Avril 2000

EDITORIAL

OSTRACISME OU ACCUEIL ? Christian Mazel

les articles

Textes Liturgiques
Enquête sur "Croyez-vous au diable" Christiane Curtil, Paris.
Association pour le protestantisme libéral
Pâques, vision ou hallucination? Bernard Reymond
Prendre soin de soi Jean-Paul SAUZEDE
Plein les yeux, plein la tête ! “ American Beauty ” de Sam Mendes, USA, 1999, 2h02, avec Kevin Spacey, Annette Benning…Jörg de Félice
S'il vous plait, à ma mort, épargnez-moi Pierre-Jean RUFF
 
 

Le dossier

APOCALYPTIQUE ET FOI CHRETIENNE, Philippe AUBERT
 

Introduction
L'homme et son imaginaire religieux
Les utopies comme contestation du fatalisme de l'Histoire
Albert Schweitzer et l'eschatologie conséquente.
Bultmann et l'eschatologie radicale.
Conclusion
Bibliographie
UNE APOCALYPSE EST-ELLE CROYABLE ? Jean BLANCHET
 
Une apocalypse c'est, selon le grec, une révélation.
Dans quelle mesure les apocalypses sont-elles croyables ?
Marc, dans son chapitre 13, nous propose une apocalypse.
Qu'est-ce donc qui va finir ?
Quand et comment cela finira-t-il ?
La venue du Fils de l'Homme en gloire (Matthieu 24.30-32, Marc 13.26-27, Luc 21.27).
Un châtiment éternel qui pourrait avoir un sens bien différent.
Conclusion
L'ACTUALITE DES TEXTES APOCALYPTIQUES, Elian CUVILLIER

ROYAUME DE DIEU ETAPOCALYPSE Brice DEYMIÉ

Le thème des catastrophes mettant fin à l'histoire humaine parcourt les représentations antiques et modernes.
Dans le christianisme, des textes du Nouveau Testament s'en font l'écho, mais surtout les textes extra-canoniques (les apocryphes).
Dans les modes de pensée de la culture hellénique, les affirmations théologiques des premiers siècles ("les symboles") donnent forme à ces croyances.Le Moyen-Age vit dans cette hantise (cf peintures et textes ; et "la peur de l'an 1000").
Les "confessions de foi" de la Réforme - et celles de la Contre-Réforme - véhiculent ces conceptions de la fin. Martin Luther, Jurieu, Rabaut Saint Etienne et tant d'autres ont écrit des pages célèbres. Adolphe Monod et les Révivalistes, aussi bien que Bossuet et beaucoup d'orateurs religieux ont prononcé des sermons retentisssants...
Les fondamentalistes de toutes espèces insistent sur cette épouvante et l'aggravent de façon dramatique : les "Témoins de Jéhovah" sont parmi les plus connus.
Les liturgies chrétiennes reprennent parfois ces idées au pied de la lettre (quelques textes de la nouvelle liturgie ERF).
Dans le Nouveau Testament on peut retrouver d'autres représentations de la fin de l'humanité.Les Evangiles donnent des paraboles de Jésus sur "le Royaume de Dieu qui vient" : levain dans la pâte, le grand festin (de l'orient à l'occident), le grain de moutarde (qui devient un grand arbre), le semeur ("la moisson est la fin" Matt. 19/39), la semence qui grandit d'elle-même... etc... Les Epitres parlent de "réconciliation" de Dieu et du monde (2 Cor. 5/19), de voir Dieu "face à face", de disparition de ce qui est incomplet (1 Cor. 13), de destruction de la mort (1 Cor. 15), de l'enfantement d'une nouvelle création (Rom. 8/18), de "tous les hommes qui parviennent à la connaissance de la vérité" (1 Tim. 2/14), du Christ "tout en tous" (1 Col. 3/11)... etc. Toutes ces images ne sont compatibles les unes avec les autres que dans une vision symbolique, poétique et mystique des réalités qui, pour nous, transcendent le temps et l'espace.
Nous affirmons qu'il nous appartient de présenter notre foi dans le langage de notre époque.Nous présentons ici quelques aspects différents de cette recherche de l'Apocalyptique, langage codé d'après les conceptions d'une autre époque, ancienne et difficile à interpréter pour nous.
Christian MAZEL
Parmi les livres


 

EDITORIAL

OSTRACISME OU ACCUEIL ?

Ils l’emmenèrent dehors pour le clouer à une croix (Marc 15/20).
Jésus est mort en dehors de la ville… du camp pour purifier (Hébreux 13/12)

Au temps de Jésus, les mises à mort des suppliciés avaient lieu hors des murs des villes pour ne pas les “souiller”.
Ce geste de rejet implique une coupure, une séparation du “mauvais” et des “bons”. C’est un cordon sanitaire. C’est la frontière entre pureté et impureté. Le condamné devient “bouc émissaire” qui purifie.

