Quel Dieu prions-nous ?LA SCIENCE ET DIEU Jean-Marie Pelt
Une nouvelle orientation possible
Ce que Dieu attend de nous
A quoi sert la prière de demande ?
François d’Assise et Thomas d’Aquin.
L’histoire de la Science par rapport à Dieu.
Quel Dieu prions-nous ?Depuis le Concile, les oraisons et les cantiques connaissent des essais de création et d’adaptation, souvent fort heureux, mais l’ensemble reste généralement marqué par le genre de prière de demande, qui prie et supplie Dieu, qui fait passivement tout attendre de Dieu et de sa providence, qui fait des recommandations à Dieu, ou attire son attention sur des drames qu’il semble risquer d’ignorer. Ce que Zundel nous dit de Dieu appelle une révision générale dans la formulation de nos prières (1).
On peut se demander si, malgré quelques retouches, la formulation des prières dont nous avons hérité ne se ressent pas encore trop de leurs origines : d’abord des origines païennes, puis de certains Psaumes (2), de certains comportements dans l’Ancien Testament et de la mentalité sémitique ; ensuite, du style impérial romain ou de l’Ancien régime, où, dans la société, il convenait de supplier sans fin l’empereur, le roi ou ses barons, un style obséquieux, humilié, devant un monarque arbitraire, tout-puissant, tyrannique, qui a besoin, pour s’émouvoir, d’une dose considérable de supplications. Et de faire intervenir des notables de sa cour (Cf. les litanies des saints)…Quel Dieu prions-nous ?
Une nouvelle orientation possible
Ce que Dieu attend de nous
A quoi sert la prière de demande ?
Une nouvelle orientation possibleDans l’Ancien Testament, il y a des passages où, pour ses fidèles, Dieu est bon, miséricordieux et maternel (la majeure partie du Psautier, Isaïe, Osée, etc). Néanmoins, dans de fort nombreux cas, le Dieu de l’A.T., c’est du moins ce qu’en retiennent la plupart des gens, est d’une très grande sévérité : il se fâche, se met en colère et se venge ; c’est celui qui chasse du paradis terrestre Adam et Eve et toute leur descendance, celui qui déclenche le déluge ou met le feu à Sodome et Gomorrhe, qui jette la confusion parmi les bâtisseurs de la tour de Babel et menace des pires châtiments ceux qui ne respectent pas sa loi (Lev. 26). On en trouve aussi quelques traces dans le Nouveau Testament.Un Dieu dangereux, menaçant et terrifiant ?
- Dans l’Ancien Testament
Le peuple dit à Moïse : “Parle-nous, toi, mais que Dieu ne nous parle pas, car alors nous mourrons” (Ex. 20.18, cité par Zundel dans Quel homme et quel Dieu ?)
“L’homme ne peut pas voir ma face et demeurer en vie” (Ex. 33.20)
“Nous allons mourir car nous avons vu Dieu” (Juges 13.22)
Après l’aventure du veau d’or, il y eut des coups de tonnerre (Ex. 19.19) ; Yahwé dit à Moïse : “ma colère va s’enflammer contre eux et je les exterminerai…” (Deut.7.4) ; et ailleurs : “Je vous châtierai au septuple de vos péchés” (Lev 26.18)
C’est à dire bien plus que la loi du talion : “œil pour œil, dent pour dent” (Ex. 21.24, Lev. 24.20)- Dans le Nouveau Testament :
Bien que moins fréquemment que dans l’A.T., dans certains passages du N.T., il est fait état de la colère de Dieu, de la sévérité de son jugement, des maudits et des condamnés. A travers les siècles, on a souvent retenu en priorité ces passages et les menaces de l’enfer des réprouvés.- Exemple dans les prières médiévales :
- Le Dies irae, composé au 13e siècle et qui était en usage jusqu’à la réforme liturgique conciliaire, est représentatif d’une certaine conception de Dieu. Citons-en quelques passages :
“Jour de colère (d’épouvante) la terreur se répandra lorsque le juge apparaîtra, le juste à peine est rassuré… vous seriez juste en punissant… ma prière a peu de valeur… le front courbé je vous supplie…”Au bas Moyen-Age, entre le 13e et le 16e siècles, on a subi dans nos pays, une suite de calamités : des guerres incessantes, notamment la guerre de cent ans, des famines, la peste noire. Et l’on n’y peut rien. C’est la panique.Alors on invoque comme on peut le Tout-Puissant, qui semble lointain et difficile à émouvoir, mais qui est seul à pouvoir intervenir (3). On se fait humble, on supplie. Ce sont les litanies et les rogations, la prière pour la pluie, etc : Ora pro nobis… Te rogamus audi nos”
Assez récemment des films s’en sont inspirés : Jour de colère, de Dreyer en 1943, Le 7e sceau, de Bergman en 1965, Aguirre ou la colère de Dieu, de Herzog en 1971. C’est la terreur.
