juillet - août 1999
Éditorial
Transhumance et spiritualité Christian Mazel

Articles

Comment faire pour bien faire ? C. Schwab 1996
Psaume Waltraud Verlaguet
Source du temps André VERHEYEN

Billet d’humeur À la veille de l'an 2000 Claudette MARQUET
Cinéma
Impressions de Cannes l'énergie des femmes Jean DOMON

A. Schweitzer présenté par L.Gagnebin André Gounelle
La venue du royaume de Dieu annoncée par Jésus Extrait du livre “Albert Schweitzer”.
L’Amérique et sa nébuleuse protestante. Raphaël Picon
Enquête sur "Croyez-vous au Diable" (Suite) Henri PERSOZ
Les Ésséniens, les gnostiques et les origines chrétiennes Michel JAS
 

les livres

JOURNEES NATIONALES DU PROTESTANTISME LIBERAL LES 16 ET 17 OCTOBRE 1999
QUEL CHRISTIANISME, POUR QUEL AVENIR ?
 



Comment faire pour bien faire ?

Notre société est en train de succomber au syndrome du dinosaure : ses possibilités en techniques, en économie, en armements, en communications, en loisirs ont enflé au point de constituer un corps gigantesque, démesuré au regard d’une conscience dont la taille n’ a guère progressé depuis les temps de Cro-Magnon, de Moïse, de Bouddha, d’Aristote ou de Jésus. Au point qu’elle n’est plus capable de coordonner son agir et qu’elle risque de crever, écartelée entre les logiques non maîtrisées de ses formidables pouvoirs.
Certes, on tente ici et là de réunir des comités d’éthique, on évoque parfois la nécessité de moraliser telle entreprise, on essaie de monter des barrières juridiques : toutes ces démarches sont nécessaires. Mais elles arrivent généralement trop tard. Convoquée quand on est dans l’impasse, la morale s’épuise en service après-vente de nos bêtises. Plutôt que de se lancer dans une course-poursuite après nos actes, la morale doit de toute urgence se faire une place au coeur de nos conduites. Elle doit être valorisée dans sa fonction de pilotage plutôt que de servir de mauvaise conscience ou de pompier après nos ratés.
Cette nécessité de réhabiliter la morale est exploitée par les moralistes tournés vers le passé qui proclament des solutions autoritaires et des condamnations définitives. Ce retour en arrière, véritable régression vers une morale de clan, exerce une fascination chez ceux qui sont déboussolés par le tohu-bohu moral de la société actuelle. Des slogans nazis aux moralismes américains en passant par les ordres de conduite sectaires, on réduit la morale à des règles édictées par le chef ou le mouvement, règles que l’on peut maintenir seulement si l’on désigne un bouc émissaire, si l’on succombe à la tentation de croisade.
Ce n’est pas en réduisant la morale à un livre de recettes que l’on va s’en sortir. Le choc des morales qui agite notre société plurielle exige lucidité, réflexion et courage. Ces vertus ne sont pas de trop pour rassembler les humains par- delà leurs conduites divergentes. On les retrouve chez Eric Fuchs, qui, après avoir arpenté depuis un quart de siècle  le champ de la morale, propose un maître livre : Comment faire pour bien faire ?…
Mais aujourd’hui les éthiciens sont trop isolés et leur démarche n’est pas vraiment intégrée dans les prises de décisions sociales ou individuelles. Qui va inscrire l’exigence morale dans les lieux où se décide la société de demain ? On forme les gens en administration publique ou privée, en gestion ou en communication, mais la question éthique y est terriblement sous-développée. Quelle est la place de l’éthique dans la conduite de l’État ? de l’économie ? de l’information ? Chacun touche un peu à la morale comme M. Jourdain fait de la prose, mais encore…
Quelle est la place de l’éthique dans la formation des enfants et des jeunes ? En d’autres termes que dans le « bon vieux temps », la préoccupation morale y est présente, mais elle manque d’élaboration, de méthode et de repères pour s’y retrouver au sein de la violence, du mercantilisme et du désarroi. Il ne suffit pas d’apprendre des techniques et des langues pour former des personnes.
 A moins que notre société dinosaure ne se pose même plus la question : comment faire pour bien faire ?

C. Schwab 1996
Extrait du livre “L’actuel et le durable”
Jean Martin et Claude Schwab. Cf. page 11.
Bibliographie :
Eric Fuchs : Comment faire pour bien faire ? Ed. Labor et Fides, Genève, 1995.
 

Psaume

Dieu m’adresse Sa prière
avec ferveur et sans Se lasser
Il crie vers moi.
Béni sois-tu, ô homme,
grand est ton nom.
Je t’en supplie
écoute ma prière.
Ce n’est pas pour moi que je prie
mais pour le monde dans lequel je vis

pour tous mes frères et soeurs ici-bas.
O homme, tu le sais
que mes frères souffrent -
Que ta puissance leur vienne en aide !
Donne-leur leur pain quotidien,
délivre-les des tortures et des guerres,
protège-les contre leurs oppresseurs.

Fais fleurir le désert
et protège ma création.
O homme tout-puissant
je sais que tu en as les moyens :
léve seulement ton bras
et tout s’accomplira.
Pourquoi caches-tu ta face, ô homme,
Je crie vers toi le jour
je crie vers toi la nuit.
Ne détourne pas ton regard
daigne écouter les plaintes du monde
dresse-toi
et nous serons sauvés.

