
POINT DE VUE LIBÉRAL
SUR LA RÉCONCILIATION (RÉDEMPTION ?)
DANS LE PASSÉ ET DE NOS JOURS Dr. E.H. COSSEE
LES RELIGIONS COMME ACTEURS PUBLICS
par le Dr. William F. Vendley,
Secrétaire général international
de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix
(Paris, 21 mars 1999)
POINT
DE VUE LIBÉRAL SUR LA RÉCONCILIATION (RÉDEMPTION ?)
DANS LE PASSÉ ET DE NOS JOURS
Quelques concepts
bibliques
Parler de réconciliation, c’est admettre une faille dans une
certaine relation, faille qui doit être réparée. Ce
peut être le cas dans les relations interpersonnelles. D’après
la Bible, c’est aussi le cas dans les relations des hommes avec Dieu :
c’est le cas d’Israël dans le cadre de son alliance avec Dieu. Cet
écart du droit chemin, cette désobéissance s’appelle
péché dans la Bible.
La Bible précise que c’est ce péché des hommes
qui provoque la colère de Dieu. Après tout, il est parfaitement
juste et ne peut laisser le mal impuni ; mais en même temps, il est
miséricordieux et ne veut pas rompre l’alliance. Ainsi il se présente
sous deux faces, colère vis-à-vis de l’infidélité
de l’homme et amour qui pardonne : dans sa foi, l’homme espère et
est certain que l’amour de Dieu l’emporte sur sa colère.
Le Nouveau Testament personnifie en Jésus Christ le concept
de réconciliation qui atteste de l’amour de Dieu pour tout homme
; beaucoup de personnes ont vu en Jésus le Messie de la promesse
venu pour accomplir la réconciliation entre Dieu et son peuple ;
image de l’amour de Dieu, il l’ont appelé Fils de Dieu et pourtant
son itinéraire s’acheva sur la croix.Nulle part la méchanceté
de l’homme n’est aussi manifeste que dans la crucifixion de Jésus
mais on peut aussi voir dans sa mort l’expression de son amour infini,
lui qui donna sa vie pour ses amis. L’homme fut ainsi conduit à
concevoir la résurrection de Jésus comme confirmation de
l’amour total de Jésus pour l’humanité : la mort de Jésus
devint le symbole de la victoire sur le péché. La résurrection
a prouvé que l’amour de Dieu est plus fort que la mort ; la mort
de Jésus- à cause de la résurrection- s’est avérée
comme symbole de la réconciliation. La mort de Jésus a annulé
la force du péché.
Pour préciser la notion de réconciliation, on peut distinguer
trois types de concepts : mythique, juridique et éthique. Cette
typologie est artificielle et sommaire mais elle nous aidera à pointer
la spécificité du libéralisme.
Le type mythique
Le type mythique conçoit la mort et la résurrection de
Jésus comme une victoire sur les forces démoniaques contrôlant
l’univers. On rencontre cette conception principalement dans l’orthodoxie
orientale.Ici Dieu est considéré comme le pouvoir suprême
opposé aux contre-pouvoirs démoniaques qui, depuis Adam,
ont barre sur l’humanité. Dans le même temps, Dieu utilise
ces mêmes contre-pouvoirs- la mort en particulier- pour punir les
hommes de leur désobéissance. Dans ce contexte, l’humanité
se trouve plongée dans un processus infernal : elle est dominée
par les forces démoniaques, elle est coupable de ce fait devant
Dieu et elle est punie par Dieu qui utilise ces mêmes forces.Seul
Dieu peut rompre ce cycle. Mais comme ce combat concerne le salut des hommes,
Dieu et les forces démoniaques ne peuvent être les seuls intervenants
: l’homme doit entrer dans l’arène pour ses semblables ; pas un
être ordinaire, car il n’en serait pas capable, mais un être
humain de nature divine.C’est la figure du Christ - déjà
appelé Dieu et homme par Irénée au deuxième
siècle- qui seul peut assurer ce salut. C'est le thème de
nombreuses images mythiques : Christ repousse le diable, libérant
l’humanité des griffes de la fatalité.
Le type juridique.
Le type juridique apparaît au Moyen Age, principalement en Europe
de l’Ouest. Ici la mort de Jésus est interprétée comme
un événement de réconciliation en termes d’expiation,
assujettissant ainsi l’homme à la justice expiatoire de Dieu. Ce
deuxième type suppose un ordre légal établi par Dieu
; la désobéissance de l’homme signifie une transgression
de cet ordre. Seul un sacrifice peut compenser cette insulte à Dieu.
Le nom d’Anselme de Canterbury (1033-1109) est associé au type
juridique. Selon lui, seul Dieu est assez grand pour réaliser un
tel sacrifice. Mais l’homme reste coupable et doit donc faire pénitence.
Ainsi, selon Anselme, seul Dieu a la possibilité de ce sacrifice
et l’homme a seulement à l’accomplir ; donc ce sacrifice doit être
fait par quelqu’un qui est Dieu et homme : c’est pourquoi Dieu s’est fait
homme en Christ.
Ce type éthique a eu une grande influence en particulier sur
les credos de la Réforme. Il diffère du type mythique car
il insiste sur la faute et la repentance et inscrit la réconciliation
dans une procédure légaliste.
Mais la question de la responsabilité même de l’homme
demeure.
Le type éthique
Le type éthique suppose la participation de l’homme et sa responsabilité
dans le processus de réconciliation. La réconciliation est
associée à toute la vie de Jésus et pas d’abord à
sa mort conçue comme un sacrifice car il reste fidèle à
sa mission jusqu’à la fin. L’exemple de réconciliation que
propose Jésus incite vivement à une remise en cause dans
la vie du fidèle.
