
Dans ce numéro spécial, un même thème est développé sur une importante partie du mensuel (2/3) : l’an 2000. Exceptionnellement la présentation du “cahier” habituel a été supprimée. Ou plus exactement le “cahier” a été élargi. Cette formule apporte quelques nouveautés à la publication de ce mois.
Le travail de collection des articles sur les différentes faces des questions, et celui de la mise en page a été assuré par M. Bernard Félix qui a pris cette initiative. Nous l’en remercions.
La date de parution fixée, les diverses activités de rédaction nous ont pris un certain nombre de mois de mise au point.
Dans ce n° certaines chroniques habituelles ont dû être écourtées.
Christian Mazel
L'an 2000
Textes
divers
Le libéralisme
aujourd'hui
Journées
du protestantisme Libéral 2000:
Date et lieu : 20-22 octobre 2000 à Sète.
Thème : “Images et représentations de Jésus”
EDITORIAL
Célébrer l’an 2000 ?
A en croire les media, à réfléchir sur ce que nous avons vu et entendu depuis la fin de 1999, c’est le monde entier qui, de diverses manières, souvent grandioses, célèbre cette année 2000.LA LUMIÈRE DU MONDE ET CROYANCESDe quelle année s’agit-il au juste ? De celle qui voit s’ouvrir le troisième millénaire suivant la naissance du Christ ? Mais s’agit-il bien de cela ? Nous pouvons en effet nous en étonner.
En pensant d’abord à l’incertitude que tous les historiens disent attachée au jour où Jésus est venu au monde. L’ère qui a été fondée sur cet événement a quelque chose de bien artificiel puisqu’il s’en faut de plusieurs années pour que l’an 1 soit bien celui où il est advenu.
En pensant ensuite au nombre élevé de non-chrétiens dans le monde où nous vivons. Un nombre élevé ? Une grande majorité faudrait-il dire, puisque les chrétiens sont estimés représenter le quart de la population totale de la planète, proportion assez peu différente de celle qu’on pouvait trouver en l’an 1000 ou en l’an 1500, observons-le.Pour nous chrétiens certes, il y a peut-être des raisons solides pour réfléchir à la signification de l’an 2000. Déjà vingt siècles ! Que d’attentes, que d’espoirs envolés ! Quelles évolutions aussi de la civilisation, de la pensée ! Faut-il espérer encore qu’un avènement plus large du christianisme apporte des progrès durables à l’humanité en termes d’avancées spirituelles, de moeurs, de relations entre les hommes, de joie de vivre sur cette terre ?
Mais pour les non-chrétiens ? Quel sens peuvent-ils donner à ce passage au troisième millénaire de l’ère qu’on dit maintenant “commune”, quand on ne désire plus l’appeler chrétienne ? Ont-ils des raisons de s’associer aux fastes par lesquels les chrétiens fêtent cette année ? Ou ne peuvent-ils voir dans nos célébrations qu’un non-événement ?
Un non-événement auquel pourtant ils participent avec plaisir. D’abord pour la satisfaction de “faire la fête” et peut-être avons-nous déjà à nous réjouir de penser qu’à ce simple niveau, notre fête est aussi la leur et qu’avec beaucoup d’entre nous, ils tentent d’oublier les soucis et la morosité de la vie de tous les jours pour “marquer le coup” comme on dit, pour s’amuser, se distraire, oublier également...A Evangile et Liberté nous nous sommes interrogés sur le sens à donner à cette année. Peut-être ne nous sentions-nous pas si fiers de ces deux mille ans ou presque de christianisme. Peut-être notre invétérée pudeur protestante répugnait-elle aux distractions bruyantes et souvent bien futiles qui marquent ce passage...
Nous en sommes venus à penser cependant que ce passage, si conventionnel soit-il, si peu partagé par la majorité des humains quant au sens que nous chrétiens pouvions lui donner, méritait que nous nous y arrêtions un moment (et nous le faisons un peu tardivement avec ce numéro du milieu de l’an 2000). Nous estimons donc bon de marquer cette année par une réflexion sur ce terme où nous sommes parvenus. Tout rite de passage peut avoir valeur et permettre ressourcement et rebondissement.
Aussi proposons-nous à nos lecteurs une suite d’articles pour cette petite pause qui traverse notre vie. Nous les organisons de façon simple en trois moments.
Le passé, c’est-à-dire l’origine de notre ère et cet événement fondateur de la naissance du Christ nous retiendront d’abord. Qu’en savons-nous aujourd’hui, que pouvons-nous en dire ? Et, nous rapprochant ensuite de notre époque, nous nous demanderons quand cette naissance devint vraiment fête chrétienne. Nous tenterons aussi un bilan de ce dernier siècle : le christianisme peut-il s’y montrer fier de lui ?Le présent est l’occasion de penser à notre rôle de chrétiens dans le monde, à la place que nous tenons dans la vie de tous nos contemporains, à l’exemple que nous donnons, en particulier par notre manière de fêter Noël. Les non-chrétiens sont-ils si heureux de ces 2000 ans de christianisme ? Notre dialogue avec eux en est-il influencé ? En quoi sommes-nous tous marqués par ces vingt siècles de christianisme dans notre vie, dans nos arts, nos lettres ?
Le futur enfin est bien difficile à cerner. Nous pouvons toutefois nous demander quelles évolutions nous pouvons entrevoir, voire espérer. On ne trouvera ici que quelques coups de projecteur sur certains sujets brûlants : comment les scientifiques abordent-ils le vingt-et-unième siècle, que penser de la mondialisation, du nationalisme, du devoir d’ingérence. La problématique est immense et nous sommes conscients du fait que bien d’autres thèmes auraient pu nous retenir.A vous tous d’y penser, voire de nous les suggérer.
Sur ce, très bonne année...quand même.
Car nous voulons achever cet éditorial par une note optimiste. Un chrétien l’est-il qui ne pense pas que Dieu agit en ce monde ?
Christian Mazel
Dans les débuts du “discours sur la montagne”, il y a deux textes qui correspondent bien à toute la symbolique de ce sermon sur la montagne où Jésus lui-même va dire à ses disciples : Vous êtes la lumière sur la montagne, vous êtes des êtres différents, vous êtes le sel de la terre… Que pensez-vous de cet enseignement qu’on traduit aujourd’hui : Allez, parlez dans les médias, faites-vous voir, que votre lumière brille devant les hommes…Moi, des perspectives de ce genre me paraissent au moins dangereuses. La tendance des chrétiens, comme la tendance des juifs, c’est de se croire singuliers par rapport à ceux qui sont simplement des non-croyants ou des mal-croyants. Il vaudrait beaucoup mieux découvrir en soi ce qu’il y a de mécréant que d’affirmer la supériorité de sa croyance… plus je vais dans la vie, plus je trouve importante la foi et moins importantes les formes concrètes de croyances avec lesquelles cette foi s’exprime. Ma foi est de moins en moins l’attachement à des croyances que la prise de conscience des questions fondamentales auxquelles ces croyances essaient de répondre et qui ne sont jamais satisfaitantes parce que la foi, par l’esprit critique qu’elle développe en nous, ne nous permet pas de nous en contenter. Ce n’est pas du scepticisme, c’est une exigence intérieure qui fait que rien de ce qui peut être dit au sujet des questions fondamentales puisse totalement satisfaire l’esprit de l’homme.
Marcel Legaut (Quelques nouvelles n° 123)
L’Origine de la Fête de NoëlDonne-moi assez de force, pour que je cesse
de me préoccuper de mes faiblesses et assez de simplicité pour oser croire qu’en m’acceptant je ne me résigne pas. Tu préfères dans l’homme la droiture de sa faiblesse et de son insécurité au mensonge de sa façade et de son assurance.
Tu n’as pas honte de notre nature friable, puisque nous sommes faits de poussière et que tu souffles la vie même sur les os desséchés. Tu es toi-même vulnérable : ton fils nous l’a manifesté à Bethléem, à Golgotha et au matin de Pâques.André Dumas
Journées du protestantisme Libéral 2000Noël est aujourd’hui fêté dans le monde entier, c’est la fête chrétienne la plus populaire, celle dont en principe notre calendrier marque le deuxième millénaire. “Noël” vient du mot latin natalem, accusatif de l’adjectif natalis, “relatif à la naissance” ; autrement dit, Noël célèbre la naissance de Jésus, censée avoir eu lieu il y a exactement deux mille ans. Mais, à y réfléchir un peu, il est improbable que l’événement soit célébré depuis cette naissance. On doit donc s’interroger sur l’origine de la fête de Noël.La naissance de Jésus
Ce n’est qu’au sixième siècle de notre ère qu’un moine vivant à Rome, Denys le Petit, fixe la naissance de Jésus le 25 décembre de l’an 753 de la fondation de Rome et en fait le début de l’ère chrétienne, dans laquelle nous vivons aujourd’hui. En réalité, Jésus est plutôt né avant la mort d’Hérode le Grand (749 de Rome, soit -4). Selon Matthieu, Jésus serait né avant le remplacement d’Hérode par Archélaüs, donc vers -6 ; mais selon Luc, ce serait au moment du recensement de Quirinius qui a eu lieu au moment de la déposition d’Archélaüs, en +6. L’année choisie par Denys correspond ainsi à une moyenne entre ces données contradictoires, mais on ne connaît pas le détail du calcul de Denys.
Denys fixe donc tardivement l’année, mais la fête de Noël existe déjà. Elle est cependant postérieure à la rédaction des évangiles : les récits de la naissance (Matthieu 1-2 ; Luc 1-2) sont écrits après ceux du ministère, vers l’an 100. Or, à cette date, les chrétiens ne fêtent pas encore cette naissance, et rien ne suggère que l’événement ait eu lieu en hiver. En somme, Noël n’existe pas comme fête avant le deuxième siècle.Le substitut de la fête païenne du solstice d’hiver
La fête de Noël est, en revanche, bien attestée au début du quatrième siècle, lorsque l’empire romain se christianise ; et l’on observe alors qu’elle remplace progressivemnt la fête romaine des Saturnales qui est une fête de la lumière célébrant le moment de l’année solaire où les jours recommencent à s’allonger. Symboliquement, le solstice d’hiver marque la victoire de la lumière sur les ténèbres et le jour est donc célébré dans la joie.
