Juin 99
Éditorial
CE QUE L’ESPRIT DIT AUX EGLISES Christian Mazel

Articles et chroniques
FEUX DE LA SAINT-JEAN (BAPTISTE)
ENQUETE : CROYEZ VOUS AU DIABLE ? Jean-Paul Sauzède
LA MORT ET LA THEOLOGIE DU SYMBOLISME André Gounelle
GEORGE SAND, LE PROTESTANTISME ET LES ARDENNES Ph. Vassaux

Le dossier
SCIENCE, CONSCIENCE ET SENS A. Houziaux

Textes divers
Seigneur donne-nous la prière Sœur Myriam
Des mots pour prier, Claude et Georges Mary (Caumont)
la liberté, Jacques Leclerc
Ô Dieu, garde-nous étonnés, André Dumas,
Je ne suis pas un homme de lettres ou de sciences, Gandhi

Courrier des lecteurs
Doctrines chrétiennes et anti-judaïsme Rabbi Sztejnberg

Choix de Livres

Assemblée du désert : 5 septembre 1999
 

Le dossier
SCIENCE, CONSCIENCE ET SENS

Par ces cinq études, nous tentons d’articuler des concepts scientifiques  avec les problèmes philosophiques ou théologiques qu’ils posent. Nous souhaitons ainsi contribuer très modestement, à la réflexion sur l’articulation de la science avec la foi.
A. HOUZIAUX

Courrier des lecteurs

Doctrines chrétiennes et anti-judaïsme
Telle une prière, souhaitons que les autorités rabbiniques comprennent que les rites chrétiens, s’inspirant des notions religieuses juives, à l’instar de l’holocauste d’Isaac par Abraham (préfigurant selon la christologie, la crucifixion de Jésus, lequel obéit volontairement à son Père céleste, comme Isaac suivit son père sur le chemin de l’holocauste), ont généré des réflexes magico-religieux confondus avec la Spiritualité, aboutissant à “aider” les juifs à se sacrifier (involontairement) pour leur salut et celui du monde.
La formation de cet inconscient collectif chrétien anti-juif résulte des croyances religieuses juives erronées, aggravées par l’Eglise qui ira jusqu’à accuser les israélites de déicide parce que responsables de la mort de Jésus.
Aujourd’hui cette accusation est abandonnée mais le rite eucharistique subsistant, rien n’est changé sur le fond. En effet, avec le sacrifice de la messe célébré quotidiennement de par le monde par les prêtres catholiques, on refait et on revit aujourd’hui en esprit, avec transsubstantiation, la mort salvatrice de Jésus en croix avec les conséquences dramatiques précitées que cela comporte.
D’autres courants chrétiens non catholiques ont des doctrines mettant en exergue la remémoration du sang rédempteur versé par le roi des juifs il y a deux mille ans sur la croix pour le salut du monde (étant entendu qu’Isaac, en direction du mont Moriah, préfigurait l’holocauste de Jésus pour les chrétiens instruits).
Il y a là pour des esprits attentifs, voire clairvoyants, l’origine profonde des atrocités séculaires innommables endurées par les israélites en Europe.
L’Histoire a montré les conséquences effroyables engendrées par de telles doctrines, anticipant Auschwitz. En effet, les faits historiques atroces sont là pour montrer qu’au travers de Jésus c’est bien tout le peuple juif qui a été mis en holocauste pour le salut du monde et cela résulte de doctrines théologiques chrétiennes imprégnant l’inconscient collectif occidental qui s’enracinent et se légitiment à partir de croyances professées malheureusement encore aujourd’hui par le corps rabbinique.

Rabbi Sztejnberg
NOTRE DIEU, nous sommes en solidarité avec ceux qui vivent dans le danger et dans le combat. De loin ou de près, nous partageons leur détresse et leur espoir. Apprends-nous à étendre nos vies au-delà de nous mêmes et à étirer notre cœur jusqu’aux frontières où les hommes souffrent et transforment le monde. Mets-nous en solidarité avec l’étranger, que nous ignorons, avec le démuni, que nous effaçons, avec le prisonnier, que nous évitons.
Oh Dieu, que la solidarité soit ainsi un nom nouveau, un nom actuel pour cette fraternité à laquelle tu nous appelles sans cesse.
André Dumas
“Cent prières possibles”
 

Seigneur donne-nous la prière

Dieu de calme et de beauté
Dieu de tendresse et de feu
Dieu secret, Dieu éclatant
Dieu de passion et de larmes
Dieu très humble et infini
 Je clamerai ton nom