- les prières liturgiques de la messe
Le père Verhoy, de Lille, fait remarquer que “dans le Missel romain d’avant le Concile, en usage jusqu’en 1966, les mots de pardon, pitié, salut, étaient prononcés 17 fois en moins de trois minutes avant le Gloria” il ajoute : “une chance qu’on ait affaire au Bon Dieu” (4).Dans les Prières Eucharistiques post-conciliaires, cela s’est atténué, mais c’est toujours la même tonalité : “nous t’implorons, nous te supplions, accorde-nous…”
Alors on fait justement ce que Jésus reproche aux païens : “Dans vos prières, ne rabâchez point comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup, ils se feront mieux exaucer” (Mt 6.7). On a hérité d’un mélange de confiance, de crainte et de supplications.Et l’on remonte aux origines avec le Kyrie eleison dont les rites orientaux sont insatiables (5).
Ce Dieu que l’on craint (cf “Dies irae), ce Dieu qui menace, ce Dieu qui limite, ce Dieu lointain et absent, si ce n’est indifférent, est-ce le Dieu de Jésus-Christ ? Est-il compatible avec celui que représentent la parabole du père de l’enfant prodigue, l’épisode du refus de lapider la femme adultère et qui demande que l’on pardonne 77 fois 7 fois, et même qu’on aime ses ennemis ?
Ce Dieu que l’on supplie sans cesse pour limiter le châtiment, pour limiter les dégâts, la façon de le supplier, n’avons nous pas projeté sur Dieu nos propres imperfections ? Car l’Evangile nous révèle un Dieu tout autre, qui est amour et tendresse, qui donne et qui pardonne.
Dans certains passages de l’A.T. notre attention est aussi orientée vers un Dieu de miséricorde, un ami, un père ou une mère. De même lorsque Yahwé vient à la rencontre d’Elie, il n’était pas dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans une brise légère (IR 19.9). Mais trop souvent on s’est laissé influencer par l’image la plus dure de Dieu que rapporte l’A.T. dans sa majeure partie, et pas assez par celle du Dieu amour que nous révèle surtout Jésus-Christ, de sorte que la formulation de nos prières ne s’y conforme pas. Il faudrait les réorienter.
Ce que Dieu attend de nousToute une série de passages de l’Evangile ou d’auteurs spirituels le justifieraient.
Pour une première série de références je citerai les passages de l’Evangile qui m’inspirent le plus et qui vont dans le sens que Zundel recommande : “Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux, car votre Père sait bien ce qu’il vous fait, avant que vous le lui demandiez :” (Mt 6.7,8).“Si vous, qui êtes imparfaits, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père” (Mt. 7.11)
“Dieu donne sa pluie aux bons, comme aux méchants” (MT 5.45) (6)
Ainsi, nous sachant aimés par Dieu, nous savons qu’il sera prévenant comme on l’est entre amis ou en famille, car ce Dieu ne peut être que meilleur qu’un père et une mère.Aussi nos prières ne doivent pas ressembler aux supplications que l’on adresse à des tyrans, ni même à l’appel à des amis qui sont mal informés, puisque lors de la tempête apaisée, l’appel au secours entraîne de la part de Jésus une réprimande : “hommes de peu de foi” (Mt 8.26).
A quoi sert la prière de demande ?*Et puis tout ne dépend pas que de Dieu : “donnez-leur vous-mêmes à manger” dit Jésus dans l’épisode dit de “la multiplication des pains” (Mt 9.13, Mc 6.37). La confiance dans la Providence n’empêche pas que Dieu attend quelque chose de nous. Nous pouvons être la providence les uns des autres. Pour notre dignité, Dieu nous veut ses coopérateurs, pour nous et pour nos prochains, proches ou lointains.
Pour une deuxième série de références je citerai d’abord St Augustin : “Dieu qui t’a créé sans toi, ne te sauve pas sans toi” (sermon 169) ; je citerai ensuite Maurice Zundel, qui répétait : “La création est une histoire à deux, Dieu et l’homme”.Trop souvent nos oraisons et nos cantiques semblent tout imputer à Dieu et nous déresponsabilisent :
“Ouvre ma bouche, je chanterai tes louanges… Ouvre mes mains, je serai généreux” (G 79/7)
Si tout ne dépend que de Dieu, alors, quand ça ne va pas, en serait-il seul responsable ?Certes il y a ce qui dépend de Dieu, mais il y a aussi ce qui dépend de nous. “Ce qui dépend de nous, Dieu ne le fera pas à notre place” dit Zundel. Il ne s’agit pas de prier pour ce qui ne va pas, en nous déchargeant sur Dieu de nos responsabilités mais de les assumer.