Mais pourquoi cette substitution ? En quoi la fête du solstice d’hiver est-elle disposée à devenir celle de la naissance du Sauveur, devenu la référence de la nouvelle religion de l’Empire ? Certes, il existe bien un lien entre la joie de l’allongement des jours et l’espoir que suscite la naissance du Rédempteur du monde ; mais cela n’explique pas la rapidité avec laquelle la fête de Noël devient une fête populaire. Ainsi, la fête de Noël se substitue à celle des Saturnales ; mais elle n’a pas comme seule origine la fête romaine païenne du solstice d’hiver.L’origine juive de la fête
Dans son livre Le christianisme de Constantin à la conquête arabe (Paris 1997), P. Maraval signale que la fête de Noël est attestée avant le quatrième siècle dans plusieurs régions de l’empire et notamment en Orient. On songe alors à un autre rapprochement : une continuité probable existe entre Noël et une fête juive qui est célébrée en décembre et commémore un événement essentiel, l’inauguration (ou la dédicace) du Temple de Jérusalem, en décembre -164, par Judas Maccabée, trois ans après sa profanation par le roi Antiochus IV Epiphane qui voulait mener à son terme l’hellénisation des Juifs. C’est la fête de Hannouka. L’événement commémoré eut lieu le 25 qisleu, correspondant au 15 décembre.
Il y avait donc depuis les origines du christianisme une fête que les fidèles d’origine juive continuaient de célébrer en décembre et qui marquait le début d’un temps nouveau. Elle est mentionnée dans Jean (10, 22) en ces termes : “On célébrait alors la fête de la Dédicace. C’était l’hiver.” Puis, au tournant du premier siècle, après la rédaction des récits de l’enfance, l’idée vient sans doute à certains, sans qu’aucun témoignage direct nous en soit conservé, d’associer la naissance de Jésus à cette fête, en raison de la proximité de sens des deux événements. Et pendant deux siècles, cette association demeure l’initiative locale de quelques communautés qui ne s’étend pas à l’ensemble de la chrétienté ; en particulier dans les grandes villes elle n’est pas attestée. D’autant qu’après 135, le judaïsme se décentre de Jérusalem à Babylone et perd de son importance dans l’empire romain.
Au début du quatrième siècle, la persécution de Dioclétien montre que le christianisme est devenu un dangereux concurrent pour les autres religions candidates à succéder à la religion païenne qui se meurt. Le lien avec la fête juive de l’inauguration du Temple se perd, mais le sens se maintient : la fête païenne que Noël remplace est moins riche de sens. Par la suite, le christianisme oublie ses origines juives jusqu’à vouloir forcer l’assimilation et la conversion de ceux-ci, quand ce n’est pas leur élimination par l’exil ou la mort ; les conditions ne sont donc pas favorables à reconnaître une origine juive à une fête aussi populaire. Le lien est donc progressivement effacé.
Ce lien est pourtant d’une grande pertinence.
C.B. Amphoux
Bernard FELIX
Samedi matin : Date et lieu : 20-22 octobre 2000 à Sète.
Thème : “Images et représentations de Jésus”Programme :
Table ronde : “Qu’est-ce que Jésus représente pour moi aujourd’hui ?”
Animateur : J.P.Sauzède. Participants : P.Nambot, Michel Boissard, Hasmia Ben Youssef.Samedi après-midi : Présidence M.Jas.
- 14 h 15 E. Cuvillier “Les images de Jésus dans le Nouveau Testament”. Exposé de 45 minutes, sans discussion immédiate.
- 15 h 15 Rémi Gounelle “Les images de Jésus dans la littérature apocryphe”. Exposé d’une heure.
16 h 30 - 17 h 45 : Evangile et Liberté,le mouvement et le journal.Samedi soir : film
Dimanche :
- 9 h Culte présidé par Christian Mazel
- 10 h Laurent Gambarotto : “Le couple Jésus-cinéma. Pour une approche médiologique”.
Présidence : P.NambotAprès-midi : présidence B. Félix.
- 14 h E. Cuvillier : “Découvrir Jésus : les images et la réalité”. Exposé de 45 minutes.
- 15 h 00 A. Gounelle : “Inventer le Christ”.
- 15h45 : débat sur les deux exposés
- 16 h Conclusion H.Persoz
- 16 h 30 : fin des journées
LE MILLENARISME AU HAUT MOYEN AGE
La cause est désormais entendue ; il n’y a pas eu de terreur de l’an mil au sens strict du terme. Les millénaristes ou, comme on disait au XIXe siècle, les millénaires, sont des chrétiens qui ont cru que le Christ devait régner temporellement avec les saints pendant une période de mille ans qui serait close par le Jugement Dernier, cela découlant d’une tradition apocalyptique juive (Ezéchiel, Isaïe). Cette idée d’une ère de mille ans a peut-être été l’origine de la confusion que certains ont faite avec les supposées peurs de l’an mil et la croyance d’une fin du monde après mille ans de christianisme.Des facteurs socio-économiques ont souvent joué dans la naissance des mouvements millénaristes. Si le triangle Rhin-Londres-Bohême a été leur épicentre, c’est qu’il s’agit d’une région surpeuplée, avec une large frange de pauvres, d’opprimés, de marginaux dont le mode de vie s’est effondré ; ces gens ont offert à l’exaltation un terrain de choix.
Les millénaristes n’apparaissent comme groupes organisés qu’au milieu d’une révolte qui les dépasse de loin. La croisade aussi a joué son rôle, la figure attachante et énigmatique de Frédéric II étant alors perçue comme celle d’un Messie.
A la même époque apparaît Joachim, évêque de Fiore. Ce moine cistercien diffuse un argumentaire selon lequel notre ère doit finir et une nouvelle ère doit s’instaurer avec un autre évangile. L’homme charnel y sera remplacé par l’homme spirituel. Le rayonnement de Joachim a été considérable, les grands du monde d’alors le consultant et des esprits d’élite tel Dante s’en inspirant.
Suivent les Flagellants dont la première apparition remonte à 1260. Il s’est agi de rédempteurs sacrificiels, fouettés, stimulés par les famines et les pestes. En Italie, les conflits entre pape et empereur en suscitent ; de là ils passent en Allemagne. Mais tout est loin d’être clair dans ce mouvement né d’un courant clandestin et pourvu d’une tradition ésotérique. Les derniers bûchers de flagellants s’allument en 1430.
Ayant eu des liens avec eux, surgit plus tard une élite de surhommes amoraux avec une doctrine sociale révolutionnaire : c’est l’hérésie du Libre Esprit. Les frères du Libre Esprit se distinguent par leur amoralisme total et par leur penchant vers le monachisme. Leur influence se retrouve dans certains soulèvements sociaux des Flandres (1323), dans la jacquerie française (1358), dans la grande révolte d’Angleterre (1381). Mouvement troublant, mystérieux qui perdure au XVIIe siècle encore en Angleterre (une émeute millénariste est écrasée à Londres en 1660). Cette hérésie s’apparente aux béguins et béguines que l’on ne saurait pourtant, sans abus, classer comme millénaristes.
L’hérésie des tambourineurs en Bavière s’est éteinte en 1476. Elle a inspiré quelques mouvements combattus par Luther. Thomas Munzer s’en est-il inspiré ? L’anabaptisme lui-même ne saurait être rattaché au millénarisme. L’historien N. Cohn évoque une filiation possible jusqu’au nazisme, plutôt dans la ligne de la Sainte Vehme germanique. Quant au socialisme phalanstérien de Fourier, d’inspiration démocratique et républicaine, il est, bel et bien, un millénarisme.
Que retenir de cette floraison de mouvements ? Tout au long du Moyen Age, ils ont contribué à préparer le terrain sur lequel a germé la Réforme, puis l’Europe moderne.
(Sur
le progrès de l’humanité : extrait du livre de Monsieur René
Girard, Je vois Satan tomber comme l’éclair, Grasset 1999
Un examen un tant soit peu attentif montre que tout ce qu’on peut dire contre notre monde est vrai : il est de très loin le pire de tous. Aucun monde, on le répète sans cesse et ce n’est pas faux, n’a jamais fait plus de victimes que lui. Mais les propositions les plus opposées sont toutes également vraies à son sujet : notre monde est aussi et de très loin le meilleur des mondes, celui qui sauve le plus de victimes. Il nous contraint à multiplier toutes sortes de propositions incompatibles les unes avec les autres.
…
Puisque la mode est au pèsement des victimes, jouons le jeu sans tricher. Examinons d’abord le plateau de la balance qui contient nos succès : depuis le haut Moyen Age, toutes les grandes institutions humaines évoluent dans le même sens, le droit public et privé, la législation pénale, la pratique judiciaire, le statut des personnes. Tout se modifie très lentement d’abord, mais le rythme s’accélère de plus en plus et, vue de très haut, l’évolution va toujours dans le même sens, vers l’adoucissement des peines, vers la plus grande protection des victimes potentielles.Notre société a aboli l’esclavage puis le servage. Plus tard sont venues la protection de l’enfance, des femmes, des vieillards, des étrangers du dehors et des étrangers du dedans, la lutte contre la misère et le sous-développement.Plus récemment encore on a universalisé les soins médicaux, la protection des handicapés, etc.
Tous les jours, de nouveaux seuils sont franchis. Lorsqu’en un point quelconque du globe une catastrophe se produit, les nations non sinistrées se sentent tenues désormais d’envoyer des secours, de participer aux opérations de sauvetage. Ce sont là des gestes plus symboliques que réels, direz-vous. Et ils répondent à un souci de prestige.Sans doute, mais à quelle époque avant la nôtre, et sous quels cieux, l’entraide internationale a-t-elle constitué pour les nations une source de prestige ?
Extrait
d’une interview de Soeur Emmanuelle dans Le Figaro (novembre 1999)
Qu’a apporté
ce XXe siècle ?
HORREURS ET AVANCEES AU VINGTIEME SIECLE“Une solidarité beaucoup plus développée, l’émancipation de la femme, l’accessibilité de l’école… J’ai vu l’Eglise s’universaliser, apprendre à respecter les autres religions, abandonner cet esprit de domination qui était le sien, vivre en bonne intelligence avec le pouvoir et la science,… à condition qu’on la laisse libre d’être un souffle.”
Horreurs !
Quand on essaie de prendre un peu de recul vis-à-vis du vingtième siècle qui se termine, on est d’abord frappé par la liste des horreurs que nous, nos parents et nos grands-parents avons connues. La sauvagerie des hommes semble d’autant plus avoir marqué ces cent années que le meilleur fonctionnement des moyens d’information fait apprendre plus vite et mieux ce qui se passe sur la planète. Les deux grandes guerres mondiales ont fait couler tant de sang et ont laissé tant de victimes atteintes dans leur chair ou dans leurs affections. Des régimes totalitaires d’origine fasciste ou communiste, voulant tout prendre en charge de la vie des peuples, ont perpétré des déportations et des massacres massifs (Goulag, Khmers Rouges, etc.). La Shoah, qui a perpétué, du temps du nazisme, cette monstruosité de l’antisémitisme, ne peut quitter notre mémoire. Après elle, ont suivi cent conflits plus localisés, tout aussi atroces, de l’Europe à l’Afrique, à l’Amérique et à l’Asie (les derniers au Congo, au Kosovo, en Tchétchénie, à Timor, etc.). Des dictatures militaires sont en général à leur origine, souvent issues de réflexes tribaux ou du fanatisme religieux.Chez nous chrétiens, qui nous disons fiers de ce que notre religion a apporté, ce bilan peut-il être considéré sans susciter un frisson de culpabilité et de dégoût ?