Waltraud Verlaguet

SOURCE DU TEMPS

Seigneur, tu es le Tout Autre
dont je ne sais pas grand’chose.
Mais je crois que tu es la Source Créatrice de l’Univers
et donc de ses dimensions d’espace et de temps.

Merci pour le temps que tu m’accordes encore aujourd’hui.
Aide-moi à réserver chaque jour
le temps de te rencontrer,
le temps d’écouter les autres,
le temps de respirer et d’admirer,
le temps de sourire et de remercier,
le temps de m’arrêter et de réfléchir…

Seigneur, Source du Temps,
que ton Esprit habite le temps que tu m’offres
et lui donne sa dimension d’éternité.

André VERHEYEN
Libre Pensée Chrétienne
 

Éditorial

Transhumance et spiritualité

La cigogne connaît sa saison.
La tourterelle, l’hirondelle et la grue observent
les temps de leurs migrations.
Mais mon peuple connaît-il la Loi de l’Éternel ?
Jérémie 8/7

Le temps des vacances est celui des transhumances humaines.
D’abord ceux qui s’en vont, doivent se souvenir de ceux qu’ils laissent derrière eux, et qui ne peuvent partir : malades et leur famille, personnes agées, ceux qui ont de trop petits moyens.
Pour les “ transhumants “, le dépaysement est bien le changement d’ ” humus “, de terre nourricière. C’est le temps d’un nouvel enracinement au sol car la spiritualité de l’homme n’est pas éthérée, “ dans les nuages “, mais elle donne un sens aux actes bien terrestres.
La transhumance permet un contact neuf avec la nature, trop souvent reléguée par l’artificiel triomphant. Elle offre des occasions de dépouillement et de “ vie simple “. Tous les biens matériels pèsent sur notre liberté et notre joie. Ils ne peuvent donner le sentiment de la possession véritable. On ne possède que soi. Les seuls biens qui aient de la valeur, sont ceux que nous ne pouvons pas perdre, ceux que nous portons en nous et que nous emportons toujours avec nous.
La transhumance est la chance de possibles ruptures avec certaines habitudes, grandes ou petites.
Les nouvelles implantations favorisent le témoignage.
“ C’est en créant d’autres âmes que nous créons notre âme” (Lavelle). Pour nous, si les vacances étaient “ un vide “, elles seraient une épreuve. Elles doivent être une re-création.
Les transhumances saisonnières nous rappellent le constant voyage de notre vie vers la “ terre nouvelle “, la “terre promise“.

Christian Mazel

Billet d’humeur
A LA VEILLE DE L’AN 2000

“ A la veille de l’an 2000 “ (variante : du 3e millénaire) : cette vérité première, assenée avec une fréquence d’autant plus grande que le passage fatal d’un millénaire à l’autre se rapproche inéluctablement, agresse mes oreilles et heurte mon bon sens.

A la veille de l’an 2000, entends-je ou lis-je, il n’est plus possible de…Et là, suivent des séries de propositions aussi variées que les fromages en France : il n’est plus possible d’être pour le socialisme façon Jospin ; d’être contre l’homosexualité ; d’être pour les États-Unis ; d’être contre la promotion des femmes ; d’être pour la division des chrétiens ; d’être contre l’Internet ; d’être pour un Etat fort ; d’être contre les vertus du libéralisme ; d’être pour le mariage à vie ; d’être contre le PACS ; d’être pour des Eglises engagées politiquement ; d’être contre les drogues douces ; d’être pour Karl Barth ; d’être contre les CD Rom…

Bref, à la veille de l’an 2000, et sans autre précision, il ne serait plus possible de défendre un certain nombre de convictions et de comportements, sous peine, vous l’avez compris, de passer pour d’incorrigibles ringards, de risibles dinosaures, d’archaïques esprits.

Ainsi s’installe, sous l’apparence anodine de propos de bon sens, une nouvelle forme, une nouvelle ligne de partage absolue entre les bons et les mauvais esprits.

Subitement, fébrilement, comme une sorte d’urgence surgie d’on ne sait quelle appréhension face à un changement de chiffres (de 1 à  2), il conviendrait de se débarrasser, une bonne fois, des scories sécrétées par les temps anciens, au prétexte que des temps nouveaux pointeraient leur nez.

S’agit-il d’un avatar de l’idéologie du progrès, de cette conviction selon laquelle, plus on avance dans le temps, plus on devient — ou doit — devenir “ moderne “ ? A moins qu’il ne s’agisse de réintroduire subrepticement, après la mort, dit-on, des philosophies messianiques, cette idée que l’humanité progresse, irrésistiblement, vers un horizon dégagé et peut-être heureux. Parce qu’on ne peut pas vivre sans le secret espoir que demain sera moins dur, moins triste et moins pesant qu’hier.

A la veille de l’an 2000, à l’aube du 3e millénaire, après 2000 ans de christianisme, il se dirait donc, peut-être maladroitement et non sans naïveté, que demain peut toujours être un autre jour, que du nouveau peut se profiler à l’horizon, qu’une chance de plus s’offre à l’humanité.