Pierre Abélard (1079-1142) est souvent associé à
ce type éthique : pour lui, Jésus a prouvé qu’il est
possible de se vouer à l’amour pour Dieu et pour autrui ; la croix
est conséquence de cet amour infini.La réconciliation n’a
pas été réalisée une fois pour toutes ; elle
doit être sans cesse accomplie par les hommes ;
Comparaison
des trois types.
On peut concevoir les trois types de réconciliation-libération
des forces du péché et de la mort, règlement de la
dette envers Dieu, vie de Jésus prise comme exemple- soit comme
complémentaires soit comme des alternatives.
La dimension cosmique du premier type peut être perçue
comme corrigeant le concept d’une réconciliation pas trop individuelle.
Cependant, dans le deuxième type, la contribution de l’homme a complètement
disparu, ce qui exclut tout effort humain. Si ce type est le plus critiqué
par les libéraux, par contre le type éthique les séduit
; ils ont en effet toujours eu une vue optimiste de l’humanité ;
ils ont toujours souhaité réduire la distance entre Dieu
et les hommes en partant du fait que la possibilité est offerte
aux hommes d’accomplir la volonté de Dieu avec Son aide.
Faustus Socinius
(1539-1604)
Premier systématicien du libéralisme, Socinius condamna
énergiquement la doctrine de réconciliation d’Anselme : c’est
dans le Catéchisme de Racovie que l’Unitarisme a été
présenté pour la première fois à l’Europe avec
cohérence et avec une focalisation sur l’antitrinitarisme : les
Ecritures et la raison même conduisent à rejeter la notion
de la nature divine du Christ ; et, comme Jésus n’est pas Dieu,
il ne peut pas prendre sur Lui la faute de l’homme qui est tombé
dans le péché, ceci pour satisfaire la justice expiatoire
de Dieu.
Le but du Catéchisme de Racovie est de nous faire connaître
la volonté de Dieu et de nous faire réaliser la nécessité
de l’accomplir ; l’objet suprême de notre vie sur terre est la vie
éternelle et pour cela l’homme doit obéir aux commandements
de Dieu.La question demeure : que doit faire l’homme pour être sauvé
? Quel rôle a Jésus pour permettre à l’homme d’accomplir
la volonté de Dieu ? Compte-tenu de ses qualités présumées,
le Catéchisme présente Jésus comme un être humain,
quoiqu’il soit à maints égards plus qu’un être humain
ordinaire. Et le Catéchisme considère comme la pire absurdité
que Dieu puisse avoir à se réconcilier à travers Jésus.
Si le rôle salvateur de Jésus est indispensable pour nous
conduire vers la vie éternelle, Jésus ne change rien en Dieu
et dans Sa disposition à notre égard.
L’homme doit compter sur ses propres ressources pour accomplir son
salut. Le Catéchisme insiste sur le fait que ceci entre dans les
capacités de l’homme. Il rejette les dogmes qui, comme la doctrine
de la prédestination et du péché originel, réduisent
ou suppriment le libre-arbitre de l’homme.La volonté d’obéir
aux commandements de Dieu est une spécificité de l’humanité.
Il n’est pas difficile de percevoir dans ce Catéchisme le caractère
éthique du concept de réconciliation : tout l’accent est
mis sur l’homme accomplissant la volonté de Dieu, mais avec l’aide
de l’Esprit Saint. L’optimisme de Socinius sur les chances pour l’humanité
d’atteindre une perfection morale résonne dans tout le texte.
Joseh Priestley
Ce leader unitarien anglais radicalise la pensée de Socinius.
En 1782, il publie “Une histoire des corruptions du christianisme” parmi
lesquelles on trouve en particulier la réconciliation sous sa forme
juridique ; il désigne comme corruptions les dogmes qui ne sont
pas conformes à la raison ou qui ne sont pas déduits directement
des Ecritures -en particulier la Trinité. Il ne donne le label d’Unitarien
qu’à ce qu’il considère comme original. Sa pensée
combine l’influence de l’Unitarisme de Socinius, du rationalisme de Locke
et du matérialisme de Hartley, d’où une forme de christianisme
éclairé qui laisse peu de place à la révélation
et absolument aucune place à l’autorité confessionnelle de
l’église. Priestley est convaincu que l’homme dispose de la capacité
naturelle de suivre l’exemple éthique de Jésus, ce qui explique
que son interprétation de la réconciliation soit de type
éthique.
William
Ellery Channing (1780-1842)
Il y a eu, dans les milieux unitariens, une réaction au rationalisme
de Priestley : le leader unitarien américain Channing s’efforça
de sortir la pensée unitarienne de sa pétrification rationaliste
et y introduisit un facteur émotionnel et éducatif ; l’amour
paternel universel de Dieu sous-tend toute sa pensée. Selon lui,
Jésus fut envoyé par le Père pour accomplir un salut
moral ou spirituel de l’humanité : Christ n’est pas mort par la
volonté de Dieu ; ce n’est pas Christ, en sacrifiant sa vie, qui
fut à l’origine de la grâce de Dieu pour l’humanité,
non. C’est dans sa grâce que Dieu envoya Christ pour être notre
Sauveur. De ce fait, Channing rejette le dogme de la justice expiatoire
de Dieu. Christ est la lumière, le guérisseur et le guide
de l’âme sombre, malade et errante de l’homme.
Petrus
Hofstede de Groot (1802-1886)
La pensée de Groot délivre le libéralisme de son
côté froid et rationaliste. De ce fait, sa théologie
eut une large audience en Europe, ce qui est caractéristique de
la phase romantique de l’humanisme chrétien ; aux Pays-Bas, ce courant
de pensée est représenté par les “théologiens
de Groningue”, ceci depuis 1830.