Zundel nous dit : Dieu connaît nos besoins, mieux que nous, mais il ne peut rien sans nous… Dieu exauce toujours nos prières (disons : à sa manière), c’est nous qui ne l’exauçons pas.”… et encore : “Nous n’avons pas à solliciter son amour, il est disponible de façon permanente” (au Mont des Cats, décembre 1971, in Ta Parole comme une source, p. 420)
On attribue à Saint Ignace de Loyola cette recommandation : “Prier comme si tout dépendait de Dieu, mais aussi agir comme si tout dépendait de nous”.
Il est probable aussi qu’avec l’héritage sémitique, on ne fasse pas, dans le langage ou même dans les mentalités, la distinction entre la cause première (Dieu) et les causes secondes (nos interventions) (7).
NOTESMes dernières références, c’est que nous sommes après la mort de Jésus, après plusieurs génocides, le Goulag, et Auschwitz tout particulièrement, et après les massacres plus récents du Rwanda : nous savons que Dieu n’intervient pas, ou du moins fort peu ; il ne sert à rien de lui demander ce qu’il donnera en tout cas, ni non plus ce qu’il ne donnera pas ou bien ce qu’il attend de nous. Il respecte la liberté des hommes, il attend d’eux qu’ils assument leurs responsabilités et agissent comme des frères.**Je ne crois pas du tout que nos prières puissent influencer Dieu et le faire changer d’avis ou le faire manipuler l’histoire. Dès lors la prière de demande, qui est un cri, pourrait avoir pour rôle de conformer notre relation à Dieu et de mobiliser nos propres ressources potentielles.La prière ce n’est pas pour que Dieu nous écoute, mais pour que nous l’écoutions.
Et les miracles, dira-t-on ? Eh bien, en un sens, tout au long de nos vies, et sans la moindre demande, le miracle est permanent. Dieu nous donne infiniment plus que nous ne demandons, mais à sa manière, et sans remettre en question ce que j’appelle “la règle du jeu”. Mais pour ce qui est de miracles ponctuels, sur demande, s’il y en a, nous savons bien qu’ils sont tout au plus, rarissimes et il y a intérêt à faire comme s’il n’y en avait pas.
Ré-écrire nos prières
Si l’on veut tenir compte de ces motifs, on voit tout de suite que la plupart de nos oraisons et de nos cantiques sont à réécrire. Pourquoi pas ?
Parfois de simples retouches permettraient d’en tenir compte et de remplacer la forme de demande par une forme de confiance.Exemples :
- Au lieu de dire : «Ne laisse pas les ténèbres m’envahir», ne pourrait-on pas dire : «Tu ne laisses pas les ténèbres m’envahir».
- Au lieu de dire : Donne à ceux qui demandent, fais trouver ceux qui cherchent, ouvre ton coeur…» on dirait : «Tu donnes à ceux qui demandent, tu fais trouver ceux qui cherchent, tu ouvres ton coeur» Ou encore : Tu donnes l’essentiel à ceux qui te font confiance.»
- Au lieu de dire : Multiplie tes gestes de miséricorde» (Année A, 16e dimanche ordinaire) ne pourrait-ont pas dire : «Tu multiplies les gestes de miséricorde».
Au lieu de dire : «Seigneur, prends pitié», je dirais plutôt : «Seigneur Tu prends pitié».
Enfin pour la prière universelle, au lieu de dire : «Seigneur, écoute-nous, Seigneur exauce-nous», ne pourrait-on pas dire : «Seigneur éclaire-nous, Seigneur, inspire-nous» ?On ferait ainsi crédit à Dieu pour sa bonté et sa prévenance ; on remplacerait une bonne partie de la prière de demande, par une prière de confiance et l’on invoquerait l’Esprit Saint (Lc 11,13) en vue d’agir dans la charité pour ce qui dépend de nous. Face aux aléas, je ne demande pas à Dieu d’en infléchir le cours, mais de me donner la force d’y faire face.
Paul Abela
NOTES ADDITIVES
*
L’impasse des prières de demande
Même pour les meilleures
causes, face aux cataclysmes naturels ou à la méchanceté
des hommes ou à leur sottise («ils ne savent pas ce qu’ils
font»), que de prières non exaucées pour quelques-unes
qui le sont. restent, si on les prend à la lettre, certains passages
de l’Evangile, («demandez et l’on vous donnera ?»), incompatibles
avec d’autres, à moins d’interpréter la demande dans le sens
d’une attente confiante plus que de demande ponctuelle.
Si on les prend à la lettre
et pour l’immédiat, bien des prières de confiance, restées
sans résultat, peuvent sembler falacieuses et risquent d’être
suivies de déception et de désespoir. Par exemple :
- le psaume 22 : «Le Seigneur
est mon berger, je ne manque de rien»,
- le psaume 33 : «qui cherche
Dieu ne manque d’aucun bien… un pauvre a crié, Dieu écoute»,
- le psaume 90 : «Qui demeure
à l’abri du Très Haut… le malheur ne peut fondre sur toi».
