Évangile et Liberté mars 1999
 
  • Editorial L'an 2000, peurs et fêtes, Christian Mazel
  • Billet d’humeur de Claudette marquet: la parité à tout prix ?
  • La religion des "Hussards Noirs", Instituteurs des débuts de la IIIème République, Hélène Millot, " Ecrits et expression populaires "

  • Les multiples facettes de l'orgue liturgique, Édith WEBER


    Textes divers pour Pâques
  • Le sens des repas dans la Bible, Daniels - “ Le lien des Aumoniers ”
  • Méditation Pascale, Jacques Mortier
  • Prière du Crucifié au Père, Jean Farelli,"Les silences de Jésus" à paraître prochainement
  • Prière devant la croix, Lytta Basset , Vie et Liturgie, N°34, Mars 1998
  • Toi, le Ressuscité, Frère Roger, Taizé
  • Billet Biblique N°2 La resurrection des disciples d'Emmaüs, Luc 24 v 13 à 32, Henri Persoz
  • Le Vide…, Le tombeau vide. Charl Georges Lethé. Edition Golias (B.P. 4034 - 69615 Villeurbanne cedex)
  • La joie de Pâques et notre rire, Louis EVELY, Echanges " Aube " - 26400 Piégros-la-Clastre

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  • Expositions
  • Mark Rothko: Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris - 14 janvier – 18 avril. Mardi à vendredi 10 h – 17h30 ; samedi et dimanche à 18h45. Gilles Castelnau
  • David Hockney: Galerie sud du Centre Georges Pompidou Jusqu’au 26 avril 1999, Gilles Castelnau


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    LE SENS DES REPAS DANS LA BIBLE

    Les Juifs célèbrent la Pâque au cours d’un repas familial (Pâque signifie passage). Dans la Bible, les repas jouent un rôle important. C’est Dieu qui nourrit et désaltère son peuple. La nourriture est une grâce que l’homme doit solliciter et pour laquelle il doit dire merci. Par voie de conséquence, les repas sont sources et signes d’une communion : il se crée une identité de vie entre tous ceux qui participent aux mêmes sources de vie. Communion qui s’établit certes, au niveau des hommes : Manger ensemble, unit, scelle une alliance par exemple (cf. Gen 26/26 à 31) ; mais communion également au niveau religieux entre les hommes et les dieux. Participer à des repas païens, c’est pour Israël une sorte de prostitution qui encourt la colère de Dieu (cf. Nom. 25/105).

    Si les auteurs bibliques s’opposent tellement à la présence d’Israélites ou de chrétiens à ces repas sacrificiels païens, c’est qu’ils savent que Dieu aussi, ou son Christ, veulent s’unir à Israël ou à l’église par des repas. Dans l’Ancien Testament, ce sont “les sacrifices d’actions de grâce” où la vie de la victime, qui est saignée, ainsi que sa graisse (= pain de Dieu) qui est brûlée sur l’autel (= la table de Dieu) sont offerts à Dieu, alors que sa chair seulement est mangée par celui qui offre le sacrifice et ses invités. Ainsi, une communion est établie non seulement entre les commensaux, mais encore entre ceux-ci et Dieu, le “Maître de l’alliance”. De même, selon le nouveau Testament, le repas eucharistique établit et scelle une communion entre Jésus-Christ et les siens.

    LE REPAS DE LA PÂQUE JUIVE

    Mais l’usage du repas de la Pâque juive se perpétue avec une fonction toute particulière : c’est un mémorial institué par Dieu (cf. Ex. 12/1 à 11), une action, une fête dont le déroulement, dans les moindres détails, célèbre et actualise la “Sortie d’Egypte”, la libération économique, politique et surtout religieuse d’Israël. Au temps de Jésus, le repas pascal était empreint d’une solennité simple et joyeuse. On y buvait 4 coupes de vin.

     A la première, le père de famille bénissait Dieu “pour la joie et le souvenir”. Ce qui l’animait alors, ce n’est pas seulement le souvenir de l’homme reconnaissant pour la délivrance passée, mais aussi la certitude que Dieu aussi se souvient, et qu’il se passe alors quelque chose, qu’une situation nouvelle est créée ou qu’une ancienne est restaurée, que son alliance et ses promesses sont en quelque sorte confirmées.

    Puis on apportait les “herbes amères”, les “pains sans levain”. On remplissait la seconde coupe. Alors commençait la partie caractéristique du repas. Le fils posait cette question liturgique :
    “ Qu’est ce qui distingue cette nuit des autres nuits… ?” La réponse du père devait “commencer avec la honte et finir avec la louange”, évoquant ainsi la misère et l’humiliation du séjour en Egypte, l’esclavage et la faim, puis la puissance de Dieu qui délivre et qui donne à son peuple la gloire des triomphes et l’abondance.
    Les aliments du repas pascal ne rappelaient pas seulement le dernier repas pris à la hâte sur la terre de la servitude dans une maison épargnée par le sacrifice d’un agneau : ils visaient à associer les convives aux réalités qu’ils signifiaient. Gamaliel qui fut le maître du futur Paul, disait : “ Il faut que dans chaque génération, chaque homme se considère comme ayant été lui-même délivré d’Egypte. Il faut que tout Israélite sache que c’est lui qui a été délivré de la servitude”.

    Les aliments ainsi expliqués, on chantait une partie du Hallel (Ps 113 à 118), on faisait des ablutions, puis on mangeait. Bientôt, une troisième coupe était remplie sur laquelle le père de famille prononçait une bénédiction. Enfin, venait la quatrième coupe, on chantait la fin du Hallel et le repas se terminait après une quatrième bénédiction. Un repas tout baigné de la joie de la délivrance magnifique dont Israël avait été l’objet. Mais aussi, comme Israël avait de nouveau perdu sa liberté, le souvenir de la grande rédemption passée soulevait l’espoir d’une nouvelle délivrance. Le passé devenait le gage du futur. Les coupes et les bénédictions annonçaient le banquet messianique. Le chant du Hallel en exaltait l’espérance.
    Ce même mouvement oscille entre ce que Dieu a fait et ce qu’il fera.