De Groot résume le propos de ce mouvement dont il est le leader
en écrivant que “le plus important dans le christianisme est la
révélation et l’éducation comme étant données
par Dieu en Jésus-Christ, de manière à nous rendre
de plus en plus semblables à Dieu”. Les “Groningers” rejettent
le dogme de la trinité, de la prédestination et de
la justice expiatoire de Dieu. Ils reconnaissent la double nature divine
et humaine et la capacité de l’homme à accomplir la volonté
de Dieu avec Son aide. Pour eux, la crucifixion de Jésus fut une
révélation de l’amour de Dieu, de la perfection de Jésus
et de la culpabilité des hommes, afin de les amener à être
admiratifs devant Jésus.
Contrairement à la position d’Anselme sur la réconciliation,
les “Groningers” pensent que Dieu n’a pas envoyé son fils dans le
monde pour qu’il meure afin d’expier le péché des hommes
mais pour qu’il les fasse naître à Dieu. C’est la méchanceté
des hommes qui a entraîné la crucifixion de Jésus ;
les hommes ont besoin du pouvoir moral, refondateur de la croix pour être
conduits à Dieu.
Le
débat actuel sur la réconciliation aux Pays-Bas
Le théologien réformé Herman Wiersinga reprend
à nouveau la discussion en faveur du concept éthique de la
réconciliation : il s’oppose à l’idée que la
réconciliation ait eu lieu une fois pour toutes sur la croix de
Golgotha : la focalisation de la réconciliation sur un moment précis
fait passer l’histoire humaine au second plan et fait perdre leur importance
à tous les événements antérieurs et postérieurs.
“Jésus a donné sa vie pour son message- ce qui signifie également-
pour tout homme qui a vu, entendu et fait sien ce message. Actuellement
la réconciliation n’est pas achevée ; elle nécessite
deux parties : Christ offre la réconciliation mais encore faut-il
l’accepter et se transformer pour accomplir la réconciliation entre
Dieu et les hommes”. C’est une réconciliation à travers Christ,
qui ne se situe pas avant la naissance de l’homme ou à son insu
mais avec son consentement, sa repentance et sa conversion.Se réconcilier
signifie reprendre une relation, ce qui implique deux parties.
Wiersinga fut le premier dans le milieu orthodoxe des Eglises Réformées
des Pays-Bas a adopter un point de vue libéral sur la réconciliation,
ce qui entraîna des résistances, une menace de schisme même,
et depuis lors, il existe une aile libérale dans les généralement
très orthodoxes Eglises Réformées des Pays-Bas.
Remarques
conclusives
Comme dans le passé, les libéraux accordent un rôle
à l’homme dans la réalisation du salut. Si Dieu dans sa miséricorde
nous offre le salut, ce n’est pas un événement accompli une
fois pour toutes et sans notre implication. C’est une histoire qui continue,
visant à inspirer et motiver les hommes pour provoquer sans cesse
une réconciliation effective.
Cette forme de réconciliation ressort du type éthique
auquel les libéraux ont toujours été attachés
; de nos jours cette interprétation gagne progressivement du terrain
dans les milieux orthodoxes.
Il échoit aux confessions libérales européennes
la tâche de donner un statut solide à cette idée de
réconciliation effective qui correspond à une interprétation
d’actualité du concept biblique. Ainsi les libéraux ne seront
pas seulement fidèles à leurs ancêtres spirituels mais
en plus ils apporteront leur contribution essentielle à l’humanisation
de l’Europe qui est à bien des égards encore très
divisée.
I. Introduction
Permettez-moi de concentrer mon discours sur le sens qu'il peut avoir
pour nous, enfants de sociétés marquées par la philosophie
des Lumières. Après tout, cette philosophie ne continue pas
seulement d’imprégner les cultures politiques de l'Europe et de
l'Amérique ; elle marque aussi beaucoup d’autres Etats-nations autour
du globe, sans parler de l'horizon intellectuel d’institutions internationales
comme les Nations Unies.
J’estime que, ramené à l’essentiel, ce projet de coopération
entre les religions leur fournit une voie privilégiée pour
“réintégrer la sphère publique”, pour “revenir sans
risque dans le domaine public". En coopérant entre elles, les communautés
religieuses peuvent revenir dans le domaine public précisément
en tant qu' “agents publics" ou qu’ "acteurs publics". A travers
leur collaboration , les religions pourront pénétrer à
nouveau et enrichir le domaine public grâce aux extraordinaires atouts
que constituent leur mémoire morale collective et leurs structures
sociales si remarquablement développées.
Je soutiens également, même si je n'ai pas le temps de
la développer, l'idée que la collaboration pour le bien commun
est d’une grande importance pour les religions elles-mêmes. La créativité
requise pour établir une coopération authentique entre les
communautés religieuses peut leur faire découvrir de
nouvelles possibilités de développement de leurs traditions
toujours fécondes. Et elles découvriront d’une nouvelle manière,
en collaborant pour le bien commun, la valeur publique de ce qu’elles représentent.
Que veux-je donc dire par l'expression "revenir sans risque dans la
sphère publique en tant qu'acteurs publics" ?
Parler de "revenir dans la sphère publique" donne tout d'abord
à penser que les religions ne sont plus aujourd'hui présentes
dans celle-ci. Sous des aspects importants, c’est un fait dans les sociétés
marquées par le siècle des Lumières. Nous savons tous
qu'avant cette époque, les religions étaient des acteurs
majeurs de la sphère publique. L’existence d’une forme quelconque
d’association étroite entre l'Eglise et l'Etat était alors
la norme. Une religion particulière bénéficiait du
statut politiquement reconnu de religion d’Etat. Typiquement, les religions
d'Etat fournissaient le fondement moral de ce que nous appellerions aujourd'hui
"l'ordre institué".