*
Les Grecs de l’époque classique pratiquaient “l’ostracisme” (Souvent sans mise à mort). L’étymologie du mot provient de ce que le vote des citoyens se faisait à l’origine avec des coquillages (ostraka). Le “peuple” s’exorcise de ses “déviants” en les chassant (comme les esprits impurs chassés des pourceaux, selon les Evangiles). L’exclusion n’est pas d’aujourd’hui.
*
Un peu partout dans le monde les “libéraux” (protestants, catholiques, islamiques, hindouistes, politiques…) sont marginalisés par des intégristes plus ou moins avoués. Les prétextes sont multiples.En France (du Midi à l'Alsace en passant par Paris, dans l’ERF ou ailleurs) quelles que soient les formes de la brutalité de la mise à l’écart, on déclare : “ce sont des cas personnels”.De fortes personnalités sont congédiées. Dans chaque génération, certains doivent s’expatrier à l’étranger ou quitter les Eglises.
*
Leur faute ? Péché d’individualisme ? Lèse-majesté de la théologie “unique” (c’est-à-dire des puissants du jour) et des modes imposées à une période. Seules comptent les “masses” ou les majorités manipulées. Et la répétition des formules ancestrales. Non pas tous. Mais qui n’a souffert de rejet ? C’est une blessure très douloureuse de voir que notre proposition d’un amour loyal et désintéressé soit repoussée avec dédain et mépris.
Beaucoup d’éléments critiques et indépendants connaissent l’ostracisme. L’institution a pour ennemi la liberté.
*
Face à cette violence d’un mouvement “centrifuge” (fuite hors du centre : explosive), l’évangile de Jésus est “centripète” (attraction vers le centre, recentrement).
Jésus ne cesse de réintégrer dans sa communauté : impurs (lépreux) et malades, non-juifs et non-juives, personnes extérieures au groupe (“ceux qui ne nous suivent pas” disent les disciples). Même Judas a pris le dernier repas. Pas d’excommunion ! Depuis longtemps on a remarqué que les bras du crucifié symbolisent l’accueil de tous, de l’Orient à l’Occident, du Nord et du Sud.Depuis 20 siècles, qu’avons-nous fait de ce geste d’accueil ?
Christian Mazel
APRÈS ou AU-DELÀ
Maurice Zundel
 
“Tous les problèmes sur l’au-delà sont en porte-à-faux parce que, précisément, on se demande si on sera vivant après la mort au lieu de se demander si on sera vivant avant la mort. Il n’y a aucun sens à postuler quoi que ce soit au-delà de la mort, si d’abord on n’a pas vaincu la mort durant la vie. C’est dans la  mesure où on vaincra la mort durant la vie que l’on atteindra un sommet, d’où on pourra entrevoir l’horizon de l’immortalité comme une réalité d’ailleurs intérieure à nous-mêmes, car le véritable au-delà est un au-dedans. Il est donc bien clair que la vraie question, c’est d’être un vivant avant la mort. Il est bien vrai qu’on n’entre pas dans le ciel comme s’il s’agissait d’aller quelque part. Il faut devenir le ciel, il faut le devenir… Si nous sommes vivants, la mort n’est alors qu’un passage. La mort dans cette perspective cesse d’être une contrainte puisque, tout à l’opposé, elle est simplement la charnière du monde visible et du monde invisible, l’envol d’un être qui ne dépend plus de rien parce qu’il est tout entier porté dans l’oblation de son amour. Et le temps qui disperse, disloque, distend, peut se recueillir en un instant éternel, si nous sommes vivants. Le temps, c’est simplement la distance de nous-mêmes à nous-mêmes et le temps peut se transformer en éternité dans la mesure où nous nous intériorisons. L’éternité, c’est la victoire sur le temps quand il n’y a plus d’écart entre l’homme et lui-même, entre l’homme et Dieu, entre l’homme et son prochain”.

Texte cité dans “Témoin d’une présence” par Marc Donzé (éditions du Tricorne). Extrait de Libre Pensée Chrétienne (A. Verheyen B. 1890 Ellezelles).
 

Viens, toi le ressuscité

O Christ ressuscité
Viens traverser par ta résurrection
Tout lieu de notre vie
Où la crainte et le doute
Ont abîmé notre confiance
Et blessé notre être.

Souffle sur nous ton Esprit,
Inonde-nous de ta vie.
Renouvelle-nous par ton amour
Plus fort, que toute mort.

Dans ce monde
Où le poids de la souffrance,
L’intolérable mort
Des enfants et des innocents,
Où l’incertitude des lendemains,
Obscurcissent ton visage.

Ouvre en nous
Esprit du Ressuscité
Esprit de lumière
Les portes de la clarté du cœur
Pour discerner ta présence
En ceux qui se lèvent
Pour un monde meilleur
En ceux qui souffrent
En attendant un monde meilleur.