    Daniels - “ Le lien des Aumoniers ”

    Editorial L’AN 2000 : PEURS ET FETES

    L’arrivée de l’an 1000 a laissé le souvenir d’une panique religieuse et sociale en Occident. Exagérée ou non.
    Les catastrophes finales prophétisées par l’Apocalypse de Jean sont datées (Apo. 20/7). Le retour d’un Christ vengeur avec ses cataclysmes effrayants semait la terreur.
    Pour cette fin du 2ème millénaire, certains croyants échauffés par des interprétations fondamentalistes bibliques s’apprêteraient à manifester en nombre et en force à Jérusalem. La police israélienne est sur les dents. A quelles aberrations suicidaires les gourous n’entraînent-ils pas les envoûtés.
    Pour profiter de l’émoi millénariste, bien des sectes s’agitent.

    ***
    Les chiffres “ronds” à 2 et 3 zéros fascinent. Les complexités (casse-tête) du réel se trouvent soudain simplifiées.
    Ces repères de nombres faciles à imaginer conduisent aux évaluations et aux bilans de toutes sortes. On n’a pas fini de voir fleurir les attrape-nigauds.
    Chez les techniciens, c’est la peur que les ordinateurs “s’emmêlent les puces”.
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    Pourtant, le calendrier chrétien laisse indifférent des milliards de terriens. Et au VIe siècle, le moine Denys Le Petit (“ exiguus ”) s’est trompé d’au moins 4 ans. Il a fait naître Jésus trop tard… Peut-être sommes-nous déjà en l’an 2000 depuis 3 ans sans nous en apercevoir !
    Enfin, si un siècle a 100 ans et un millénaire 1000 ans, les prochains siècle et millénaire commencent-ils le 1er janvier 2000 ou 2001 ?
    Mais les “ affaires ” à faire n’attendent pas !…
    ***
    Les contemporains de l’an 2000 semblent plutôt en tenir pour la fête à outrance. On retient tables, couverts et champagne un peu partout. Avec les avions supersoniques, on pourra fêter 5 ou 6 réveillons en faisant des escales autour du monde, plus vite que le soleil.
    On réserve des croisières et des festivités. On prévoit de “ s’éclater ”. Débauche bien mercantile.
    Le pape s’est mis de la partie avec le grand Jubilé dont parle le livre du Levitique (Pentateuque). Mais le retour des propriétés et des biens après 50 ans de “jouissance” aux précédents possesseurs n’est pas à l’ordre du jour… La Rome vaticane va fêter l’an 2000 avec ses considérables retombées financières et ecclésiastiques.
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    Peurs et fêtes délirantes s’excluent-elles ?
    Les liesses aliénantes (parfois religieuses) ne cachent-elles pas une inquiétude sournoise ? Un besoin de s’évader, de se fuir ? de fuir la réalité de soi et du monde ?
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    Sans doute, la réflexion raisonnable nous conduit à dépasser l’an 2000, borne kilométrique de la route humaine, comme la chance d’un nouveau commencement, d’un re-commencement, d’une re-création avec toutes ses espérances.
    Au lieu de s’obnubiler sur la vingtaine de siècles passés, l’an 2000 nous invite à avancer sur le chemin de l’avenir.
    Christian Mazel
     

    Méditation Pascale

    Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ?
    Il y a une fissure par laquelle perce le jour,
    Il y a dans le temps une fracture qui nous libère,
    Il y a le vent qui se lève et qui vient du tombeau,
    Il y a le large qui s’offre à notre advenir.

    Parce que l’Homme-Jésus n’est plus là
    Parce que ce qui était scellé est ouvert,
    Parce que femmes et anges se sont rencontrés,
    A l’opposé de la visite que fit l’ange à la femme.

    Je ne sais rien dire de la résurrection de Jésus,
    Que le cheminement de nos pas de tristesse,
    Sur les routes du monde qui vont à Emmaüs,
    Où nos vies sont brisées en des miettes de joie.

    La résurrection de Jésus est un secret,
    Que nous avons à vivre plus qu’à dire,
    Elle traverse toutes nos morts
    Et ressuscite tous nos bonheurs.

    Elle est éternité au cœur de nos tendresses,
    Elle est l’avers de nos fragilités,
    Elle est pour nous et non pour Dieu,
    Elle est pour l’homme qui a peur de la mort.

    Jacques Mortier

    PRIERE DU CRUCIFIE AU PÈRE

    Père, je pense à toi maintenant, à toi seul. Je sais que c'est pour toi un drame : voir s'achever ainsi la vie de ton témoin, du fils que tu t'es donné ! Te voilà mutilé dans l'image de toi que tu avais pas à pas construite dans l'esprit et le cœur de ton peuple. Tu te tais mais je te sais et te sens présent dans ce silence que certains croient être indifférent, voire approbateur. Tu contemples, muet, ce spectacle où  s'étalent la bestialité et la haine mesquine. Comme tu dois souffrir !… Mais j'insiste, et je le ferai jusqu'à mon souffle ultime, ne condamne pas et poursuis ton œuvre d'amour. Tant d'hommes et de femmes en ont besoin, même si leur indifférence et leur ingratitude les tiennent éloignés de toi.

    Croix infamante qui broies mon être de chair, je te bénis. Sois pour les hommes la révélation suprême de Dieu, une fontaine de purification perpétuelle et une source intarissable de renouveau. Qu'ils découvrent en toi une loi de dépassement et de révolution permanente. Que la morale y trouve son fondement, les rapports sociaux une règle, l'espérance humaine son reposoir. Que chaque vocation d'homme y découvre sa norme et sa mesure.
    Croix accablante à mon corps et légère à mon âme, ne deviens jamais un motif de larmes et de commisération sentimentale mais sois un ferment d'énergie virile et d'obstination dans l'amour. Je te lance dans l'avenir comme on lance un gant. Heureux ceux qui te relèveront avec enthousiasme et détermination pour te planter au centre de leur vie et au centre de l'humanité comme le lieu où Dieu agit de toute la force de son amour.