Avec le siècle des Lumières est venue la séparation
de l'Eglise (de la religion) et de l'Etat. Aucune religion n'est plus désignée
comme religion d'Etat. Le fondement moral de l’ordre politique n'est plus
formellement basé sur une religion, mais sur l'accord des Lumières
avec certaines formes publiques de rationalité. Bref, la religion
a été officiellement éliminée de la sphère
publique. Les engagements religieux, la caution intellectuelle donnée
aux croyances sont tenus à l’écart de la vie publique et
de la prise de décision politique. On peut croire à sa religion
si on le veut, mais cela devient de plus en plus une affaire personnelle
et privée. La philosophie des Lumières est un solvant. Elle
dissout, tantôt doucement, tantôt brutalement, la cohésion
de la communauté religieuse et remodèle ses membres en individus,
"libres" de croire en ce qui leur convient.
Bien que les raisons pour lesquelles le siècle des Lumières
a banni la religion du domaine public soient nombreuses, nous, croyants,
devons reconnaître qu'on abusait souvent de la religion quand elle
se confondait avec l'Etat. L'intolérance religieuse, le rejet du
pluralisme, n'était que l'une des manifestations du désordre
engendré par la confusion de la religion et de l'Etat.
Mais qu’en serait-il si les religions pouvaient trouver un moyen sans
risque de revenir dans l’arène publique ! Cela signifierait que
la façon dont le siècle des Lumières a placé
effectivement la religion en dehors de la sphère publique pourrait
avoir été plutôt” un "intermède créatif"
qu'un point final de l' histoire. Dans ce cas, les atouts extraordinaires
que possède la religion pourraient être remobilisés
pour un retour dans la vie publique.
Veuillez considérer avec moi les deux branches de l'alternative.
Dans une première hypothèse, la religion reste formellement
bannie du domaine public. Des formes limitées de rationalité,
principalement la rationalité technique, règnent comme fondement
de l'ordre politique et économique. Le monde vaste et subtil de
la mémoire humaine contenu spécialement dans les religions
du monde reste officiellement mis de côté. Une forme singulière
d'amnésie règle la vie publique, dès lors que ces
immenses réceptacles de la mémoire communautaire que sont
les religions sont réputés inapplicables à la vie
en commun actuelle et aux défis du monde d'aujourd'hui. On essaye
de faire face à l'avenir en s'entendant pour oublier officiellement
le passé, dans la mesure où celui-ci réside dans les
véhicules religieux du sens utilisés jusqu'ici qui ont, en
fait, défini la majeure partie de l'histoire humaine.
Considérez avec moi l'autre hypothèse, celle où
les religions trouvent le moyen de revenir dans la sphère publique.
Bien entendu, aucune religion ne peut plus dominer les autres comme la
tentation en existait dans le passé. Bien entendu, le domaine public
exigera toujours des formes publiques de rationalité, mais faut-il
nécessairement qu’elles soient réductrices ? Le langage public
doit-il nécessairement être fermé aux mondes du sens
auxquels renvoie le langage religieux ? Le langage public lui-même
ne peut-il pas être interpellé de manière créative
et transformé par les religions ? Cette transformation du langage
public ne pourrait-elle à la fois respecter son caractère
non-confessionnel et cependant l'aider à mieux s’approcher de la
portée morale reconnue par les discours religieux comme essentielle
pour l'humanité ? Si les religions peuvent trouver ensemble un moyen
de revenir dans la sphère publique, celle-ci deviendra elle-même
lieu de mémoire historique, lieu de rencontre historique. Tout ce
qui était bon dans les expériences humaines du passé
peut désormais inspirer la créativité spirituelle
dont nous avons besoin aujourd'hui si nous voulons vraiment faire face
à nos avenirs communs. Si cela est possible, c’est la mémoire
et non pas l'amnésie publique, c’est le souvenir profond de ce que
signifie être un homme vivant en communauté qui deviendra
l’une des sources de notre créativité collective.
J'aimerais étudier avec vous cette perspective d'un retour des
religions dans la sphère publique. Pour ce faire, j'aimerais commencer
en en citant brièvement un exemple. Ensuite j'utiliserai ce précédent
pour inventorier certains des "atouts" remarquables que les religions ont
à apporter au domaine de la vie publique en vue du bien commun.
Enfin, j'aborderai la question de la "créativité religieuse".
J'aimerais, en particulier, m'arrêter sur une forme spéciale
de créativité religieuse qui me paraît essentielle
pour la coopération multireligieuse. Cette forme de créativité
constitue, je pense, une clef privilégiée pour permettre
aux religions de revenir sans risque dans la sphère publique. Dans
ce chapitre je suggérerai que nous pouvons comprendre cette créativité
comme le fait, pour les religions, de devenir vraiment "bilingues", d'apprendre
à parler non seulement leurs langages respectifs mais aussi un langage
secondaire, ce que j'appellerais une langue “publique". J'aimerais suggérer,
pour finir, que dans ce qu'elle a de mieux, la Conférence
Mondiale des Religions pour la Paix pourrait devenir servante de cette
forme impressionnante de créativité qui se développe
actuellement.
Tout d'abord un exemple.
II. La Sierra
Leone
L'Agence France-Presse a rapporté le 9 mars un événement
singulier survenu dans le cadre du drame atroce que vit la Sierra Leone,
le pays le plus pauvre du monde. Les précédentes dépêches
que vous avez pu lire décrivaient la lutte pour la liberté
menée par les habitants de la Sierra Leone depuis plus de dix ans,
le courage dont ils ont fait preuve lors de la mise en place réussie
d'élections démocratiques, la déception cinglante
qu'ils ont connue lors du coup d'Etat militaire de l'année dernière,
la chute vertigineuse vers le chaos provoquée par la guerre civile
et, l'an dernier, ces affreux récits d'enfants-soldats drogués,
tranchant les mains et les pieds des paysans qu'ils soupçonnaient
d'aider le gouvernement.