C’est pourtant un regard non complètement négatif que nous invitent à porter sur ce siècle quelques grands spécialistes de l’histoire, à commencer par M. René Rémond, tant dans un livre collectif récent (Les grandes inventions du christianisme paru chez Bayard) que dans diverses conférences, telles que celle qu’il a donnée à Thouars en janvier 2000, ou encore dans différents articles. Les citations qui suivent renvoient à une interview contenue dans le numéro de décembre 1999 de L’Actualité des Religions sous le titre : “Un bilan positif”.
Un peu dans le même sens, l’encadré ci-dessus nous apporte des éléments de jugement provenant du philosophe M. René Girard dans Je vois Satan tomber comme l’éclair paru chez Grasset.
Avancées ?
DEUX MILLE ANS DE CHRISTIANISMEEn face des horreurs que nous avons évoquées, quelles avancées dues aux idées chrétiennes doivent être tenues pour positives ? Le christianisme se distingue des autres religions par sa pensée universaliste. Citons R. Rémond : “Le christianisme porte un message d’universalité qui lui est propre. Il postule l’unité de la famille humaine. Les “gentils”, c’est la terre entière à qui l’Evangile va et doit être annoncé. Il n’y a plus ni Grecs ni Juifs, mais des êtres humains, hommes et femmes, des créatures de Dieu rachetées... Ces êtres, tous fils du même Père, sont les frères de Jésus et ils sont appelés en tant que frères.”
De là découle la proclamation des Droits de l’homme, plus solennellement affirmée encore en ce vingtième siècle. C’est un progrès incontestable, reconnu, au moins théoriquement, par une part très notable de la planète (à l’exception d’importantes nations asiatiques, entre autres de quelques Etats à forte tendance théocratique, ainsi que de ceux qui pratiquent l’esclavage sans oser le dire !).
A l’opposé de bien des rejets des Droits de l’Homme, n’oublions pas les avancées attribuables souvent à des hommes mus par des principes chrétiens (les Eglises établies ont souvent suivi avec retard). Avec R. Rémond, nous pouvons en dresser un tableau sommaire :
- l’idée de laïcité, c’est-à-dire la dissociation de la sphère de la religion et de celle de l’Etat : “Je maintiens que le christianisme est la seule religion à avoir admis, dès le départ, une dissociation entre le religieux et le temporel... A cet égard, les martyrs chrétiens sont les premiers témoins de la liberté de conscience” ;
- une forte diminution de l’opposition entre science et religion aboutissant à la réconciliation des chercheurs et des hommes de foi (sauf, hélas, dans certains Etats aux Etats-Unis !) ;
- la réconciliation de peuples longtemps ennemis tels la France et l’Allemagne ;
- l’émancipation de la femme : “L’émancipation de la femme, à mon avis le phénomène le plus important de la seconde moitié du XXe siècle, n’est pas sans rapport avec le christianisme ; les sociétés chrétiennes sont les plus respectueuses des femmes ; c’est là qu’elles ... jouent un rôle et ont une influence” ;
- un souci grandissant de la santé de tous, depuis l’enfance jusqu’à l’extrême vieillesse, d’où résulte une augmentation spectaculaire de l’espérance de vie ;
- dans le même sens, la moindre pénibilité du travail et la diminution de sa durée dans le temps de vie de la plupart ;
On note aussi, sans qu’un lien étroit puisse être établi avec le christianisme :
- l’auto-destruction généralement pacifique des régimes totalitaires ;
- l’émergence de relations internationales mieux fondées sur le droit et sur la morale (penser au concept d’ingérence et voir l’entretien avec M. P. Joxe, plus loin dans ce numéro).
Enfin on pourrait ajouter à ce tableau la reconnaissance des devoirs que nous avons vis-à-vis de la nature et des espèces qui y vivent.Conclusion
M. R. Rémond note : “Le Dieu chrétien est en effet très particulier. Il est le Dieu-Père qui entretient, si l’on peut dire, des relations d’humanité avec tous les hommes. Des relations personnelles, intimes : chaque être existe en tant que personne unique au regard de Dieu”.
Dans les avancées que nous venons de recenser, le chrétien sent, en définitive, l’action secrète du Dieu Vivant. La foi en la présence de Dieu dans l’histoire du monde est une originalité de sa religion. Elle a une implication immédiate, c’est que les chrétiens s’efforcent d’être présents en corrigeant les soubresauts de l’histoire, en agissant auprès des pauvres, des humiliés, des démunis. De cette volonté sont nés bien des mouvements qui tentent d’atténuer les maux de l’humanité.
Horreurs et avancées, oui, inextricablement mêlées. Nous chrétiens souhaitons voir dans les avancées le signe que notre espoir est solide en Celui en qui nous croyons.
B.F.
Agnostique ou athée : ce n’est pas dire ce qu’on est, mais ce qu’on n’est pas. Et même si “toute détermination est négation”, on ne peut se définir qu’en négatif. Reste à savoir ce qu’on est par delà ce qu’on se refuse à être. Bref, l’agnosticisme n’est pas une doctrine, mais, au mieux, un préambule à des choix plus personnels, et le champ des engagements est infini. Comme quoi je ne saurais prétendre parler au nom de tous les agnostiques ou athées. D’ailleurs juger de deux mille ans de christianisme en si peu d’espace serait bien prétentieux. Ce qui suit ne sera donc jamais que l’expression d’une sensibilité, un simple avis personnel, à défaut, d’ailleurs, d’être original.
Alors vingt siècles de christianisme cela pèse-t-il pour quelqu’un qui n’y croit pas ?
Bien sûr, et endossant ici le rôle du méchant, on serait en droit d’attendre une critique de cette pesanteur, après énumération des forfaits du christianisme. Mais il n’est plus, en Occident, en situation d’hégémonie idéologique (encore que !). Les réactions à ce déclin, prenant la forme de ce qu’il est convenu d’appeler fondamentalisme ou intégrisme, restent minoritaires. Ce faisant, sans doute le temps est-il venu de dépasser les querelles stériles pour nouer le dialogue. Si les chrétiens sont moins nombreux, peut-être n’ont-ils jamais été aussi chrétiens, aussi proches du message du Christ. Et ce qui reste du christianisme, c’est d’abord et avant tout, me semble-t-il, une morale, une morale sublime, une des plus grandes morales de l’humanité, celle du Christ des Evangiles et, notamment, du Sermon sur la montagne. Cet étonnant message d’humanité ne cesse d’être stupéfiant.
Le christianisme, c’est donc d’abord, pour moi, ce message d’Amour ou de Charité, doté d’une dimension d’universalité qui, si elle est déjà sensible dans l’Ancien Testament, ne s’accomplit pleinement qu’avec le Christ. Les humbles et les humiliés l’ont bien perçu, eux qui furent, à l’aurore du christianisme, les premiers à l’adopter. Ils y trouvèrent reconnaissance de leur dignité et réconfort. N’est-ce pas d’ailleurs ce que voulait dire le jeune Marx par sa fameuse formule : “la religion, c’est l’opium du peuple” ? C’est qu’en effet, au XIXe siècle, l’opium faisait partie de la pharmacopée occidentale : la formule veut donc dire que la religion est un calmant plutôt qu’une drogue. Reste que jamais un calmant n’a guéri un mal : le message garde sa dimension critique, mais sans l’agressivité qu’on lui prête souvent.
La question est alors de savoir pourquoi, sur le plan historique, cette morale n’a pas tenu ses promesses. Pourquoi, lorsque le christianisme s’est trouvé en situation d’hégémonie socio-politique, a-t-il pu s’accompagner d’une pratique sociale qui n’était rien moins que charitable, en s’accommodant fort bien du servage et de certaines formes d’esclavage ?
Peut-être pourrait-on trouver un embryon de réponse dans la différence entre morale et politique. Le christianisme propose une morale, pas une politique, acceptant alors les situations de fait à ce niveau. Le Christ s’adresse plus à la personne qu’à la société. Or le tout n’est pas la simple somme de ses parties : nous savons bien qu’un ensemble peut présenter des propriétés n’appartenant pas aux éléments. On ne peut donc passer sans transition de la morale régissant les rapports interpersonnels à la politique traitant des rapports sociaux. Il existe, certes, une pratique sociale des Eglises, mais les problèmes n’y ont pas été pensés en termes politiques. Il fallait s’y mettre.
A cet égard, on sait que nombreux sont ceux qui considèrent que la démocratie issue de la Révolution française est l’accomplissement historique, sous forme inévitablement laïque, du projet politique dont le christianisme était gros. La théorie des droits de l’homme serait alors l’héritière de la morale chrétienne. C’est que jamais la charité chrétienne n’aura l’efficacité des institutions visant à établir un peu de justice sociale. Il fallait ce relais institutionnel pour sortir des pieuses intentions si peu suivies d’effets.
La majorité des chrétiens semble en être aujourd’hui convaincue. Ainsi peut-on assister à une réconciliation entre la République et les Eglises. Certes, les différences de sensibilité entre agnostiques et croyants subsistent ; elles peuvent, sur certains cas précis, dégénérer en affrontement. On pense, notamment, aux questions tournant autour de la sexualité. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt : chrétiens et incroyants attachés à la théorie des droits de l’homme, quelles que soient les insuffisances de celle-ci, ont sans doute plus de convergences à défendre que de divergences à régler. Voilà pourquoi il ne me paraît nullement gênant, loin s’en faut, d’avoir à mener certains combats avec des chrétiens. Mieux encore, c’est là que le souci de la personne propre au christianisme peut être un plus, en faisant valoir une dimension humaine échappant à la froideur des administrations et des institutions.
Bref, peut-être a-t-il fallu construire la politique contre la morale. Nous n’en sommes plus là et le christianisme peut aider à réintroduire un peu de morale, un peu d’humanité dans les rouages sociaux visant à garantir le respect des droits de tous.
Pour moi, ce qui reste du christianisme, c’est donc, d’abord et avant tout, une morale qui reste d’actualité et grosse d’espoirs.Ce qui reste encore du christianisme, c’est l’art, source de joies inépuisables. Mon père me fait souvent ironiquement remarquer que je passe plus de temps dans les églises qu’un pratiquant ordinaire. C’est exact, et je puis même ajouter que je demeure plus en contact avec les textes bibliques, par le biais de la musique sacrée, et notamment de Bach, que bon nombre de croyants. Question de goût personnel ! Mais l’art roman, quintessence du symbolisme, l’art gothique, à la fois plus populaire dans sa sculpture et plus savant dans son architecture (c’est précisément la réussite de cette synthèse qui époustoufle dans la contemplation d’une grande cathédrale), l’actualisation du sacré au travers des grandes partitions : qui pourrait nier que nous soyons là en présence de sommets ?