A la veille de l’an 2000, il serait donc séant d’être pour la paix et contre la guerre ; pour la justice et contre l’injustice ; pour la liberté et contre l’oppression ; pour la fraternité et contre la barbarie ; pour l’égalité et les inégalités ; pour le bonheur et contre les interminables malheurs.

Dans ces conditions, il existerait une heureuse vision de la modernité, à la veille de l’an 2000 : celle qui consiste à penser et agir pour l’humanisation des humains sur une planète qui n’en a pas fini de réserver des surprises.

Claudette MARQUET

CINEMA

Le 25e Prix du Jury Oecuménique est décerné au film Todo Sobre Mi Madre de Pedro Almodovar, Espagne
Avec brio, humour et humanité Pedro ALMODOVAR nous confronte à des situations qu’il n’est pas toujours facile d’accepter.
Manuela, marquée par la mort de son fils, nous aide à poser sur des personnages singuliers et complexes un regard dénué de jugement, aimant et compréhensif.
Elle déploie une énergie d’amour qui permet à chacun de trouver la force de vivre.

Une mention spéciale est décernée au film Rosetta  de Luc et Jean-Pierre Dardenne, Belgique
Rosetta c’est “ la fille courage “
Dans la boue du camping elle lutte avec une volonté farouche pour survivre.
Elle se bat pour sa mère alcoolique.
La caméra très proche, nous fait partager l’angoisse et les colères de Rosetta.
Dans sa singularité, elle nous permet de ressentir la lutte de tant d’hommes et de femmes laissés pour compte dans nos sociétés d’abondance.

Impressions de Cannes
L’ENERGIE DES FEMMES

Le Festival de Cannes nous aura offert cette année quelques portraits de femmes de caractère dont l’énergie fait pâlir leurs  compagnons masculins, jusqu’à l’indignité parfois. TIM ROBBINS avait bien inauguré la série avec son époustouflant HAUTE VOLTIGE, où l’on voit un Sean Connery littéralement à la traine d’une sorte de James Bond femelle, belle, inventive et farouche à ravir ! L’entreprenante américaine que MIKHALKOV projette en pleine Russie tsariste n’était pas mal non plus ! Et si LE BARBIER DE SIBÉRIE ne nous a pas fait oublier “ Soleil Trompeur “, il nous à réjouis par son rythme et son humour. Avec de tout autres moyens et un tout autre style, les frères DARDENNE nous ont coupé le souffle avec une ROSETTA opiniâtre et vindicative qui n’hésite pas, pour lui faucher sa place, à trahir son petit copain. Lequel brave garçon ne pourra s’empêcher, dans les dernières secondes du film, de relever la méchante. Ah ces mecs ! Seraient-ils devenus des tendres et des mous ? Chez WINTERBOTTOM, ( WONDERLAND ), ils sont carrément lâches, inconsistants. Quant à ceux de Jacques MAILLOT, à part un bon catho humanitaire à souhait ( NOS VIES HEUREUSES ),ils contraignent leurs compagnes à mettre en commun leurs solitudes et partager leurs rêves. On connait dans nos sociétés ces confréries de femmes qui s’organisent et sauvent des situations en péril. Mais le plus beau portrait c’est l’héroïne de TOUT SUR MA MÈRE. * PEDRO ALMODOVAR d’habitude plus cruel nous a surpris comme nous ont surpris pour les mêmes raisons KITANO ou DAVID LYNCH. Comme si ces auteurs, à l’orée du nouveau millénaire, avaient eu envie de donner à leurs personnages un peu plus d’optimisme, de pureté et de générosité.

Encore que, ne le cachons pas, les quelques figures que notre coquin d’Espagnol groupe dans un récit à la limite du vraisemblable ne sont pas des cas ordinaires : 1 prostituée bisexuelle, 2 comédiennes “ homos “, 1 religieuse enceinte d’un “ trans “ . Rien que des femmes encore, chacune avec son destin,ses contradictions et ses souffrances, aux marges de la normalité. Et traversant ces existences cahotiques et fragiles, Manuela l’infirmière qui a eu elle-même à souffrir dans son couple d’une déviance sexuelle et qui tente, trop tard, de retrouver le père de son enfant. Manuela la belle, la pure, qui, au plus profond de sa propre douleur, va être pour chacune de ces femmes une sorte d’ange libérateur, tissant des liens avec l’intelligence et l’énergie de l’amour et modifiant, sans brusquerie ni jugement, le parcours de chacune. Manuela, qui au travers des morts physiques ou morales, fait passer la vie, coûte que coûte.

Jean DOMON
* Prix Oecuménique 1999.
NDLR. Notre ami le pasteur Jean Domon présidait cette année le Jury Oecuménique du Festival de Cannes.
 