La dépêche de l'AFP du 9 mars décrit ce qui pourrait
être un tournant décisif. Elle expliquait comment le leader
politique rebelle de la Sierra Leone, Foday Sankoh, avait commandé
à ses soldats d'observer un cessez-le-feu et de commencer à
libérer les otages. L'AFP ajoutait de façon assez obscure,
que "Sankoh était entouré des leaders religieux du Conseil
interreligieux". D'autres agences de presse ont complété
cette indication un peu énigmatique. Ainsi avons-nous appris que
le Conseil interreligieux avait déjà eu des consultations
avec le président Kabba, et obtenu de lui qu’il se dise prêt
à engager des négociations pour la paix.
En creusant davantage, nous apprendrions que le Conseil interreligieux
était en contact dans la brousse avec les rebelles, que ceux-ci
allaient libérer trente-et-un enfants (ce qu'ils ont fait la semaine
dernière) comme preuve de leur bonne volonté, enfin qu'ils
étaient prêts à négocier avec le gouvernement
si le Conseil interreligieux prenait l'initiative des pourparlers de paix,
s'il aidait leur déroulement, et s'il s'en portait garant.
Un extrait que j'ai pu lire d’un télégramme adressé
au Secrétaire général des Nations Unies par son représentant
personnel en Sierra Leone, l'ambassadeur Okello, contenait une appréciation
de ces événements. Il y était clairement écrit
que le processus de paix en Sierra Leone ne pourrait exister en l'absence
du Conseil interreligieux et de son organisation mère, la Conférence
Mondiale des Religions pour la Paix.
Il est clair que les autorités religieuses sierra-léonaises
ne sont nullement exclues de la sphère publique. Elles y jouent
un rôle majeur.
Ma thèse est que c'est précisément la collaboration
multireligieuse qui a, de façon décisive, permis aux communautés
religieuses de Sierra Leone de peser de toutes leurs forces sur la crise
actuelle, en agissant au centre même de la sphère publique.
Je puis d'autant mieux en témoigner que j'ai eu le privilège
d'assister personnellement à la naissance du Conseil interreligieux
en Sierra Leone.
Mais quelles sont donc les forces, quels sont les atouts que les communautés
religieuses peuvent apporter à la sphère publique?
III.
Capacités religieuses utiles au bien commun. (1)
Les communautés religieuses possèdent des atouts moraux
et des atouts sociaux qui, s'ils sont mobilisés efficacement et
déployés avec imagination, les dotent d’instruments incomparables
pour agir de façon constructive en vue du bien commun. Étudier
brièvement ces atouts moraux et sociaux est utile car les uns et
les autres existent dans virtuellement chaque contexte national.
A.
Capacités morales applicables au bien commun
Une clé de la compréhension du caractère moral
de la religion est la reconnaissance des fonctions constitutives du discours
religieux.
Chaque communauté religieuse possède sa propre "langue
primaire" (ou confessionnelle) Ce que j'appelle ici "langue primaire"(2),
c'est le langage qui fonde et définit une communauté religieuse,
en ce sens qu’il est utilisé pour exprimer et interpréter
l'expérience fondatrice de cette communauté. La "langue primaire"
est le véhicule du récit profond ou des récits qui
donnent à une communauté religieuse son identité spécifique.
Elle constitue sa mémoire vivante. Elle lui fournit la grammaire
de son identité. Elle rend possible de partager les expériences
et l'interprétation de ces expériences. Elle donne une base
féconde au passage de la communauté à travers le temps,
en l'orientant vers le passé, le présent et l'avenir (3).
Avant tout, la "langue primaire" religieuse a un caractère normatif
: elle installe une communauté dans un espace moral partagé.
D’un point de vue pratique, les atouts moraux cruciaux des communautés
religieuses en Sierra Leone, enracinés dans leurs "langues primaires"
mais pertinents quant au bien commun, comprennent l’aptitude qu’elles ont
à :
- Fonder et inculquer des visions éthiques, souvent développées
et clarifiées au cours de nombreuses générations.
- Appeler ceux qui croient en une vision religieuse à des formes
puissantes d'action engagée et imaginative. (En Sierra Leone, ce
sont les groupes religieux qui ont plaidé les premiers
pour la démocratie, et qui se sont opposés avec constance
à toute tentative de la renverser.)
- Fournir un langage explicatif, pouvant servir à examiner ce
qui ne va pas (ou ce qui a échoué) dans la situation du moment
et à définir par quels moyens religieux (incluant particulièrement
une réorientation de la praxis humaine) les désordres actuels
pourraient être corrigés. (En Sierra Leone, aussi bien les
chrétiens que les musulmans ont des notions profondes du péché
qui apportent une grande richesse d'interprétation à leurs
analyses des méfaits politiques et des possibilités de réconciliation.)
- Donner une caution religieuse aux normes et aux pratiques sociales
justes. (Les chrétiens et les musulmans de Sierra Leone enracinent
leurs notions des droits et des responsabilités de l'être
humain dans leurs conceptions respectives de la révélation.)
- Donner une caution morale à la résistance contre des
situations sociales injustes - y compris celles qui sont à l'origine
de conflits - et proposer des modèles donnant l’exemple du courage
en réponse à des menaces ou dans des moments de crise. (Ici
encore, les deux groupes religieux de Sierra Leone ont été
à l'avant-garde. Par exemple, au premier moment du coup d’Etat,
les leaders religieux ont marché la main dans la main jusqu'à
la place principale de la capitale, au moment même où l'on
incendiait leurs mosquées et leurs églises.)
- Fournir une base pour l'autocritique, la reconnaissance de ses fautes
et l'engagement d'un processus de transformation. (Ce sont les communautés
religieuses qui, en Sierra Leone, ont constamment dénoncé
les milices privées. Ce sont elles qui ont appelé à
la vérité et à l'engagement pour la justice, mais
en laissant place aussi à la repentance, au pardon et à la
conversion.)