Comment celui qui est dans le malheur
peut exprimer de telles paroles de confiance ? Elles ressemblent aux paroles
lénifiantes et intolérables des amis de Job ; jamais Job
n’en aurait convenu, sauf à ré-interpréter, c’est-à-dire
que, quoi qu’il arrive, et jusqu’au delà de la mort, mais par des
chemins que nous ne comprenons pas, faire confiance, c’est penser que,
directement ou indirectement, Dieu pourvoit à l’essentiel.
**
Prière et engagement
Dans les années 60, Zundel
n’hésite pas à dire :
«Notre humanité épuisée,
écartelée par l’angoisse de la faim, dégradée
par la misère, empoisonnée par la haine et qui attend sa
revanche avec un implacable ressentiment, il ne suffit pas de prier pour
elle en nous déchargeant sur Dieu de nos responsabilités,
il nous faut penser, avec toute l’intelligence dont nous disposons, aux
moyens de mettre un terme à cette iniquité…».
Conférence donnée à l’Eglise Réformée de l’Etoile en 1997.
Jean-Marie PELT, Professeur de biologie végétale à l’Université de Metz. Il est Président de l’Institut Européen d’Ecologie et est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés aux plantes mais également aux conséquences de la technique sur la nature, en particulier à travers son livre : “Le Tour du monde d’un écologiste”. Il s’est également intéressé au thème autour duquel nous débattrons ce soir à travers son ouvrage “Dieu de l’Univers”. Le dernier ouvrage paru de J.M. Pelt est “Des Plantes en péril”.
François d’Assise et Thomas d’Aquin.François d’Assise et Thomas d’Aquin.
L’histoire de la Science par rapport à Dieu.J’ai été très frappé par les travaux d’Américains (une équipe de neurobiologistes américains menée par Spéri) qui nous a appris, il y a quelques années, que nos deux hémisphères cérébraux n’étaient pas tout-à-fait symétriques, ce qui n’est pas le cas pour les autres primates.Notre cerveau gauche, dit “cerveau dominant” est le cerveau du langage. C’est aussi le cerveau dont nous avons besoin pour produire ce que nous appelons la Science. C’est le cerveau rationnel. Le cerveau du raisonnement déductif, logique, analytique et on pourrait dire aussi réductionniste, en tout cas cartésien et éminemment français.
La deuxième partie du cerveau, qui est le cerveau droit, est plus apte à visualiser et à ressentir qu’à analyser. Lorsqu’on voit un beau paysage, une belle toile dans un musée, on est d’abord saisi et c’est au niveau du cerveau droit que passent ces émotions. C’est un cerveau qui fonctionne d’une manière plus synthétique et qui, peut-être, est le siège des émotions et en particulier les émotions qu’éprouvent les mystiques, disons des états de conscience modifiée, comme on le dit en employant le langage du cerveau gauche. C’est un cerveau qui s’exprime par des métaphores, qui aime le raisonnement analogique, et qui fonctionne en même temps que l’autre.
Et vous voyez que c’est par cette distinction qu’apparaissent les deux grandes voies de la connaissance qu’on a toujours distinguées. Le cerveau droit c’est celui des connaissances des sociétés traditionnelles qui n’ont pas inventé la Science et qui émanent, en fait, de tous les pays du monde, sauf de l’Occident. L’Occident a inventé la Science, d’abord avec les Grecs. Ensuite, à partir de la fin du Moyen-Age, nous nous exprimons par des chiffres, par des lettres, par l’écriture. Dans les expressions du cerveau droit, par contre, on s’exprime davantage par des symboles, par des mythes, et Dieu sait que les mythes sont quelque chose de très puissant.
C’est un mode d’expression et de connaissance différent de l’expression analytique et rigoureuse, éventuellement mathématique que nous avons l’habitude d’employer lorsque nous nous servons de notre cerveau gauche.Alors, lorsqu’on lit la Bible, ou plus particulièrement les Evangiles, on est très frappé par le fait que ceux-ci nous offrent des paraboles. Une leçon s’en dégage.
Cette leçon, c’est une vérité profondément humaine, et cette vérité profondément humaine n’a pas d’âge. Cette vérité profondément humaine nous touche, comme elle touchait l’homme du Moyen-Age, comme elle a touché les Juifs qui, les premiers, ont entendu ces paraboles. Ce sont des récits imagés dont se dégage quelque chose qui fait partie du patrimoine immémorial et éternel de l’Humanité et c’est la raison pour laquelle cela nous “parle” alors qu’il est mortellement ennuyeux de lire un texte scientifique datant de plus de trente ans, parce qu’il est complètement dépassé. Parce que, avec notre cerveau gauche, nous progressons en même temps que nous effaçons derrière nous nos traces. La Science, c’est une sorte de marche en avant qui, comme nous le verrons dans un instant, aboutit à des hypothèses toujours nouvelles, qui se renouvellent, et où les dogmes sont rares parce qu’ils s’effondrent, et sont sans cesse remis en question.Par contre, ce qui est l’apanage de notre approche disons “droite”, dont on pourrait dire qu’elle est plus féminine que masculine. C’est quelque chose qui s’imprime en nous et qui semble appartenir à une sorte d’intemporalité, échappant aux règles du temps et de l’espace.