On dira que, dans mon cas, la jouissance est purement esthétique et ne tient pas compte du message contenu dans ces oeuvres. Oui, bien sûr, mais l’on sait aussi, depuis Kant, qu’“est beau ce qui est l’objet d’une satisfaction désintéressée” ou encore qu’“est beau ce qui plaît universellement sans concept”. Il n’est pas plus nécessaire d’être chrétien pour apprécier la cathédrale de Chartres qu’il n’est besoin d’être musulman pour admirer les mosquées d’Ispahan ou hindouiste pour être réjoui par les temples de Khajuraho. Ceci ne veut pas dire que la connaissance du concept, en l’occurrence de la signification théologique de l’oeuvre soit négligeable, mais force est d’admettre que la comprendre sur ce plan n’en explique pas la beauté. Reste aussi que la force d’une culture se mesure aux créations qu’elle est capable de susciter et, à ce niveau, le christianisme n’a cessé de faire la démonstration de sa puissance et de son succès. Pour tous !Donc la morale et l’art. On dira que tout cela est humain, trop humain, de l’horizontal oubliant la dimension verticale du christianisme, le sens du sacré. Oui, sans doute. Mais du moins est-ce l’effet d’un choix délibéré. Il est bien évidemment indéniable que le christianisme est aussi relation à une transcendance dont il n’a pas encore été question. C’est que, bien sûr, cette transcendance, l’agnostique en douterait, l’athée la nierait. Mais ce n’est pas la tenir pour négligeable. Le christianisme s’est doublé d’une réflexion métaphysique dont la profondeur ne peut manquer de frapper lorqu’on lit saint Augustin, Leibniz, Malebranche, Kierkegaard et bien d’autres. Les hypothèses ainsi émises sont d’une cohérence telle qu’elles ne peuvent être négligées, même si l’on refuse d’y adhérer.
C’est bien connu : le pouvoir rend fou ; une pensée monolithique, qui ne doute jamais d’elle-même, est une pensée tronquée. Il est donc bien que ce message restant vivant puisse continuer à être pris en compte, qu’une lecture horizontale du monde ne se sache pas seule en compte et admette qu’une autre, verticale, soit d’une rare pertinence. La métaphysique chrétienne fait ainsi contrepoids face à certains excès d’une pensée antithétique qui oublierait ses limites. Il faut bien finir par choisir puisque la synthèse entre ces deux lectures antithétiques du monde est impossible. Du moins saura-t-on que ce choix est un pari, dans un sens comme dans l’autre.Alors oui, deux mille ans de christianisme, cela pèse parce que cette pensée a du poids, du poids pouvant faire justement contrepoids, et non parce qu’elle serait un pesant fardeau.
Patrick Grosjean
Noël
aux frontières du millénaire :
de la fête
en éclats à la quête de la foi
DES RELATIONS OECUMENIQUES BLOQUEES ?Comme il est agréable de réfléchir hors contexte sur la fête de Noël! On évite alors les réactions à chaud d'euphorie douce ou de rejet vengeur. Entre ceux qui stigmatisent en elle la paganisation d'une fête chrétienne et ceux qui y déchiffrent la christianisation d'une fête païenne, la guerre est ouverte. Grincheux austères et méprisants contre évaporés syncrétistes, les uns y voient le meilleur signe d'une société décadente pourrie par l’argent, engluée dans ses évasions multiformes, les autres l’harmonie retrouvée où les valeurs chrétiennes d’enfance, d’espoir, de générosité, donnent sens et valeur à la fête. Certains aussi choisissent la schizophrénie : d’un côté le Noël chrétien, de l’autre la fête païenne. Mais où passe la frontière ?
Pour ma part, j’aurais tendance à croire que la frontière entre paganisme et christianisme n’existe pas, qu’elle n’est qu’un artifice dogmatique qui n’a jamais correspondu à rien dans la vie des chrétiens.Noël fête de quoi ?
Comment ne pas d’abord voir en Noël la plus grande fête internationale du commerce, de la gloutonnerie, du gaspillage, de l’égoïsme des riches aveugles à la misère du monde ? Noël est peut-être avant tout la fête des objets, la plus grande circulation d’objets de l’année et donc la seule grande fête d'une société qui vit sous le règne de l’objet.
Fête des objets, mais aussi fête de l’évasion, où dans l’abrutissement de nourritures, d’alcools, de bruits, de lumières, de musiques sirupeuses et clinquantes, le bébé de la crèche n’est plus qu’accessoire folklorique à côté des rites sacrés de la dinde, du sapin, des cadeaux. Et ces rites s’accumulent sans lien apparent les uns avec les autres et se mélangent dans une bouillie informe où tout esprit lucide s’égare.
Comment se repérer, noyé dans ces cauchemars de forêts d’arbres enguirlandés où rôdent des vieillards rouges aux barbes cotonneuses, aux sentiers encombrés de broussailles électriques qui hantent les rues des villes et les rêves des enfants ? Et ces derniers, quel rapport de sens peuvent-ils trouver entre le sapin, la dinde et les cadeaux ? Quelle relation de famille arrivent-ils à penser entre le Père Noël et le petit Jésus ?
C’est la fête du syncrétisme galopant où tout perd sens de se brasser dans une mélasse indigérable. Le rêve absurde de Constantin croyant maintenir l’unité de son empire en voulant faire coïncider la fête de Mithra du soleil invaincu avec la fête chrétienne de la Nativité a abouti au XXe siècle à ce magma monstrueux où plus personne ne se retrouve.Noël, quête de foi
Et s’il manquait un centre à tout cela ? Si en plaçant au milieu cette image simple d’un enfant en qui Dieu se donne, tout le reste reprenait sens ? Le sapin devient lien retrouvé du ciel et de la terre, des racines à l’étoile ; son feuillage qui résiste à la mort de l’hiver se fait signe d'une vie sans fin, ses bougies ou ses lampes symbolisent la lumière jaillie de la nuit de Noël. Le Père Noël, dispensateur d’abondance, peut être signe de générosité gratuite, préservant l’origine céleste du cadeau donné sans calcul.
Les cadeaux eux-mêmes font découvrir la seule joie profonde qui est celle de donner, signe d'une économie toujours nouvelle qu’ouvre le Dieu de l’Evangile en se donnant lui-même pour rien, l’économie de la grâce, du don et du pardon sans condition.
Même les repas, dindes, bûches ou puddings, deviennent signe de joie et de partage, signe par excellence du Royaume d’abondance et de paix.Alors que faire de Noël, le fuir ascétiquement ou s’y fondre euphoriquement ? Noël est la folie de Dieu, son humanisation, sa paganisation. Pourquoi ne pas vivre cette folie sans contrainte, mais en se recentrant toujours à nouveau sur ce qui est seul capable de donner sens à tout le reste, à Noël comme à chaque acte de la vie, Dieu présent et vivant parmi les hommes ? Nos Noëls actuels ressemblent à la vie de beaucoup où se juxtaposent des éléments divers sans espace pour les relier ou leur trouver un sens. Mais pourquoi ne pas rêver que ce XXIe siècle qui semble s’ouvrir dans un climat de religiosité diffuse, verrait les hommes chercher à recentrer leur vie sur un fondement religieux, par exemple sur ce Dieu étonnant révélé à Noël ?
Jacques Juillard
Qu’est-ce que la théologie post-libérale ?Un siècle après qu’a fait surface l’idée de mener entre Eglises des discussions fondées sur le respect de la foi de chacun, mais aussi sur le désir de retrouver une unité considérée comme l’espérance même du Père, quel bilan mitigé !- peut être tenté ?
Il est positif que ces discussions aient pu se poursuivre et que des aboutissements concrets en soient le résultat : une prière commune, le Notre Père, dite dans les mêmes termes, une Bible commune (la T.O.B.), une indéniable décrispation dans les contacts officiels, des essais de témoignage en commun sur quelques sujets brûlants de l’actualité (malgré certaines divergences telles celles touchant le P.A.C.S.). Les spécialistes collaborent et s’entendent à tel point que, dans les colloques, les communications des uns et des autres ne se distinguent guère ; les débats traversent chaque confession, le blocage étant, non chez les théologiens, mais du côté de l’appareil ecclésiastique et des milieux conservateurs (catholiques), fondamentalistes (protestants) qui sont influents.
Dans les relations entre individus, la méfiance réciproque est en partie tombée. Vis-à-vis de l’Etat, la laïcité, chose impensable au début du siècle, est devenue un bien défendu ensemble, avec encore, çà et là, des réticences du côté catholique.
Une pratique commune de la lecture de la Bible et une assez remarquable convergence dans certaines interprétations est peut-être une des plus fortes avancées. Elle touche en effet non seulement les spécialistes de ce livre, mais tout le peuple chrétien. Nos amis catholiques deviennent aussi assidus dans cette lecture que nous protestants et cela ne peut que nous réjouir et nous rapprocher. Notre façon peu dogmatique de lire la Bible commence à entrer dans les habitudes de nombre de catholiques. Il en découle parfois une voie pour une catéchèse commune, réjouissante aux foyers mixtes, et, en matière de dogmes, des rapprochements conceptuels ont lieu, impensables il y a cent ans (la justification, le désintérêt des reliques, l’existence de diverses voies de salut, etc.).
De graves sujets de blocage subsistent au sujet desquels et malgré le concile de Vatican II, aucun progrès ne semble advenu. Ces blocages sont attristants parce qu’aujourd’hui nul ne sait comment les contourner. Essayons d’en dresser une liste :
1/ En dépit de récentes déclarations de Rome touchant l’absence de désaccords profonds sur la justification par la foi proclamée par Luther (encore qu’il soit admis qu’il n’a pu être trouvé à ce dogme des formulations concordantes), il faut rappeler que la doctrine catholique et la pratique papale des mérites et des indulgences sont bien en retrait de ce que nous avions attendu.
2/ Plus grave est le désaccord touchant le caractère de la messe qui empêche toute intercommunion ; il semble que ce blocage découle de la vue sacrificielle de la mort de Jésus et de sa répétition dans la liturgie eucharistique. Cependant bien des prêtres français manifestent une volonté de rapprochement en enlevant tout merveilleux inutile dans le langage de leurs messes.
3/ Un autre élément majeur concerne la nature des ministères et l’idée de succession apostolique. La pensée d’une “mission divine” (je reprends cette expression aux vaudois notamment) conférée à tel homme ou à telle femme du peuple de Dieu, d’un ministère aux différentes facettes, ouvert à tous, sans qu’un sacerdoce de nature supérieure le domine, est loin d’avoir fait son chemin. Un déblocage sur ce point pourrait entraîner un déblocage sur bien des rites, en particulier sur la messe.
