Novembre 1999

Éditorial

La remise de la dette: entre péché et pardon, Sylvain Dujancourt
 

Paroles Bibliques

Jacques 5, 13-16  : La prière de la foi (ou pourquoi tous ceux qui croient boitent un peu)Jean-Marc Meyer

conférence

Quel évangile pour demain? Gabriel RINGLET à Altkirch, le 5 novembre à 20h

Goethe et Schweitzer

Compte-rendu de l'ouvrage de Jean-Paul Sorg par Philippe Aubert

Le Dossier du mois: Le protestantisme et les images




La remise de la dette: entre péché et pardon
La proposition est séduisante: profiter du changement de millénaire pour effacer la dette des pays les plus pauvres en s'inspirant du jubilé biblique. L'opération n'est d'ailleurs pas nouvelle; régulièrement une part de la dette de ces pays est effacée, surtout dans le cadres des relations bilatérales. Très récemment, le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale ont conclu un programme pluriannuel de réduction de la dette des pays les plus pauvres.
Néanmoins, cette solution récurrente ne satisfait personne et décourage même les bonnes volontés et les esprits humanistes tant l'économie de ces pays paraît vouée à un mal développement chronique ou à une gestion chaotique et corrompue, voire à une régression désespérante. L'effacement de toutes leurs dettes réglerait-il leurs problèmes? Probablement non, il n'offrirait au mieux qu'un sursis assez bref sans répondre aux causes aux causes de l'endettement et de la pérennisation de l'aide.
Car l'endettement ne concerne pas seulement un enjeu du système économique mondial dans lequel la finance est devenue largement autonome. Il concerne autant les relations humaines internationales, l'éthique économique et financière, l'aide au développement, la création de richesses, l'inscription dans l'histoire économique, la qualité des systèmes politiques et notre rapport à l'argent.
De sorte que borner l'effacement des dettes des pays les plus pauvres à son seul aspect financier – même sous couvert de jubilé et d'idéal sabbatique – c'est réduire l'appréhension de la pauvreté de ces pays à un simplisme finalement ravageur et contraire au but affiché. Une nouvelle fois, on se donne bonne conscience mais on se garde de pointer l'échec des politiques d'aide et d'en bousculer le conservatisme, de désigner la responsabilité tant de nos gouvernants que des élites locales, de sanctionner les gestions calamiteuses et d'envisager l'avenir autrement qu'en réglant le passé et son passif.
Bref, l'effacement de la dette – serait-il total et nécessaire – est loin de réaliser le pont entre ces deux principes comptables: qui paie doit et qui donne reçoit, et cette oraison que le Christ a mis sur nos lèvres: "remets nous nos dettes comme nous remettons à ceux qui ont des dettes envers nous".
Sylvain DUJANCOURT
La prière de la foi (ou pourquoi tous ceux qui croient boitent un peu)
  

Le texte

 
L'un de vous souffre-t-il? qu'il prie. Est-il joyeux? Qu’il chante des cantiques. L'un de vous est-il malade? Qu'il fasse appeler les anciens de l'église et qu'ils prient après avoir fait sur lui une onction d'huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient; le Seigneur le relèvera et, s'il a des péchés à son actif, il lui sera pardonné a. Confessez-vous donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, afin d’être guéris. La requête d’un juste agit avec beaucoup de force.
 

Jacques 5, 13-16

 
“Que ma volonté soit faite…”

Lu trop vite, ce texte est assez dangereux. Il risque de faire de notre foi une religion. Effectivement, qu'attendons-nous de la religion, qu'attend l'homme de la religion? Qu'elle lui livre des recettes pour faire du bien et guérir des blessures. Qu'elle lui donne des trucs efficaces pour son salut, pour son bien-être. Et aujourd'hui plus que jamais, même si ce n'est pas toujours exprimé, l'homme aspire à cela: une religion qu'il expérimente, à laquelle il participe émotivement et qui lui donne des résultats; un service express qui permet de dépasser ses limites et d'accroître ses performances; une religion comme moyen technocratique - toujours plus, toujours plus vite, toujours mieux - pour dépasser la souffrance et accroître son potentiel de vie.

Ce texte lu trop vite risque de faire de notre foi une religion de ce type justement parce qu'il semble indiquer de tels trucs, de telles recettes. Des trucs et des recettes pour régler nos problèmes, pour en quelque sorte plier Dieu à faire notre volonté et à répondre à nos désirs.