L’histoire de la Science par rapport à Dieu.Pour mieux comprendre cela, nous allons évoquer en un court instant deux personnages que vous connaissez tous : François d’Assise et Thomas d’Aquin.
François d’Assise, on le connaît parce que c’était le père des écologistes.On sait qu’il a apprivoisé un loup, donc il était capable de parler aux loups (c’est tout du moins la légende). Il aimait aussi les oiseaux ; il circulait suivi tantôt par un faisan, tantôt par un agneau, qu’il avait réussi à faire échapper à l’abattoir. S’il voyait des vers sur la route, il les mettait de côté pour qu’un char ne vienne à les écraser. Il se demandait pourquoi les fourmis faisaient tant de provisions ; il les trouvait peu chrétiennes, car, à ses yeux, la foi, c’était s’abandonner complètement au Seigneur, et il trouvait que les fourmis ne s’abandonnaient guère. Pour les mouches, il trouvait qu’elles avaient une curieuse habitude de proliférer, sans qu’on sache exactement pourquoi et il essayait de les situer dans la Création : Les situer scientifiquement dans les écosystèmes, n’était pas vraiment le problème de François d’Assise. Il est devenu la tête de file des écologistes et, en même temps, il a réussi un tour de force extraordinaire : il a mis autour de lui les représentants de toutes les religions, ce que personne n’avait jamais fait à Assise. Donc c’est un grand personnage.Pourquoi je l’évoque ? Parce que ce personnage n’aimait pas la Science, et il n’aimait pas la Théologie. Il trouvait que les Frères devaient se nourrir de la Bible et de lectures spirituelles et non pas “ratiociner” dessus. Il disait, aux prêcheurs qu’il faut qu’ils fassent très attention à eux, parce qu’ils ont tendance à dire “ah ! j’ai fait un bon sermon !”. Alors ça, c’est déjà le début de l’orgueil.Ainsi il pensait qu’il fallait être humble et modeste.Il ajoutait d’ailleurs aux trois vœux monastiques traditionnels à son époque, une sorte de vœu d’humilité spirituelle. Il n’a pardonné qu’à St Antoine de Padoue d’être devenu théologien.Il pensait que le monde avait bien plus besoin de grands spirituels que de grands savants. A une époque où c’était les grands savants qui étaient en train de conquérir petit à petit le monde de la fin du Moyen-Age (et notamment Thomas d’Aquin que nous allons rencontrer maintenant), il pensait qu’il ne fallait pas que ses petits frères aillent dans les universités, qu’il ne fallait pas qu’ils fassent des études compliquées, qu’il fallait qu’ils s’en remettent entièrement à la Sainte Parole de l’Evangile. C’était typiquement une approche du cerveau droit : plus apurant que rationnel.Et il aimait la création, il aimait les créatures. Et ses extases sont mémorables. Il a passé la fin de sa vie comme c’était prévisible : ses petits frères l’ont envoyé promener (ce qui arrive toujours à des personnages de cet acabit), et il a fini sa vie sur une montagne, en contemplation et en extase quasi-permanente.
Thomas d’Aquin, c’est le contraire ; d’abord il n’est pas ascétique parce qu’il est très gros. Dans son monastère, on a fait un trou dans la table pour qu’il puisse s’attabler. Et sa tête était encore plus grosse que son ventre ! Parce qu’il a eu l’idée extraordinaire de faire la synthèse de toutes les connaissances de son époque. Ce qui était vraiment un pari extraordinaire, que d’ailleurs plus personne n’oserait faire aujourd’hui. On a tellement de connaissances qu’on ne pourrait plus même avoir l’idée d’en faire la synthèse. Alors, St Thomas a entrepris d’écrire ses fameuses “Sommes”, où il a passé à la moulinette Aristote et Platon, (qu’il découvrait d’ailleurs à travers les Arabes, à travers Averoès en particulier). Il a énormément écrit, et on a dit : “c’est le Docteur Angélique, parce qu’il peut parler intelligemment de tout”. Jusqu’au moment où; tout d’un coup, il s’est tu. Ainsi, ce cerveau gauche qui était rationnel, logique, philosophique, mathématique, ce cerveau gauche parfait, à un moment donné s’est tu.Et alors, le secrétaire a demandé à Thomas : “Mais, Père, nous n’écrivons plus rien ?” et le Père a répondu : “Oh, tu sais, on a d’ailleurs bien trop écrit.” Il a trouvé, lui aussi, que ce qu’il avait écrit était assommant et il a dit : “écoute, tu peux mettre tout ça au feu, ça ne vaut pas plus que de la paille et du foin.” Son cerveau (je n’ose pas trop dire le droit, parce que je pense que nous sommes pris par la dualité des deux cerveaux), s’était embrasé, il était devenu complètement mystique.On dit qu’il passait ses nuits à la chapelle, au lieu d’écrire. Il y a trouvé un tel bonheur complet, que ses réalisations humaines, pourtant gigantesques pour son époque, lui ont paru à la fin de sa vie complètement dérisoires.