4/ Moindres désaccords peut-être, mais combien irritants, sont ceux qui touchent la morale sexuelle, l’avortement, les ministères féminins, le mariage des prêtres, etc.
Ces blocages sont désastreux dans un monde ouvert qui attend des chrétiens plus d’amour et de compréhension mutuelle. Ils sont graves parce qu’insidieusement ils manifestent, à la Curie romaine, un raidissement dans une conception de la “Vérité”, avec le sentiment qu’elle est une et que la “hiérarchie” la détient.
A côté de cela, les divergences relatives à Marie, au culte des saints et même à l’autorité et à la position du pape, sont, en apparence, quelque peu secondaires.
Ce qui constitue un paradoxe, c’est qu’autant le dialogue oecuménique entre Eglises est aujourd’hui bloqué, autant il progresse lentement mais sûrement entre chrétiens, un peu grâce au rejet que suscite chez nos frères les raidissements du pape. L’animosité et la méfiance qui étaient nettes il y a cinquante ans ont largement disparu, sauf avec quelques obédiences monastiques plutôt marginales ou avec quelques intégristes.
L’ oecuménisme des relations entre chrétiens est en train de se vivre à la base, plus ou moins fortement selon les lieux et les milieux. Il se développe et, espérons-le, pourrait entraîner la hiérarchie catholique, qui sent s’émietter son autorité, à rechercher de nouvelles voies de dialogue.
Une pratique plurielle de la foi chrétienne, une approche multiforme du culte naîtront-ils un jour ? Comprendra-t-on alors que l’unité n’est pas dans l’uniformité, mais dans une acceptation d’expressions différentes de la foi venant mutuellement s’enrichir et non se combattre ? Prochainement, non sans doute. Mais il est permis d’espérer. Pourquoi les ouvertures de Vatican II ne seraient-elles pas poursuivies par un autre concile ? En attendant, il appartient à chaque chrétien d’oeuvrer pour accentuer la décrispation entre nos églises, dans la bonne humeur et l’amitié, et d’en donner dans la cité des signes tangibles... et tant attendus chez ceux qui vivent dans des foyers mixtes.
De l’oecuménisme tenté entre théologiens à l’oecuménisme pratiqué entre chrétiens de base...
Et qu’en pensent nos lecteurs ?B. FELIX
OUVERTURE INTERNATIONALE D’EVANGILE ET LIBERTEL’adjectif “post-libéral” n’est plus guère utilisé aujourd’hui que pour désigner un courant théologique dont l’Université de Yale dans le Connecticut constitue le principal foyer géographique. Cet usage restreint du terme s’est généralisé depuis la parution, en 1984, d’un ouvrage retentissant de George Lindbeck intitulé The nature of Doctrine : Religion and Theology in a Postlibéral Age. C’est dans cet ouvrage que la notion de post-libéralisme devint pour la première fois le mot d’ordre d’un programme théologique repris depuis -avec des nuances ou des correctifs souvent substantiels- par des auteurs tels que Stanley Hauerwas, Ronald Thiemann, William Placher ou Kathryn Tanner. L’adjectif “post-libéral” apparaît essentiellement chez ces auteurs comme un emblème de leur commun refus d’accorder à l’apologétique un rôle prépondérant dans la tâche du théologien.Le mot apologétique vient du grec apologia qui signifie défense ou plaidoyer. On utilise donc traditionnellement ce terme pour désigner la branche de la théologie qui consiste à défendre la foi chrétienne devant ses contradicteurs... La théologie en est venue, depuis le siècle des Lumières, à voir sa fonction essentielle dans le fait de justifier le bien-fondé ou la crédibilité intellectuelle de ses doctrines devant ce que Kant... appelait le “tribunal de la raison”. Les théologiens post-libéraux ne reprochent pas à Kant et aux philosophes des Lumières d’avoir comparé la raison à un tribunal devant lequel tout discours argumenté, même celui de la théologie, doit pouvoir rendre des comptes.
Mais la question qui se pose à leurs yeux, en théologie comme ailleurs, est de savoir si ce tribunal de la raison peut être encore conçu aujourd’hui comme un tribunal de compétence universelle.
Parmi les multiples influences des théologiens post-libéraux, il faudrait ici mentionner celle du philosophe des sciences Thomas Kuhn. En 1962, dans la première édition de son fameux livre intitulé La structure des révolutions scientifiques (Flammarion 1983), Kuhn observe... que la philosophie des sciences n’est pas en mesure de départager, d’un point de vue rigoureusement rationnel, disons la géométrie d’Euclide et celle de Lobatchevsky, l’astronomie de Ptolémée et celle de Copernic. Il s’agit là pour Kuhn de systèmes incommensurables. Rien ne permet, en effet, de mesurer l’un à l’autre des systèmes qui sont chacun dotés d’une rationalité propre et qui doivent donc être évalués sur la base de leur cohérence interne et non à partir d’une instance extérieure de jugement...
Ce que Kuhn affirme ici des divers systèmes géométriques ou astronomiques, les théologiens post-libéraux vont l’appliquer, en termes analogues, aux différentes traditions religieuses. Ainsi George Lindbeck...émet l’hypothèse que “différentes religions pourraient avoir des notions incommensurables de la vérité”. Les religions occidentales et les cultures influencées par elles, ne disposent d’aucun moyen, dit-il, de se référer directement au nirvana bouddhiste. Ce serait un casse-tête, à l’intérieur de ce contexte, de dire quoi que ce soit de vrai ou de faux à propos du nirvana, ou même de donner un sens à sa récusation. Dans ce qui n’est ici qu’un exemple parmi d’autres de l’incommensurabilité des traditions religieuses, le bouddhisme et le christianisme constituent deux systèmes qui ne peuvent être jugés qu’en fonction de leur cohérence interne, les normes de rationalité n’étant pas les mêmes d’un système à l’autre.
Que devient dans ces conditions l’apologétique ? Les post-libéraux ne disent pas que la théologie chrétienne doit renoncer à toute espèce de plaidoyer argumenté. Si la tâche apologétique de la théologie ne peut plus être fondée sur une raison universelle, elle demeure néanmoins possible, au cas par cas, dans telle ou telle situation déterminée. Les théologiens post-libéraux parlent ici d’une apologétique ad hoc... Manière de dire que le chrétien et le bouddhiste, pour reprendre le même exemple, ne sont pas irrémédiablement enfermés dans leurs mondes respectifs. Ils peuvent entrer en dialogue l’un avec l’autre et s’engager dans une sorte de plaidoyer réciproque où chacun fait valoir ses arguments devant l’autre...Les théologiens post-libéraux ne contestent donc pas tant l’apologétique elle-même que la place centrale qu’elle occupe, selon eux, dans la théologie chrétienne depuis le siècle des Lumières...
Marc BOSS
(Cet article est un extrait remanié d’un article qui paraîtra dans Le Protestant)
Cette fin de millénaire n’est-elle pas un vaste carrefour où s’entrecroisent des hommes, des techniques, des informations, des idées ? N’est-elle pas le temps -et le monde entier serait le lieu- d’un immense brassage d’hommes, capable d’entraîner soit des situations dramatiques et des conflits idéologiques, soit au contraire un enrichissement par l’acceptation du métissage des idées, des comportements et des hommes ; ceci est vrai dans tous les domaines, techniques, sociaux, culturels, politiques, religieux...
Il est clair que deux attitudes sont possibles devant ce constat :
- une attitude conservatrice frileuse qui vise à préserver les valeurs traditionnelles avec un réflexe identitaire chargé le plus souvent de préoccupations exclusivistes et d’intransigeance : c’est la source des idéologies politiques et religieuses, qu’il s’agisse de nationalisme exacerbé ou d’intégrisme religieux ;
- une attitude pluraliste d’ouverture, de disponibilité à comprendre les autres, de tolérance qui doit respecter l’authenticité, sans visée inclusiviste condescendante mais aussi sans prosélytisme ni tentation syncrétiste.
Cette dernière attitude paraît la seule possible, car les peuples n’ont pas d’autres choix que de vivre ensemble : le côtoiement des cultures et des religions est une réalité. Dans notre quotidien, l’Europe se dessine ; les religions doivent aussi s’inscrire dans une démarche de mondialisation en s’inspirant du propos du Cheikh Bentounès, maître de la confrérie soufie Alawiya : “L’homme de demain sera rattaché à une tradition mais se sentira l’héritier de toutes.”Dans ce sens, chaque homme doit :
1. avoir conscience de son identité : son enracinement culturel et religieux est une nécessité ;
2. se révéler aux autres dans son authenticité et les reconnaître dans leur identité et leur vérité, acceptant l’idée d’une transformation réciproque : son ouverture aux autres est aussi une nécessité.
Le titre même d’Evangile et Liberté l’oblige à s’inscrire résolument dans cette démarche au plan international : l’Evangile marque son identité et la vérité qui est la sienne ; la Liberté est liberté de conscience mais aussi liberté responsable, liberté disponible, capacité à accueillir les autres et à s’ouvrir.1. L’enracinement culturel et religieux d’Evangile et Liberté.
Le Réseau regroupe les confessions européennes qui se positionnent aux frontières de l’orthodoxie protestante : unitariens transylvaniens, remonstrants des Pays-bas, non-suscribing presbyterians d’Irlande et libéraux d’Allemagne, de Suisse et de France.
L’objet de ce Réseau est de favoriser la connaissance mutuelle des différentes confessions européennes par des colloques de théologie et d’éthique et de permettre qu’une voix protestante libérale puisse peu à peu se faire entendre dans les réunions religieuses. Dans sa charte, le Réseau entend que le protestantisme conserve son approche libérale -signifiant par là la primauté de la foi sur les doctrines et les institutions- et prône la nécessité d’une critique réformatrice : le fait qu’Evangile et Liberté soit l’un des membres fondateurs de ce Réseau s’inscrit donc dans une parfaite logique.
Ce Réseau s’est constitué à l’intérieur de l’IARF (International Association for Religious Freedom) dont la majorité des adhérents sont des groupes religieux minoritaires dans leur pays.2. L’ouverture d’Evangile et Liberté aux autres religions.