Je pourrais développer cette liste d’atouts moraux en l’illustrant
d’exemples extraordinaires prouvant leur pertinence dans le cas de la Sierra
Leone. Ce que j'ai dit suffit sans doute à montrer que les ressources
morales dont disposent les traditions religieuses ne se limitent pas à
ce qui peut servir à bâtir un code d’éthique. Elles
comprennent aussi les mécanismes extraordinaires par lesquels sont
inculquées des visions morales, grâce à la grammaire
intime de l'identité religieuse. Il faudrait citer encore ce que
les religions proposent pour faire face à la tragédie, à
la souffrance et à l'échec, tout autant qu'aux moments de
réussite et d'authenticité humaines, et aussi le contexte
dynamique qu'elles offrent pour s'en prendre, au niveau moral, à
de nouveaux défis sociaux. Dans ce cas, d'ailleurs, les religions
ont l'avantage de pouvoir examiner ces défis à la lumière
de la mémoire de la communauté, telle qu'elle est conservée
par des traditions variées.
B.
Capacités sociales applicables au bien commun
Qu'en est-il des capacités sociales complétant les ressources
morales que je viens de mentionner ? Encore une fois, le cas de la Sierra
Leone n'est qu'un exemple de ce qui est vrai aussi dans la plupart des
autres pays.
Une clé de la compréhension des atouts sociaux des religions
est l'omniprésence des institutions religieuses. En Sierra Leone,
il s’en trouve pratiquement dans chaque village, dans chaque ville, grande
ou petite, à tous les niveaux de la société. Ces institutions
vont des assemblées convoquées de façon régulière
et fréquente pour le culte et la réflexion, aux établissements
dédiés spécialement à des tâches éducatives,
humanitaires, de santé ou de communication. Cette remarquable panoplie
d'institutions est englobée dans un réseau de communication
et d'action qui, dans certains cas, relie une assemblée de village
à une structure religieuse nationale ou internationale.
Me plaçant encore une fois du point de vue pratique, je dirais
que les atouts sociaux essentiels dont disposent les communautés
religieuses de Sierra Leone et qui sont pertinents du point de vue du bien
public comprennent :
- Des structures institutionnelles à tous les niveaux de la
société, diverses et souvent reliées entre elles,
y compris des institutions spécifiquement constituées en
vue d'aider les communautés et de les mobiliser pour faire face
à des problèmes sociaux.
- Des traditions et des capacités de formation de divers types
- Des responsables souvent bien instruits, ayant accès à
des personnes et à des institutions influentes à tous les
niveaux de la société, et jouissant de niveaux élevés
de confiance et de respect à l’intérieur de leurs communautés
respectives.
- Des associations pour les femmes, les jeunes et d'autres catégories
particulières.
- L'expérience de la fourniture de services d'assistance, de
santé et d'enseignement, donc une compétence incontestable
pour la mise en œuvre pratique de projets variés.
- L'expérience de la mise en place d'initiatives communautaires
dans des groupes divers, ces groupes eux-mêmes en étant en
charge, ce qui promeut le développement de la société
civile sur une base très· large.
- L’établissement de liens entre des groupes sociaux différents
au sein d'une même société.
- Un rôle de réseau pour la dissémination de l'information
et d'autres matériaux relatifs à des problèmes ou
des préoccupations dans le domaine social.
- La capacité de mobiliser des bénévoles, notamment
pour s'occuper des groupes vulnérables ou désavantagés.
- Des ressources financières et des membres aisés disposés
à donner pour des causes valables en rapport avec la bonne santé
de la société civile.
- L’existence d’institutions capables de transcender les différences
raciales, culturelles ou ethniques.
- Un personnel religieux engagé à long terme, venant
généralement du milieu dans lequel il travaille ou se consacrant
pour longtemps à la même population..
Au total, ces structures sociales religieuses constituent des moyens
de canaliser la communication et l'action d'une importance extraordinaire.
Dans la mesure où elles ont pu être mobilisées et équipées,
elles ont permis aux croyants de Sierra Leone de jouer le rôle
de puissants agents du changement en présence des défis posés
à leur société.
IV.
Une créativité fidèle : mobiliser les atouts moraux
et sociaux de la religion en vue du bien commun.
Comment ces atouts moraux et sociaux remarquables ont-ils pu rentrer
sans risque dans l'arène publique en Sierra Leone ? Comment ces
ressources religieuses (aussi bien morales que sociales) ont-elles pu,
à la fois, d’une part rester fidèles aux expériences
originelles respectives qui ont mis en route leur développement
à travers les siècles, d’autre part revenir dans la sphère
publique en s'engageant pour le bien commun ?
Je pense que la créativité en a été la
clef, une forme très particulière de créativité
qui a demandé que chacune des communautés religieuses de
Sierra Leone apprenne à exprimer ses préoccupations dans
deux langages. Et ce qui s'est passé en Sierra Leone est, à
mon avis, instructif pour nous tous.
Posons nous d’abord la question de la créativité en général.
Le développement dans le temps de traditions religieuses élaborées
témoigne d'une créativité incontestable dans ce domaine.
Une notion générale de la façon dont les communautés
ont répondu créativement aux défis rencontrés
au fil des ans peut donner une idée ce qui est attendu aujourd'hui
de la créativité religieuse.