En toute honnêteté, je ne suis même pas sûr que cela soit une vérité scientifique, ce cerveau gauche et ce cerveau droit.Les publications des Américains que j’ai lues laissent planer encore quelques doutes. On connaît très mal le cerveau. De toutes manières, c’est une magnifique métaphore en tout cas qui, elle, fonctionne très bien.
La Science, découle sans aucun doute davantage du cerveau gauche tel que je l’ai décrit.Mais quand on étudie les sociétés traditionnelles et la manière dont elles connaissent les plantes-médicaments, on est frappé de voir que les grands sorciers ou les grands initiés disent que, sous hallucinogènes (mais pas forcément sous hallucinogènes), ils voient que telle plante sert à ça et que, pour telle maladie et pour tel malade, c’est cette plante-là qu’il faut choisir. Donc il y a peut-être deux voies à la connaissance : celle de type cerveau gauche et celle de type cerveau droit.
Evoquons maintenant l’histoire de la Science par rapport à Dieu.Jusqu’à l’époque de François d’Assise et Thomas d’Aquin, au XIIIème siècle, les choses s’étaient bien passées.Il n’y avait pas de science. Il n’y avait que la foi en Occident.Mais ensuite, il y a eu une science, qui a d’abord été la science des théologiens. Puis après, il y a eu la Science qui est devenue la Science des Hommes de Science en Occident. Puis est apparu Copernic, qui a dit : “la Terre tourne autour du soleil et non l’inverse”. C’était une affirmation scientifique totalement révolutionnaire, qui allait contre la Bible.Mais Copernic a eu deux chances dans sa vie : la première c’est qu’il était l’ami du Pape et qu’il vaut mieux, quand on a des idées révolutionnaires, être l’ami du Pape que son ennemi, surtout au XVIème siècle. La seconde, c’est qu’il est mort le jour où son livre est paru et qu’il ne pouvait plus être poursuivi. Galilée, lui, n’a pas eu la même chance ; il a repris les idées de Copernic, il en a donné une démonstration expérimentale avec sa lunette.Puis il a écrit des choses admirables pour se défendre : il a dit qu’il ne voulait pas parler de la manière dont on va au ciel, qu’il voulait simplement expliquer comment va le ciel, comment ça fonctionne. Et c’était déjà là, la distinction fondamentale entre la science, qui est de l’ordre des “comment”, (comment ça marche ?), et de la foi qui de l’ordre des “pourquoi” c’est-à-dire de l’ordre du sens.
Ensuite on voit s’effondrer l’astrologie, grande science du Moyen-Age et de l’Antiquité ; puis avec Lavoisier, on voit s’effondrer l’alchimie ; puis on voit l’astronomie prendre la place de l’astrologie ; Laplace, qui explique pour la première fois le système global du monde. A Napoléon, qui lui demande “Où est la place de Dieu dans tout ça ?”, Laplace répond : “Je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse”. Dieu commence à être en recul et la Science commence à prendre sa place.
Puis arrive Darwin, qui dit en gros que l’homme descend du singe, et cela choque énormément les gens dans l’Angleterre victorienne. Et une vieille Lady anglaise dit : “Mon Dieu, quelle nouvelle ! Si c’est vrai. Pourvu que la chose ne s’ébruite pas”. En espérant que cela ne soit pas vrai. Mais c’était vrai. Cela s’est ébruité, et l’on a donc appris que l’homme n’était pas fabriqué avec de la glaise, comme l’avait expliqué la Genèse, mais qu’il descendait probablement des singes. Et alors, c’est la deuxième grande révolution par rapport à une Eglise qui s’en remet au texte de la Bible et qui se trouve coincée. Et la Science a gagné. Et c’est le Scientisme. C’est la fin du siècle dernier. Et c’est là que se met en place la société moderne, avec la lutte, du curé et de l ’“instit”, du calotin et du libre penseur, de la Droite et de la Gauche.Et pour d’innombrables gens on en est là : La Science a gagné, la Science dit la vérité. Et la foi, on ne sait plus où la localiser.Puis il y a eu ce siècle. Et ce siècle a totalement modifié l’appréhension des choses. Il y a eu beaucoup de bouleversements dans la science.Il y a d’abord eu Einstein, qui a joué un drôle de tour à la science.La définition même de la science par Newton et par les théoriciens de la science, était qu’elle fonctionne sur des preuves irréfutables, que les faits doivent être reproductibles, qu’ils doivent être mesurables et qu’ils doivent être évidents. Et voila qu’Einstein dit qu’il n’y a pas trois dimensions mais quatre, ce qui n’est pas évident. Mais ce qui est bien pire : il dit que l’espace est courbe (c’est encore moins évident). Et il raconte comment il a découvert cela : il a eu des intuitions.Et il s’est demandé (cela prouve