cachés qu'il recéle. Leur présence ne s'annonce pas
à nous comme celle d'un maître qui commande, mais comme celle
d'un ami qui suggère et qui conseille.
Tommy Fallot
(1844-1904)
POURQUOI DES RITES ?
Devant la mort, que faire ? L'insupportable, c'est qu'il n'y ait plus rien
à faire. Tout geste apparaît vain, et dérisoire. Parce
que celui -ou celle- à laquelle il s'adresse n'est plus là.
Alors s'offre à nous le langage du rite : des gestes que nous
faisons, "parce que ça se fait". C'est comme une langue qui nous
revient de très loin, que chacun parle devant la mort, même
si le sens nous en échappe. Des gestes "sensés et dépourvus
de raison" (P. Bourdieu) : on les fait, parce qu'il n'y a rien d'autre
à faire...
Les rites sont comme les complices qui nous prendraient par la main
pour nous dispenser d'avoir à imaginer, réfléchir,
décider, pour nous épargner l'effort et la peine d'inventer
un comportement. Le langage du rite nous guide pour aborder des terres
inconnues. Pour traverser l'angoisse aussi : car le rite rassure. Il contribue
à remettre en ordre, là où la vie sort de ses gonds.
"Le rite est l'humanité apaisée par des régles" (J.
Cazeneuve). Que faire ? Ce qui se fait. Ce qui s’est toujours fait. Refermer
les yeux. Envelopper de tendresse un corps où ne se lit déjà
plus que l'absence. Faire part. Dire adieu. Accompagner jusqu'à
la tombe, et déposer en terre. Le rite nous relie à d'autres.
C'est un langage immémorial. Avant nous d'autres ont connu la même
peine. Ils sont passés par là. Ils ont fait les mêmes
gestes. Cette langue, d'autres l'ont parlée avant nous, d'autres
la parlent avec nous : ils nous accompagnent de leur présence, de
leur proximité, de leur émotion, qui leur remémore
bien des traces de leur propre histoire. Le rite est un langage où
nous nous reconnaissons.
Par Gérard Delteil. Mensuels ERF
PRENDRE LE TEMPS
DU DEUIL POUR ENRACINER L'ESPÉRANCE
Si l'on croit pouvoir gérer ses affaires au tempo du supersonique,
le cheminement du deuil se fait toujours au pas.
L'ensevelissement de Martin Luther King s'était fait au rythme
des mules qui tiraient le cercueil monté sur la vieille cariole
du temps de l'esclavage. C'est à pied qu'il faut labourer les sillons
intérieurs des questions, des révoltes, des apaisements.
A une époque marquée par l'équation "le temps,
c'est de l'argent", la cascade des deuils escamotés risque de coûter
cher.
Nombre de dépressions, de problèmes relationnels, de
déchirements familiaux ou de replis sur soi-même sont dus
à cette précipitation : la société moderne
supporte mal des gens qui s'arrêtent pour pleurer, qui prennent du
recul pour réfléchir, qui demandent une pause pour se reprendre.
On préfére tirer au maximum sur la corde, quitte à
provoquer des ruptures tragiques ou des fuites dans la maladie ou le travail.
Les mois qu'il faut pour faire grandir l'embryon jusqu'à la
nais.sance, il les faut aussi aux futurs parents pour se préparer
à l'arrivée d'un être neuf.
A l'autre bout de la vie, on ne se sépare pas en un clin d'oeil
de ceux à qui nous étions attachés, avec qui nous
avons pu partager amour et haine, reconnaissance ou indifférence,
reproche ou admiration.
Temps qu'il faut se donner, mais aussi accorder à l'autre. On
ne fait pas naître un poussin en brisant la coquille de l'extérieur
: il faut attendre qu'il ait fait son travail lui-même.
Rien ne sert de reprocher à l'autre son temps de chagrin, il
le vivra d'autant mieux qu'on le lui accorde.