    Jean Farelli
    "Les silences de Jésus" à paraître prochainement

    Prière devant la croix

    Vendredi Saint

    Il a fallu ce long chemin de croix, seigneur.
    Plus tu t'éloignais vers ton destin,
    Larguant les amarres, seul,
    Sans amis, sans aucun signe de tendresse
    Plus le vide se creusait en nous,
    Autour de nous.
    Alors ta croix a pris toute la place :
    Nous avons fait une croix sur l'espérance…

    Il a fallu ce long chemin de croix avec toi, Seigneur,
    Pour que ta parole parvienne en nos cœurs :
    " Mère voici ton fils !
    Fils voilà ta mère ! "
    Tu savais combien la souffrance ferme les portes
    Tu savais l'immense solitude
    Quand tout est perdu,
    Quand il n'y a plus à aimer,
    Quand le temps n'a plus d'avenir.
    Et tu nous confies le secret de ta joie :
    Naître les uns aux autres,
    Devenir à l'autre aussi proche
    Que mère et fils,
    Recevoir vie les uns des autres…

    Il a fallu ta croix sur notre enfermement,
    Ta croix sur nos luttes solitaires,
    Sur nos lassitudes…
    Seigneur Dieu, ouvre nos cœurs aux autres
    Pour qu'ils soient nos plus proches prochains.
    Car sans eux Jésus reste l'Absent.
    En ce vendredi saint, au pied de la croix
    Nous te remettons cette mère, ce frère,
    Ce fils, cette amie que tu nous as demandé
    De garder dans ta paix.

    Lytta BASSET
    Vie et Liturgie, N°34, Mars 1998

    Toi, le Ressuscité

    Comme un pauvre
    qui ne veut pas s’imposer,
    tu accompagnes chacun
    sans forcer l’entrée de notre cœur.
    Tu es là, tu offres ta confiance,
    tu ne délaisses personne,
    même quand les profondeurs
    crient de solitude.
    Pour t’accueillir
    nous avons besoin de guérison.
    Pour te reconnaître, il importe
    que nous prenions le risque de refaire
    à tout moment le choix de te suivre.

    Sans ce choix,
    à chaque fois radical, nous nous traînons.

    Te choisir, c’est t’entendre nous dire :
    “Toi, m’aimes-tu plus que tout autre ?”

    Frère Roger, Taizé
     

    Billet d’humeur de Claudette MARQUET
    LA PARITÉ A TOUT PRIX ?

    Depuis quelques semaines, j’en perds mon latin. Je ne sais plus quoi penser de la question relative à la parité entre hommes et femmes en politique. Je ne sais plus si je suis pour ou si je suis contre.
    Ou plutôt, j’étais, jusqu’à ces derniers temps, une adepte convaincue de la parité. Persuadée qu’en ce terrestre monde, rien n’est jamais acquis à l’homme (ni à la femme) et que toute liberté acquise est une liberté conquise ; convaincue de l’éminente dignité et égalité des sexes (en fait, comme il n’en existe que deux, il vaudrait mieux dire : égalité des deux sexes) ; adepte de la formule “cela ne va pas de soi, mais cela va mieux en le disant” qui peut devenir en la circonstance “cela va de soi en l’inscrivant en toutes lettres dans notre constitution”) ; assurée que les opposants à la parité, tels les vieux sénateurs de droite (il y en a peut-être des jeunes, d’ailleurs) ne pouvaient être que bêtement et massivement misogynes ; croyant dur comme fer que les arguments avancés par quelques intellectuelles “bourgeoises” ne valaient pas pipette - bref, tout me poussait à me ranger sans état d’âme du côté des députés et du Président de la République qui, à l’unanimité, ont adopté le projet de loi.

    Et voilà que je ne sais plus trop que penser. On me dit que la parité hommes-femmes, c’est humiliant pour les femmes. Comme s’il fallait imposer leur égalité, incapables qu’elles seraient de la démontrer chaque jour. Si l’on donne un coup de pouce aux femmes, pourquoi pas aux handicapés, aux étrangers, aux adeptes de Dieu Oignon ou aux porteurs de cheveux roux.

    On me dit encore que tout cela va dans le sens du communautarisme, cette vilaine réalité qui consiste à agglutiner, par paquets spécifiques, des humains ségrégés.
    On me dit que l’on votera pour une femme, non parce que c’est une femme, mais parce qu’elle fera un bon député. Sinon, mieux vaut un homme (même un moins bon, bien sûr).
    On me dit que ce serait nier l’universalité de l’humanité. Un humain est un humain et non d’abord un homme ou une femme.
    Tant d’horreurs menaçantes ont fini par ébranler mes convictions les plus fortes. Et je serais tentée d’écouter les intellectuelles qui, quoique minoritaires, peuvent proférer des vérités.
    Alors quoi faire ?

    Réflexion faite, il me semble que tous ces débats et ces ébats ressemblent d’assez près à ce qui s’est passé dans ma chère Eglise voici plus de 40 ans, lorsqu’il s’est agi de commencer la réflexion sur le pastorat des femmes.
    Les arguments fusaient de toute part : le biblique, le théologique, l’écclésiologique, l’œcuménique, l’anthropologique, le sociologique, le psychologique. Chaque partie trouvait les siens dans l’un ou l’autre domaine. Et puis il a fallu voter. Ceux qui ont voté pour n’étaient pas forcément plus chrétiens que les autres. Peut-être, et c’est beaucoup, en phase, un peu plus, avec les évolutions de la société.