Dans la part de solitude
Qui est en chacun de nous
viens rafraîchir la terre assoiffée

O source intarissable de vie
Viens déposer en nous
La source d’une amitié sans fin
Qui est ton amour et ta présence.

Andréas Lof (Caumont)

L’homme vivant

Les hommes verront Dieu pour vivre.
Les prophètes l’ont annoncé :
ceux qui ont l’Esprit de Dieu en eux
et qui attendent sans cesse sa venue,
verront Dieu.
Sans doute, nous ne pouvons pas
voir Dieu directement,
et cela nous permet
de le chercher sans cesse.
Mais, en même temps,
le Fils nous donne de voir Dieu
de multiples manières.
Oui, la gloire de Dieu,
c’est l’homme vivant.
Et la vie de l’homme,
c’est de voir Dieu.
Les êtres que Dieu a faits
nous le font connaître.

IRENÉE
Evêque de Lyon, Irenée (130-208). Son nom signifie : “pacifique”.
Il aurait péri lors d’une persécution à l’encontre des chrétiens.
Martyr et Père de l’Eglise, il proclame dans ce texte connu que la gloire de Dieu,
c’est l’homme vivant.
L’Esprit de Dieu

L’Esprit de Dieu ne se laisse ni capter ni canaliser.
Il se trouve dans les traditions, dans les souvenirs. Il agit aussi, neuf, inédit, surprenant dans nos contemporains. Il nous inspire à chaque âge ce qui est le plus conforme aux besoins de chacun.

Il est l’esprit de vérité, actif tout au fond de l’être, en ces profondeurs où l’homme tient à Dieu par ses racines extrêmes. Pour se laisser guider par lui, il faut renoncer à l’accessoire, aux intérêts secondaires, aux préventions, à l’esprit de caste et de parti, à tout ce qui divise les hommes et les rend ennemis, afin de vivre dans la fraternité des enfants de Dieu, sous son regard et sa lumière.
Voilà le saint Esprit.

Charles WAGNER
Il suffit de si peu de choses

Il suffit de si peu de choses
pour que se lève l’espérance.
Il est des espérances
qui couvent sous la braise.
Si tu soufflais un peu,
qui sait, elles s’allumeraient.
Il est des espérances enfouies
au cœur de l’homme,
si tu soufflais un peu,
qui sait, elles s’allumeraient,
Alors peut être que le cœur
du monde s’embraserait…
Il suffit de si peu de choses
pour que se lève le vent de l’Esprit.
Ecoute, n’entends-tu pas
tes volets claquer ?
Regarde ta maison
frémis d’impatience.
C’est le vent qui se lève,
le vent de Dieu.
Il t’invite à suivre la route
des grands “passeurs”.
Allez viens,
aujourd'hui c’est Pâques pour toi
 
 

ENQUÊTE SUR : CROYEZ-VOUS AU DIABLE ?
 
Dans son article d’Evangile et Liberté de février 2000, M. Jas “dédouane” le dualisme en ce qu’il sacrifie la toute-puissance de Dieu à son infinie Bonté (son Amour), les deux termes n’étant pas logiquement compatibles face à l’existence du mal (contradiction évoquée dramatiquement dans le Livre de Job) et il invite notamment à méditer sur le Concept de Dieu après Auschwitz de Hans Jonas, ce qui pourrait porter à croire que Jonas se situe dans une mouvance dualiste. Cela ne serait pas exact. Si pour Jonas en effet, la toute-puissance divine doit céder devant la Bonté ou l’Amour de Dieu, il ne s’en tient pas moins à un strict monothéïsme, récusant une théologie d’un “double Dieu”, inacceptable pour le Judaïsme (et selon moi, également pour le Christianisme).

Jonas souligne que
- par le simple fait d’admettre la liberté humaine, Dieu se dépouille de sa toute-puissance ;
- se référant à l’idée de la kabbale du “Tsimtsoum” (retrait, auto limitation) du Créateur pour faire place au monde, Jonas soutient le renoncement de la puissance du Dieu créateur afin que nous puissions être, afin qu’advienne l’altérité des créatures. Ainsi, par l’acte de création, Dieu se serait lui-même privé de la possiblité d’intervenir. Cependant la relation à la divinité ne disparait pas dans cette analyse

“Renonçant, dit Jonas, à sa propre invulnérabilité, le fondement éternel a permis au monde d’être (…) Dieu, après s’être entièrement donné dans le monde en devenir, n’a plus rien à offrir : c’est maintenant à l’homme de lui donner. Et il peut le faire en veillant à ce que, dans les cheminements de sa vie, n’arrive pas  ou n’arrive pas trop souvent, et pas à cause de lui, l’homme, que Dieu puisse regretter d’avoir laissé devenir le monde”.