Dieu de nos gémissements
Dieu de nos naissances, Dieu de toute résurrection
Dieu sensible au cœur, Dieu de nos mémoires
notre Dieu de splendeur
 Je clamerai ton nom

Dieu de douleur
Dieu de tourment, Dieu de pitié
Dieu de la veuve et de l’orphelin
Dieu des pauvres, Dieu du calvaire
 Je clamerai ton nom

Dieu du désert, Dieu de nos chants
Dieu de nos rires et de nos pleurs
Dieu des abîmes, Dieu de tendresse
notre Dieu de lumière
 Je clamerai ton nom

Dieu de nos fêtes
Dieu des limites, Dieu des espaces
Notre goût de source, notre pain partagé
 Je clamerai ton nom

Dieu de sainteté, Dieu uniquement saint
Dieu du reproche, Dieu des pardons
Dieu des ruisseaux et des baptêmes

Mon Dieu d’oubli et de mansuétude
 Je clamerai ton nom debout, au rythme des cantiques.

Sœur Myriam
Extrait de Seigneur donne-nous la prière - Sœur Myriam
Ed. Desclée de Brouwer, coll. Chemins ouverts, Paris 1998, 129 p.
 

DES MOTS POUR PRIER

Des mots nouveaux qui soient acérés afin d’ouvrir notre cœur pour qu’en jaillisse la prière, non pas distraite ou machinale, mais vraie.

Des mots nouveaux pour proclamer l’Evangile, qui remuent les jeunes et touchent les vieux.
Des mots qui fassent surgir l’herbe au désert et réveillent les morts ; des mots qui fassent lever le soleil et ruisseler le rocher de larmes de joie.
Des mots vrais qui correspondent à une expérience. Que ceux qui utilisent ces mots n’aient pas peur de leur peine et sortent des chemins usés. Que ceux qui veulent parler haut et fort de Dieu s’attendent à être éprouvés : Dieu leur fera vivre ce qu’ils ont dit.

Les mots ronflants seront dégonflés, les mots savants dégringoleront de leur trône, les mots trop beaux seront humiliés.

Claude et Georges Mary (Caumont)
LA LIBERTE

La liberté n’est pas un résultat.
Elle est une tension,
Un vouloir, un devenir,
Une création permanente.
On n’est jamais libre :
On se libère.

La liberté fait de nous
Des hommes de combat :
Des échecs, des victoires,
De grands élans généreux,
D’immenses lassitudes ;
Tantôt des cris de joie
Et tantôt des sanglots.

Jacques Leclerc

EDITORIAL
CE QUE L’ESPRIT DIT AUX EGLISES
D’abord l’Esprit ne dit pas les mêmes paroles aux 7 (chiffre symbolique de la plénitude) Eglises de l’Apocalypse de Jean. Aujourd’hui de quel droit faire des recommandations à toutes les Eglises ? De quel droit parler au nom de toutes les Eglises ? Les Eglises sont des communautés responsables tandis que les “paroisses” sont les relais d’une autorité centrale.
 
 

Chaque être humain est aimé de Dieu d’une façon particulière comme le Seigneur s’adresse à chaque Eglise. Nous pouvons faire nôtre l’affirmation musulmane : “ Dieu voit la fourmi noire qui sur la pierre noire marche dans la nuit noire”.
 

Dans cette diversité (le contraire du clonage) nécessaire, Jésus appelle à l’amour les uns pour les autres. A la question posée à un rabbin “ A quoi voit-on que les hommes sont faits à l’image de Dieu ”, celui-ci répondit : “C’est qu’ils sont tous différents ”… Aimer n’est pas toujours naturel.
Aimer les autres à cause de leurs idées, c’est aimer nos idées chez les autres. Aimer les autres pour les services qu’ils nous rendent, c’est nous aimer dans les autres. Aimer une idée plus que les hommes, c’est de l’idolâtrie. Si Dieu aimait la vérité, la justice, la sainteté plus que nous, il eut laissé périr les vaniteux, les menteurs, les impurs que nous sommes.
 

Ecouter s’apprend
Comme la danse, la musique, la médecine ou le sport, la lecture et les langues étrangères.
Dans le silence qui s’ouvre à l’écoute, il y a une puissance de décantation, de clarification, de classement des urgences et des importances.
 

Marcher par l’Esprit. Pourquoi porter une lumière dans ce monde bien obscur ?
Dans le Talmud, le rabbi José raconte : “ Une fois, marchant dans la nuit noire, j’aperçus un aveugle qui allait portant une torche à la main. Je lui demandai : “ Pourquoi portes-tu cette torche ? Il réplique “ Tant que j’ai la torche, les gens peuvent me voir et m’aider ”.