...la peine acceptée dans la durée permet d'enraciner
l'espérance qui transforme la mort en vie.
Claude Schwab
"Vivre après..." Editions Ouverture
CH.1052 Le mont sur Lausanne (Suisse)
PALMARES
DE CANNES : ENTRE LE SOUVENIR ET L'ESPERANCE
Quelques heures après avoir reçu le Prix Oecuménique,
Théo Angélo-poulos obtenait la Palme d'Or du 51ème
Festival International de Cannes pour L'ETERNITE ET UN JOUR. Il ne faisait
pourtant pas l'unanimité. Ni parmi les critiques spécialisés,
ni parmi les chrétiens. D'excellents profiliens* jugeaient le film
agaçant et complaisant à force de lenteur, d'autres ambigu
par trop d'images et de mots enigmatiques, d'autres pessimiste et désespéré.
Moi, j'ai hate de le revoir, de me replonger dans ce superbe poème,
à cause, précisemment, de cette richesse d'évocations,
de toutes les pistes contradictoires qu'il ouvre à notre réflexion
et qui toutes nous conduisent à ce à quoi toute grande oeuvre
cinématographique nous convie : un débat en profondeur sur
ce qui fait notre humanité.
C'est une histoire presque banale ce vieil écrivain qui, au
seuil de sa mort probable, fait le compte de ses lâchetés
et de ses échecs, et que le hasard de la rue rapproche d'un petit
garçon traqué qui aimerait bien, lui, s'échapper vers
une vie encore inconnue. Et c'est vrai que cette histoire débouche
sur beaucoup de points d'interrogation. Ce n'est pourtant pas la suite
du récit qui m'intéresse, mais ce qui se trame dans l'étonnante
rencontre entre ce monsieur qui avait tout pour bien vivre et qui prend
la mesure de ses manques (d'amour, de mots, de réussite) et de cet
enfant sans papiers, sans mère et sans patrie qui va peu à
peu réapprendre à son "sauveur" le sens des choses et de
l'existence. Ce renversement progressif et laborieux est déjà
pour nous une leçon, mais c'est aussi le témoignage d'un
auteur. Si son rythme est lent, c'est parce qu'il est celui de son regard
méditerranéen qui ne veut pas contracter artificiellement
la durée mais déployer dans l'espace. Si ses images paraissent
parfois énigmatiques c'est parce qu'elles veulent dire autre chose
que ce qu'elles montrent, mais comment refuser à un grec d'utiliser
ce que sa langue appelle une métaphore, mot savant chez nous qui
désigne , à Athènes ou Salonique, le transport en
commun, cet étrange autobus qui nous fait aller d'un lieu à
un autre lieu ? Et comment ne pas saisir derrière la superbe de
certains mots et phrases lapidaires, l'inspiration des grands tragiques
de l'Antiquité ?
Musicien, peintre, poète, l'auteur nous offre un champ infini
de significations à parcourir. Comme toute oeuvre d'art, on peut
en faire plusieurs lectures. Je retiendrai ici un des thèmes essentiels
de l'inspiration d'Angelopoulos, celui de la frontière. Cette ligne
de partage, mince comme une lame de couteau et fragile comme ce qui n'a
pas d'épaisseur, qui à la fois sépare et relie ces
multiples couples antithétiques qui à la fois s'opposent
et tiennent ensemble : la naissance et la mort ; la vieillesse et
l'enfance ; l'individu et la société ; la patrie et
l'exil ; le langage et le silence ; l'amour et la séparation.
Et bien sûr, tout particulièrement, le passé et l'avenir
avec ce qu'on appelle le présent, ce temps qui à peine prononcé
est déjà derrière nous, qui ne peut être qu'un
jour et contient peut-être l'éternité. A lui seul le
titre contient déjà beaucoup de questions, mais ses deux
termes grecs me renvoient à tant de signaux néotestamentaires
que je ne puis m'empêcher d'y percevoir un appel évangélique
à l'urgence du choix. A travers ces multiples frontières
et ces inévitables tensions, rassembler l'hier et le lendemain dans
un aujourd'hui possible. Entendre entre ce qu'il y a d'éphémère
et fragile (un jour) et ce qu'il y a de victoire sur la mort et l'oubli
(l'éternité), cet appel comme une chance immense : "aujourd'hui
si vous entendez ma voix..."