Il m’a semblé utile d’apporter cette mise au point afin d’éviter toute ambiguité.

Christiane Curtil, Paris.
ASSOCIATION  POUR  LE  PROTESTANTISME  LIBÉRAL

Dans le monde protestant francophone, le courant libéral se trouve aujourd’hui dans une situation contradictoire. D’un côté, il jouit d’une audience réelle. Ses publications, ses colloques, son site internet ont du succès, et beaucoup accueillent avec intérêt ses thèmes et se reconnaissent dans ses orientations. Il est plus présent dans les Facultés de Théologie qu’il y a un demi-siècle. De l’autre côté, institutionnellement, ses “lieux traditionnels” sont menacés. En 1938, lors de la constitution de l’Église Réformée de France, les églises libérales sont entrées dans la nouvelle Union d’Églises, et il était tacitement convenu qu’elles garderaient leur caractère libéral, de même que seraient respectées les options orthodoxes d’autres églises. Seulement, à la longue, les accords tacites s’oublient, et de plus les conseils presbytéraux, qui dirigent les églises, ne sont pas liés par les décisions de ceux qui les ont précédés. Ils peuvent modifier des dispositions qui ne leur semblent plus convenir.

Dans l’Eglise Réformée, on a vu progressivement disparaître en province, à Marseille, à Nîmes, à Montpellier, à Mazamet, etc, des dizaines d’églises ouvertement et spécifiquement libérales. Par contre des pasteurs de tendance libérale, ce qui est heureux, exercent leur ministère dans des églises où des courants divers existent et qui ne se considèrent pas comme particulièrement libérales. Cette disparition d’églises d’étiquette libérale a d’ailleurs conduit, il y a quarante ans, à créer les “journées” de Sète, et à développer, sous la direction successive des pasteurs Paul Richardot, Jean-Marc Charensol et Christian Mazel, le journal Évangile et Liberté pour que le protestantisme libéral ait des lieux d’expression spécifiques. Il reste actuellement à Paris deux églises qui affirment leur attachement au libéralisme : l’Oratoire et le Foyer de l’Ame. Or ces deux églises traversent actuellement une crise. Certains les attribuent à des questions de personnes et à des raisons accidentelles. D’autres y voient une volonté de grignoter et de museler un libéralisme jugé inconvenant (pour n’en garder que les versions “soft”).

Nous ne voulons pas entrer ici dans cette querelle, dure et éprouvante pour ceux qui y sont mêlés. Une chose apparaît clairement : le maintien du caractère libéral d’une église réformée dépend de son Conseil Presbytéral, et ne peut donc être assuré. Même si les Conseils actuels y tiennent, nul ne peut dire ce que seront et feront les conseils de demain.
Or, le libéralisme théologique, s’il participe pleinement à la vie et à la réflexion d’une église et de paroisses plurielles, a aussi besoin de “laboratoires”. Il lui faut des lieux où l’on puisse vivre la recherche théologique dans la plus grande liberté, partager cette soif de transcendance qui nous permet de croire, d’hésiter, de douter, dans le partage incertain de nos itinéraires, dans l’ouverture dont certains ressentent que seul le courant libéral peut le proposer à leur attente.

La conscience de cette nécessité a conduit à créer l’Association pour le protestantisme libéral qui travaille sur un nouveau projet : la mise en place d’un Centre culturel protestant libéral à Paris. Ce centre culturel commence à s’esquisser. Bien entendu, ses activités débuteront en un lieu provisoire. La modestie est un signe de gloire, quand elle indique l’aurore des commencements !

Le projet peu à peu prend forme. Il ne s’agira surtout pas de reproduire les anciens schémas. Trop souvent ils éloignent des églises ceux qui demeurent en quête de l’Évangile. Il ne s’agira pas non plus de nier l’héritage du libéralisme, qui depuis toujours, au nom de l’Évangile, a défié toute frontière. Le temps n’est plus où un Charles Wagner, rejeté par l’Église, créait son propre temple devenu le Foyer de l’Ame. Il demeure cependant possible d’être à l’origine d’espaces de liberté. Aujourd’hui, le libéralisme théologique doit disposer, dans la capitale (et cela ne concerne pas seulement les parisiens), d’un lieu où préserver sa nature et sa liberté de parole. La fidélité au message qui nous est cher, à l’ouverture dans laquelle nous voulons le vivre et en vivre, voilà l’essentiel de ce qui doit nous motiver et nous préoccuper.

Cela dépend de tous les “libéraux”. Ce vieux mot déconcerte parfois. Mais il n’est pas une étiquette vide. La foi pour aujourd’hui, l’espérance pour notre temps, l’Évangile dans la culture de notre monde, ces mots ne sont pas vains. Depuis toujours, la liberté de croire se mesure à la liberté de douter. Depuis toujours, “dans la véritable Église de Dieu, nul ne peut commander à l’autre en matière de foi”.