Christian Mazel
 

Ô DIEU, garde-nous étonnés, afin que l’enfant persiste en nous, quand bien même les années s’enroulent à l’entour de nos cœurs et de nos corps (…)

Garde-nous étonnés par tout ce qui survient et tout ce qui revient, afin que la poussière de la vie s’envole au clin d’œil de notre humeur, et que la somnolence s’enfuie au commandement de notre attention. (…)

Garde-nous étonnés de toi, des autres et de nous-mêmes, afin que chacun de nos jours soit dépoussiéré par l’énergie de ta grâce et que nous demeurions des enfants, tes enfants, pour l’honneur et le bonheur du monde.

André Dumas,
“ Cent prières possibles ”
JE NE SUIS PAS un homme de lettres ou de sciences.
J’essaie seulement d’être un homme de prière.
Sans la prière, j’aurais perdu la raison.
Si je n’ai pas perdu la paix de l’âme,
malgré les épreuves,
c’est que cette paix vient de la prière.
On peut vivre quelques jours sans manger
mais non sans prier.
La prière est la clef du matin
et le verrou du soir.
La prière, c’est une alliance sacrée
entre Dieu et les hommes.
Gandhi
“Expressions de Foi de l’Eglise Universelle ”
 

GEORGE SAND, LE PROTESTANTISME ET LES ARDENNES

Philippe Vassaux

C’est au soir de sa vie,  en 1869, que George Sand entreprend deux voyages dans les Ardennes qui sont à l’origine d’un roman, ou plutôt d’une nouvelle, “ Malgrétout ”. La bonne dame de Nohant descend à Givet, à l’hôtel du Mont d’Haurs, où avaient déjà logé Théophile Gautier et Victor Hugo.
La Revue des Deux-Mondes lui a commandé un récit romanesque qui commencera à paraître en feuilleton en mars 1870. Elle passe à Revin, petite ville industrielle sur les bords de la Meuse, au pied du Mont Malgrétout, appelé ainsi en souvenir d’une ferme construite par un habitant de Revin en dépit des obstacles dressés devant lui par l’administration et ses concitoyens.
Séduite par la beauté des Dames de la Meuse, une blonde, une brune et une rousse, qui d’après la légende, ont été condamnées à être pétrifiées pour avoir succombé aux charmes de trois braconniers déguisés en damoiseaux pendant que leurs maris étaient tués lors des Croisades, elle situe son roman non loin de cet endroit, dans un manoir, sur les bords du fleuve. George Sand écrit à son fils Maurice : “ Je viens de voir un pays admirable, les vraies Ardennes, sans beaux arbres mais avec des hauteurs et des rochers ”. C’est dans ce cadre si différent du Berry, mais dont elle n’a pas hésité à dire : “ C’est l’un de mes paradis ”, qu’elle imagine l’histoire de Sarah Owen, une anglaise protestante, à la fois austère et pleine de vie, généreuse et droite, à laquelle elle semble s’identifier en se donnant le beau rôle !
Ce roman inattendu, l’un des derniers avant la publication de ses souvenirs, mêle la musique, l’amour de Sarah pour le musicien Abel qui nous fait penser à son idylle avec Frédéric Chopin, le charme discret d’un romantisme finissant. Plus influencée sans doute par le Virgile des Géorgiques que par J.J. Rousseau, George Sand décrit la nature avec une remarquable précision. Elle a su tirer magnifiquement parti de ces quelques jours dans la forêt des Ardennes, au milieu des multiples méandres de la Meuse dont la complication est un peu à l’image de ses démêlés sentimentaux.
Fille d’un officier, descendant par la main gauche d’un protestant, le maréchal Maurice de Saxe, et qui a été en garnison à Charleville dont elle décrit le théâtre et l’atmosphère provinciale comme le fera un peu plus tard Rimbaud, placée d’autorité à Paris au couvent des Augustines anglaises où elle est passée par une crise de mysticisme au point d’être à deux doigts d’entrer en religion, George Sand est mariée trop jeune à un baron d’Empire inconstant dont elle se séparera pour mener une vie souvent agitée. Influencé par le mysticisme humanitaire du saint-simonien Pierre Leroux, Malgrétout laisse entrevoir en filigrane le souci de l’auteur de préserver son indépendance, de refuser les facilités d’un riche mariage. Sa préoccupation égalitaire l’oppose à l’Empire libéral, même si elle réussit parfois dans ses démarches officieuses en faveur de ses amis républicains.
Malgrétout est un roman à clefs. Mademoiselle d’Ortosa ressemble comme une sœur jumelle à l’impératrice Eugénie, l’ambitieuse et coquette espagnole qui veut, par tous les moyens, épouser un souverain. Eugénie de Montijo ne pouvait que s’offusquer de la description féroce faite de sa personne en belle amazone insensible à toute humanité : ses beaux yeux, ses pieds cambrés, son catholicisme exacerbé –l’impératrice était intervenue pour que le temple du St-Esprit, à Paris, ne soit pas construit sur la place St-Augustin, comme l’avaient prévu l’architecte Baltard et le baron Haussmann, deux bons protestants, mais dans une rue adjacente, avec une façade anonyme – et même sa virginité qu’elle garde comme une arme suprême tout en cherchant à aguicher les hommes haut placés en se jouant de leurs sentiments. George Sand règle ses comptes avec l’impératrice qui ne comprend pas une telle hostilité alors que, au dire de Gustave Flaubert, elle voulait la faire entrer à l’Académie française. La fin de l’Empire est venue à point pour George Sand.