Liberté de Dieu

Tout le passage est une invitation, un encouragement à la prière. La prière personnelle et la prière communautaire; la prière de louange ou la prière requête. Et avec la prière, se pose le problème fondamental car finalement, qu'est ce que la prière, et comment prier? La prière est-elle toujours efficace? Est-elle cette clé qui ouvrirait le cœur de Dieu à tous les coups?

Je suis le premier à avouer que bien souvent mes propres prières sont très “religieuses”, c'est à dire que leur formulation sous-entend une image de Dieu dont ce serait le rôle, le travail que d'exaucer mes désirs, que de résoudre mes problèmes.

Je suis le premier à avouer que comme beaucoup d'entre vous sans doute, j'ai souvent été déçu parce que mes prières n'étaient apparemment pas exaucées. Je suis le premier à avouer que bien souvent mes prières tournent en rond et qu'en priant je m'adresse plus à moi-même qu'à Dieu.

Une chose est sûre pourtant, et Jacques y insiste, c'est bien la prière qui est en principe au centre de notre être chrétien. Elle est le reflet de notre relation à Dieu. Celui qui prie dit quelque chose de sa relation à Dieu et la dévoile. Mais il y a un réel danger et un risque de faire de la prière un mécanisme de salut qui transforme Dieu en automate dont ce serait la fonction de relever, de guérir et d'exaucer nos désirs. Cette prière-là ne se nourrit pas d'Évangile.

La prière qui se nourrit d'Évangile, la prière de la foi, à l'inverse de la prière religieuse, ne tourne pas autour d'elle-même, ne met pas en route un automatisme du salut. Elle prend Dieu au sérieux, elle compte sur lui mais en lui laissant sa totale liberté. Je peux prier pour l’allégement de ma souffrance, je peux remercier pour ma bonne santé où, dans la maladie, prier pour ma guérison, mais toujours en me reconnaissant, dans mon être devant Dieu, comme quelqu'un qui reçoit. Je dois reconnaître qu'il ne peut jamais y avoir aucune garantie de résultat. Aucune mainmise sur Dieu n'est possible. Il ne doit pas guérir, pardonner, relever, il le peut, à son heure. C'est lui le Maître. Et i certains prétendent mieux prier que les autres et avoir un passe pour ouvrir le cœur de Dieu, ils s'illusionnent dans leurs œuvres et se sont accaparés, annexés Dieu.

Le théologien Dietrich BONHOEFFER a bien résumé ce qu'était la vraie prière de la foi. C'est la prière qui s'adresse à Dieu certes, mais qui sait aussi que ce ne sont pas nos désirs et souhaits que Dieu va réaliser, mais toute ses promesses. Quand je prie, j'attends tout de Dieu et non de moi-même, quelle que soit la ferveur et l'intensité de ma prière. Car notre justification, c'est que devant Dieu nous ne sommes que des quémandeurs et non des sorciers qui connaissent les mots qui le réveillent.

Savoir quémander

Des quémandeurs! C'est un mot très fort. Quémander c'est vraiment cela: demander en attendant tout de l'autre, mais sans aucune garantie de résultat. Ce n'est pas facile, quoi qu'on en dise, d'être quémandeur. Certains ont du mal à quémander parce qu'ils croient qu'il est impossible que Dieu écoute tous les hommes. Ils devraient réviser l'image qu'ils se font de lui: n'est ce pas l'image d'un guichetier débordé plutôt que l'image du Dieu-Père?

Certains ont du mal à quémander parce qu'ils sont trop fiers pour s'humilier. Ils devraient comprendre que personne, fut-il le plus fier des hommes, ne vit de ses propres forces. Aux moments décisifs de sa vie, chaque homme est un quémandeur. Et il doit savoir que Dieu, devant lequel il s'incline, loin de compromettre sa dignité, la lui confère justement en l'écoutant.

Certains ont du mal à quémander parce qu'ils ne supportent pas la déception de ne pas être exaucés et de ne pas voir leur volonté satisfaite. Ils devront apprendre à exprimer leur volonté tout en priant, simultanément, pour l'accomplissement de la volonté de Dieu. Non pas parce que la volonté divine s'accomplit de toute manière, mais parce qu'elle est la volonté la meilleure, celle qui sait toute chose.

“Que ta volonté soit faite…”

Et l'exaucement de la prière me direz-vous? C'est quand même la question principale, celle qui nous intéresse au premier chef. Aucun de ceux qui ont l'habitude de prier ne mettra en doute les exaucements. Il est vrai qu'ils ne consistent pas toujours en la réalisation de nos désirs; les exaucements nous donnent plutôt une certaine intuition de l'être et de la volonté de Dieu, qui nous rapproche de lui. Cependant, nous remarquerons à maintes reprises, avec une certaine stupeur, que lui-même est intervenu, que notre requête est exaucée.