Notre Association, encore très confidentielle, compte déjà pourtant près d’une soixantaine de membres. C’est beaucoup, et encore trop peu. C’est pourquoi nous vous lançons un appel. Aidez-nous à lancer ce projet. Le monde et le message de l’Évangile en ont besoin. Dieu nous conduit, parfois bien malgré nous, à entreprendre ce qui est véritablement nécessaire, pour répondre aux besoins de notre temps.

Bien entendu, nous travaillerons en étroite collaboration et en communion avec l’association libérale Évangile et Liberté. Le seul fait que ces deux associations aient le même président le manifeste : elles sont complémentaires. De même, nous sommes en quasi-symbiose avec Théolib ; le secrétaire de notre association est aussi président de Théolib. Chaque association a un objectif précis, de sorte qu’une répartition harmonieuse des tâches peut se faire.

Le Bureau de l’Association :
André Gounelle (Président),
Marie-Anne Deslous-Paoli (trésorière),
Pierre-Yves Ruff (secrétaire)

Tout courrier doit être adressé à “Association pour le Protestantisme Libéral”, c/o Cité Saint-Honoré, 154 rue Saint-Honoré, 75001 Paris. La cotisation est fixée à 100 FF. Les dons ouvrent droit à déduction de 50 % dans la limite de 6 % des revenus imposables.

En savoir un peu plus

PÂQUES : VISION OU HALLUCINATION ?

Il y a quelques temps l’émission Corpus Christi a diffusé des entretiens de théologiens. Que dire de nouveau par rapport à ce qu’ont avancé depuis près d’un siècle les théologiens protestants de tendance libérale et les catholiques du mouvement moderniste condamné par Rome.

Les trois seules différences notables sont les suivantes :
1° les historiens actuels ont une tournure d’esprit moins positiviste que celle de leurs prédécesseurs et se montrent plus nuancés dans la formulation de leurs hypothèses;
2° la télévision a contribué à diffuser très largement ce qui n’était connu que des gens soucieux de s’informer à bonne source en lisant les livres (nombreux) consacrés à ces questions ;
3° c’est peut-être la première fois que des exégètes et historiens catholiques acceptent de s’exprimer aussi clairement que leurs collègues agnostiques, juifs ou protestants sur des sujets aussi épineux que, par exemple, la résurrection corporelle de Jésus.

Les limites de notre savoir

Une conclusion d’ensemble se dégage de cette série d’émissions - mais une conclusion à laquelle nous sommes habitués depuis longtemps déjà : du point de vue de l’enquête historique sur la mort et la résurrection de Jésus, nous ne savons pas à proprement parler ce qui s’est exactement passé, mais seulement ce que les évangiles, canoniques ou apocryphes, nous en disent. Or ces évangiles ont été écrits plusieurs décennies après les faits qu’ils rapportent, et ils le font le plus souvent en tenant compte des circonstances du moment et du public auquel ils s’adressaient.

Ainsi, par exemple, l'évangile de Jean. Contrairement aux trois autres évangiles, il affirme que les soldats ne rompirent pas les jambes de Jésus (Jn 19:33). Pourquoi ? Plus que vraisemblablement parce qu’il lui importait de faire droit à cette affirmation du livre de l’Exode à propos de l’agneau sacrifié à Pâques par les Juifs : “Aucun de ses os ne sera rompu” (Ex 12:46), et de signaler ainsi que le Christ en croix est le véritable agneau pascal (raison pour laquelle, toujours dans le seul évangile de Jean, tout comme l’agneau sacrifié, il se vide de son sang à la suite du coup de lance d’un soldat romain).

Alors comment remonter des textes aux faits eux-mêmes ? C’est difficile et toujours hypothétique. La manière dont s’expriment  les historiens et théologiens d’aujourd’hui est à cet égard nettement plus prudente que celle de leurs prédécesseurs libéraux au début du siècle. Ils ne sont catégoriques que pour mettre en évidence ce qui dans les textes, ne peut pas correspondre à la réalité historique telle qu’elle est reconstituable sur le foi des documents parvenus jusqu’à nous : par exemple l’embaumement et l’emmaillotement du corps de Jésus, contraire à tous les usages juifs en la matière. Autre invraisemblance du même ordre : la réouverture du tombeau. Etc.

Fiction ou réalité ?

C’est évidemment à propos de ce qu’ils se risqueraient à dire de la résurrection qu’on attendait nos spécialistes : iraient-ils jusqu’à dire ce qu’ils en pensent vraiment ou bien se camoufleraient-ils derrière des manières de dire plus ou moins alambiquées ? Question d’autant plus intéressante que, lors de la première diffusion de Corpus Christi par la chaîne Arte à fin décembre 1997, l’épisode du matin de Pâques ne faisait pas partie de la série. On pouvait donc se demander si les réalisateurs et leurs interlocuteurs ne s’étaient pas prudemment arrêtés au seuil du problème le plus épineux.