Quand elles ont à faire face à de nouveaux défis,
les communautés religieuses (4) réagissent
souvent en s'engageant dans deux séries d'activités hautement
créatives (5). D'une part, elles sont renvoyées
aux racines de leur propre histoire, à leurs récits religieux
centraux. Pour être appréhendée par une communauté
religieuse donnée, l'expérience nouvelle doit être
interprétée en référence à la "langue
primaire" de cette communauté. Il peut se faire que tous les récits
de la langue primaire ne soient pas immédiatement utiles, en ce
sens sens qu'on ne peut les mettre facilement en rapport avec le nouveau
problème à résoudre. La communauté est alors
conduite à chercher en arrière un "passé utilisable".
Quel récit, quel chapitre d'un récit, quel enseignement,
quelle pratique présente dans au moins un épisode de l'histoire
où se reconnaît une tradition donnée, peuvent-ils aider
les croyants d'aujourd'hui à s'orienter dans la nouvelle situation
? Ce "retour au passé" pour écouter, pour "entendre" le discours
narratif d'une tradition religieuse dans la perspective d'un nouveau problème
ou d'une situation nouvelle constitue, en lui-même, une activité
extrêmement créative. La communauté religieuse doit
élaborer un lien, découvrir une corrélation entre
des éléments pertinents de son stock de récits
religieux et la nouvelle situation (6).
Chaque communauté religieuse doit, d'autre part, également
aller vers l'avant par rapport au nouveau défi. Elle doit essayer
de "dire à nouveau" ce qu'elle a "entendu" de la tradition par rapport
à la crise à laquelle elle doit faire face. Dire à
nouveau en vérité, vraiment ce que signifie être un
croyant fidèle face à un nouveau défi nécessite
un ensemble dynamiquement créatif d'actes qui orientent les croyants
sur les plans affectif, cognitif, moral et spirituel face à la nouvelle
crise. Ce que j'appelle "dire à nouveau" ne recouvre pas que des
mots, mais la réponse religieuse dans son intégralité,
en paroles et en actions multiples, parmi lesquelles devra figurer une
réorientation des ressources institutionnelles sollicitées
par les dimensions multiples du problème à traiter.
Comment une communauté religieuse peut-elle dire à nouveau
ce que signifie être fidèle à sa religion en présence
d’une crise nouvelle et grave ? Aujourd'hui, il y a deux ensembles distincts
de réponses, correspondant aux deux types de langage que j'ai distingués,
la "langue primaire" (confessionnelle) et la "langue secondaire" (celle
de la sphère publique). Chacun d'eux se prête à une
action religieuse créative.
Créativité
dans la "langue primaire"
Les membres d'une communauté religieuse se parlent entre eux.
Sans cesse, la langue primaire religieuse est utilisée pour dire
à nouveau, dans le cercle de croyants auquel on appartient, ce que
signifie être un croyant. A travers le temps et l'espace, les croyants
ont à faire correspondre leur langue primaire aux événements
du moment de façon à percevoir le sens de ce que peut être
un croyant responsable en présence d'un nouveau défi. Ce
que se disent les croyants les aide à clarifier leurs sensibilités
morales et les guide vers des formes d'action commune responsable où
ils s'engagent ensemble précisément en tant que croyants.
La grande force qui vient de "dire à nouveau" sa propre identité
dans sa propre "langue primaire", réside dans la puissance primordiale
et dans la fécondité extraordinaire de cette langue primaire,
mises en évidence par la capacité qu'elle a d'assurer en
permanence l'identité religieuse des croyants et de les réorienter
moralement face aux vicissitudes incessantes de l'histoire.
D'un autre côté, parler dans sa "langue primaire", quelle
que soit la force et la richesse de celle-ci, limite le discours, pour
l'essentiel, au cercle des croyants qui partagent ce même langage.
La "langue primaire" n'est pas un langage qui convienne à la coopération
multireligieuse ou à la participation à la vie publique.
Créativité
dans la langue secondaire
Aujourd'hui, les communautés religieuses ne restreignent plus
à leurs seuls membres l'expression de ce qui les préoccupe
le plus. La pression des pluralismes laïcs et religieux et l'apparition
de problèmes urgents concernant plus d'une communauté, obligent
les représentants de ces communautés à apprendre à
parler une "langue secondaire", non-confessionnelle, pour partager leur
souci moral au-delà du cercle de leurs coreligionnaires.. Poussées
par leur sens de la vérité et par la portée universelle
de leur discours central, les communautés religieuses sont nombreuses
à éprouver le besoin de "dire leurs soucis" dans l'arène
publique en traduisant, mieux encore en ´"transposant" dans une langue
secondaire publique les sensibilités éthiques enracinées
dans leurs langues primaires respectives (7).
Parler une "langue publique" requiert des communautés religieuses
bien davantage qu’exprimer leurs soucis moraux sous une nouvelle forme.
Il leur faut étayer leurs positions morales par des arguments publics.
Dans l'arène publique, à propos de problèmes fondamentaux,
les communautés religieuses peuvent faire valoir leurs revendications
en les présentant comme rationnelles et adaptées aux besoins
de la société. En employant la "langue publique", les hommes
et les femmes religieux peuvent s'engager publiquement en vue du
bien commun et donner à leur engagement une caution publique, même
si les motivations initiales de ces engagements et les rationalités
qui les fondent respectivement restent ancrées dans le fonds religieux
de chacun.
Les communautés religieuses ont un énorme avantage à
savoir parler une "langue secondaire" publique. Tout d'abord, quand elles
sont plusieurs à dire ce qui leur tient le plus à cœur en
utilisant un tel langage, elles peuvent souvent trouver entre elles, au-delà
de leurs différences, de nombreux domaines de souci moral partagé.
Une "langue secondaire" commune habilement utilisée par des communautés
religieuses différentes peut leur servir à clarifier leurs
points d'accord sur des questions morales et à définir les
bases d'une action commune. De façon tout aussi importante, une
"langue secondaire" partagée permet aussi à des communautés
religieuses différentes de préciser leurs points de désaccord
sur des questions morales importantes. Cette "langue secondaire" commune
donne aux communautés religieuses la liberté de se mettre
d'accord sur certaines questions et de constater leur désaccord
sur d'autres, sans violer le caractère religieusement normatif de
leurs “langues primaires” respectives (8).