Son intérêt pour le protestantisme est celui d’une personne qui est restée croyante en dépit de sa vive critique du catholicisme. Visitant les grottes de Han, à la frontière, dans les Ardennes belges, elle donne dix sous pour se faire expliquer une coutume locale qui consiste à passer sous un ruban consacré à la Vierge afin d’éviter toute chute. “ C’était une pratique religieuse, catholique, il n’est pas besoin de le demander, puisqu’il fallait payer ”. George Sand fait cependant une distinction entre le catholicisme qu’elle considère comme une religion trop intéressée et les superstitions païennes qui l’accompagnent parfois.
Lorsque Sarah Owen prend sur elle d’accueillir la pauvre d’Ortosa parce qu’elle est repoussée de partout et bien qu’elle ne lui soit pas sympathique, on entrevoit quels sont les principes religieux de George Sand : “ Les premiers jours, elle se livra aux pratiques d’un catholicisme exalté, disant que la dévotion était son seul remède. Il était bon qu’elle se repentît, et, protestante, je n’avais pas le droit de lui dire qu’il y avait une bonne et une mauvaise manière de prier ; elle eût cru que j’y portais l’esprit de secte. Je la laissai faire et ne m’occupai que de sa santé ; mais bientôt elle m’avoua d’elle-même que son mysticisme lui faisait plus de mal que de bien. Je la questionnai, je vis qu’elle n’était même pas catholique ; elle était superstitieuse et fataliste, un peu païenne, mauresque encore plus. Ses notions religieuses étaient frappées d’étroitesse et de démence comme ses notions sur le monde. J’essayais de redresser un peu son jugement, il ne me sembla pas qu’elle me comprit beaucoup ; mais elle était contente de trouver quelqu’un qui s’occupât d’elle sérieusement et patiemment, et elle m’écoutait avec une grande avidité ”. Un attachement trop grand aux biens de ce monde, trop de conservatisme, une doctrine qui a le pas sur la vie constituent pour George Sand autant d’obstacles à une vraie morale et au progrès social auxquels elle croit fermement.
La famille Owen est reçue à Nouzonville chez le pasteur Clinton, un mélomane dont il est fait grand éloge. En 1870, l’un des deux pasteurs de Sedan s’occupe des disséminés du département, mais il n’y a pas encore de poste fixe à Charleville et à Mézières où le culte n’est célébré qu’une fois par mois ainsi qu’aux grandes fêtes dans une salle de la mairie. George Sand a elle aussi des amis pasteurs. Elle correspond avec Alexis Muston, pasteur à Bourdeaux dans la Drôme, qui a célébré le mariage de son fils Maurice et le baptême de son petit-fils Marc-Antoine. Ses deux petites-filles recevront une instruction religieuse protestante. Hippolyte Taine a fait le même choix pour sa fille. George Sand correspond aussi avec Adolphe Schaeffer, pasteur à Colmar.
L’affinité de George Sand pour le protestantisme n’est pas seulement liée à un rejet du catholicisme jugé trop rétrograde ou à des amitiés protestantes, elle est plus profonde. “ Ma conscience soutint un combat, cela est certain ; mais elle manqua de lumière parce que je manquais d’expérience. Je me suis souvent interrogée sur ce point, en véritable protestante formée au libre examen, et je suis d’autant plus convaincue que la conscience est relative à l’individu ; elle n’est donc pas suffisante sans le développement de l’esprit, sans la notion de l’idéal et la connaissance de la réalité ”. George Sand sympathise avec les éléments les plus avancés du protestantisme. Ses convictions, même si elle ne l’a pas clairement déclaré, sont très proches du protestantisme libéral, comme en fait foi cette allusion à la liberté d’examen qui aurait enchanté un Samuel Vincent.
Le protestantisme français du XIXème siècle a eu suffisamment de rayonnement pour intéresser des personnalités aussi différentes que Jules Favre, Hippolyte Taine, Charles Renouvier ou George Sand. Des bords de l’Indre aux bords de la Meuse, celle-ci n’en finit pas de nous surprendre. Témoin vigilant des interrogations de son temps et des luttes, qu’elles soient intérieures ou non, de tous les temps, elle écrit dans l’une de ses toutes dernières lettres : “ Je crois que tout est bien, vivre et mourir, c’est mourir et vivre de mieux en mieux ”. Revenant de ses obsèques en 1876, Ernest Renan trouvera le mot juste : “ Une corde est brisée dans la lyre du siècle ”. Evoquant les dames du temps passé, Agrippa d’Aubigné avait raison de dire : “ Une rose de l’automne est à nulle autre exquise. Elle réjouit le cœur de l’Eglise ”. Quand cela est vrai, les Eglises ont toutes chances d’être davantage fréquentées !