A. Schweitzer présenté par L.Gagnebin

Laurent Gagnebin excelle à présenter une oeuvre et un auteur. Il nous en donne une nouvelle preuve avec ce volume sur Schweitzer, écrit avec la rigueur d’un universitaire et le talent d’un écrivain. Il n’étale jamais son érudition ; elle n’en est pas moins très solide et étendue. Le texte, très agréable à lire, témoigne non seulement d’une grande connaissance, mais d’une profonde intelligence de la pensée et de la personne du grand Docteur, dont il faut rappeler qu’il a été président d’honneur de notre Association Libérale.
L.Gagnebin a eu le souci de montrer toutes les facettes d’Albert Schweitzer, pasteur, musicien, médecin, philosophe, théologien, moraliste, homme de foi, de pensée et d’action. Il souligne justement, ce qu’on oublie souvent, la dimension pastorale de Schweitzer dont la vie est dominée par un triple respect : respect de la vérité (en particulier dans la recherche historique et théologique où la foi ne doit pas conduire à des mensonges pieux), respect de la pensée (en particulier dans la culture contemporaine qui tend à l’étouffer et met, de ce fait, en danger l’humanité de l’homme), respect de la vie, non seulement humaine, mais aussi animale et végétale, (qui doivent être défendues contre toutes les menaces qui pèsent sur elles, depuis la maladie jusqu’à la guerre atomique). Ce respect n’est pas une attitude passive, mais un engagement actif ; il s’agit de servir, de cultiver et de développer la vérité, la pensée et la vie.
Un livre à lire, non seulement pour connaître Schweitzer mais pour réfléchir soi-même. Comme l’a souligné justement Bultmann, la vie, et l’oeuvre de Schweitzer sont une prédication, au meilleur sens du mot, qui ne cesse de nous aider et de nous interpeller. On doit un grand merci à L. Gagnebin pour cette présentation exacte, intelligente, chaleureuse, et stimulante de Schweitzer

André Gounelle
L. Gagnebin, Albert Schweitzer, collection “ Temps et visages“, Desclée de Brouwer. ISBN 2-220-04459-9. FF. 98.

LA VENUE DU ROYAUME DE DIEU ANNONCÉE PAR JÉSUS.

Un lien très profond relie l’attente eschatologique de Jésus et le drame de la Croix. En fait, Jésus, d’après Schweitzer, fut témoin, chaque jour davantage, du tragique ajournement de la venue d’un Royaume qu’il attendait d’un jour à l’autre. C’est alors que Jésus, d’après Schweitzer, comprend (hypothèse vertigineuse) qu’il doit prendre sur lui les  tribulations ultimes pour hâter la venue du Royaume en se sacrifiant ainsi en rançon pour les élus et en souffrant à leur place : “ Cest là le secret de l’idée de la Passion15. “ Il ne s’agit pas dans cette expiation d’un acte exigé par Dieu pour pardonner aux hommes leurs péchés et les sauver ; il s’agit d’un sacrifice choisi, d’une souffrance librement consentie et d’une “ mort volontaire16”, pour provoquer la venue du Royaume. C’est ainsi que la Croix a un caractère sacrificiel et expiatoire : “ La pensée avec laquelle Jésus va à la mort est donc que Dieu acceptera le sacrifice librement consenti par lui comme une expiation en faveur des croyants17. “
En fait, pour Schweitzer, Jésus s’est trompé et le Royaume de Dieu n’a toujours pas fait irruption dans l’histoire. Cette affirmation fit scandale. Elle scandalisa les théologiens libéraux, pour qui l’attente eschatologique de Jésus n’avait pas à être prise au pied de la lettre, mais dans un sens purement symbolique, que lui avait déjà, selon eux, conféré Jésus ; elle choqua tout autant les théologiens orthodoxes convaincus de l’infaillibilité de Jésus. Albert Schweitzer se mit ainsi tout le monde à dos. Cela dit, il insista sur le fait que l’erreur de Jésus était positive et permit à son message de traverser, de manière universelle, siècles et millénaires.
L’erreur de Jésus, en effet, nous permet de la sortir de son cadre pour nous attacher à un message éternel d’amour et d’espérance, sans nous cramponner à un contexte, un cadre, pour tout dire un moule très secondaire. L’attente active du Royaume a donné et donne l’éthique de l’amour du prochain un dynamisme qui contredit toute résignation. L’erreur de Jésus démontre la vérité éternelle d’une Parole qui, en réalité, a surmonté, transcendé le fait, que l’on aurait pu croire accablant, de la non-réalisation de son attente du Royaume. Nous découvrons ainsi qu’une vérité spirituelle authentique, si elle n’est pas indépendante des conditions historiques qui l’ont vu naître, n’en dépend pas pour autant. Cette vérité se vérifie, en quelque sorte, par sa vérité qui transcende le temps.

Extrait du livre “Albert Schweitzer”.

15. Le secret historique de la vie de Jésus, op. cit. , p. 178.
16. Ma vie et ma pensée, op. cit. , p. 60.
17. Ibid. , p. 49.
 

JOURNEES NATIONALES DU PROTESTANTISME LIBERAL

LES 16 ET 17 OCTOBRE 1999

Au Lazaret, La Corniche, 34200 Sète – Tél. 04.67.53.22.47

QUEL CHRISTIANISME, POUR QUEL AVENIR ?