Pour Evangile et Liberté, l’ouverture aux autres religions est d’abord un dialogue avec elles, mais aussi une approche laïque des textes fondateurs de ces religions, ceci, dans la mesure où les participants restent authentiques et capables de “désabsolutiser” et de relativiser leurs traditions religieuses. C’est précisément la démarche que propose l’IARF dans ses réunions et dans ses actions d’assistance aux minorités religieuses opprimées.Robert Serre
Chaque fois que nous buvons du vin, que nous mangeons du pain (tant qu'il y a encore parfois quelque chose qui mérite le nom de pain), nous marquons notre appartenance à cette vieille culture méditerranéenne, à la filiation de Cham, qui ne chercha pas à cacher son père Noé étendu nu, ivre de vin, sous sa tente. A cette culture qui voudrait imiter celui dont le premier acte public fut de transformer l'eau en vin, et dont le dernier fut de briser, par le partage du vin, le prestige du sang pur ou impur. Celui dont le principal apôtre, comprenant qu'on puisse manger du cochon, affirmait qu'il n'y avait rien d'impur pour celui pour qui ce n'était pas impur. Le vin, dira-t-on, mais c'est aussi Dionysos? Certes, et le mélange intime, dans le même noyau cultuel de nos cultures, de plusieurs traditions, de plusieurs interprétations, me semble indépassable. La caractéristique principale de la manière "chrétienne" d'en traiter est de ne céder ni à la crainte du tabou, ni à l'idolâtrie d'un quelconque objet du monde, mais de revenir au monde ordinaire, celui par exemple du pain et du vin, comme à un monde de part en part donné, par un Dieu qui s'en distingue.Sur ce premier exemple, on voit que mon propos est simplement de reconnaître, mélangés à d'autres, quelques-uns des pépins laissés par deux mille ans de christianismes divers au noyau éthico-mythique de notre culture, et dont il nous faut comprendre les virtualités pour comprendre ce qui nous arrive. Mon hypothèse est que même l'athéisme est une ascèse difficile, qui ne se borne pas à l'amnésie, mais qui passe par une remémoration critique des dogmes qui nous tiennent là même où nous ne les voyons plus. Sinon les athées du catholicisme ne comprennent pas les athées du protestantisme, sans comprendre pourquoi.
La Bible est le "Grand Code" de la littérature occidentale, et de l'ensemble de l'art, comme Northrop Frye l'a montré: la place des scènes bibliques est considérable dans ce qui a éduqué, préparé et déformé notre regard. La Bible structure largement les formes de vie morales, et même sociales, économiques, politiques, juridiques de nos sociétés. Elle y joue là aussi le rôle d'un "code", au sens linguistique d'un lexique, d'une grammaire, d'un inconscient collectif, mais aussi au sens normatif d'une réserve de règles ; elle y joue peut-être plus fondamentalement le rôle d'une scène qui précède toute distribution des rôles dans la vie, d'une scène originaire, d'un scénario gigantesque où les grandes situations de l'existence sont répertoriées et remises en scène. C'est pourquoi nous devons accepter que le texte biblique soit aussi une partie du patrimoine culturel de nos sociétés, et non la propriété exclusive de "ceux qui y croient". On peut "rebibliser" la culture contemporaine sans l'"évangéliser".
Pourrait-on rouvrir ces vieilles croyances fondatrices, qui se sont sédimentées et font comme le sol d'évidence sur lequel nous marchons? Il faudrait pour cela transformer la suite des dogmes en programme de questions. Pourquoi et comment les "Écritures" peuvent-elles mêler des langues, des figures, des régimes de langage et d'historicité, et donc d'autorité si différents, et d'abord quatre évangiles, quatre récits des mêmes événements? Qu'est-ce que cela fait pour le politique, pour la communauté? Qu'est-ce que le dogme de l'Incarnation? A-t-on par là renoncé à la Gnose qui voudrait nous délivrer de ce monde, ou bien cette dernière se poursuit-elle avec la Technique? Qu'a fait Constantin, avec la Trinité, et en réaménageant autrement le vieux partage indo-européen des trois fonctions cléricale, militaire, et économique? Pourquoi le terrible voile d'ignorance de la prédestination a-t-il dû nous séparer de la Justice, interdisant à quiconque fût-il roi ou prêtre de mettre la main sur cette réserve où chaque sujet appartient à Dieu seul, et pas même à lui-même? Pourquoi le désenchantement du monde, et n'y a-t-il pas d'autre alternative au magique et au démoniaque que cette instrumentalisation généralisée avec les désastres écologiques et sociétaux que l'on sait? Comment se fait-il que la prédication de la grâce ait tourné à l'absurde, à l'angoisse du vide, à la croissance effrénée des oeuvres humaines impuissantes à cacher ce vide?
J'irai plus loin. On dit la civilisation occidentale débauchée, matérialiste, et nihiliste. C'est un manque d'accoutumance du regard. Car derrière la soi-disant débauche sexuelle, ce que nous pouvons voir, c'est un programme religieux exploré par diverses hérésies de l'Antiquité tardive, et rassemblé dans une passion pour l'énigme du corps, une véritable mystique de la singularité des corps. La traque du corps, sous toutes ses figures possibles, jusqu'à l'image pornographique, n'est-elle pas une recherche extasiée ou désespérée, conduite par la question: quelle est la forme de l'image de Dieu, si les humains sont "faits à son image", et que cela reste une absence? Dans cette mystique du corps, ne voit-on pas encore les effets d'une théologie de l'Incarnation? Et derrière le soi-disant matérialisme des sciences et des techniques, ce que nous pouvons voir, c'est le geste du doute, la volonté de replacer sans cesse l'interrogation au centre, l'absence du savoir, la plus totale "désorientation". C'est ce qu'atteste la forme circulaire ou ellipsoïdale des premiers temples réformés. En ce sens l'interrogation est la mystique discrète de l'Occident. Et sans ce geste on ne comprend ni le déploiement des sciences, ni celui des démocraties modernes. Derrière enfin la société du simulacre, la simulation généralisée du jetable, de l'ultra-moderne ubiquité et du spectacle, on pressent l'effroi de la séparation, la terrible absence d'une Réalité qui s'éloigne d'autant plus que l'on projette vers elle un réseau plus dense et plus puissant de techniques, de télé-communications, et de représentations. Comme s'il fallait boucher la béance laissée par "Dieu" dans notre perception.
La mondialisation tend-elle à rapprocher les peuples ?A la fin du dix-neuvième siècle, beaucoup de scientifiques avaient des certitudes. Les mathématiques étaient vraies. Le monde était déterministe et on pouvait connaître ses lois. Darwin avait jeté les bases de la théorie de l’évolution, expliquant la succession des espèces. Pour beaucoup, matérialisme et progrès continueraient à se conjuguer. La science a fait depuis, dans tous les domaines, des progrès prodigieux, attestés aussi par l’explosion, pour le meilleur et pour le pire, des nouvelles technologies : nucléaire, ingénierie génétique, informatique et télécommunications... Paradoxalement, les scientifiques ont l’impression de s’être éloignés des certitudes du siècle dernier. Les raisons de cet éloignement sont assez complexes ; nous allons essayer de les analyser.L’unité même de la science est maintenant discutée. Certes, les sciences aval utilisent, plus que jamais, les sciences amont. Certes aussi, des concepts variés, comme déterminisme, hasard ou précision, continuent à “traverser” toute la science. Mais l’expansion des connaissances et la multiplication du nombre des chercheurs conduit à un morcellement. Plus fondamentalement, la spécificité de chaque science s’est accrue ; il n’est pas évident que l’on puisse “réduire” la physique macroscopique, avec sa flèche du temps, à la physique quantique ; ni la biologie et les sciences cognitives à la physico-chimie.
Donnons maintenant quelques exemples de difficultés rencontrées par les constructions les plus performantes :En logique mathématique, les apories, transpositions du fameux paradoxe du menteur, ne sont pas réellement surmontées. Les axiomatisations restent rétives. Les infinis non dénombrables nous échappent.
En physique, la théorie quantique des champs permet de prédire les structures fines des spectres des atomes et de les recouper avec les vérifications expérimentales, avec une précision fantastique de 10 -13 ! Mais son application à des particules toujours plus petites, “plus élémentaires”, est difficile. On essaie parallèlement d’unifier toutes les forces de la physique, mais les obstacles sont énormes : les outils mathématiques nécessaires n’existent pas encore ; des révolutions conceptuelles seront nécessaires ; les phénomènes que l’on étudie se passent à des échelles de longueur (minuscules) et d’énergie (immenses), probablement définitivement inaccessibles à l’homme. Sur un plan moins fondamental, la “zoologie” des particules élémentaires reste complexe, le rôle du vide mystérieux. En macrophysique, il n’existe pas aujourd’hui de bonne théorie de la turbulence.
La chimie quantique, malgré ses progrès, ne peut en pratique permettre de comprendre les interactions complexes, si importantes en particulier pour les molécules biologiques.
En cosmologie, la théorie du big bang est étayée présentement par plusieurs faits scientifiques majeurs. Mais déjà les essais de relativité quantique remettent en cause l’idée même de l’existence d’un temps linéaire avant le temps de Planck (1O - 44 sec). Sur un tout autre plan, certains théologiens ont voulu déduire de cette théorie scientifique, évolutive, des confirmations de leurs idées sur la Création (confondant ainsi commencement et origine). Parallèlement astronomie et cosmologie sont encore pleines de questions non résolues et pourtant fondamentales : l’expansion de l’univers est-elle irréversible ? quelle est sa structure topologique ? y a-t-il une “constante cosmologique” ? si oui, quel est son rôle ? existe-t-il des “trous noirs”, gouffres de matière ? le système solaire est-il stable à l’échelle de quelques centaines de millions d’années ? (d’une façon plus générale, le déterminisme d’antan est remplacé, à mesure des progrès des études mathématiques sur les systèmes dynamiques, par la constatation que plus grand chose ne peut être prédit avec précision ; cela conduit à médiatiser la notion de chaos).
En biologie, la théorie de l’ADN rend compte de plusieurs faits majeurs : la synthèse des protéines, les mécanismes de l’hérédité. Mais on réalise de plus en plus que l’ADN du noyau cellulaire n’agit pas seul, que l’environnement joue un rôle. Comme partout en biologie, dès qu’on entre dans les détails, on constate des complications, des raffinements, des exceptions et des exceptions d’exceptions. Surtout, les mécanismes de l’ontogénèse restent en grande partie incompris.
Le darwinisme a bénéficié de nombreux apports (dont celui de la théorie de l’ADN) et est devenu la “théorie synthétique de l’évolution”. Plusieurs de ses idées maîtresses font l’objet d’un quasi-consensus : les êtres vivants, apparus sur la terre, dérivent les uns des autres par un arbre généalogique unique ; le hasard et la sélection naturelle jouent de concert un rôle essentiel dans l’évolution. En revanche, la doctrine traditionnelle, selon laquelle une succession de petites mutations peut expliquer la totalité de l’évolution, est de plus en plus contestée ; les très grands changements évolutifs sont constatés, non expliqués.
Les neurosciences enfin posent des problèmes majeurs : peut-on réduire les états mentaux à des processus cérébraux ? (c’est alors le “physicalisme identitaire” qui se rattache au matérialisme). Mais beaucoup de savants, même matérialistes, reconnnaissent l’existence d’un mental spécifique.