Quiconque prie, examine en premier lieu ses vœux sous le regard de Dieu, pour ainsi dire. Demander: “quelle est à proprement parler ta volonté?” est une façon plus digne de parler à Dieu que dire, maladroitement: “je veux, j'aimerais, il me faut, voilà ce que tu devrais faire”. La prière requête a son sens à l'intérieur de la grande tentative perpétuelle d'entrer dans la présence de Dieu et de faire coïncider notre propre volonté avec la sienne.

Sur toutes nos demandes, supplications et cris, depuis la venue de Jésus, s'inscrit la perspective divine: “Seigneur que ta volonté soit faite”, et elle vient corriger tous nos fantasmes de toute-puissance et de service express. Et cela veut dire: mise en retrait, humilité pour donner de l'espace, de la place à Dieu! “Ma grâce te suffit, tu n'as besoin de rien d'autre”. Alors ? Exaucement de la prière à tout prix, dans tous les cas, à chaque moment? Jésus-Christ et Paul et beaucoup d'autres de la nuée des témoins sont autant d'exemples opposés et nous font sentir que tous ceux qui croient boitent un peu, comme Jacob après son combat avec l'ange.

Note: méditation largement et librement inspirée de l’ouvrage de Jörg ZINK “Wie wir beten können”, 1970, Kreuz-Verlag, Stuttgart.

Jean-Marc Meyer





Quel évangile pour demain?
Gabriel RINGLET à Altkirch, le 5 novembre à 20h

Gabriel RINGLET est Professeur de journalisme et d'ethnologie de la presse à l'Université catholique de Louvain, en même temps que vice-recteur de cette prestigieuse institution. Très connu dans son pays par ses interventions dans les journaux et à la télévision comme par ses livres, il a acquis une notoriété internationale en publiant en 1998: "L'évangile d'un libre penseur. Dieu serait-il laïque?". Cet ouvrage, qui obtint le prix du Syndicat des libraires de littérature religieuse pour l'année 1999, fit l'objet d'une vive controverse dans l'Église catholique, mais son auteur bénéficia de l'appui de l'épiscopat belge et de nombreux autres évêques. Prêtre, poète et théologien, il peut être considéré comme un pionnier de la foi de demain.

Invité dans le cadre des "Conférences Culture et Christianisme", il parlera de l'Évangile à réinventer. Comment retrouver l'inspiration créatrice de l'Évangile sous l'amoncellement des croyances héritées du passé et érodées par le temps? Se vouloir croyant dans le monde contemporain, est-ce d'abord proclamer les perfections divines, ou est-ce s'engager pour l'homme en le considérant comme habité par Dieu? Le christianisme peut-il encore, après deux mille ans d'histoire, apporter un message original et crédible sur la condition humaine et sur Dieu? Quel pourrait être le visage d'une Église de Jésus-Christ dans le cadre d'une modernité qui récuse les dogmatismes et les institutions qui les véhiculent?

1. Comment comprendre l'évolution de nos sociétés par rapport à la foi et à l'espérance chrétiennes?
 
Personne ne peut contester que nos contemporains se sont massivement détournés des Églises au cours des dernières décennies, et ce mouvement de désaffection se poursuit en dépit de ce qui se dit sur "le retour du religieux". Pour rendre compte de ce phénomène, il paraît commode de dénoncer le matérialisme ambiant de la modernité, et de rejeter ainsi la faute de la déchristianisation sur l'air du temps. Mais en réalité, la distance qui se creuse entre le monde et les Églises résulte peut-être surtout, malgré quelques beaux efforts, du fait que ces dernières n'ont pas su accompagner les femmes et les hommes du 20ème  siècle dans leurs recherches nouvelles.