Stimulés par le succès de leur émission, les réalisateurs n’ont pas hésité, pour cette seconde diffusion, 1999 à ajouter à leur série une émission consacrée à la résurrection, plus expressément encore au problème du tombeau vide. Cet ajout n’a toutefois pas eu toutes les qualités des autres épisodes, tout simplement parce que certains spécialistes interrogés sont justement restés plus prudents que sur d’autres aspects du problème posé par les résultats de la recherche historique sur Jésus.

Lesdits spécialistes ne s’en sont pas moins montrés d’accord sur un point, même s’ils l’ont fait parfois avec bien des circonlocutions : le tombeau vide est une fiction narrative inventée a postériori. L’un deux a parlé de “création liturgique”. Alfred Loisy, au début du siècle, était plus catégorique : il considérait cet épisode comme une “légende apologétique”. Autrement dit, personne ne sait ce qu’est devenu le corps physique de Jésus. De toute manière, les femmes et les disciples ne se sont pas intéressés à ce problème, submergés qu’ils ont été par une certitude à laquelle ils ne s’attendaient pas : le Christ est vivant.

Que s’est-il passé ?

Mais alors, de quelle nature cette certitude - elle constitue la foi de Pâques - a-t-elle bien pu être ? C’est d’autant plus difficile à dire que le vocabulaire pour en rendre compte varie d’un auteur biblique à l’autre, donc d’une communauté chrétienne primitive à l’autre. Le terme même de “résurrection”, qui nous semble si simple en français, traduit en fait au moins deux mots différents du Nouveau Testament - des mots qui pourraient tout aussi bien être rendus par d’autres mots de notre langue : se lever, se dresser, etc. A quoi s’ajoute le fait que la réalité de ce que nous appelons communément la résurrection s’est aussi exprimée d’autres manières dès le premiers temps du christianisme.

Une explication a eu son heure de gloire dans les milieux positivistes et elle ne cesse de refaire surface : les femmes et les disciples auraient été en proie à une hallucination. Les spécialistes interrogés pour la série Corpus Christi se sont bien gardés d’utiliser ce terme. En revanche, ils n’ont pas hésité à admettre que les femmes et les disciples ont très probablement bénéficié d’une vision - tout comme l’apôtre Paul sur le chemin de Damas.

Où est la différence ? Les propos retenus par les réalisateurs de l’émission ne me semblent pas avoir eu toute la clarté voulue sur ce point pourtant décisif.

Hallucination ou vision ?

Hallucinations et visions relèvent d’un même processus de notre conscience imaginative. Il y a des choses, des faits, des événements, des gens, que nous voyons sans les voir vraiment, comme si notre conscience les projetait sur l’écran de notre imaginaire.Mais ce qui relève de notre imaginaire n’est pas nécessairement irréel ; simplement, c’est une manière de percevoir la réalité par le détour de notre imagination. D’ailleurs notre perception des choses passe toujours, d’une manière ou d’une autre, par notre imagination, qu’elle soit visuelle, auditive, olfactive ou tactile.

Cela étant, nous parlons d’hallucinations quand nous partons de l’idée que ces perceptions de notre imaginaire ne sont le produit que de notre seule conscience, qu’elles sont pour ainsi dire une sécrétion en circuit fermé de notre capacité imaginative. C’est dans ce sens que l’on parle de drogues hallucinogènes : elles provoquent des excitations du cerveau qui sont à l’origine de visions effectivement hallucinantes. Mais ce ne sont pas des visions d’autre chose, venu d’ailleurs que de nous-mêmes, sauf à penser avec les peuples qui recourent à de telle drogues dans l’exercice de leur religion que, abaissant grâce à elles le seuil de contrôle de leur conscience claire, ils se mettent d’autant plus à disposition de visitations d’origine divine.

Les visions dont se sont réclamés les spécialistes de l’émission Corpus Christi sont bel et bien des projections de notre conscience sur l’écran de notre imaginaire, mais pour rendre compte d’une réalité qui, pour ainsi dire, frappe notre conscience de l’extérieur. Ce ne sont pas des sécrétions de notre cerveau, mais le moyen de percevoir des faits qui sont donnés d’ailleurs. En affirmant donc que les femmes et les disciples, au premier matin de Pâques, ont été l’objet d’une vison du Christ vivant, on insiste sur la conviction que leur certitude ce matin-là n’a pas été la sécrétion en circuit fermé de leur désir de faire vivre leur Seigneur par-delà sa disparition, qu’elle n’a donc pas été une hallucination, mais bien une vision donnée par Dieu - un don auquel ils ne s’attendaient pas.