A partir de là, le savant se trouve entraîné dans des questions difficiles auxquelles il peut apporter sa contribution, mais qui le dépasseront nécessairement. :
Si l’évolution (et aussi l’origine de la vie) sont aussi peu expliquées faut-il (comme J. Monod) se satisfaire d’une telle improbabilité ? ou évoquer une Finalité ? De toute façon, il ne sert à rien de se réfugier devant un principe anthropique, recourant comme “explication” à l’hypothèse : il y a un nombre gigantesque (infini ?) de mondes possibles et nous sommes précisément sur celui où les “conditions initiales” ont permis la vie.
Encore moins expliqué : comment a pu émerger le cerveau humain ? (l’objet le plus complexe de l’univers !). Le cerveau est, fort justement, comparé à un ordinateur. Mais n’est-il qu‘un ordinateur ? Qui a établi son programme ? lui a donné du sens ?
Nous constatons une liberté, mais ne savons pas la rattacher à des phénomènes physiques. Le déterminisme, et encore moins le hasard, ne peuvent en rendre compte malgré certaines tentatives médiatiques de savants dépassant leur domaine de compétence.Alain Stahl
Certes, les échanges à l’échelle de la planète se développent, s’intensifient, s’accélèrent : mais pas pour tout le monde et de loin. La mondialisation ne rapproche qu’un petit nombre d’immenses métropoles qui s’interconnectent pour former l’“archipel mégalopolitain mondial”, laissant à l’écart des continents entiers.
Nouveaux clivages
La mondialisation fabrique de la concentration et creuse des vides : aujourd’hui, la moitié de la richesse mondiale est produite sur 1% des terres (1). Le mirage d’une fraternisation planétaire masque mal l’injustice des échanges et l’aggravation des inégalités entre les peuples.
Source d’exclusion, la mondialisation accentue aussi les inégalités entre ceux qui y prennent part. La situation des acteurs économiques varie désormais du tout au tout selon qu’ils produisent des produits compétitifs sur les marchés internationaux, ou qu’ils se trouvent exposés à la concurrence des pays à bas salaires, ou qu’ils produisent des biens “protégés”, ces services de proximité insusceptibles de voyager (facteur, infirmière...). Cette logique tend à accroître l’écart entre compétitifs et protégés et à laminer les exposés, préparant la “fin des classes moyennes” (2). On voit que, loin de rapprocher les peuples, la mondialisation met à l’épreuve leurs solidarités internes.
Il y a donc urgence à établir des contre-pouvoirs internationaux (syndicats, ONG et tout ce qui s’offre à l’initiative de la société civile) et des régulations politiques. Entre Etats, ce peut être le rôle de l’OMC. Au plan interne, l’Etat a vocation à préserver la justice sociale et, plus que jamais, à contribuer au vivre-ensemble de populations aux appartenances de plus en plus disparates. On peut imaginer que se dessine, sans cela, un clivage croissant entre “mondialisés” (mobiles, branchés et pragmatiques) et “enracinés” (gens d’un seul lieu, fidèles, peut-être un peu bornés) (3). La mondialisation mettant désormais en concurrence les territoires, les Etats ont d’ailleurs tout intérêt à les aménager pour les rendre accueillants, notamment en rapprochant les mondes antagonistes qui y vivent (4). Mais à chacun de nous aussi d’y faire face et d’oeuvrer au maintien d’un espace public qui ne consacre pas qu’un retour à des relations de domesticité ou de clientélisme.
Bonnes et mauvaises différences
La mondialisation des échanges suscite des rapprochements entre Etats et l’apparition d’ensembles régionaux, mais à visées surtout protectionnistes. A mesure que les frontières s’effacent, il s’en recrée de nouvelles. Entre nations ou entre voisins : réveils identitaires, sectarismes religieux ou politiques et autres crispations sur ce qui fait racines et re-suscite des différences, créent de nouvelles distances. Les marchandises et la main d’oeuvre n’ont jamais été si mobiles, mais on contrôle de plus belle la qualité sanitaire et les flux migratoires. Le consommateur et la publicité oscillent entre les mérites d’Internet et les valeurs du terroir. A croire que, sous les dehors d’une approche sereine de la mondialisation, ouverte à l’avenir mais fidèle aux origines, se préparerait la spirale destructrice unissant deux contraires : logique uniformisante du Marché et singularisme, universalisme et communautarisme, raison et ésotérisme...Ce sont les difficultés d’une transition. Car aussi bien nous expérimentons physiquement notre condition de citoyens du monde et pouvons d’autant mieux concevoir à présent que la mondialisation puisse rapprocher les peuples. Cela supposerait que nous apprenions à laisser raviver les singularités à travers l’échange, mené en vue et dans le cadre de règles débattues et consenties. Au lieu d’une uniformité imposée et exclusive, construire une humanité solidaire tendue vers son “unité différenciée” (5).
Pierre-Olivier Monteil
(1) O. Dollfus, La
mondialisation, Presses de Sciences Po 1997, p.168.
(2) P.-N. Giraud,
L’inégalité du monde. Economie du monde contemporain, Folio/Actuel
1997, p.352.
(3) Voir E.
Chiapello et L. Boltanski : Les “petits” dans une société
de réseaux, Autres temps n°59, p.15.
(4) A. Brender, L’impératif
de solidarité. La France dans la mondialisation, La Découverte
1996, p.150.
(5) Selon l’expression
de G. Simmel, cité par D. Martuccelli, Sociologies de la modernité,
Folio/Essais 1999, p.404.
Responsabilité
planétaire et ingérence
Entretien avec Monsieur Pierre Joxe
1/ L’idée d’un “devoir d’ingérence” s’est développée au cours des vingt dernières années. Où peut-on en trouver l’origine ?Perspectives actuelles pour le libéralisme théologique
La raison principale du développement de ce concept, c’est que l’on se trouve, depuis la chute du mur de Berlin, devant une situation nouvelle. Dans les crises locales qui naissent ici ou là, la communauté internationale est moins immobilisée que du temps de la guerre froide. A cette époque, toute crise locale risquait de devenir mondiale. Les deux camps se neutralisaient et favorisaient le gel de toute initiative. Pourtant l’opinion internationale se sentait troublée par l’impossibilité d’intervenir en face de ce qu’elle pouvait assimiler à une “non-assistance à personne en danger”. De ce mouvement de l’opinion est né le sentiment d’un devoir et d’un droit d’ingérence.2/. Qui se trouve mobilisé par un tel devoir : l’individu, la nation, la communauté internationale ?
C’est bien sûr, au premier chef, la communauté internationale qui est mobilisée, cela, même si un nombre croissant d’individus se sentent concernés. Mais ce devoir ne touche en rien la sphère du privé.
Ce qui arrive parfois, c’est que certaines nations, isolées en face de l’indifférence des autres, se mobilisent seules. Exemple, depuis longtemps le Portugal, devant le problème déjà ancien de Timor.3/ L’application de ce devoir a suscité récemment bien des difficultés. Faut-il en désespérer ou peut-on penser en améliorer et en faciliter l’usage ?
Il ne convient pas seulement de se préoccuper de l’application du devoir d’ingérence, mais de perfectionner le concept lui-même. Partant d’une base éthique qui veut se projeter sur le droit international, on entre en collision avec le droit de la souveraineté. Quelle souveraineté offre-t-on encore aux nations si le droit d’ingérence s’applique ? Quand il y a véritablement anarchie dans un pays, alors ce nouveau droit peut s’exercer.
Cas spécial : le Kosovo. Le concept juridique qui entre en jeu consiste alors dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Au moins partiellement, la souveraineté serbe doit s’effacer dans ce cas.4/ Le déficit de contrôle démocratique s’exerçant sur les décisions de tel ou tel dirigeant de tel ou tel pays n’est-il pas souvent à l’origine de ce devoir d’ingérence de voisins émus par les conséquences de ce déficit ?
Le critère, en l’absence de tout fonctionnement démocratique, c’est le respect des Droits de l’Homme. On entre alors dans le domaine de la criminalité internationale et de la défense des individus contre les abus de certains dictateurs. Le droit d’ingérence est plus facile à exercer quand existe un consensus international dans l’appréciation de cette absence de respect des Droits de l’Homme.
Dans le cas de Timor déjà mentionné, c’est la crainte du détournement de sens d’un référendum admis par l’Indonésie qui a mobilisé l’opinion internationale.5/ L’appel à l’action résultant de l’évocation de ce devoir d’ingérence peut-il être considéré comme une des avancées morales majeures de la fin du XXe siècle ?
N’oublions pas que l’ingérence a existé depuis des siècles. La problématique a été ainsi posée au XVIe siècle à l’égard des Indiens d’Amérique. On retrouve cette problématique au XVIIIe dans la lutte contre l’esclavage, au XIXe dans la naissance du mouvement philhellène ainsi que dans la mise en cause générale de la colonisation. Ce ne sont que des exemples.
Ce qui est nouveau, c’est que l’on ne se place pas tant sur le plan moral que sur le plan juridique. On a, par exemple, créé des tribunaux internationaux. Ainsi est transposée au niveau international l’idée d’une société organisée dont la vie se déroule sous un contrôle juridique.
Cela est à relier à la pugnacité récemment manifestée par certains juges (affaire Pinochet) qui se saisissent d’une affaire contre un criminel qui se pensait hors d’atteinte. C’est là encore un progrès récent qu’on peut espérer voir s’amplifier au siècle prochain
Je ne peux d’abord cacher un pronostic dont j’ai l’intime conviction : le libéralisme théologique, du moins en France, perdra les temples qui lui étaient, jusque-là, dédiés. Quatre indices me paraissent aller dans ce sens :L’ESSENCE DU LIBERALISME1. Il est notoire que les temples libéraux traversent une période de crise. La parution, il y a un an, du “Manifeste pour un libéralisme théologique renouvelé” était l’un des signes du besoin de redéfinition. Mais, parmi les partisans ou les sympathisants du libéralisme théologique, l’existence de temples dédiés paraît-elle aller de soi ? Un libéralisme diffus paraît suffire. L’existence paisible d’une pluralité semble un horizon suffisant. A ce titre, l’existence de laboratoires n’est plus perçue comme un enjeu. Là se trouve, très probablement, la principale source de la faiblesse actuelle de notre cher libéralisme.J’en viens aux perspectives pour demain. Je note, pour ma part, trois tendances profondes. Et je m’étonne que les sociologues ne retiennent que les deux premières.
2. Beaucoup estiment acquises les percées du libéralisme. Notre attachement viscéral à la liberté de conscience, l’importance que nous accordons aux recherches historiques et critiques, voilà qui semble suranné. Mais il existe, dans le domaine des valeurs, une loi récurrente : c’est toujours quand une valeur semble acquise qu’elle est, de fait, fragilisée et menacée.