Les Églises ont tendance à ne se préoccuper que des ouailles qui leur restent, alors que la parabole du bon pasteur les invite à partir à la recherche des brebis qui ont quitté le bercail. Elles continuent trop souvent à répéter des formules passées comme si elles possédaient de droit et de fait la vérité éternelle, et à produire des normes comme si l'éthique pouvait être définie une fois pour toutes, indépendamment de la vie. Pourtant le monde est à inventer tous les jours; la vérité, l'amour, et même Dieu sont à réinventer sans cesse pour être présents dans le cœur des hommes. Si nos contemporains refusent la pensée normative des Églises, c'est parce qu'ils ont le sentiment qu'elle les enferme dans des impasses; c'est, de façon paradoxale, parce que le sens qu'ils recherchent avec sincérité et passion pour fonder leurs existences personnelles et imaginer leur avenir, ils ne le trouvent plus assez dans les Églises actuelles. Les hommes d'aujourd'hui ne sont pas tous des égarés qu'il faudrait ramener dans le giron des institutions traditionnelles… C'est dans leur quête de sens et leur diversité que les Églises doivent essayer de les rejoindre, pour recevoir d'eux leur vérité, et pour leur proposer la foi et l'espérance chrétiennes.

2. L'Évangile est pour vous une source poétique ouverte sur l'imaginaire et un lieu de confrontation avec une actualité à la fois atroce et sublime. Comment conjuguez-vous ces deux perspectives?
 
On ne retient souvent de l'Évangile que des représentations bucoliques d'une piètre poésie, difficiles à transposer dans le présent - l'imagerie saint-sulpicienne n'est pas loin. Érodées par la routine, les paraboles ne constituent pour beaucoup de nos contemporains que des historiettes édifiantes tout juste bonnes pour le catéchisme. Mais c'est ignorer que Jésus de Nazareth a pris ses responsabilités face aux difficiles problèmes de son temps, dans une société juive divisée et dominée par le colonisateur romain. C'est ignorer que ses paraboles ont constitué de véritables défis, subversifs par rapport aux croyances religieuses, à l'ordre moral, et aux pouvoirs établis. Cela fut si vrai qu'il n'a pas tardé à le payer de sa vie, dans les conditions que l'on sait. Que dirait-il, cet homme habité par Dieu, dans le monde d'aujourd'hui? C'est assurément dans l'actualité qu'il choisirait ses références pour révéler le Dieu qui s'inscrit dans notre histoire, et pour le faire vivre au milieu de nous. Il parlerait de ce qui arrive chaque jour, dans la douleur ou la joie.

Mais que nous enseigne donc l'actualité? On peut ne voir dans nos villes que le bitume et le béton, le fric, le sexe et la fureur. On peut ne voir dans notre histoire actuelle que l'engloutissement du monde entier dans l'aveugle et violente marée d'une mondialisation qui sacrifie les hommes à l'argent. On peut ne voir qu'une hideuse inhumanité qui nous guette partout… Tout cela existe, avec de terribles conséquences, mais l'homme qui ne voit que ça passe à côté de l'essentiel. Le regard que Jésus a posé sur le monde qui l'entourait, et que nous sommes invités à poser à notre tour sur notre monde, est autre. C'est un regard qui découvre l'intérieur des êtres et ouvre sur Dieu, qui fait vivre les êtres et fait vivre Dieu - c'est le regard de Dieu lui-même. Quelque soit le tragique de l'existence, Dieu est présent dans chaque homme et dans l'humanité, créateur comme au premier jour en même temps que livré à jamais à sa création dans une folle passion d'amour. L'impossible habite au plus profond de nous-mêmes et de l'univers, et nous avons vocation à le découvrir et à l'incarner, à continuer la création du monde et à faire advenir Dieu sur notre terre, à enfanter et à sauver Dieu parmi les hommes. Peut-on imaginer aventure plus poétique?

3. Quelles vous paraissent être les tâches les plus urgentes incombant aujourd'hui aux femmes et aux hommes qui se réclament de l'Évangile?
 
L'Évangile a constitué une extraordinaire bonne nouvelle à travers l'histoire: l'annonce d'une possible libération pour l'homme aliéné par l'homme et par les dieux qu'il se fabrique. Or force est de reconnaître que le christianisme est aujourd'hui en panne de nouvelle, et a fortiori de bonne nouvelle, alors même que notre monde est travaillé par un ardent désir de sens et de salut. Dans une telle situation, la première exigence pour les chrétiens est de s'interroger de façon radicale sur la foi et l'espérance qu'ils professent, en libres penseurs de leur temps. Ne sommes-nous que les survivants d'une religion révolue, des condamnés en sursis qui, au nom d'une certaine fidélité, essayent obstinément de sauver un héritage obsolète? C'est l'image que le christianisme donne assez couramment de lui-même dans nos sociétés, quelles que soient les apparences modernes dont il essaie ici ou là de se revêtir. Retrouver l'esprit des béatitudes, réinventer la bonne nouvelle de l'Évangile face aux problèmes et dans les langages de nos contemporains, repenser les structures ecclésiales constituent donc des tâches urgentes pour tous les croyants - et pas seulement pour les ecclésiastiques et les théologiens professionnels.