    Un peu de sagesse, donc, dans cette affaire de parité. Non, la parité en politique, ne menace personne ; ce n’est pas le début du commencement de la fin ; ce n’est pas humiliant ; ce n’est pas dangereux.
    C’est seulement et c’est déjà beaucoup, un petit coup de pouce apporté par des hommes à leurs plus proches prochains.
    Car n’oublions pas que la cause de l’opprimé est aussi défendue et aboutit grâce à l'appui d’une partie du camp adverse.
    Gageons que dans 20 ans, lorsqu’il y aura 50 % de députées et de sénatrices, tout le monde trouvera la situation normale.
    Encore un effort, monsieur Badinter !

    Mark Rothko
    Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris - 14 janvier – 18 avril
    Mardi à vendredi 10 h – 17h30 ; samedi et dimanche à 18h45

    Contemplation

    A un visiteur qui découvrait ses immenses toiles, l’Américain Mark Rothko (1903-1970) conseilla de s’en approcher de très près, à 45 cm environ, “jusqu’à devenir lui-même couleur, être entièrement saturé”, vibrer à l’unisson de cette peinture chargée d’émotion.
    Au musée d’Art Moderne, les toiles sont placées bas, presque de plain-pied avec le visiteur qui, pour peu qu’il ne soit pas trop pressé, se sent alors baigné, englobé comme dans un milieu aquatique ; un Noir américain emporté dans une extase contemplative évoquait une musique de son pays que j’ignorais et qu’il me décrivit ainsi : “ Mais c’est la musique de cette peinture ! ”.

    Seulement de la couleur, mais quelles couleurs !

    “ J’ai emprisonné la violence la plus absolue dans chaque centimètre carré ”, disait Rothko.
    Ses œuvres “permettent d’infinies variantes de tons de valeurs, d’accords, de dissonances ou de complémentarités”, écrit Suzanne Page, la directrice du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris.
    Mais la découverte dépend de nous, de notre patience. Il faut du temps pour mesurer l’effet Rothko, pour percevoir cette lumière qui semble rayonner de l’intérieur des toiles.
    Loin de laisser la couleur au hasard de son inspiration, Rotko était un méticuleux ; il observait interminablement l’impression qui surgissait de ses essais ; il modifiait, tentait autrement… “ La seule chose qui m’intéresse, a-t-il dit, est l’expression des émotions humaines essentielles. Le tragique, l’extase, le malheur ”.
    Pessimiste et déprimé, il l’était : l’exposition se termine sur deux rectangles tragiques justement, gris et noirs, qui précèdent tout juste son suicide. Mais on peut pénétrer autrement sa peinture.

    Une mystique

    Personnellement, je l’ai ressentie comme induisant au contraire une grande paix, une véritable harmonie intérieure. J’ai été sensible à la luminosité de ces immenses toiles, à leurs couleurs aux étranges tons discordants, et j’ai senti monter en moi une contemplation optimiste, heureuse. Les mots qui me venaient à la pensée, étaient force, courage, vie, renouveau, résurrection…
    Et c’est sans doute là la raison d’être du succès de ces toiles étonnantes. Leur contemplation patiente renvoie le spectateur à lui-même, à sa vraie nature, habituellement inexprimée, à son espace intérieur où surgit le dynamisme créateur de la vie. On s’interroge sur la disponibilité que l’on découvre alors en soi, une sorte d’hypnose, d’étrange rencontre sereine dans le secret de son âme.
    L’immensité de ces toiles nous baigne d’une impression d’infini mais notre monde intérieur n’est-il pas infini dans la fusion avec ce monde extérieur aux couleurs lumineuses ?
    On jettera un coup d’œil discret aux autres visiteurs, souvent figés sur place le long des murs, se tenant éloignés de ces grandes toiles, comme s’ils voulaient prendre du recul par rapport à leur force d’attraction, sans pour autant sortir encore de l’exposition, de crainte, peut-être de perdre quelque chose d’essentiel : un miroir dans lequel leur moi se réfléchit. Crainte de redescendre trop tôt d’une montagne sacrée, de quitter cet au-delà intérieur sans s’être encore réellement redécouvert… de retrouver dehors le bruit du boulevard, la bousculade, les préoccupations quotidiennes. On ne quitte pas indemne cette étonnante exposition.

    Une huile sur toile de 1960 (175,9 x 175,3 cm) a été récemment adjugée 2.202.800 $ à New-York. Le succès de cette exposition nous interroge sur ce besoin de mystique que manifestent tant de nos contemporains.

    Gilles Castelnau
     

    David Hockney
    Galerie sud du Centre Georges Pompidou
    Jusqu’au 26 avril 1999

    A la différence de Rothko, les toiles de David Hockney sont tout à fait figuratives : paysages du désert californien, cour intérieure d’une maison imaginaire, etc.
    Les couleurs sont violentes, en à plats massifs. Hockney a dû s’inspirer de Cézanne ; de Van Gogh aussi, dont il repeint la fameuse chaise de la chambre d’Arles et dont il a les couleurs pures.

    Les effets de perspectives donnent le tournis : les paysages représentés vus de haut, les routes aux sinuosités étranges, sont inquiétants et vertigineux.
    Ces tableaux sont, sans doute, très beaux ; mais ils laissent le spectateur mal à l’aise.
    Hockney prend du recul ; il joue avec les paysages, la cour de la maison, la chaise. On sent qu’il ne se sent pas partie prenante du monde qu’il nous montre avec un rire grinçant. C’est en cela qu’il se sépare de Cézanne et de sa passion de comprendre et de saisir la Montagne Sainte-Victoire ; de Picasso aussi qui, certes, découpait les objets en cubes mais pour finalement mieux les montrer. Les impressionnistes s’intégraient, en un doux panthéisme, dans une nature qu’ils nous faisaient aimer.

    Hockney n’aime rien ; il s’amuse comme un adolescent heureux d’une technique découverte. Il nous détourne du monde pour nous enfermer dans une ironie finalement destructrice. Peintre païen mais sans sagesse.