PROGRAMME
Samedi 16 octobre
10h00 Introduction des journées par André Gounelle, président de l’Association Libérale Evangile et Liberté
10h10 “ L’avenir comme lieu ou non-lieu théologique ” par Raphaël Picon, pasteur de l’ERF
14h15  Informations sur “ Evangile et Liberté ”
15h00 “ Les libéralismes et leur origine ” par Marc Boss, professeur à la Faculté de théologie de Montpellier
17h15 Table ronde sur le libéralisme en religion et en politique présidée par Bernard Félix avec Henri Persoz, Philippe Vassaux et Bernard Viollier
20h30 Mme Chantal Perrier-Layec au clavecin dans les œuvres de Bach, Couperin, Scarletti
Dimanche 17 octobre
9h30 “ Albert Schweitzer, une éthique pour l’écologie ”, par Jean-Paul Sorg, professeur de philosophie et rédacteur en chef des Etudes Schweitzériennes
11h00 Culte présidé par Mme Perrone Boddaert, pasteur remonstrant aux Pays-Bas
14h00 “ Le clocher de village global. Vers un christianisme dialogal ” par Jacques Nicole, pasteur de l’Eglise Réformée du Canton de Vaud, ancien directeur de l’Institut Œcuménique de Bossey
16h00 Conclusions présentées par Pierre-Jean Ruff, pasteur de l’ERF.

L’Amérique et sa nébuleuse protestante.

Raphaël Picon
Il est toujours malaisé de décrire brièvement une situation sociale ou religieuse alors même que nous la découvrons et nous laissons nous absorber par elle. Le cliché, les grandes généralités, les affirmations péremptoires et hâtives menacent toujours devant l’étranger ou dans une situation d’étrangeté. Résultat : vous passez une semaine quelque part et vous commettez un livre. Vous y restez un mois : vous produisez un long article, une année et vous vous contentez d’un petit billet, vous vous y installez à vie et vous n’écrivez plus rien. Il est vrai que la complexité du réel, mise à nu par le temps qui passe, résiste au désir d’en dire le tout, d’en rendre compte tel quel. Alors il faut se contenter de le décrire par bribes, par petites touches qui, associées à tout ce qui ne peut être dit, constituent ce réel qui nous échappe toujours. C’est donc quelques bribes du protestantisme américain que nous présentons ici.

Ce qui, de lui, surprend d’emblée, c’est la profondeur, l’immensité, la puissance de son pluralisme. Le protestantisme épouse toutes ses tendances possibles, du libéralisme le plus osé et insipide au conservatisme le plus farouche et violent et fait entendre un bouillonnement de voix théologiques aux accents, aux langages et aux références les plus discordantes. Il faut le souffle d’un chanteur d’Opéra pour lire d’un trait la rubrique” Église“ dans les pages jaunes de l’annuaire, un souffle qui aura bien du mal à dissiper un sourire devant la bizarrerie de quelques noms : “l’Église du Prince de la Paix“, “l’Église libre du calvaire“, ou bien encore et tout simplement “l’Église chrétienne“. Point ici de Fédération Protestante d’Amérique pour dissiper quelque peu les différences, oser des rapprochements, offrir des voix communes. Le protestantisme américain s’éclate, se répand et se dilue au point de ne plus désigner grand chose d’autre que l’immense nébuleuse spirituelle de tout ce qui est possible lorsque non catholique. Mais hormis cet écueil préjudiciable au repérage de l’identité du protestantisme, le sourire de tout à l’ heure aurait tort de se changer en gros rire moqueur. Car cette diversité écclésiale, conséquence rapide mais vraie du principe de l’universalité du sacerdoce si cher aux Réformateurs, témoigne d’une grande richesse spirituelle et théologique. Cette pluralité révèle concrètement, à qui veut s’en rendre compte, ce fait très simple que Dieu ne se laisse épuiser par rien. Qu’il est bariolé de couleurs, qu’il est une source inépuisable d’imagination spirituelle, une myriade de voix dissonantes mais toujours possibles ensemble. Au delà de la surprise qu’il n’a de cesse de provoquer, le réel protestant américain témoigne, à travers sa forte pluralité, de sa vitalité et de sa créativité.
Ce pluralisme se nourrit sans conteste d’une forte valorisation de la communauté locale. Car c’est bien à force de répondre aux aspirations de l’individu et de prendre en compte ses spécificités, que les communautés religieuses prolifèrent autant.
 
L’Amérique produit de nouvelles églises à la vitesse de l’éclair, avec une aisance et un sans gêne théologique et institutionnel surprenant, et ce, dès lors que quelque chose manque, ou qu’on décrète que tout doit être différent. S’il est un point commun à l’ensemble de ce protestantisme c’est bien d’être globalement plus congrégationaliste qu’épiscopalien, de privilégier la structure locale au détriment du dispositif synodal. Même les églises dites “épiscopaliennes”ou “méthodistes”qui valorisent pourtant la dimension institutionnelle confèrent au plan local un fort degré décisionnel et d’autonomie. C’est ainsi que presque dans toutes les églises, le pasteur est directement payé par la communauté sur une base salariale décidée par elle et que réside une grande autonomie théologique et liturgique. Le sentiment d’appartenance est ainsi davantage porté sur la communauté que sur l’église à laquelle elle se rattache. Ici, suite à un emménagement dans une nouvelle ville on cherchera d’abord une communauté qui nous plaît et non forcément celle qui fait administrativement partie de l’église du lieu quitté. Et ce aussi parce que la pluralité du protestantisme traverse bon nombre de ses composantes. C’est ainsi par exemple que l’Église Unie du Christ a pendant longtemps valorisé la dimension locale et sciemment refusé de renforcer son dispositif synodal afin de maintenir en son sein une grande diversité théologique et spirituelle. Face à l’individu ou à sa communauté, l’institution compte peu. Sa capacité à fédérer, à rassembler, à promouvoir une identité capable de transcender les micro-identifications individuelles ou communautaires semble bien mince. Mais on ne peut comprendre cela sans, aussi, prendre la mesure exacte de l’immensité du territoire américain. Dans ce pays continent où tout surprend par son gigantisme, la nécessité de s’inscrire dans un réseau à échelle humaine devient vital. Si seul le local compte c’est bien parce que tout le reste est bien trop vaste pour pouvoir être pris en compte. Il faut parcourir l’Amérique d’Est en Ouest, traverser quatre fuseaux horaires, avaler des milliers de miles, oublier le temps, pour sentir l’urgence de s’arrêter quelque part, de s’approprier son lopin de terre.