Les Églises et la face du monde peuvent se transfigurer quand les chrétiens sont véritablement animés par la foi, puisque Dieu lui-même se révèle alors dans la plus modeste de leurs actions.

Le christianisme n'a pas manqué de femmes et d'hommes qui, ne doutant pas de Dieu, ont eu le courage de ne douter ni des autres ni d'eux-mêmes, et se sont ainsi trouvés capables d'accomplir des miracles; pourquoi cette lignée serait-elle en voie de s'éteindre? Les chemins de la vérité et les luttes pour la justice et la paix entre les hommes sont multiples et n'ont pas de fin. Ce n'est pas le lieu ici de détailler les chantiers sur lesquels les chrétiens ont à s'engager de nos jours. Ils varient d'un contexte à l'autre, mais ils ont en commun le service des hommes, et particulièrement des plus humbles parce que leur faiblesse est habitée par Dieu. La transcendance ne se dévoile et ne s'offre à la prière que là où règne l'amour.
 

4. Happées par la sécularisation, bien des Églises se laissent tenter par des ferveurs intégristes pour ne pas se diluer dans le monde profane. Que penser de cela?
 
Toutes les forteresses édifiées sous le soleil finissent par s'écrouler un jour. La puissance des Églises n'étant que puissance humaine, puisque notre Dieu ne s'investit que dans la faiblesse de l'amour, elle est vouée au même sort que les autres choses de ce monde. Il ne nous appartient pas de juger l'histoire et encore moins de la refaire, mais il nous appartient de réaliser aujourd'hui ce que nous commande le service de l'Évangile dans le monde tel qu'il est. Ce n'est pas au niveau de leurs stratégies politiques et de leur force sociale que se jouera l'avenir spirituel des Églises. La chrétienté est morte, et c'est une société laïque qui lui succède, riche de beaucoup de valeurs nouvelles venues s'ajouter aux valeurs judéo-chrétiennes du passé. Pourquoi les Églises devraient-elles combattre cette sécularisation et se garder du monde profane comme si elles pouvaient exister ailleurs? L'Évangile nous enseigne que le salut passe par la mort, et que c'est en se perdant que la vie peut se renouveler. En irait-il autrement pour les Églises?

C'est parce que les chrétiens manquent de foi qu'ils se crispent sur leur patrimoine historique: leurs bâtiments, leurs institutions, leurs rituels et le faste de leurs cérémonies. Les lieux de réunion, les ministères et les célébrations liturgiques sont certes nécessaires pour faire vivre les communautés chrétiennes. Mais à quoi peuvent bien servir des murs quand la foi qui a été leur raison d'être s'est exilée ailleurs? S'il est donné aux fossiles de conserver leurs apparences jusqu'à la fin des temps, c'est au prix de leur pétrification; mais les institutions qui sont au service de la vie ont vocation à se transformer selon les besoins de celle-ci. Et on ne fera pas à Dieu l'injure d'imaginer qu'il ressent le besoin d'être flatté comme les monarques des hommes, et prié comme nos despotes. Contrairement aux apparences, tout intégrisme est idolâtre et blasphématoire, attentatoire à l'infinie dignité de Dieu et des hommes, ignorante de l'étonnante immensité du mystère de l'Incarnation. L'Évangile est la bonne nouvelle toujours nouvelle, fille de Dieu parmi les hommes, forte et fragile comme l'amour, resplendissante comme la vie et humble comme la mort, libre comme un enfant au matin de la création.

Propos recueillis par J M. KOHLER
GOETHE et SCHWEITZER
 
Albert Schweitzer, Six essais sur Goethe, traduction et introduction de Jean-Paul Sorg, postface Georges Gusdorf publication de L'A.F.A.A.S, ACM Éditions, 241 pages.

Jean-Paul SORG vient de publier la traduction française des discours que Schweitzer a consacrés à Goethe dans des circonstances presque toujours officielles. En introduction, le traducteur fait remarquer que Schweitzer ne saurait se comprendre en dehors de trois rencontres qui ont totalement bouleversé son existence. Le premier personnage n'est autre que Jésus. Rencontre culturelle dans un premier temps, l'enfant de pasteur pouvait difficilement y échapper. Mais très rapidement, cet univers culturel va se transformer en spiritualité, une spiritualité qui prend corps dans l'église de Gunsbach, entre l'orgue et la prédication. On connaît la suite, se méfiant autant des images que des sentiments, Schweitzer se lancera dans la recherche du Jésus historique. Si son pessimisme quant aux résultats de tels travaux peut surprendre, il n'empêchera cependant pas le théologien d'entretenir avec Jésus une intimité qu'il faut lire entre les lignes de son œuvre, mais qui s'exprimera magistralement dans son action.