Toutes les visions ne se valent pas

La difficulté est en l’occurrence qu’il y a des visions qui tiennent et d’autres qui ne tiennent pas. Nous devons y être d’autant plus attentifs que l’irrationnel, pour bien des gens et pour trop de théologiens, est en passe de redevenir un substitut de religion, comme s’il suffisait d’admettre des choses invraisemblables pour être croyant. Résultat : les visions, mariales et autres, ont de nouveau du succès, en particulier dans les pays de l’ancien bloc communiste. Nous ne saurions nous montrer assez critiques et sévères envers les Eglises et communautés religieuses qui favorisent ces retours de paganisme travestis d’oripeaux pseudo-chrétiens.En disant de la résurrection du Christ qu’elle relève d’un phénomène du même ordre, nous risquons fort de la ramener à fort peu de chose.

Dire des rencontres du Ressuscité qu’elles sont dues à des visions n’est donc qu’une façon de parler, faute de mieux. En fait, nul ne sait ce qui s’est exactement passé. Nous restons devant cette seule affirmation que rien, historiquement, ne peut ni prouver ni infirmer. Le Christ est vivant. Cela, on peut l’admettre et le croire, donc en vivre, sans devoir pour autant continuer à souscrire à la légende du tombeau vide.
C’est une réalité d’un autre ordre, considérablement plus décisif.
 Bernard Reymond

Prendre soin de soi
Mon éducation m’a surtout appris le contraire : être attentif aux autres, partager, servir, aider. Ma théologie m’a conforté dans ces choix : j’ai rencontré un Christ frère des hommes. J’ai expérimenté le service du prochain comme lieu ultime de l’expression de la foi, l’Eglise ouverte sur le monde, au service des plus pauvres, matériellement ou socialement. J’ai lu la théologie de la libération, j’ai vu l’engagement pour le développement des Eglises d’Afrique. J’ai appris à donner. Cela m’a donné un sens. Comme si je participais à l’histoire, en n’en suivant peut-être que la mode. Comme si la rencontre de l’autre permettait l'économie d’une rencontre de moi-même et de Dieu. Je n’avais pas assez pris ce temps-la

Et une part de mon être s’est trouvé béante, presque vide. Je me suis lassé de mon agitation qui venait encombrer le creux d’une présence à moi-même. Je me suis occupé de moi, douloureusement parfois. Les autres prenaient moins de place.Certains de mes attachements antérieurs n’avaient plus de sens. j’ai cru un moment être dans la solitude. J’ai expérimenté la présence de Dieu. La rencontre s’est faite dans l’absence. La parole a fait irruption dans le silence. J’ai fait l’expérience du lien qui guérit. “La grâce et la paix qui vous sont données” tant entendues et prononcées en entrée de culte sont devenues plus réelles. Comme l’expérience d’être touché, rencontré ou saisi. J’ai compris que l’intimité avec moi-même et avec l’autre peut-être le lieu ultime de la rencontre avec Dieu. Comme par une ascèse, j’ai renoncé à me fuir, et à fuir l’autre par trop d’actions. j’ai eu l’impression de me réduire. Or c’est là que j’étendais mes cordages, pour reprendre l’image du prophète Esaïe.

Je retrouvais un centre, qui me permettait de renouer, mais autrement, avec des engagements extérieurs. J’ai compris à quel point aimer l’autre m’évitait de m’aimer moi, mais que sans passer par cette porte, étroite s’il en est, je ne pouvais aller dans une vraie rencontre de l’autre. Et s’aimer soi, c’est accepter d’abord d’être aimable et aimé, c’est faire fi de tout ce que je peux mettre en avant entre moi et l’autre pour éviter la rencontre, c’est-à-dire d’être touché, atteint, reconnu par l’autre. L’amour de soi, par soi-même, porte les risques d’un puits béant et sans fond. L’amour de soi parce que je me sens nommé et reconnu de l’autre, dans ma profondeur, mon silence ou ma solitude, est un réel printemps de vie, qui porte ses fruits dans la rencontre des autres.

Jean-Paul SAUZEDE
Plein les yeux, plein la tête !

“ American Beauty ” de Sam Mendes, USA, 1999, 2h02, avec Kevin Spacey, Annette Benning…

L’Amérique rêvée, l’Amérique fantasmée, l’Amérique vue de l’intérieur ou vue de chez nous…grâce à ce film on en a tous pour notre argent, on en prend tous pour notre grade !

La beauté clinquante, la beauté frappante, la beauté qui plaît est toujours pleine de surprises. Et celles-ci ne manquent jamais de nous arriver au visage quand nous n’osons plus nous avouer nos habitudes confortables, nos refoulements violents, nos amours trompeurs.

L’argent, le sexe, le travail…travaillent contre nous si nous n’y prenons pas garde. Ils sont nos idoles en présence ou en absence, toujours par petites touches parce que ces choses-là vous dominent malgré vous.