Le protestantisme américain, et c’est aussi là que réside sa richesse, se caractérise sa force sociologique, masse forcément puissante lorsqu’on la pèse d’un pays du Sud de l’Europe où le protestantisme est ce qu’on en sait. Ici, on va à l’Église. Dans le Middle Ouest ou dans le sud des Etats-Unis, la civilisation demeure paroissiale. L’Église est au rendez-vous de la vie quotidienne. Et ce parfois, diront certains un peu méchamment  parce qu’il est le seul rendez-vous. La déflagration des centres-villes, l’éclatement géographique de l’habitat américain, les faibles sollicitations culturelles des villes de tailles moyennes ou petites, valorisent inévitablement l’Église comme un lieu de communauté légitime et nécessaire car soumis à peu de concurrence. Loin des côtes Atlantique et surtout Pacifique, peu de choses baissent le taux de fréquentation du culte : une tempête de neige vraiment sévère ou un match de football américain qui tombe mal, et encore… Si l’Église est présente dans la vie des américains elle l’est aussi largement dans la société. De manière parfois simple et presque symbolique à travers la dissémination sociale de symboles religieux : une croix dans une chambre d’hôpital, une Bible Gédéon dans un motel, une prière à l’ouverture d’une séance parlementaire et de manière parfois plus profonde et percutante dans la capacité qu’ont les églises à faire entendre leur voix sur certains sujets de sociétés tel par exemple l’avortement, l’écologie ou certains faits de guerre. Mais l’importance de l’Église et de son influence, ne saurait pour autant voiler une forme certaine de sécularisme qui touche la plupart des communautés religieuses et en priorité les églises dites plutôt “historiques”, ou “traditionnelles”. C’est ainsi par exemple que l’église méthodiste ou l’Église Unie du Christ ont connu ces dix dernières années une baisse sévère et parfois inquiétante de leurs membres et du nombre de leur Église. Car si l’Amérique est prompte à construire de nouvelles églises elle l’est aussi à les fermer.

Le sol américain est océanique à ciel ouvert. Il est en grande partie le résultat géologique du retrait des eaux de lacs et de mer, assèchement fissurant de vastes et profonds canyons et laissant apparaître quantités de masses rocheuses aux formes et aux couleurs extraordinaires. Associés aux phénomènes d’érosion, à la force de la tectonique des plaques, mais aussi et plus simplement à la diversité des micro-climats, aux jeux de lumière, à l’incessante évolution de la végétation, ce sol océanique offre le spectacle souvent surnaturel d’une nature extrêmement diverse et changeante à vue d’oeil. Exactement à l’image de son protestantisme composé de strates multiples, bariolé de couleurs, foisonnant de tout et de rien, extrêmement dépaysant par sa pluralité et se sachant toujours en mutation. Des bribes de foi qui composent un immense tissu religieux aux contours incertains car semblant perméable à tout.

R. Picon

ENQUÊTE SUR “ CROYEZ-VOUS AU DIABLE ? “ (Suite)

JE NE CROIS PAS AU DIABLE PARCE QUE JE NE LUI FAIS PAS CONFIANCE
A mon avis, la littérature chrétienne a abusé de cette expression “ croire en “. Il n’y a  qu’à voir les credo qui ne parlent que de croire, et qui d’ailleurs ont oublié le diable. Il s’agirait de croire en des dogmes et, au delà des dogmes, en l’existence d’entités plus ou moins surnaturelles qui séviraient dans ce monde ou dans un autre monde.

Mais que veut dire “ exister “ puisque nous sommes dans le domaine de l’abstrait, du mythe, de l’imaginaire ? S’agissant d’abstractions, nous pouvons tout faire exister, y compris les anges, bons ou mauvais et tous les démons de la terre. Mais il s’agit de pures constructions culturelles, comme les djinns de la forêt ou les sorcières de tous les contes populaires.

Dans la Bible, aussi bien l’hébreu “ âman “ que le grec “ pisteuo “ n’a pas ce sens de “ croire en l’existence de “, mais signifie plutôt “ avoir confiance “; comme le latin “ credo “ d’ailleurs, d’où l’expression “ donner du crédit à “. Quand le Nouveau Testament parle de croire en Jésus, on devrait plutôt traduire avoir confiance en Jésus. Par exemple, l’évangéliste Jean écrit que Jésus ne croit pas en ses disciples ( 2-24 ) dans le sens où il ne leur fait pas confiance.