Le deuxième personnage c'est Bach, le "Musicien poète". Là encore, sans Bach pas de Schweitzer. Rien de la technique musicale du cantor ne lui échappe, mais bien au-delà de la science musicologique, c'est l'intimité qui l'emporte. Il suffit d'écouter les enregistrements que Schweitzer nous a laissés pour réaliser que ce qui peut apparaître comme une lourdeur de l'interprétation, une lenteur du jeu, n'est que la réplique de l'embarras surtout en français - du style de l'écrivain. Le poids de la pensée, comme le sens des notes expriment ce jardin secret: l'intimité.

Goethe l'olympien, le romantique, mais aussi l'homme d'action vient compléter ce tableau pour en faire un triptyque. Tout ou presque aurait pu séparer Schweitzer de Goethe, surtout si on se laisse prendre aux apparences trompeuses, aux classifications définitives, et pour finir aux simplifications outrancières. En effet, le panthéisme du poète semble être aux antipodes de la démarche religieuse du théologien. Alors que Schweitzer, conformément à la tradition biblique, a une approche religieuse de la nature, Goethe opère une approche naturelle de la religion. Pour l'enfant de Francfort, le monde ne peut que se contempler comme étant la manifestation de Dieu. L'expression théologique d'une telle contemplation n'est concevable que dans la poésie, mais elle culmine aussi dans une mystique scientifique qui connaît encore des adeptes de nos jours. Goethe ne remet jamais en doute la capacité de nos sens à décrypter la vérité, toute autre technique que l'observation naturelle, c'est à dire sans instrument, est une violation de la nature, une profanation qui dans la spiritualité Goethéenne équivaut au blasphème.

À l'inverse, Schweitzer se refuse à penser le monde, nature comme histoire, sans le soumettre à la critique de la raison. Disciple de Kant, et rompu aux exigences de la science moderne, il sait par expérience que nos sens nous abusent souvent, et que le réel ne peut se découvrir que par l'expérimentation scientifique. Le monde n'est pas à contempler, il est à transformer, seule l'action fondée sur une éthique peut y contribuer.

Schweitzer définitivement moderne et Goethe irrémédiablement romantique ? C'est probable. Cependant, même si les différences sont ici difficilement réductibles, les deux hommes se rejoignent dans ce qui était essentiel pour eux: une conception éthique du monde. Il ne nous est pas possible, dans le cadre de cet article, de revenir sur le fondement de l'éthique schweitzerienne, le lecteur se reportera avec bonheur à l'introduction de Jean-Paul SORG; retenons simplement que Schweitzer se bat avant tout pour que le progrès matériel de l'humanité soit toujours accompagné d'un progrès moral. Sans ce progrès moral, l'humanité risque la catastrophe, ce qui est effectivement une évolution sur le plan matériel se retourne contre les individus qui deviennent les esclaves des systèmes qu'ils ont eux-mêmes créés. Sans avoir jamais systématisé sa théorie de la connaissance et sa conception du monde, Goethe est un infatigable combattant du progrès moral. Sa volonté de contribuer à l'amélioration morale de l'être traverse toute son œuvre poétique, elle le conduira aussi à accepter d'importantes responsabilités politiques. Bien au-delà de leurs divergences, c'est cette finalité que retient Schweitzer. Dans le discours du prix Goethe, prononcé à Francfort le 28 août 1928, Schweitzer fait la synthèse de ce qu'il nous faut retenir de l'esprit de Goethe, la concordance entre les deux pensées est ici totale.

"L'esprit de Goethe nous inspire trois sortes de combats. Il nous faut lutter pour que ceux que les conditions enferment et usent dans le cadre d'un travail non choisi conquièrent néanmoins les possibilités de conserver une vie spirituelle. Il nous faut lutter pour que les hommes qui sont entraînés dans le perpétuel divertissement que procure notre société du spectacle aperçoivent le chemin d'une conversion intérieure et s'y maintiennent. Il nous faut lutter enfin avec nous-mêmes et avec les autres, afin de retrouver les grands idéaux humanistes du 18ème siècle que dans sa confusion et ses désordres notre époque a perdus, et apprendre à les transposer et à les réaliser dans les situations que nous vivons".