Ph. Vassaux

ASSEMBLEE DU DESERT : 5 septembre 1999

L’Assemblée du 5 septembre 1999, au Mas Soubeyran, dans le Gard, marquera la clôture du cycle triennal que le Musée du Désert a consacré à l’édit de Nantes. Après les siècles meurtriers de La Rochelle et de Privas, Richelieu impose aux réformés sa “ paix de grâce ”, la paix d’Alès : l’édit de Nantes est confirmé, mais avec l’ordre de raser les fortifications des villes soulevées ; les “ places de sûreté ” qui étaient, pour les réformés, la garantie de l’édit sont supprimées. Dorénavant, point d’autre “ sûreté ” que le roi pour “ ceux de la R.P.R. ”.
Point d’autre paix ? “ Si seulement tu comprenais, Jérusalem, ce qui peut te donner la paix !… ” Ce verset de Luc, 19 : 41, associé à l’annonce du prophète Zacharie (9 : 9-10, “ Les arcs de guerre seront retranchés ; il parlera de paix aux nations ”), sera le fil conducteur de la journée.
Le culte du matin, à 10h30, sera présidé par le pasteur Jean-Daniel CAUSSE, professeur à la Faculté de théologie protestante de Montpellier. L’après-midi, on entendra les allocutions de Liliane Crété, historienne et de Henri ZUBER, conservateur aux Archives nationales. Le message final sera donné par Corine FINES, pasteur de l’Eglise Réformée Evangélique Indépendante de Nîmes.

FEUX DE LA SAINT-JEAN (BAPTISTE)
Au début de l’été, on fête la Saint-Jean, on se réjouit, on danse autour du feu. C’est une tradition populaire. Mais, au juste, qui était-il ce Jean-Baptiste dont on connaît les images ou les statues et que la légende a plus ou moins déformé.
Il m’a semblé utile d’en tracer un portrait conforme sinon à la réalité du moins en référence aux deux sources qui nous parlent de lui : l’historien juif Flavius Josèphe et les évangiles.