Merci Théo, entre la pluie et le ciel bleu, entre le souvenir
et l'espérance, entre l'Exil et le Royaume, de me placer à
la lisière de mon destin.
Jean Domon, membre de l'association
PRO-FIL (PROtestants et FILmophiles)
LE SOURIRE D'ANNE
Toujours j'ai été sensible à l'atmosphère de
certains tableaux. A qui sait les voir, ils apportent la grâce de
leur beauté et, à travers elle, l'intention profonde du peintre.
Et plus encore quand ils sont vivants, éphémères...
Au début d'un culte, un baptême. Cela s'est bien passé.
La fillette, magnifiquement vêtue d'une robe blanche, a été
sage et la pasteure n'a pas eu de ces paroles agaçantes qu'ont certains
de ses confrères, pour signifier à l'assistance qu'un baptême
adulte, c'est mieux. Tout au contraire, elle a exprimé la joie de
l'Eglise accompagnant celle de sa famille et la confiance que Dieu rendra
un jour l'enfant à même de répondre, au milieu des
siens, à son appel.
Le culte se poursuit.
La mère a été invitée à lire l'Evangile.
Elle est placée sur le rebord de l'estrade, devant la pasteure.
Elle a laissé le bébé dans les bras du parrain, le
grand frère, un adolescent solide où les traits de l'homme
qui s'annonce n'ont pas encore effacé ceux de l'enfant, un peu gauche
d'avoir trop grandi. Tendrement il baisse le regard sur sa toute petite
soeur.
La mère incline la tête vers la droite, peut-être
pour tourner la Bible vers la lumière qui vient de là. Ses
yeux passent sans cesse du livre à ses enfants. On perçoit
qu'elle bute un peu sur certains mots, toute à son souci maternel.
La pasteure est derrière elle. Grande, mince, élancée,
très droite, mais sans la moindre raideur, elle domine la scène.
D'où je suis placé, je la vois qui incline la tête,
dans une position parallèle à celle de la mère. Ses
yeux se dirigent vers elle et, au-delà, sur l'ensemble du parrain
et du bébé. Un sourire illumine son visage. Que dire de ce
sourire ? C'est ici la difficulté de mon récit : douceur,
oui et davantage ; confiance ; tendresse ; sérénité
; beauté ; c'est le terme indispensable.
A ce moment où ces quatre êtres sont un peu immobiles,
je suis frappé par la convergence des regards vers le bébé.
D'abord celui des deux femmes, aux deux têtes parallèles.
Ensuite celui du grand frère, statufié dans sa tâche
de parrain.
Voyant la pasteure, je pense soudain à Anne, la mère
de Marie que les peintres ou les sculpteurs classiques hésitent
à représenter comme une femme âgée.
Dans ce tableau je contemple, je la vois à peine de l'âge
de la mère. Léonard de Vinci, dans l'oeuvre célèbre
du Louvre, a eu l'audace de représenter Anne portant Marie sur ses
genoux. Marie se tend en avant vers Jésus qui, lui-même, se
penche sur un agneau, tous en se retournant, confiant, vers sa mère.
Une grande ligne oblique court entre les quatre figures, partant d'Anne,
immobile et souriante, à Marie active et inquiète et descendant
au groupe de Jésus et de l'agneau, innocents de ce qu'ils symbolisent.
L'évocation du tableau me ramène à la scène
qui est sous mes yeux. La lecture de la Bible se poursuit. Je crois (ou
j'imagine) que le beau sourire maternel de la pasteure soutient toute la
scène. L'on sent à peine une certaine raideur de la mère
et du fils, la tension qui les traverse, tout entiers qu'ils sont au rôle
qu'ils jouent. L'application que nous aussi mettons aux actes de notre
vie devient peu de chose quand nous nous sentons portés par l'amour
de celui qu'il est convenu d'appeler le Père. Quelques-uns diraient
la Mère.