En livrant aux lecteurs francophones les six discours de Schweitzer, Jean-Paul SORG fait d'une pierre deux coups. Certes on redécouvre la pensée romantique de Goethe autrement que par les anecdotes et le triste comportement du poète envers la malheureuse Frédérique Brion, mais on retrouve aussi toute la pertinence de la pensée de Schweitzer.
L'entreprise était nécessaire; il suffit pour s'en convaincre de lire la lettre du professeur Gusdorf qui, en guise de conclusion, s'interroge sur la place, ou plutôt sur l'absence de Schweitzer dans la culture française.

Philippe AUBERT


Le dossier

Aux sources juives du Jubilé chrétien
Par Jean-Pierre Sternberger

 
1267, Humbert de Romans prêche la sixième croisade. Il en appelle à un "jubilé des chrétiens". Le mot est plaisant à entendre, il évoque le latin jubilare, "pousser des cris". Il vient pourtant tout droit de l'Ancien Testament et de l'hébreu Yobel, "bélier". Lévitique 25 prescrit que tous les cinquante ans, au jour de Kippour (le Grand Pardon), le son de la corne du bélier annonce le début d'une année particulière durant laquelle les terres vendues sont rendues à leurs propriétaires d'origine et les esclaves recouvrent leur liberté. Cette institution juive a été vraisemblablement promulguée au retour de l'exil à Babylone, dans le courant du 5ème siècle avant notre ère. Depuis plus de 200 ans, les prophètes stigmatisaient la vente des terres et des gens par des paysans endettés. Dans le cadre fragile de la renaissance de l'identité juive après l'exil, le phénomène s'amplifie de façon dramatique. Quand Néhémie quittant Babylone arrive à Jérusalem, il fait face à la grande plainte de ceux qui poussés par la faim, ont engagé leurs biens, vendu leurs enfants avant de devenir eux-mêmes esclaves de leurs frères (Néhémie 5 cf. Jérémie 34).
Le Shabbat
 
Alors, plutôt que de préconiser un surcroît d'activité produisant des richesses dont les miettes pourraient bénéficier aux plus pauvres, Israël tire de sa tradition spécifique la notion de shabbat, qui n'est pas le simple arrêt de tout travail un jour par semaine. Le Shabbat traduit en effet la revendication pour l'être humain d'une valeur indépendante de la quantité ou de la qualité du travail accompli. Tout être humain a le droit et le devoir de s'arrêter un jour par semaine. Le travail effectué six jours durant produit suffisamment pour qu'il ait à manger lui et sa famille.
Terre généreuse
Les codes de loi édités au retour de l'exil et regroupés aujourd'hui dans la Thora, développent en Exode 21, 2-6; Deutéronome 15, 12-18 l'idée d'une année sabbatique concernant l'esclavage. Cette idée trouve en Lv 25 son développement le plus complet : tous les sept ans, est préconisée la mise en jachère des terres (v. 2-7) et tous les sept fois sept ans le recouvrement des propriétés agricoles vendues (v. 8-24), et la libération des esclaves (v. 39-42, 47-55). Renvoyant aux épisodes de la manne au désert, ou de l'assistance de l'Eternel aux jours d'Ezéchias (2 Roi 19.29), cette législation, comme la loi sur le Shabbat hebdomadaire, parie sur la générosité d'une terre qui donne plus que ce dont l'homme a besoin (Lv 25, 19). Déjà Joseph en Egypte avait pu en son temps éviter la famine à l'approche des années de vaches maigre. Mais son intervention avait occasionné la dépossession des terres au profit du pouvoir central (Genèse 47, 20-22 ). Dans l'Israël rêvé par le Lévitique, ce même principe aboutit à une nouvelle répartition de la terre entre les clans. Certains pensent qu'elle a pu, dans le cadre de la relative autonomie accordée par les autorités perses puis héllénistiques, influer sur les comportements.

Le 22 février 1300, en écho à la prédication d'Humbert de Romans, le pape Boniface VIII proclamait le premier jubilé de l'ère chrétienne.
 
 

Entreprises : endettez-vous !

L’important est de payer ses dettes le plus tard possible. L’endettement est une loi de l’économie de marché. Un chef d’entreprise témoigne.