3. Face aux rapprochements récents entre catholiques et luthériens, le monde réformé se retrouve un peu esseulé. Pour certains de nos dignitaires, il est temps d’adopter une ligne plus présentable. Qu’importe l’hypothèse de voir le monde réformé devenir une pâle copie du néo-catholicisme.
4. Dans les Eglises comme ailleurs, il existe une génération manquante : celle d’après-guerre, aujourd’hui pourtant aux commandes. Le phénomène est très marquant dans les rangs du libéralisme. Trop âgés pour qu’on les écoute, trop jeunes pour se faire entendre, les libéraux existent bien, au-delà du monde réformé (j’en ai par internet nombre de témoignages). Ils sont une force, sans représenter un pouvoir.1. Il y a, tout d’abord, le fort besoin que ressentent certains à s’attacher à des groupes fortement structurés. Cela conduisait Henri Tincq à avancer que le pentecôtisme pourrait être la religion du siècle qui commence.Le libéralisme a sans doute perdu ses temples. Avouons-le : il a peut-être tout fait pour. Mais s’il apprend, demain, à inventer de nouveaux modes d’être-ensemble, alors il restera fidèle à sa mission. Aujourd’hui comme depuis toujours, ce qu’il lui faut, c’est s’inscrire dans la culture de demain. Conformément à son concept, il pourra y oeuvrer, comme il l’a toujours fait, dans la fidélité à ses principes : en esprit et en vérité.
2. Il existe et c’est sans doute un phénomène inverse, une demande allant vers une appartenance bien plus souple. Les institutions historiques en feront les frais. Elles ne répondent, à strictement parler, ni au besoin du groupe fort devenu garde rapprochée, ni à la quête de la transcendance sans nom et, partant, sans clergé.
3. Mais il existe une troisième voie. Ni conçue à l’image du groupe (si prompt à étouffer), ni structurée selon l’institution (si apte à statufier), elle prendra la forme du réseau.
Demain, il fera beau. Mais pour cela, mettant la main à la charrue, il ne faudra pas regarder en arrière.Pierre-Yves RUFF
Depuis deux siècles, de nombreux auteurs, surtout des allemands, ont tenté de définir l’essence du christianisme, ainsi, Hegel et Feuerbach, du côté des philosophes, Schleiermacher, Harnack et plus récemment Ebeling du côté des théologiens pour s’en tenir à quelques exemples. Depuis vingt siècles, le christianisme a pris toutes sortes de formes. Il a changé, s’est modifié. Des gens très différents s’en sont réclamés et s’y rattachent. Qu’y a-t-il de commun entre Thomas d’Aquin, Torquémada, Servet, le curé d’Ars, Pie XII et Schweitzer ou Martin Luther King ? Qu’est-ce qui permet de qualifier d’église aussi bien la communauté de Jérusalem dont parle le livre des Actes qu’une paroisse réformée de la région parisienne ou d’un village de la brousse africaine ? Etre chrétien signifie-t-il la même chose au premier et au treizième, au seizième et au dix-neuvième siècles ?
Question difficile, on s’en doute, et peut-être insoluble. En 1903, un article magistral du théologien libéral Ernst Troeltsch montrait que tout essai pour définir l’essence de la foi chrétienne ne pouvait aboutir qu’à un résultat aléatoire, défectueux, provisoire et subjectif. En effet, d’une part, la foi chrétienne évolue, change, s’enrichit ou s’appauvrit ; ce ne sera qu’à la fin des temps qu’on pourra, peut-être, dégager ce qui lui donne permanence et continuité. D’autre part, nous sommes situés à un moment précis de l’histoire et toutes nos définitions dépendent du point de vue qui est le nôtre. Celui qui se trouve ailleurs, qui vit à une autre époque, aura forcément une vision différente de la foi chrétienne et de ce qui en constitue l’essence. Nous n’échappons pas à la relativité, quand même nous tentons de cerner la foi chrétienne et l’absolu religieux.Le protestantisme libéral
La question se pose presque dans les mêmes termes pour le protestantisme libéral. Peut-on le définir et dégager ce qu’ont de commun ceux qui revendiquent ou à qui on attribue cette étiquette ? Dans les colonnes d’Evangile et Liberté ou ailleurs, J.-M. de Bourqueney, L. Gagnebin, P.-J. Ruff, C. Mazel, P. Vassaux, B. Reymond et moi-même nous y sommes essayés (sans compter ceux, qu’ils me pardonnent, que j’ai oubliés). Nous avons tous conscience du caractère subjectif et insatisfaisant de nos essais. Souvent nous ne nous reconnaissons pas dans les propos que l’on tient sur nous et dans les attitudes qu’on nous prête (ainsi dans l’article de R. Hebding, répondant à P.-Y. Ruff, publié par Réforme, qui a donné lieu à un débat dans un de nos numéros de l’été dernier). Chacun a sa définition et on va parfois, ce qui est absurde, jusqu’à exprimer des soupçons sur le libéralisme de tel de nos amis. A la différence d’autres courants du christianisme, nous ne pouvons pas répondre aux interrogations en exigeant l’adhésion à des doctrines, puisque le libéralisme entend affirmer le droit de chacun à être ce qu’il est, sans lui imposer des normes et la signature d’une liste de croyances. Comme l’écrivait Calvin, ce jour-là bien inspiré (il ne l’a pas toujours été), n’introduisons pas “cette tyrannie dans l’Eglise que soit tenu pour hérétique quiconque n’aurait pas répété les formules établies par un autre”. Il ne doit pas y avoir de conformisme ou de conformité libérale.
Quand des gens proches de notre journal me disent : “Nous ne savons pas très bien si nous sommes libéraux, ni ce qu’est le libéralisme”, dans la ligne de ce qu’écrit Troeltsch sur l’essence du christianisme, j’ai envie de leur répondre : “Il n’existe pas d’essence toute faite. Il appartient à chacun de nous, pour sa part, de contribuer à définir ce qu’est le christianisme et ce qu’est le libéralisme. A. Sabatier, C. Wagner, W. Monod, A. Schweitzer, G. Marchal et d’autres nous ont fourni des matériaux précieux. La génération libérale à laquelle j’appartiens a apporté sa contribution. C’est maintenant à vous de le faire, non pas en répétant les anciens ou les aînés, s’il vous plaît, mais en innovant, en inventant votre forme de libéralisme et de christianisme.”Des questions, pas des réponses
A la question de l’essence du christianisme, Tillich a apporté une réponse que j’aime bien. Etre chrétien, dit-il, ne consiste pas à accepter des doctrines, si estimables soient-elles (elles ne le sont pas toutes), ni à observer des pratiques pieuses (prière, cultes, sacrements) ; ce n’est même pas de croire tout ce que raconte le Nouveau Testament (il comporte bien des pages contestables). Mais c’est ressentir que ce dont parle le Nouveau Testament a une importance décisive dans et pour ma vie. On est chrétien quand on cherche dans l’évangile ce qui donne sens à son existence, même si on se pose des problèmes, si on éprouve des doutes et si on ressent des difficultés.
De même, le libéralisme me semble se définir par des interrogations et des orientations plus que par des réponses ou des positions. Quand on s’arrête de chercher parce qu’on croit avoir trouvé, quand les réponses font disparaître la question, quand la certitude étouffe inquiétudes et insatisfactions, quand on est tellement sûr d’avoir raison qu’on n’écoute plus les autres, alors on cesse d’être libéral, même si ses convictions sont classées “libérales” dans l’éventail ecclésiastique. On est devenu, ce qui nous menace tous, des orthodoxes et des sectaires du libéralisme. Le libéralisme ne peut pas se constituer en “parti”, en coterie ou en clan sans se renier, comme le remarquait récemment le pasteur Philippe Soulier. Il est une démarche, un mouvement et un réseau (encore faut-il faire vivre le réseau, ce que s’efforce de faire Evangile et Liberté).Alors, plutôt que de nous demander de définir, à partir du passé et du présent, l’essence du libéralisme, aidez-nous à bouger, à avancer, à réfléchir et, avec nous, esquissez le visage -ou quelques traits de la figure- du libéralisme d’aujourd’hui et de demain.
André Gounelle
Beaucoup nous interrogent ; “Quelle est votre foi ? Que croyez-vous ?” Le libéralisme protestant n’a ni catéchisme, ni système doctrinal. Cependant il n’est pas n’importe quoi ! Fondé sur la lecture réfléchie et étudiée de la Bible, situé dans la tradition des penseurs libres et croyants à travers les siècles, notre mouvement cherche à s’exprimer dans le langage de la culture d’aujourd’hui.Nous avons commencé dans la publication de mai (n° 133) un exposé de la foi chrétienne libérale, comme le présentent nos amis de l’Union Protestante Libérale de Genève. Ont été présentés : le libéralisme protestant, Dieu, la Bible. Rejetant les a-priori des anti-religieux exaltés d’une part et d’autre part les formules tyranniques des dogmatismes, l’UPL propose ce sentier de recherche.
JESUS, LE FILS DU DIEU VIVANT
L’Evangile nous révèle la personne de Jésus.Fils de Dieu, Jésus l’a vraiment été par l’Esprit. C’est dans ce sens qu’il a accompli sur terre, d’une manière absolue et parfaite, la volonté de Dieu qu’il a appelé son Père.
Cela dit, le libéralisme protestant veut éviter de confondre Dieu et la personne de Jésus. Il faut retrouver Jésus derrière les théories aventureuses faites à son sujet. Jésus apparaît d’autant plus vivant qu’il est accueilli dans notre vie comme une inspiration divine et une présence contraignante : Celle de Dieu.
Le libéralisme protestant souligne que la particularité la plus essentielle du christianisme est de ne présenter à ses fidèles ni une loi ni un code doctrinal mais un Dieu unique et une personne : Jésus.
Il rappelle sans cesse qu’avec Dieu, la personne de Jésus est au centre de la foi. Il invite les hommes à s’inspirer de sa parole et de son exemple, sources inépuisables de lumière et de puissance de vie. Toutefois, Jésus ne doit pas être adoré pour lui-même (christolâtrie) puisqu’il a donné sa vie pour mieux nous révéler Dieu, seul sujet de glorification.
La personne de Jésus est révélée par l’Evangile ; mais une étude, même rapide, du Nouveau Testament, ne tarde pas à manifester au lecteur impartial des divergences d’interprétation qui ont conduit à de véritables différences dogmatiques.
Au cours des siècles, les luttes dogmatiques ont été acharnées. Les Eglises se sont structurées et ont éprouvé le besoin de trancher. C’est ainsi qu’elles ont élaboré successivement de nombreux dogmes qui, malgré la sincérité des hommes des Conciles, ont fini par constituer un écran de plus en plus opaque entre le message de Jésus et les hommes.
Les Réformateurs ont réagi, mais sont restés plus ou moins prisonni