Fils du prêtre Zacharie, dès sa naissance il y eut controverse : au lieu de lui donner le nom de son père comme cela se pratiquait couramment, ses parents prennent le risque de la nouveauté : il s’appellera Jean et ne suivra pas nécessairement la filière paternelle. Il quitte sa famille pour vivre chez les Esséniens, une sorte de secte de pieux célibataires vivant près de la Mer Morte (Manuscrits du Qumran).
Il fait ensuite cavalier seul et on le retrouve prêchant et baptisant (d’où son surnom) sur les bords du Jourdain, près d’un gué. Aux gens qui venaient à lui, il leur faisait reconnaître leur part de responsabilité dans tout ce qui allait mal, puis les plongeait dans le fleuve pour leur donner une possibilité de vie nouvelle. On l’imagine facilement, bronzé à demi-nu, les traits taillés à coups de hache, avec une voix de plein air. Il plante ses menaces comme on enfonce des pieux en apercevant les chefs de l’oppression religieuse : “ Serpents venimeux, cruels et rusés, pourquoi venez-vous ici faire semblant de vouloir le changement, liés comme vous êtes à l’argent et au pouvoir ? Ne vous targuez pas d’appartenir par naissance à la lignée des hommes de Foi ; en fait, vous êtes des arbres stériles que la hache attaque déjà à la racine. Produisez des actes créatifs, sinon tant pis pour vous ”. Dangereux qu’il était, cet homme, et inattaquable, car il ne trichait pas et ce qu’il demandait aux autres, il commençait par le pratiquer lui. (Leçon à ne pas négliger). Dénonçant injustice et hypocrisies, c’était une cible rêvée pour les pouvoirs en place. Il y avait en ce temps là assez de résistants, de maquisards, sans y ajouter ce prophète de ce danger public, mais même à l’abri, il avait encore de l’influence. Il avait fait des adeptes, des disciples qui feront parler d’eux plus tard et notamment un certain Jésus de Nazareth, un parent à lui.
Finalement, pour faire taire le Baptiste, il n’y avait plus qu’un moyen radical : l’assassinat. Et là nous avons deux versions. D’après les évangiles, ce serait une vengeance de femme, une certaine Hérodiade, belle-sœur du gouverneur et qu’il avait fait sienne. Jean l’avait contesté devant toute sa cour : “ Cette femme, tu n’as pas le droit de la voler à ton frère… ”. Pour Flavieus Josèphe, c’est un motif plus politique : il y avait dans le comportement du Baptiste un ferment de révolte, de révolution et comme c’était un genre d’homme qu’on ne pouvait ni acheter, ni effrayer, il valait mieux y mettre bon ordre.
Jean a été exécuté, mais il continue à se manifester chez tous les hommes droits, loyaux, incorruptibles qui luttent contre les injustices et les hypocrisies, les mensonges officiels et l’arrogance de ceux qui détiennent l’avoir, le pouvoir et le savoir.
Sa manière à lui était rude, sans nuances. C’était un défricheur et il devait tailler la route. On peut dire qu’il est mort, mission accomplie, puisqu’un de ses disciples, Jésus, aidé de quelques autres, a pris la relève, comme le prédisait le précurseur. “ Lui, il vous plongera dans l’esprit et le feu, la tornade de son inspiration et l’incendie de son combat ”… C’est peut-être un des sens du feu de la Saint-Jean et je me permets de vous rappeler le dernier couplet de la “ Danse du feu ”. ”Ma leçon, la dernière, vous dit : Mes enfants, on ne fait rien sur terre qu’en se consumant ”.
E. Mihière
La date de la fête de la “ Saint-Jean ” a été choisie au solstice d’été parce qu’on la met en relation avec l’affirmation johannique : “ Il faut qu’il croisse et que diminue ” (Jean 3/30).

ENQUETE : CROYEZ VOUS AU DIABLE ?

Après le texte du “ Rite d’exorcisme ” de l’Eglise Catholique Romaine (avril 99), nous avons publié dans le numéro de mai “ Freud et le Diable ” de Michel Baron, psychothérapeute, et la réponse du pasteur Pierre-Jean Ruff, du Foyer de l’Ame à Paris. Voici des réflexions de Jean-Paul Sauzède à propos de cette enquête.
Pardieu, j’y crois au diable. Sans quoi, comment serais-je ce que je suis ?
Paul TILLICH disait que Dieu est peut-être ce que nous avons de plus profond et de plus intime en nous, que nous ne savons pas nommer, si ce n’est par le terme de profondeur.
Le Diable est du même ordre, ce que je n’arrive pas à nommer, mais qui vient perturber ma profondeur mais aussi mon extérieur. Je ne saurais lui donner une figure, une attitude, mais je constate dans ma vie, et dans le monde cette puissance et cette force. Le diable (dia-bolos), vient diviser, mettre la zizanie, c’est un perturbateur, il s’oppose au symbole (sun-bolos), la parole et les sacrements, qui rassemblent, donnent une forme, un sens, un ordre et permettent à la vie de naître.

Le diable, c’est ce qui me permet de donner un nom à la folie des hommes, la folie que traite les psy, mais aussi celle de l’injustice sociale, de la violence délibérée ou de la maladie.
Le monde n’est pas un ring où s’affronteraient puissances bénéfiques et maléfiques ? Mais le monde et ma vie sont des lieux de grâces reçues, mais sans cesse exposées au risque de la perdition, de la maladie, de la violence. Ce que je reçois (ma vie, l’amour de l’autre, mes relations, mon travail, etc.) sont un don sans cesse aux prises avec le risque d’un dévoiement, d’une faille, ou d’un détournement. Le diable entre par effraction, il prend le pouvoir, il s’insinue, il peut me perdre. Si, selon la bonne formule théologique, Jésus est pour le pécheur et contre le péché, le diable est pour le péché et contre le pécheur.
Le diable sollicite mon agressivité car il y a un vrai combat contre le diable et pour la vie, la maintenir dans un projet, lui donner un sens, garder et faire fructifier le don reçu.