    Gilles Castelnau

    LA RELIGION DES HUSSARDS NOIRS Instituteurs des débuts de la IIIème République

    Pour une " religion laïque "…

    Dans les années 1860-1870, Ferdinand Buisson, Jules Steeg et Félix Pécaut, tous trois protestants, ont en effet élaboré une sorte de réforme du christianisme et tous trois, dès 1879, vont jouer un rôle important dans l'organisation de l'enseignement primaire : dès 1880, Félix Pécaut organise et dirige l'école normale de Fontenay, où il dispense des cours de morale aux futures institutrices ; Jules Steeg lui succède à sa mort en 1896, après avoir publié en 1882 un Cours de morale à l'usage des instituteurs. Quant à Ferdinand Buisson, inspecteur général de l'instruction publique, il est à la tête de l'enseignement primaire de 1879 à 1896, et ses directives vont façonner la politique scolaire de la Troisième République jusqu'en 1940 : plus que Jules Ferry, c'est lui qui est véritablement la cheville ouvrière de cette politique scolaire, lui qui établit les programmes et rédige les instructions aux instituteurs - et c'est donc à lui que doit être portée à crédit la diffusion massive du Tour de la France par deux enfants. Il est en outre l'auteur de plusieurs ouvrages qui définissent sa propre conception de la religion et de la façon dont elle doit ou ne doit pas être enseignée : De l'enseignement de l'histoire sainte dans les écoles primaires (1869). La Religion, la Morale et la Science. Leur conflit dans l'éducation contemporaine (1902), et surtout La Foi Laïque (1912), qui rassemble ses principaux discours et articles sur le sujet.

    Les idées de Ferdinand Buisson sont très particulières, et sa conception du rapport religion/laïcité tout à fait originale : il ne s'agit pas d'évacuer la religion au profit de la morale et la spiritualité au profit du matérialisme ; il ne s'agit pas non plus de ne conserver de la religion que sa dimension morale ; et il ne s'agit pas davantage de se borner à ménager les convictions religieuses de la population. Il s'agit véritablement de fonder une nouvelle religion, une religion "qui n'a ni autels, ni dogmes, ni miracles, ni clergé, et qui est simplement l'aspiration de l'homme vers toutes les formes de la perfection de l'esprit". Les idées de Ferdinand Buisson, on le voit, ne sont ni celles de Paul Bert, ni celles de Jules Simon, ni même celles de Jules Ferry, mais ce sont, à d'infimes variations près, celles de l'auteur du Tour de la France par deux enfants, et l'on peut aller jusqu'à dire que, en imposant ce manuel dans toutes les écoles primaires, Ferdinand Buisson n'a peut-être pas tant cherché à garantir strictement l'application du principe de laïcité voté en 1882, qu'à substituer au christianisme traditionnel une nouvelle religion, qui serait au protestantisme ce qu'a été le protestantisme au christianisme, c'est-à-dire une réforme libérale et morale, un retour à l'essence même de la religion.

    Cette nouvelle religion, "sans dogmes, sans miracles, sans prêtres", a bien entendu un fort ancrage chrétien. Elle respecte la plupart des commandements du Décalogue, elle condamne les sept pêchés capitaux, elle exalte les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales. Interdictions et prescriptions chrétiennes sont non seulement respectées dans Le Tour de la France par deux enfants, mais aussi illustrées par des épisodes qui dénoncent les méfaits de l'avarice, de la colère, de l'envie, de la gourmandise, de l'orgueil ou de la paresse (pêchés capitaux), exaltent la foi, l'espérance et la charité (vertus théologales), ainsi que le courage, la justice, la prudence et la tempérance (vertus cardinales). On reconnaît même au passage la transposition de quelques épisodes de la Bible (par exemple la parabole du Bon Samaritain, au chapitre XXXI, et la tempête sur le lac de Tibériade, apaisée par la prière, au chapitre XCIX), l'illustration de paroles du Christ ("frappez et l'on vous ouvrira", au chapitre II), ainsi qu'une citation explicite, mais non référencée, de l'Evangile ("Que votre main gauche ignore ce qu'a donné votre main droite", épigraphe du chapitre XIX).

    Religion dont le fond reste chrétien, à forte tonalité protestante, mais qui se veut aussi œcuménique et prône "un idéal moral qui n'est ni dépendant ni exclusif d'aucune formule métaphysique", qui se définit avant tout comme humaine, distingue nettement la religion de l'Eglise, et lutte fermement contre les superstitions qui entravent le développement de la liberté et de la connaissance :
    “Tout ce qu'il y avait, je ne dirai pas de divin, mais d'humain, et par conséquent de précieux dans les religions du passé, nous l'avons gardé intégralement. Nous n'en avons rien retranché ; nous n'avons diminué en rien le patrimoine de la conscience humaine. (…) Nous n'entendons nullement faire la guerre à l'idée religieuse, encore moins supprimer la liberté religieuse. Ce que nous voulons combattre (…) ce n'est pas l'idée religieuse, c'est l'idée ecclésiastique, l'organisation cléricale ou plutôt la tyrannie cléricale. C'est surtout l'établissement, au service de la contre-révolution, de tout un système de contre-éducation, qui, sous prétexte de religion, perpétue les superstitions, les préjugés et les fanatismes ; je veux parler d'un ensemble de procédés qui constituent une véritable entreprise d'abêtissement.” Ferdinand Buisson

    Hélène Millot
    " Ecrits et expression populaires "
     
     
     

    Billet Biblique N°2

    LA RESURRECTION DES DISCIPLES D'EMMAUS Luc 24 v 13 à 32

    Comment terminer l'histoire de la bonne nouvelle par la mort du héros  en pleine force de l'âge ? Telle fut une des grandes questions de la première communauté chrétienne. Et chaque évangéliste fait état de ces légendes d'apparition qui disent, chacune à leur manière, que la mort n'a pas le dernier mot. Luc, dans cet épisode d'Emmaüs, ne déroge pas à la tradition mais fait œuvre d'originalité car il a probablement composé lui-même une bonne partie du récit.