Le sociétal de la société, le normal du pathologique ? on ne sait plus trop bien. On dit : voilà le cadre et il faut habiter ce cadre pour avoir des “ structures ” ; chacun dans son microcosme, bien à sa place. Oui, seulement parfois ce cadre implose sans que l’on comprenne pourquoi et c’est alors, comme dans ce film-là - à plus d’un titre - s’exposer à de bien tristes douches froides devant des portes de garage qui s’ouvrent et qui se referment. Mécaniquement.

Vous avez envie de hurler ? Les voitures sont aujourd’hui bien insonorisées ! Vous craignez qu’on vous licencie ? Une lettre de motivation de votre part fera l’affaire, presque à votre insu. Pourtant, c’est vous qui la signerez et c’est vous qui aurez l’inconscience de dire merci. Voilà à quoi nous sommes accoutumés, quel que soit le cadre.

Mais ce tableau pourrait paraître bien sombre, en effet, s’il était le reflet exact de la réalité. Heureusement pour nous, American Beauty ne se satisfait pas dans la dénonciation de nos asservissements de masse. Il nous présente aussi le meilleur de l’homme. Sans doute pas le meilleur le plus respectable au premier abord, mais tout de même…

Le désir d’un quadragénaire envers l’amie de sa propre fille ; un jeune voisin plutôt voyeur, plutôt dealer : tout cela, somme toute très classique derrière le vernis des existences,  s’impose comme une manière de se rattraper sur la vie, une manière de forcer un autre monde qui n’a pas droit de cité. Quelques fois, oui, pour accéder à celui-ci, il faut quitter celle-là (à moins que ce ne soit le contraire !). Ainsi le jeune homme filmant sa voisine de loin et lui retournant finalement un signe de la main, hors caméra, comme “ pour de vrai ”. Ainsi encore le père de famille qui réapprend à dire non : non à l’illusion d’une vie convenue parce qu’assujettie à une feuille de paie ; non aux faux-semblants d’un couple simplement uni pour assurer l’éducation d’une malheureuse fille unique au sein d’une maison à crédit. Ce père de famille dont la vie se charge de malentendus pour les autres en même temps qu’elle se libère dans ses aspirations les plus nobles – au bout du compte.

 Il est urgent d’aller voir ce film pour le croire. Peut-être y lirons-nous, au-delà de ces quelques lignes pêle-mêle, la trace de cette variété de roses nommée American Beauty : quand bien même elle serait réputée inodore, elle ne manquera pas de nous atteindre au plus haut plan de notre humanité. En pleine tête, les yeux grands ouverts.

Jörg de Félice
En savoir plus sur ce film:
Allociné
le site officiel du film

S’IL VOUS PLAIT, A MA MORT, ÉPARGNEZ-MOI !

S’il vous plaît, ne faites pas de mon service funèbre quelque chose de long, solennel et ennuyeux ! Dans sa “supplique pour être enterré à la plage de Sète”, Georges Brassens demande que, contrairement “aux cendres de conséquences”, il soit accepté comme “un éternel estivant”.

Donc, de grâce, octroyez-moi, ainsi qu’à tous ceux qui seront là, un service court où la musique et le rappel joyeux de l’amour du Père occupent la place essentielle !
La vie est placée sous le signe constant de l’évolution.C’est heureux si l’évolution ou le changement ne devient pas un but en soi.

Il y a donc également évolution dans de nombreux services funèbres.

Certains de ces services  restent d’un classicisme désolant. On y entend des paroles pieuses et de longs discours sur le Royaume dont Jésus, lui, ne nous a jamais rien dit de précis. On y parle souvent aussi de la respectabilité ou des mérites du défunt, comme si c’était là les clauses mises par Jésus pour accéder à ce Royaume.

Dans une société qui se laïcise ou qui, aux dires de certains, devient post-chrétienne, il y a une réaction saine contre le discours religieux classique -peut-être souvent erroné- sur la mort et sur l’au-delà.On réfute alors le message habituel délivré lors des obsèques, ce que je partage tout-à-fait.Mais, hélas ! souvent le remède n’et pas meilleur que le mal !

Dans les milieux areligieux ou religieux et ouverts, on remplace de plus en plus le prêche ou le discours magistral sur la mort et sur le défunt.C’est sans nul doute saisi sur le vif et touchant.

Mais, de grâce, qu’il n’y en ait pas quinze et que cela ne dure pas deux heures ! A partir du troisième ou du quatrième de ces témoignages, aussi touchants soient-ils, je m’impatiente. Si une personne déclare que le défunt fut exceptionnel et qu’il lui manque cruellement, cela ne m’apporte rien de plus qu’on me le répète dix ou quinze fois ! Mieux, cela m’insupporte !

Pierre-Jean RUFF