Je retrouve ce combat dans certains dialogues et tout particulièrement dans une relation d’aide. Face à des personnes en souffrance, la rencontre paraît un combat entre ce qui divise et perturbe et ce qui peut apaiser et rassembler. L’entretien permet d’assister à une sorte de lutte entre le diviseur, et le désir de se rassembler. J’ai pu faire l’expérience de personnes en profonde lutte interne, par exemple en cas de dépression, pour retrouver un élan de vie et du lien face à une prodigieuse puissance qui semble attirer le dépressif vers un fond. La présence d’un tiers et la parole prononcée et échangée viennent alors offrir, comme une grâce, un “ rassemblement ”, contre “ l’écartement ” de la personne, pour reprendre une expression du Psalmiste.

Mais le diable n’est pas que de l’ordre de l’inquiétant, et du nuisible. Il s’appelle aussi Lucifer et trouve son étymologie dans la lumière (Lux). C’est dire qu’il y a des moments de bazar existentiels et sociaux qui peuvent être aussi source de lumière et d’avancée. C’est dire que nos vies ont parfois besoin d’être visitées et troublées par ce “diable-lumineux” pour y mettre un peu d’air, de clarté, et peut-être de souffle. Il y a des séparations et des révolutions dures et douloureuses, sources de blessures, mais aussi de vie et de nouveauté. Dieu n’est pas que du côté de la paix confite ou de l’amour communautaire, pas plus que le diable n’est que du côté du péché mignon et malin.

Je reste toujours surpris par les “ afin que ” des évangiles ! Pourquoi interrogent les évangiles, cet homme est-il lépreux, pourquoi le péché, la souffrance, et la mort ? Pourquoi je m’interroge dans ma vie, le diable et “ lucifer-lumineux ” qui envahissent nos vies, nos écartèlements ou nos conflits personnels ou sociaux ?
“ Afin que ”, c’est la réponse de l’évangile. “ Afin que la gloire de Dieu soit manifestée ”.
Je crois que même le diable y contribue.

Jean-Paul Sauzède
LA MORT ET LA THEOLOGIE DU SYMBOLISME

Elle part à la fois d’une acceptation et d’une critique de la position existentialiste. Elle estime que le salut annoncé par l’Evangile signifie et implique que le décès ne constitue pas la fin de notre existence. Ce salut ne se réduit pas à la vie après la mort. Il a de multiples aspects. Dieu nous sauve de toutes les négativités qui pèsent sur notre existence et qui essaient de la détruire : la négativité de la faute et de la culpabilité, celle de l’absurde ou de l’insignifiance, celle des puissances sociales, politiques et économiques du monde (cf. Paul Tillich, Le courage d’être (1952), Tournoi, Casterman, 1967). Le salut veut dire le pardon, le don du sens, la libération. Il comprend également la victoire sur la mort. La résurrection des défunts ne résume pas à elle seule le message de l’Evangile ni n’en constitue le centre, mais elle en fait partie intégrante, elle est un des éléments de ce centre. Ceux qui prétendent que le message évangélique ne concerne pas l’au-delà ont tort.

Il faut bien reconnaître que nous ne disposons d’aucun savoir sur ce qui suit le décès. Si l’on pouvait le connaître et se le figurer, ce ne serait justement pas un au-delà. Nous ne savons pas comment les choses se passeront ni ce qui arrivera. Les conceptions traditionnelles ont le défaut de vouloir en dire trop. Bultmann a parfaitement raison quand il dénonce le caractère non seulement hasardeux et illusoire, mais pernicieux et pervers de toutes les représentations de l’au-delà. Pourtant, on ne peut pas se satisfaire du silence ni se borner à l’affirmation du fait, sans rien dire de son “comment”, attitude qu’on pourrait illustrer par ces quelques vers d’un poème de Marie Luise Kaschnitz : “ Croyez-vous, m’a-t-on demandé, / A une vie après la mort ? / Et J’ai répondu : oui. / Mais alors que n’ai pas su / Dire / A quoi ça ressemblait / Là-bas ” (“ Ein Leben nach dem Tode ”, in Kein Zauberspruch. Gedichte, Franfort-sur-le-Main, Insel Verlag, 1972, P.119).