    Il y a dans cette belle histoire un permanent quiproquo. Lorsque Jésus apparaît aux disciples, ceux-ci ne le reconnaissent pas et, lorsqu'ils le reconnaissent, Jésus disparaît. Le ressuscité est donc une sorte de compagnon de route irréel que l'on ne peut voir et connaître en même temps. Il est absent lorsqu'il est présent et présent lorsqu'il est absent. Il ne peut se faire connaître que dans le regret de ne pas l'avoir reconnu. C'est ainsi que Luc exprime le paradoxe de cet homme qui est mort mais toujours présent et beaucoup plus présent depuis qu'il est mort.

    Et voilà que les disciples, interrogés sur la route par Jésus, se perdent dans cette histoire de tombeau, de femmes qui n'ont pas vu le corps et puis d'autres compagnons qui sont allés au tombeau et n'ont pas vu Jésus, comme les disciples en ce moment, sur la route d'Emmaüs, ne voient pas Jésus qui marche avec eux.

    " Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes… ", interrompt Jésus, arrêtez avec vos histoires de corps qu'on a vu ou qu'on n'a pas vu, je vais vous expliquer les Ecritures. Le problème de la résurrection ne consiste pas à savoir si le tombeau est vide, mais à avoir un cœur et une intelligence pour comprendre cette histoire écrite de Dieu qui réclame, par Moïse et par les prophètes, qu'on fasse ce qui est bien à Ses yeux et que l'on pratique la justice. Par exemple, que l'on s'occupe de la veuve, de l'orphelin, de l'étranger et du pauvre.

    Ce n'est qu'après avoir rappelé cette lutte de Dieu et fait le geste habituel de rupture du pain que Jésus est reconnu. Mais aussitôt, il disparaît : le ressuscité n'est pas celui qui a quitté le tombeau, mais c'est le disparu qui a expliqué les Ecritures et partagé le pain (le disparu de Pâques, comme dit Louis Simon à propos de son récent livre " Mon Jésus ").

    Alors les disciples se lèvent. Mais le verbe en grec, traduit par "se lever" est le même que celui traduit ailleurs par "ressusciter". La résurrection est donc contagieuse, communicative. Lui ressuscite d'expliquer les Ecritures ; eux ressuscitent d'avoir entendu les Ecritures. La résurrection est le partage du pain, de la bénédiction et de cette longue route faite ensemble, pendant laquelle on cherche à comprendre, avec le cœur et l'intelligence, la vieille sagesse d'Israël. Elle se passe donc dans notre tête et pas dans une histoire de corps que l'on n'aurait plus vu.

    D'ailleurs, les ressuscités d'Emmaüs ne voient le ressuscité que lorsqu'ils ne le voient plus. Parce que la résurrection, pour reprendre le verset 32, c'est quand les cœurs brûlent de se faire ouvrir les Ecritures.

    Henri PERSOZ

    Le Vide…

    Qu'évoquent les récits de Résurrection ?
    Pierre et Jean, sur les dires des femmes,
    de ces femmes comme telles, mais aussi comme médiatrices de toutes les communautés porteuses de ce message,
    Se rendent en hâte au Tombeau, pour vérifier…
    Mais elles n'y peuvent précisément… rien voir.
    Dans le tombeau disparaît la chose à voir.
    Risque alors de naître la relation à la personne….
    Entre les deux mouvements, celui de voir et celui de croire, gît l'inévitable enjambement, qu'on nomme la Foi.
    Le mystère par excellence - que ne peut éviter personne puisqu'il s'agit de la mort - débouche inexorablement sur ce…vide.
    Par rapport à cette chose à contempler, la Foi est Libération.
    Elle perce le mystère, pénètre jusqu'à la personne mais ne repose jamais que sur la seule relation avec elle.
    L'Ange ne dit rien d'autre que :
    "Celui que vous cherchez n'est pas ici” (Marc 16,6)
    La Foi est libération par rapport à la réduction à la chose à contempler, pour passer à la relation à la personne sur qui, seule, elle repose, et de qui elle dépend.
    C'est bien ce qu'éclaire le message de l'Ange : "Celui que vous cherchez n'est pas ici "…
    Celui que l'on cherche à atteindre à travers cette mort n'y est pas lui-même domicilié.
    La quête débouche sur un gouffre : le vide.
    C'est en passant au-delà - de l'autre côté de la rive- en enjambant l'abîme qui nous sépare, qu'alors éclate la Foi
    … sans pouvoir trouver aucune espèce de justification dans le fait, dans l'objet, dans la chose.
    Ce n'est qu'à cette condition et à ce prix que l'amour est possible.
    Ne peuvent jamais cohabiter amour et preuve. L'amour, par nature, exclut toute vérification. Le besoin de preuve détruit la relation, en tentant de s'y substituer.

    Le tombeau vide. Charl Georges Lethé.
    Edition Golias (B.P. 4034 - 69615 Villeurbanne cedex)

    LA JOIE DE PAQUES ET NOTRE RIRE

    Nous sommes terriblement rebelles à la joie, le fond de nos cœurs lui est fermé et même hostile. Nous estimons que tout le progrès que nous avons fait depuis plusieurs années, c'est de ne plus croire au bonheur, c'est de ne plus nous attendre à la joie.

    Parce que nous sommes devenus si pessimistes, nous croyons être devenus raisonnables. Nous pouvons disserter indéfiniment sur tous les dangers qui nous guettent, sur le poids des impôts et sur l'aggravation probable de la crise, mais nous sourions dès que quelqu'un veut nous persuader du bonheur. Nous nous sommes fait une vertu de ne pas croire en Dieu, de ne pas espérer en lui et nous tenons, comme à la plus chère de nos acquisitions, à la plus sûre de nos expériences, à ne pas nous laisser entraîner à cette chose si douloureuse et qui nous a déjà fait tellement souffrir : espérer.