La "langue secondaire publique" fournit un médium de communication
qui constitue à sa manière une condition formelle de la coopération
multireligieuse; Elle fournit aux communautés religieuses le moyen
de travailler ensemble au bien commun d'une façon pleinement publique,
en partenariat avec tous les hommes de bonne volonté qui sont mus
par des valeurs similaires.
La créativité qu'implique l'apprentissage d'une "langue
publique" est d’une utilité sans égale pour aider les
religions à collaborer en vue du bien commun. Une créativité
du même ordre doit être consacrée à "ré-imaginer"
la panoplie des institutions religieuses pour qu’elles puissent être
mobilisées autour d'un effort public en vue du bien commun. Car
de même que chaque communauté religieuse doit aujourd'hui
devenir "bilingue" afin, d'une part, de conserver son identité
grâce à la langue qui unit ses croyants mais aussi, d'autre
part, de redire ses préoccupations morales et sociales dans le langage
public, de même, bien des institutions religieuses doivent être
réadaptées en vue d'un double rôle : continuer à
couvrir les besoins spécifiques de la communauté concernée,
et mettre leurs ressources au service du bien commun de la société
tout entière.
IV.
Retour en Sierra Leone
Voyons maintenant comment les communautés religieuses de Sierra
Leone sont rentrées dans l'arène publique sans crainte et
même héroïquement.
Elles ont tout d'abord revendiqué leur propre identité
religieuse ; elles ont revendiqué leur propre mémoire. Il
y a en Sierra Leone environ 50 % de musulmans et 40 % de chrétiens.
Chaque communauté a été appelée fondamentalement,
par les exigences de sa propre tradition, à réécouter
celle-ci d'une manière créative dans le contexte de la crise
sociale qui se développait. Il s'agissait de savoir comment les
traditions musulmanes et chrétiennes pourraient fournir à
chacune des communautés un point d'ancrage, un repère de
corrélation, une relation dynamique avec cette crise. Il fallait
que cette ré-écoute se fasse de façon radicale et
complète. Elle devait prendre en compte les "atouts", les ressources
morales et sociales de chaque communauté. Chacune d'elle était
mise au défi de passer en revue ses atouts institutionnels, moraux
et sociaux, au regard de cette exceptionnelle situation d'urgence.
Mais ce n'était là qu'une première étape.
Après avoir ré-écouté sa propre tradition dans
un esprit créatif, chaque communauté a dû "re-dire",
re-formuler ce qu'elle signifiait par rapport à la crise. Je le
répète, il fallait aussi "re-dire", re-définir les
ressources morales et sociales de chacune. Chaque communauté fut
mise au défi de re-déployer de façon créative
son héritage moral et ses institutions sociales, afin d'apporter
une réponse fidèle et authentique au drame que traversait
le pays.
Mais voilà où l'histoire devient intéressante.
Cette re-formulation créative a été menée en
deux langues. D'une part, chaque communauté a dû se
re-défini„r dans sa propre "langue primaire" : chacune a dû
déterminer pour elle-même ce que signifiait être un
musulman ou un chrétien engagé dans la communauté
formée par l'ensemble des musulmans et des chrétiens dans
le contexte de la guerre civile.
Mais, d'autre part, cet effort n'a pas épuisé leur créativité.
Chaque communauté s'est engagée dans d'autres actes de créativité
d'une importance décisive. Chacune s'est attachée à
traduire, ou mieux à transposer, ses préoccupations en “langage
public”, en langage non-confessionnel. C’est dans ce langage que les préoccupations
communes ont été identifiées et inventoriées
par les différentes communautés religieuses. Les points fortement
ressentis et largement partagés par elles dans le contexte de la
guerre civile ont été exprimés dans des déclarations
du Conseil interreligieux. Ces déclarations sont devenues un programme
commun.
C'est sur la base de ce programme commun - exprimé, bien entendu,
en langue publique, mais trouvant sa source dans plusieurs "langues primaires"
- que les communautés religieuses sont revenues dans la sphère
publique. Il n'y a eu aucune crainte de voir l'un des groupes s'emparer
du pouvoir religieux. Chaque communauté avait mobilisé ses
ressources morales en fonction de la crise. Chacune a apporté sa
propre contribution à la sphère publique en s'engageant pour
le bien commun.
Dans chaque communauté, la "langue primaire" a joué un
rôle irremplaçable à l'intérieur. Mais chacune
a découvert aussi que dans une société pluraliste
aux prises avec une vraie crise, chacune devait traduire ses préoccupations
dans une langue publique partagée qui servirait de moyen de communication
en vue d'une collaboration appropriée à une sphère
publique pluraliste.
Je pense aujourd'hui que nos frères et nos sœurs merveilleux
de la Sierra Leone, le plus pauvre de tous les pays du monde, ont découvert
un instrument créatif. La clef en est la collaboration multireligieuse
et le "bilinguisme" religieux qui la rend possible.. Cet instrument a d'immenses
possibilités pratiques. A sa façon, il m'instruit et me touche,
moi qui, comme vous, suis un enfant du siècle des Lumières.
Grâce à cette clef, les communautés religieuses peuvent
revenir - et reviennent en fait - dans la sphère publique pluraliste,
au service du bien commun.
Il est intéressant, n'est-ce-pas, de constater que, comme il
arrive souvent dans le monde religieux, c'est le plus pauvre qui montre
le chemin. Je voudrais exprimer mon admiration pour la nouvelle section
de la Conférence mondiale qui s'est créée en Sierra
Leone. Elle a beaucoup à nous apprendre.