Suivant Eugène Ménégoz, je pense que la foi devrait être beaucoup plus une question de confiance que de croyance.

Alors comment pourrais-je faire confiance au diable ? L’idée est absurde. justement, par définition, je ne peux pas lui faire confiance. Donc je ne crois pas en lui.

Il faudrait quand-même qu’après Bultmann nous sachions un peu mieux sortir de la mythologie qui fut le mode d’expression des cultures anciennes mais qui n’est plus le nôtre. La Bible  présente différentes cosmologies; les Pères de l’Église en ont rajouté d’autres, bien plus précises, bien plus fantastiques. Mais, pour nous, ces cosmologies ne sont pas “ à croire “. Elles sont simplement une représentation imaginaire du monde qui n’ont d’autres objectifs que d’exprimer le mystère de l’homme et surtout le mystère du mal.

Jésus, bien sûr, parle du diable, en des termes d’ailleurs vagues. Parfois c’est le calomniateur, parfois le méchant ou l’ennemi ou le chef des démons. Mais jamais il ne demande d’y croire. Il utilise le langage de son temps, il ne propose pas des articles de foi sur le diable. Puisque même les évangiles ne suggèrent pas de croire au diable, je ne vois pas pourquoi je m’obligerais.

Moins j’ai à croire, plus il me semble possible de faire confiance, au début de ce 21e siècle, à ce Jésus qui a remis l’amour du prochain au centre des exigences éthiques.

Henri PERSOZ

LES ESSENIENS, LES GNOSTIQUES ET LES ORIGINES CHRETIENNES POINTS DE VUE DE MICHEL JAS

à propos du récent ouvrage d’Alain Houziaux à partir d’une des séries de conférences au Temple parisien de l’Etoile (textes de Charles Perrot, Pierre Geoltrain, Claude Tassin et Jean-Daniel Dubois).

 A l’image de sa couverture qui accroche le regard  mais qui présente un manuscrit de la Mer Morte à l’envers, "Jésus, de Qumrân à l’évangile de Thomas" (éd. Bayard/ Centurion ; 1999)  me laisse un sentiment mitigé.
 J’ai toujours été vivement intéressé par les écrits, les essais, les comptes rendus de conférences, les poèmes de notre ami Alain Houziaux que certainement tous les croyants  libéraux  apprécient et désirent féliciter pour son rayonnement dans et en dehors du protestantisme français. Je suis moi-même passionné par les sujets abordés dans ce livre ; par les Mandéens particulièrement dans leurs relations avec les origines chrétiennes et Jean Baptiste, passionné par la figure (messianique ou pas) du Maître de Justice à Qumrân, par l’expression “Fils de l’Homme” dans les Evangiles comme dans le livre apocryphe des paraboles d’Hénoch (source occulte des Evangiles, ou simplement texte post-chrétien?).
  Or plusieurs de ces thèmes -problèmes d’histoire comparée des religions-, présentés par Houziaux et ses conférenciers comme encore incertains, me semblent avoir, au contraire, été  largement résolus.
 
  Le fondateur de la secte de Qumrân n’est plus compris, depuis entre autres les travaux de l’abbé Carmignac (1958), ancien directeur de la revue de Qumrân, comme un être divin incarné, persécuté jusqu’au martyre, et devant revenir à la fin des temps.
   Le Mandéïsme, utilisé naguère pour expliquer entre autre le mysticisme de l’Evangile de Jean, n’est plus tenu aujourd’hui comme  témoin d’un gnosticisme pré-chrétien . Depuis les travaux d’Ethel Stephana Drower et de R. Macuch, le mandéïsme est plutôt situé dans les contextes  tardifs des gnosticismes orientaux.  Avec, en son origine, une émigration quasi certaine du pré ou proto-mandéïsme (proche peut être de l’essenisme) depuis le Jourdain (l’alphabet mandéen s’apparente au  nabatéen) jusqu’en Basse-Mésopotamie dès le Ier siècle de notre ère (avec la possibilité d’une datation très précise : années 38 ou 81 à partir d’une référence au roi parthe Artaban III ou Artaban IV!)... D’où la question de savoir -comme je le crois-si les proto-mandéens  n’ont pas gardé le souvenir de Jésus, indépendamment des Evangiles et la tradition chrétienne, derrière leur curieux personnage :“Anos Uthrâ”(baptisé par Jean baptiste, mais compris comme un être angélique d’origine antédiluvienne) ?..
  La question du titre ou de la désignation “Fils de l’Homme” dans la bouche de Jésus d’après les Evangiles  me semble avoir été résolue par l’étude de Géza Vermès, juif libéral et très grand savant d’Oxford, dans son incontournable Jésus le juif (en français, chez Desclée; 1978) .
   De même pour le semblable (avec un sens différent ?) “Fils de l’Homme” dans le livre des paraboles d’Hénoch (l’intérêt pour cet apocryphe varie en fonction de sa datation! ) lors de la réception des éditions qumrâniennes et éthiopiennes des livres d’Hénoch par J. Tadeusz Milik (1976), Michaël Knibb (1978) et le savant falacha : Ephraïm Isaac en 1983.
 