    Oui, sans doute, il est impossible à l'homme d'être heureux. Il nous est terriblement difficile, avec nos soucis, avec les deuils que nous avons subis, avec les déceptions que nous avons rencontrées, de croire que nous pourrions encore nous renouveler, recommencer notre vie et trouver un nouveau bonheur. Et cependant, ce qui est impossible à l'homme est justement ce qui est si aisé à Dieu. C'est précisément à Dieu qu'il appartient de faire cette chose impossible : nous rendre heureux. Comment voulons-nous que Dieu se manifeste si nous ne laissons opérer en nous que les choses que nous pourrions faire nous-même. Faire des choses impossibles, c'est la part de Dieu, c'est son attribut imprescriptible, c'est sa signature. Notre grand péché, c'est de ne pas assez attendre de Dieu, de ne pas assez exiger de lui et, par le fait même, nous lui refusons le moyen de se montrer Dieu en nous. Toute l'étendue en nous que nous avons fermée au bonheur, nous l'avons fermée à Dieu. Toutes les zones de notre âme où nous nous sommes résignés à ne pas laisser entrer la joie et la lumière, nous en avons exclu Dieu. Il faudrait accepter cette chose impossible : que le bonheur nous envahisse de nouveau, qu'il soulève toutes les montagnes de notre cœur, qu'il nous réjouisse de la plus fraîche, de la plus neuve, de la plus violente joie, pour que Dieu en nous puisse redevenir Dieu. Et c'est précisément ce qui devrait se passer… à Pâques.

    A Pâques, il nous est révélé combien Dieu s'intéresse à nous, combien Dieu veut intervenir dans nos vies, combien Dieu veut prendre de place dans notre existence, et son amour est tel que si on consent à y croire, il ne peut pas faire autre chose que de prendre en nous toute la place et opérer tout renouvellement. C'est cela que la Passion nous révèle, c'est que Dieu nous aime. L'amour qu'il a pour nous, la passion d'amour avec laquelle il veut nous transformer et nous sauver. La Passion nous révèle notre terrible pouvoir sur Dieu. Quand quelqu'un nous aime, nous avons un grand pouvoir sur lui, pouvoir de le réjouir, pouvoir de le faire souffrir.

    Eh bien, la Passion est la révélation du pouvoir que nous avons sur Dieu. Il s'est livré à nous, nous l'avons eu à notre disposition, on en a fait ce qu'on a voulu. On a pu prendre sa main, mais c'était pour la percer, son visage, mais c'était pour le souffleter. Son cœur, il nous l'a livré, c'était pour que nous le percions. On a pu tout lui faire, le dénuder, et tout ce qu'on peut faire subi à quelqu'un qui vous aime et qui vous est livré.

    Et cependant, quand on y pense, quelle source de joie il y a là. Tout cela, qu'est-ce que cela signifie, sinon le pouvoir que nous avons sur lui pour le réjouir ? Puisqu'il nous montre ainsi combien il nous aime, il nous montre ainsi combien il est sensible à notre amour. Nous pouvons, pour le réjouir, tout ce que les autres, tout ce que nous-mêmes avons pu faire pour le faire souffrir.

    Nous aussi, nous pouvons réjouir son cœur. Quelle joie, quelle audace, quelle folie d'amour doit engendrer en nous l'exemple même de ses bourreaux. C'est avec eux qu'il nous faut rivaliser de zèle et en voyant tout ce que Jésus leur a donné de pouvoir sur lui pour faire souffrir, nous mesurons tout le pouvoir qu'il nous donne sur lui pour le réjouir.

    Jusqu'ici, nous avons aimé Dieu d'un amour découragé, accablé, d'un amour qui n'osait pas se dire, qui ne croyait pas plaire, qui n'avait pas l'audace de croire qu'il pouvait réjouir. Nous venions devant lui, et accablés de son silence, nous partions vite. Nous en avions vite assez de rester, de parler, d'agir seuls. Mais ce que la croix nous apprend et ce que nous rend présent la résurrection de Pâques, c'est un Dieu tendre, simple, enfant, infiniment sensible à nos marques d'affection, infiniment vulnérable, un Dieu sans préjugés contre nous, qui prend sa joie dans notre cœur. Quel étonnement est le nôtre !

    Dieu est infiniment meilleur que nous ne l'avions jamais cru, Dieu grandit devant nous à sa véritable stature, Dieu, enfin, brise l'étroite enveloppe dans laquelle l'avaient enfermé nos préjugés, nos déceptions. Dieu se montre Dieu devant nous.

    C'est cela la joie de Pâques, c'est avoir retrouvé Dieu, l'avoir reconnu tel qu'il est et a toujours été, tel que nous l'avions méconnu. Pâques, c'est venir devant Dieu s'agenouiller, s'asseoir et rire de joie à la pensée qu'on le réjouit.

    Louis EVELY
    Echanges " Aube " - 26400 Piégros-la-Clastre

    LES  MULTIPLES  FACETTES  DE  L’ORGUE  LITURGIQUE

    Édith WEBER
    Le rôle primordial de l’organiste pendant les cultes et les divers services protestants intervient comme une discipline à part entière, juste après la prédication. Dans les Facultés de Théologie, surtout à l’étranger, l’hymnologie et l’initiation à la musique religieuse font partie de la Théologie pratique (c’est dans ce cadre que la soussignée a pu intervenir). Les orgues historiques et les orgues récents constituent un patrimoine national, régional et protestant qui n’est pas encore assez exploité. L’orgue introduit le service religieux et crée l’ambiance psychologique propice à l’écoute (prélude), il entraîne le chant de l’assemblée (Psaumes, chants spontanés et cantiques), illustre musicalement les lectures bibliques (cf. les petits commentaires improvisés par Marie-Louise Girod, à l’Oratoire du Louvre), entre les versets. Il prolonge la méditation et peut, à sa manière, susciter la réflexion sur le sermon (improvisation ou page d’orgue) ; un doux fond d’orgue crée le calme et la sérénité indispensables pendant le déroulement de la Sainte Cène. Il peut accompagner la collecte. Enfin, il assure la sortie des fidèles par le postlude majestueux. Il appartient, à côté de la Parole, à la structure du culte et contribue à en renforcer la teneur et la portée spirituelle. Paul Mc Creesh n’a-t-il pas à juste titre affirmé récemment -à propos du plus grand musicien luthérien engagé “Soli Deo Gloria”- que : “L’essence même du génie si singulier de Bach réside dans son aptitude à exprimer des concepts théologiques essentiels en utilisant les formes musicales et liturgiques de son époque.” Trois exemples en souligneront quelques aspects.