qu’il était un vai scientifique) : “Comment vais-je faire pour expliquer rationnellement ce que je découvre à mes collègues ?” C’était ça son problème : comment faire passer du cerveau droit au cerveau gauche ces découvertes, qui ont d’abord été intuitives ? On a découvert également que le grand Newton, qui était l’homme le plus rationnel du monde (un cerveau gauche à l’état chimiquement pur) avait révélé dans ses carnets (qu’on a découverts plus tard) qu’il avait fait ses découvertes scientifiques par des sortes d’hallucinations où il était en état de transe. Ce qui est absolument contradictoire avec la rationalité du cerveau gauche. Ensuite les physiciens ont inventé, toujours au début de ce siècle, la physique quantique.Ils nous ont dit des choses extraordinaires, qui ne sont pas évidentes du tout. Ils ont dit que la matière n’était pas quelque chose de tangible comme nous le percevons ; c’était certes des corpuscules, mais c’était aussi des vibrations ; c’était des ondes aussi ; c’était l’un et l’autre.Lorsqu’on croyait mettre la main sur un corpuscule, c’était une onde qu’on attrappait. Les physiciens ont dit aussi que la mesurabilité est liée aux observateurs et aux instruments de mesure : il y a une interaction entre l’observateur et ce qu’il observe, de sorte que l’objet observé, est l’objet que l’observateur observe et pas forcément le réel. De plus, au-delà de ce réel que l’on perçoit, il y a quelque chose que l’on ne peut pas percevoir, parce qu’on n’a pas les instruments et les moyens. Ainsi il y a, quelque part, quelque chose que les quanticiens appellent le “flou quantique”. Et quand les astronomes parlent du Big-Bang, ils disent qu’il n’est pas possible de situer le moment exact du Big Bang, parce que ça se perd dans le flou quantique. Vous voyez que la science butte quelque part.Ce n’est plus le scientisme bien fermé sur lui-même de la fin du siècle dernier.La physique a ouvert des voies tout à fait nouvelles et dans les ouvrages de Bernard d’Espagnat, tout cela est bien expliqué.
Et puis arrive l’astrophysique, le principe anthropique, qui se résume par l’idée suivante : pour que l’homme puisse être et être là, aujourd’hui, il faut que, dès l’origine, tous les paramètres de l’univers soient tels que cela soit possible. Si un seul paramètre physique de l’univers au moment du big bang avait été un petit peu différent, ni la vie, ni l’homme n’auraient été possibles. Donc, “l’univers savait que nous allions venir”. C’est exactement le contraire de ce que disait Monod. L’Homme était en gestation dès ses origines.
Et puis pour terminer arrive la biologie. La biologie, jusqu’à ces toutes dernières années, c’était Darwin : tout le processus de l’évolution était basé sur la sélection naturelle et sur les mutations. Les mutations modifient les êtres et le milieu les trie. Mais cette idée simple, malheureusement, est trop simple, c’est un paradigme qui est en voie de perdition. Darwin est en cours de naufrage au moment même où je parle. Mickael Denton, un néo-zélandais, avec des arguments extrêmement pertinents, critique le darwinisme. Le Darwinisme est en difficulté. Et là intervient une jeune française, Mme Dambricourt Malasse, qui a étudié les cerveaux fossiles depuis 60 millions d’années et qui montre que le cerveau a évolué tout le temps dans la même direction. D’abord, il était petit et derrière, ensuite il est devenu gros et devant. Et cela s’est fait par étapes successives : A des moments précis, ça change brusquement ; et on voit ce cerveau devenir le cerveau humain, par un mouvement qui n’est pas la sélection naturelle et qui n’est pas non plus une mutation.On ne sait pas comment ça se fait. Vous voyez que les grandes certitudes de la fin du XIXème siècle sont en cours de perdition, de renouvellement. La Science n’est pas en péril, mais elle a acquis une certaine modestie.
Dans ma vie, je ne trouve plus aucune contradiction entre ma foi et mon activité scientifique. Cela tient sans doute à mon tempérament et à mon éducation. Au début de ma vie je voyais beaucoup de contradictions. Mais ces contradictions, je les sens aujourd’hui très ouvertes, beaucoup moins prégnantes, d’autant plus que le monde de la foi s’est soumis à la rigueur scientifique. On étudie les textes sacrés avec toute l’objectivité des sciences contemporaines. Ceci se fait sans conflit violent.
Une amie a posé un jour cette question à Ghandi : où est la vérité ? Et Ghandi lui a écrit, en guise de réponse, sur un papier qu’elle a soigneusement conservé : Dieu est la vérité.Une question sur la bioéthique (au cours de la discussion).