C'est pour moi un éclair de ravissement et d'émotion.
Passent ainsi dans la vie de ces instants fugitifs où la beauté
s'associe à la grâce pour faciliter la perception de ce qu'est
l'amour de Dieu.
Utilise-t-on assez les oeuvres des grands artistes d'autrefois pour
exprimer, pour expliquer notre foi ?
Bernard Félix (Décembre
1997)
NOUVELLE
CALEDONIE : UN ACCORD QUI OUVRE SUR L'AVENIR
Les Eglises protestantes et l'Eglise catholique Romaine se sont beaucoup
investies (sur place et aussi en France) dans les problèmes politiques
et sociaux de la Nouvelle Calédonie, en particulier au moment des
crises violentes qui ont secoué les îles. Le gouvernement
français doit proposer prochainement un texte précisant les
conditions et aspects du vote qui doit intervenir (sur place et en relation
avec les modifications de la constitution). Nous donnons ici un résumé
rapide des évènements politiques de ces 10 dernières
années concernant l'avenir de ce territoire.
C.M
1. Le préambule
reconnaît le peuple Kanak
2. Les modalités d'accession à la souveraineté
3. Quelles sont les
chances de succés ?
Les accords Matignon-Oudinot, qui avaient mis fin aux troubles graves
de 1988, prévoyaient un référendum calédonien
sur l'indépendance pour l'automne 1998 en Nouvelle-Calédonie.
A mesure que l'échéance approchait, les observateurs s'inquiètaient
d'un référendum par oui ou non, en raison de la composition
du corps électoral, qui repousserait cette indépendance pour
laquelle les Kanak luttent, depuis vingt ans. Une crise aussi grave que
celle de 1984/1988 risquait de s'ensuivre. Pourtant il fallait bien faire
quelque chose : les accords de 1988 devenant caducs, le territoire n'aurait
plus eu de statut.
Les accords qui ont été signés le 22 avril entre
représentants du FLNKS, du RPCR et du Gouvernement Français
et ratifiés sur place le 5 mai par le Premier Ministre, définissent
des perspectives d'évolution plus hardies et plus souples que celles
d'un simple scrutin d'indépendance immédiate.
Que comportent-ils et quelle en est la viabilité ?
1. Le préambule
reconnaît le peuple Kanak
En quatre pages est condamné pour la première fois sans
équivoque le fait colonial en Nouvelle-Calédonie. Il prend
acte de la violence faite aux Kanak, population autochtone, du traumatisme
durable dont a souffert ce peuple du fait de la prise de possession. La
décolonisation est affirmée comme la condition pour refonder
un lien durable entre les communautés qui vivent en Nouvelle-Calédonie
et entre elles et la France. Elle doit se traduire par la pleine reconnaissance
de l'identité Kanak, la restitution de son identité confisquée
et par un droit à la fondation d'une souveraineté nouvelle.
Pour preuve, le texte utilise le terme Kanak pour la première fois
dans un document officiel.
L'identité Kanak fait d'ailleurs l'objet du premier chapitre
de l'accord. Il est prévu la restauration du statut coutumier et
la prise en compte du patrimoine culturel Kanak (noms de lieux, objets
culturels, langues) et son expression par des signes tels que le nom du
pays, le drapeau, l'hymne, la devise, le graphisme des billets de banque.
Le lien du Kanak à la terre est rappelé comme une donnée
essentielle, qui justifie la poursuite de la réforme foncière.
2. Les modalités d'accession à la souveraineté
La nouvelle étape ouverte par les accords est celle d'un partage
de souveraineté avec la France, sur la voie de la pleine souveraineté...