A première vue, il y a beaucoup d’honnêteté et de sagesse dans ce propos. Il présente toutefois deux inconvénients. D’abord, quand on se contente ainsi de l’affirmation “ nue ” du fait, on donne très souvent le sentiment qu’il s’agit d’une parole vide, convenue, sans contenu, prononcée pour la forme. Nous sommes des êtres de parole, et ce qui ne s’exprime pas d’une manière ou d’une autre dans le langage disparaît de notre horizon, s’évanouit de notre existence. Ensuite, en se taisant, on crée un vide où viennent se loger des images et des superstitions de tout genre. Nos silences favorisent le succès d’une littérature de basse qualité et qui n’est pas toujours inoffensive. Il faut donc éviter deux pièges : d’abord, de parler de l’au-delà comme s’il était objet de savoir, ensuite, de le passer sous silence. Entre ces deux écueils, il existe une voie, celle de l’évocation, autrement dit d’un discours qui ne présente pas une théorie, mais des symboles (au sens de Tillich), explicitement reconnus comme tels et qui nous donnent ce que Calvin appelle un “ goût ” ou un “ petit goût ” de l’au-delà.
 

Le Nouveau Testament utilise principalement deux symboles, celui de la résurrection des corps et celui du Royaume. Il ne faut pas les prendre à la lettre, les interpréter littéralement, essayer d’en déduire une description de l’au-delà. La tradition chrétienne l’a parfois fait dans sa prédication, dans sa théologie et dans l’art qu’elle a inspiré ; elle est alors tombée dans l’absurde Mais si ces symboles ne dépeignent pas l’au-delà, on peut cependant en tirer quelques enseignements

a) La vie après la mort vient toujours d’un acte de Dieu qui nous la confère. Notre destinée et notre nature se terminent normalement par le décès. Il n’existe pas en nous quelque chose qui, par nature, échapperait à la mort, qu’elle serait incapable d’atteindre et d’emporter. Le symbole de l’immortalité de l’âme, qu’à de rares exceptions près la Bible évite, a l’inconvénient de présenter la vie éternelle comme une qualité qui appartiendrait à une partie de l’être humain, et non comme un don qu’il reçoit de Dieu

b) Le symbole de la résurrection des corps est le plus fréquemment utilisé dans le Nouveau Testament. Paul nous interdit de le prendre à la lettre, en employant l’expression “ corps spirituel ” (1 Cor. 15, 14) qui indique bien qu’il s’agit d’une corporalité que nous ne pouvons pas nous figurer. Ce symbole comporte deux indications : d’une part, que notre finitude persiste dans la vie éternelle ; nous y restons des êtres limités, comme nous le sommes dans la vie présente, par notre corps. Il ne faut pas concevoir l’entrée dans l’au-delà comme une sorte de divinisation qui nous ferait participer à l’essence divine. Nous sommes des créatures et nous le demeurerons. Ensuite, que notre identité ou notre personnalité ne disparaissent pas. En effet, notre corps fait de nous des êtres distincts, reconnaissables, séparés des autres par une frontière nette et formant une unité. Mais en parlant de “ corps spirituel ”, le Nouveau Testament souligne qu’une transformation profonde s’opère. La vie éternelle ne consiste pas seulement dans le prolongement ou la continuation de la vie actuelle ; elle est une autre forme d’existence.

c) Du symbole du Royaume, de la nouvelle terre et des nouveaux cieux, on peut tirer un autre enseignement, celui du caractère universel, cosmique de la vie éternelle. Elle ne concerne pas seulement l’individu, mais le monde tout entier

d) Le Nouveau Testament n’invente pas les symboles qu’il utilise. Il les emprunte aux cultures et aux religions de l’époque, principalement, bien sûr, à celles du bassin méditerranéen. Cependant, il ne les reprend pas tels quels, il les modifie. La principale transformation qu’il effectue consiste à leur donner comme centre le Christ ; il s’en sert pour proclamer le Christ et expliquer sa personne et son œuvre. C’est de lui et par lui que vient la vie éternelle ; elle est son œuvre et nous la recevons dans la foi en lui.

Les chrétiens ne devraient-ils pas tenter une opération analogue avec le thème de la réincarnation qui connaît actuellement un grand succès dans le monde occidental. Au lieu de se demander s’il s’agit ou non d’une représentation biblique (cf. Geddes MacGregor, Reincarnation as a Christian Hope, Londres, Macmillan, 1982), ne feraient-ils pas mieux de la reprendre et de la transformer en la centrant sur le Christ, de s’en servir comme d’une possibilité de langage pour dire l’Evangile ? Mais, d’autre part, on constate que la Bible n’a pas repris toutes les représentations de l’au-delà qu’on trouve dans le monde ambiant ; elle en a adapté voire adopté certaines et en a laissé d’autres. Tout langage, toute image n’a pas la capacité de dire l’Evangile ; la réincarnation en serait-elle incapable ?

André Gounelle
“ La mort et l’Au-delà ”
Editions Labor et Fides.
Collection Poche Diffusion Le Cerf
(cf compte-rendu “EV. et Liberté” - mars 1999 p.11)