Vous avez pu voir les réactions immédiates en ce qui concerne le clônage de la brebis Dolly.Immédiatement, on a vu l’unanimité se faire, parce qu’on craint qu’un jour on clône des humains. Il faut bien savoir que ce n’est pas depuis quelques mois seulement qu’on clône. Les plantes, on les clône depuis très longtemps et les animaux aussi ; simplement, il y a eu une information qui a été médiatisée. Ca prouve que nous sommes quand même très sensibles à tout ce qui touche les possibilités de transformation de l’être humain, tel qu’il est naturellement engendré par les lois de la biologie.Nous n’avons pas la même sensibilité en ce qui concerne ce qui est non humain.
Cette distinction m’a beaucoup frappé et là, je vais être un peu provocateur. Ce débat sur la brebis est arrivé en même temps que le débat sur le transfert des gènes. Vous savez qu’on a transféré des gènes humains à des cochons, pour les faire grossir plus vite. Ce qui est curieux, c’est ce qu’ont fait les américains : on transfère des gènes de chien à du tabac pour lui faire produire un médicament.Et, en ce qui concerne les plantes, on transfère les gènes dans tous les sens.Il y a alors plusieurs points de vue qui sont en contradiction.
Un point de vue, qui est nettement majoritaire en ce moment, a tendance à dire : “touche pas à l’homme, mais avec le reste tu fais tout ce que tu veux, y compris de descendre (dans “l’échelle des êtres” NDLR) : Tu peux prendre quelque chose de l’homme et le donner à une violette, à un chien, à tout ce que tu veux. Mais pas dans l’autre sens. Dans l’autre sens, tu ne touches pas à l’homme. Tu ne prends pas un gène de chien pour le mettre sur un être humain”.
Et il y a deux positions minoritaires par rapport à cette position majoritaire.Il y a la position non dite, mais qu’on entend quand même dans les couloirs. C’est celle-ci : “moi, je suis scientifique et je fais ce que je veux, c’est-à-dire ce que je sais faire. Ce que je sais faire, je le ferai”. Ce n’est jamais dit comme ça, mais ça traîne dans beaucoup de têtes scienfiques et là, le problème d’éthique se pose d’une manière immédiate.
Tout à fait à l’inverse, il y a une thèse minoritaire qui pose la question : “d’accord, pour l’homme, on n’y touche pas.Mais : est-ce qu’on peut faire n’importe quoi avec les animaux et avec les plantes ?Et la réponse est non. On ne peut pas faire n’importe quoi non plus. Il y a aussi le respect pour la vie, qui est la création, et qu’on ne peut peut-être pas bousculer n’importe comment.
En ce qui me concerne, je pense que je me situerais dans cette troisième option qui est minoritaire.Je constate en effet qu’il y a une sensibilité de plus en plus grande pour les animaux et que, si l’on clônait par exemple les chiens, le chien de votre voisin de palier serait le même que le vôtre.Enfin, un dernier mot en ce qui concerne les plantes transgéniques. C’est un débat très important, parce que là, nous passons une barrière que la nature n’a pas franchie. J’ai des amis scientifiques très proches avec lesquels je travaille qui disent : attention, les gènes modifiés sont des gènes qui muteront plus vite que les autres et qui peuvent ainsi générer des phénomènes que nous ne connaissons pas.
Donc il faut un moratoire, il faut d’abord réfléchir et voir où l’on va. Nous avons été dans ce pays entendus puisque, vous le savez peut-être, le gouvernement n’a pas donné son accord pour la culture du maïs transgénique, qui était la première plante transgénique modifiée entrée en France. L’Italie, puis l’Autriche ont suivi la France et les suisses vont voter bientôt. Il y a une prise de conscience que l’éthique va peut être plus loin qu’on ne le croit.
Jean-Marie Pelt
Alain Houziaux:
Pour animer le débat, je vais essayer de dire : “Je n’ai strictement aucune expérience de Dieu. D’aucune sorte. Ce n’est pas tout à fait vrai, mais faisons comme si c’était vrai ; et je vais essayer de préciser mon propos par une image.Imaginons une nappe sur laquelle il y a une broderie, un dessin, et une fourmi est sur cette nappe et suit la broderie. Elle suit la broderie parce que la broderie fait un peu épaisseur. Mais la fourmi, qui est au ras de la nappe, ne voit absolument pas le dessin de la broderie. Elle ne voit pas la beauté de la broderie. Je considère que je suis comme cette fourmi qui progresse à l’aveugle, ou par mes seules lumières sur le plan du monde.Et je considère en fait que Dieu, c’est la dimension verticale, extérieure à moi, qui tombe droit sur le monde, sur moi, comme le regard qui tombe sur la nappe voit la broderie. Moi je suis, à l’aveugle, sans avoir aucune expérience du sens de ce que je fais, mais j’ai conscience qu’il y a une lumière qui tombe droit sur le monde et qui elle, cette lumière, connaît le sens de mon chemin.Autrement dit, j’ai confiance qu’il y a un Dieu qui voit ce dont je n’ai strictement aucune expérience”.