    • PATRIMOINE  HISTORIQUE  ET  LITURGIQUE
    L’orgue historique J. Boizard (1714), à l’Abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache, par l’acoustique du lieu, par ses sonorités et ses nombreuses possibilités de registration, convient à la musique autour du XVIIIe siècle. Lambert Chaumont, né peut-être à Liège vers 1630, mort le 23 Avril 1712 à Huy, est à la fois prêtre carmélite et compositeur. Il est connu par ses 111Pièces d’orgue sur les huit tons (opus 2, Huy, 1695), groupées par tons et en “Suites”, selon l’usage français. Serge Schoonbroodt, chanteur, chef de chœur, concertiste et organiste, confère élan et brillance à ces brefs Préludes, Duos, Trios, Voix humaine, Récit, Fugue, Écho, danses diverses (Allemandes, Chaconnes). Il met très adroitement les registres en valeur (cornet, plein jeu, “cromhorne”...) ; la combinaison des jeux, particulièrement riche, est conforme à l’ethos  des tons. Il spécule sur la construction claire et transparente. Ces 41 pièces pouvant être jouées isolément illustrent à la fois l’esthétique du Nord et du Grand Siècle. Ce disque peut aussi animer l’entrée et la sortie du culte dans les Temples dépourvus d’orgue. Il fait honneur à Radio France (France Musique).

    Lambert CHAUMONT, Pièces d’orgue, par Serge Schoonbroodt, Tempéraments, Tem 31 60 15. 1998.
    L’orgue historique de l’Abbatiale de Marmoutier appartient au parc d’instruments dus à André Silbermann (1709) et complétés par son frère Jean André (1746). Cette réalisation émane du Centre Européen de l’Orgue présidé par le Professeur M. Thomann. Michel Chapuis, spécialiste du répertoire classique, tant pour la facture que pour l’interprétation, a judicieusement sélectionné des œuvres démontrant la valeur de l’instrument et permettant d’exploiter, entre autres, le cromorne (pas agressif) et de renforcer l’esprit français en insistant sur les timbres exceptionnels, par exemple, dans des extraits du Livre d’Orgue de Gilles Jullien, pour rehausser le caractère méditatif de l’Élévation de Fr. Couperin. Deux chorals de J. S. Bach pour le temps de l’Avent (Nun komm der Heiden Heiland ) et de Noël (Wie schön leuchtet der Morgenstern), quelques versets du Magnificat (de J. F. Dandrieu) avec leur destination liturgique évidente, de même que le Notre Père (Vater unser ) avec son texte paraphrasé, développé par Georg Boehm, sont magistralement interprétés. Fedorova Ekaterina forme avec l’organiste une équipe équilibrée au service de l’expression. Michel Chapuis, qui n’est plus à présenter aux Amis de l’orgue, a le mérite d’interpréter neuf œuvres françaises et allemandes sur un instrument approprié dont il connaît les secrets et tire le maximum d’expression et de luminosité. Voici un exemple d’adéquation totale de l’instrument historique aux œuvres sacrées.
    Aux Orgues authentiques André Silbermann (1709) de l’Abbatiale Marmoutier (en Alsace). Michel Chapuis, SACD 29.

    • ORGUES  ET  INSTRUMENTS  DIVERS
    L’orgue prend une large part aux services religieux (cultes, messes) et, par extension, au concert. Il peut être associé au chant, à des instruments classiques (violons, flûtes, hautbois, trompettes...), mais aussi inattendus, comme ce fut le cas des “Heures Musicales” (1998) à l’Oratoire du Louvre. Marie-Louise Girod avait convié François Goebel avec sa bombarde et sa cornemuse, combinant ainsi des sonorités éclatantes. La brillance du paysage sonore était complétée par son aspect quelque peu théâtral, “bretonnant “ et folklorique : succès garanti pour l’ouïe et la vue et pour l’auditoire qui avait envahi l’Oratoire. Après la splendide improvisation à l’orgue sur le thème du Choral Nun komm der Heiden Heiland (pour le temps de l’Avent), le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, particulièrement solennel, ainsi que  trois versions de S. Scheidt, D. Buxtehude et J. Pachelbel du choral précédant, ont suivi des pièces bretonnes pour bombarde et orgue, y compris une Improvisation  sur un Angelus breton traité en canon. L’ENSEMBLE POLYPHONIQUE DE VERSAILLES (environ 80 chanteurs), sous la direction si sensible et attentive de François-Marc Roger, présenta un choix varié de pages de musiciens bien connus : Ch. Gounod, Z. Kodaly, I. Stravinsky, B. Britten et le regretté Roger Calmel, dont le Salve Regina fut interprété et écouté avec émotion, de même que le Notre Père  de M. Duruflé. La version de Amazing grace (cornemuse, orgue et chœur), posa un point d’orgue, en apothéose, sur ce concert exceptionnel.
    Les exemples ne manquent certes pas pour illustrer le rôle de l’orgue, “Roi des instruments” et des organistes : virtuoses dans le cadre de la vie culturelle et sociale (concerts spirituels) et surtout liturgiques dans le cadre de la vie cultuelle et religieuse (cultes dominicaux et services solennels). C’est dans ce sens que J.-S.  Bach, selon son charisme, a œuvré toute sa vie .

    Édith WEBER