Au cours de cette période, des signes seront donnés de la
reconnaissance progressive d'une citoyenneté de la Nouvelle-Calédonie,
celle-ci devant traduire la communauté de destin choisie et pouvant
se transformer après la fin de période, en nationalité,
s'il en était décidé ainsi... Au terme de cette période
de vingt années, le transfert à la Nouvelle- Calédonie
des compétences régaliennes, l'accès à un statut
international de pleine responsabilité, et l'organisation de la
citoyenneté en nationalité seront proposés au vote
des populations intéressées. Leur approbation équivaudrait
à la pleine souveraineté de la Nouvelle-Calédonie.
De surcroît, il est prévu que cette consultation puisse avoir
lieu au bout de quinze ans, et en cas de vote négatif, se renouveler
deux fois, après chaque fois un intervalle de temps assez long.
Une voie est donc tracée. Un référendum local
à l'automne 1998 devra confirmer le soutien aux accords. Après
cela, certaines compétences d'Etat seront immédiatement transmises
au Territoire, d'autres le seront progressivement. Les compétences
régaliennes majeures (justice, ordre public, défense, monnaie,
affaires étrangères) pourront être transférées
après le référendum final. Tous ces transferts sont
irréversibles.
3. Quelles sont
les chances de succés ?
Il n'est pas facile de trouver une solution consensuelle sur l'avenir
du territoire. Les Kanak savaient qu'ils n'étaient pas encore armés
pour exercer les compétences d'un Etat souverain ; pour autant,
ils ne pouvaient renoncer à ce pourquoi ils ont versé tant
de leur sang. Quant aux Européens, il leur était difficile
de concevoir une indépendance Kanak à laquelle ils seraient
assujettis. Les termes de l'accord peuvent satisfaire les uns et les autres,
mais sans doute avec des arrières-pensées fort différentes.
Il reste que, pour la première fois un accord politique prend
en compte le passé, le présent et l'avenir du territoire,
définit les objectifs à atteindre et impose les moyens juridiques
pour y parvenir ; que les accords résultent de négociations
étalées sur deux ans et engageant l'Etat à un appui
technique et financier. Il y a donc des éléments solides
de succès.
Pourtant des ombres demeurent. La première est la compléxité
et l'importance des dispositions arrêtées dans les accords.
Il faudra engager très vite une dynamique irréversible, sinon
les habitudes jacobines et assimilatrices reprendront le dessus, les Calédoniens
freineront ce qu'ils appellent la "kanakisation" intolérable de
leur "caillou" et l'on aboutira à l'affrontement.
La seconde, c'est que les compétences exercées par l'Etat
vont être transférées au Congrès, aux Provinces
et aux Communes.
A chacun de ces niveaux, il faudra que le camp du changement l'emporte
sur celui des conservatismes, pour que le processus des accords ne soit
pas vidé de son sens et détourné au profit des privilégiés
d'aujourd'hui.
La troisième ombre c'est la discrétion des accords sur
les profondes réformes économiques et financières
indispensables à la réussite. La pleine souveraineté
et le développement ne peuvent se concevoir dans l'extrême
dépendance actuelle par rapport aux transferts de l'Etat, ni dans
le maintien des disparités et des privilèges dont bénéficient
certains, qui ne sont plus acceptables ni pour le plus grand nombre des
habitants sur place ni pour le contribuable métropolitain.
Ces résidus du système colonial que sont l'index de correction
des fonctionnaires, le taux du F. CFP, le régime d'imposition, le
système de formation des prix, devront être rectifiés
résolument et cela n'ira pas tout seul.
En définitive, le succès reposera en grande partie sur
la volonté des acteurs locaux, leur bonne foi, leur générosité,
et leur capacité de mettre en oeuvre tout de suite les dispositions
prévues par les accords de façon à créer les
irréversibilités qui conduiront sans trop de heurts à
la pleine souveraineté. L'Etat ne pourra pas esquiver ses propres
responsabilités.
Gabriel Marc
Justice et Paix N°51