 Je ne comprends pas le scepticisme historique des savants  interviewés sur ces questions par Houziaux qui se fait aussi l’avocat du diable! Sont-ils trop prudents pour tracer les liens entre les gens de Qumrân et le début du Christianisme? Pourquoi alors continuer à postuler  en l’influence d’un judaïsme apocalyptique dont l’existence n’est jamais que supposée par les universitaires modernes ?...Heureusement Charles Perrot s’affirme comme moins historiquement pessimiste que Pierre Geoltrain ; mais le débat contradictoire est à peine amorcé...
 
 Ce n’est pas parce qu’un point de vue est classiquement critique qu’il doit nous agréer, comme s’il y avait une voie d’autorité chez les libéraux, un conservatisme à l’envers! Les “miracles” existent dans la découverte des textes anciens : par exemple la découverte dans le lot des manuscrits esseniens de la grotte 4 de Qumrân  de fragments d’un livre (le Livre hénochien des Géants) qu’on ne connaissait auparavant que chez les manichéens du Turkestan chinois dix siècles plus tard !..
Je reste personnellement convaincu de l’apport esssentiel de Qumrân pour l’étude du N.T.
   Sans aller jusqu’à suivre les affirmations échevelées de Barbara Thiering qui voit dans les manuscrits de la Mer Morte la première étape chrétienne avant la rédaction des Evangiles -à son Maître de Justice, déduit d’une lecture erronée des manuscrits, je préfère celui de Tassin-, il ne faut pas non plus embrayer derrière la thèse plus conservatrice de  Carsten Peter Thiede qui voit à Qumrân (petits fragments grecs de la grotte 7)des arguments paléographiques nouveaux pour dater Matthieu et Marc dès l’an 50.
  Il y a, à l’inverse, un renouveau des thèses mythologistes (Jésus ne serait qu’une projection historicisée d’un mythe messianique) autour d’Eisenman et Wise ; mais qui pour cela refusent la datation des manuscrits au carbone 14.
  Les synthèses très riches proposées  par la Revue de Qumrân , dans les années 60 à 80 , ne me semblent  pas avoir été, elles, encore assez exploitées.
 
 Aux tendances révisionnistes ou déconstructionnistes qui sont des modes récurrentes chez les universitaires, je préfère les essais, hypothèses risquées mais souvent positives, que certains méprisent comme “concordistes”... La théorie associant, par exemple, les esséniens de Qumrân aux “Hérodiens”du N.T. vient  d’être récemment reprise de façon tout à fait intéressante par le juif israélien Yigaël Yadin!
  En histoire, comme en théologie, il y a des agnosticismes de système fruits quelquefois (rarement) d’une  paresse coupable ;  agnosticismes aussi de luxe pour justifier par exemple quelque existentialisme de principe : “pour sauver mon Christ dogmatique,(ou mon refus de tout Christ dogmatique) je m’acharne contre celui de l’histoire!”.
 L’argument de la non-connaissance-absolue des origines chrétiennes (avec ou non Qumrân, les mandéens, ou le Fils de l’Homme d’Hénoch) me semble tout aussi exagéré que n’importe quel autre fondamentalisme pour qui tout est preuve.

 J’aurais aimé que Houziaux ou l’un de ses interlocuteurs cite l’ouvrage collectif, fondamental, : Jesus and the Dead Sea Scrolls édité par James H. Charlesworth (1992) que l’on ne trouve encore malheureusement pas cité ni traduit en français.

 
 Dans sa seconde partie : “Jésus et les évangiles gnostiques”, l’ouvrage de Houziaux privilégie cette fois la parenté à l’opposition !.. Peut être un peu trop...
 J’aurais aimé que J.D. Dubois rappelle que les Valentiniens participaient aux offices de la grande Eglise, donc qu’ils recevaient la lecture des Ecritures selon le canon en train de devenir officiel.(cf Josep Montserrat-Torrents “Sociologie et métaphysique de la gnose” Heresis n°23, 1994). Et que nous devrions peut être lire les textes de Nag Hammadi non comme toujours des textes à prétention canonique, en concurrence donc avec nos évangiles, mais comme d’abord des écrits mystiques utilisés dans des groupes d’initiés (comme chez les visionnaires charismatiques aujourd’hui). Présenter les Evangiles apocryphes comme injustement retranchés d’une liste immensément vaste en ses débuts me semble aussi faux que de négliger l’apport de Nag Hammadi dans nos études bibliques aujourd’hui!
 L’annexe n°2 “L’évangile de Thomas une nouvelle source d’information sur la prédication de Jésus” me semble très pédagogique et surtout pertinente.
  Par contre cette spécificité du christianisme  rappelée par Houziaux :  l’incarnation, fut, dès la première épître de Jean, exprimée de façon gnostique et docète : “Jésus venu dans la chair”(1Jean 4/2), c’est : En sarki, littéralement “dans (sa) chair (c.a.d. céleste)” ; il n’y a pas l’idée paulinienne de kénose. Les cathares au Moyen Age qui privilégiaient St Jean l’avaient bien compris!
 Le livre d’Alain Houziaux est courageux, stimulant bien qu’incertain. Souhaitons qu’il suscite les mêmes passions que le Jésus de Duquesne, et même plus. Et bientôt, un second volume!...

                                                                                           Michel JAS



juillet - août 1999