 
Lorsque j’ai créé ma première entreprise, je croyais naïvement qu’il était de bonne gestion de payer rubis sur ongle ses dettes. Lorsque je rencontrais mon gestionnaire de compte, à la banque, j’étais très fier de lui annoncer que nous avions payé dans les délais nos fournisseurs. En fait, peu lui importait. J’ai appris par la suite quelques notions de gestion. L’important n’est pas de payer ses dettes, mais de les payer le plus tard possible pour améliorer sa propre trésorerie. Cynique, certainement. Mais il en est ainsi. D’ailleurs, les mots aident à digérer la chose. On ne dit pas j’ai beaucoup de dettes, mais j’ai un gros compte fournisseur. Et si vous devez de l’argent à L’URSSAF ou à une caisse de retraite, vous afficherez de "grosses créances sociales ". C’est beaucoup plus soft, que de dire que l’on vit à crédit.

Une entreprise saine doit payer ses fournisseurs dans des délais proches de ce qu’il perçoit de ses clients. En fait, dans la réalité de l’économie les grosses entreprises doivent toujours plus d’argent que les petites, autrement dit, ce sont les petites qui jouent les banquiers pour les grosses. Le cas le plus flagrant est celui de la grande distribution qui touche un véritable jack pot. Lorsque vous achetez dans un hyper marché, vous payez cash votre caddie. Et la procédure de prélèvement de vos chèques est ultra rapide. Mais le supermarché ne paiera la marchandise que vous avez emportée que dans trois mois. Entre temps, l’hyper s’est fait une trésorerie d’enfer qu’il suffit de placer pour dégager de substantiels bénéfices.  "Mais, il a des stocks ", objecterez-vous. Faux, la grande distribution ne stocke plus, elle fonctionne à "flux tendu ", obligeant ses fournisseurs à livrer lorsque les rayons se vident. La recette est hautement bénéfique. Certains grands n’hésitent pas, en plus, à commissionner ceux qui sont chargés de payer pour qu’ils retardent le moment fatidique du règlement.

La solution pour la petite entreprise est alors l’affacturage. Elle va vendre ses factures à ce que l’on appelle un "factor", qui moyennant des frais, va lui donner du cash. Le banquier s’introduit donc dans l’entreprise, non pour prêter en vue d’un achat, mais comme intermédiaire, rémunéré, entre le client et le vendeur.

Mais le pire dans le système est le cas du créancier "État ". chacun d’entre nous connaît la célérité des services du Trésor public pour recouvrir l’impôt, la TVA, les amendes et les taxes. "C’est dur, mais c’est normal, se dit-on, la République ne peut vivre de l’air du temps ". Mais ce qui est étonnant, c’est que l’inverse ne marche pas. L’État, les administrations, les collectivités locales, sont les plus mauvais payeurs de notre pays. Malgré des déclarations répétées de repentir ministériel, rien ne bouge et lorsque l’on est réglé d’une facture publique à moins de trois mois, il faut sabler le champagne. Le cycle infernal s’alimente donc auprès des plus grands donneurs d’ordre, les administrations, les grandes entreprises. Résultat, le petit, celui qui est en bas va lui aussi alimenter cette chaîne diabolique de l’endettement, de la vie à crédit et de l’enrichissement des banques. Car l’endettement profite toujours à quelqu’un.
 

Christian APOTHELOZ,
Journaliste et chef d’entreprise

L'Homme au coeur de l'économie

Faut-il choisir entre un libéralisme qui broie l’homme au nom de l’argent roi ou d’un socialisme qui l’enchaîne au lieu de le libérer ? Nos choix traduisent-ils notre désir de créer des règles moins inhumaines ? Les citoyens que nous sommes sont-ils vraiment dépourvus de pouvoir ? Propositions de Denis Clerc, journaliste à " Alternative Economique".

Comment mettre l’homme au centre de l’économie ? Pour les libéraux, cette question n’a pas de sens : l’économie est toujours au service de l’homme, disait Adam Smith, l’économiste écossais que l’on présente souvent comme le fondateur de la réflexion économique moderne. Et pour se faire bien comprendre, il utilisait l’image – désormais célèbre – de la " main invisible" : chacun sert les autres en visant son seul intérêt personnel. Hélas, l’expérience nous montre que ce n’est pas si simple et que la recherche du profit peut broyer des hommes, que le gain des uns peut se nourrir du malheur des autres. Sans remonter à la révolution industrielle du XIX° siècle et à son cortège de misères, de souffrances et d’exploitation, la mondialisation actuelle nous offre quotidiennement un lot de faits révoltants : ainsi, dans certains pays du Sud, parce que le taux de change baisse et le taux d’intérêt monte, faudra-t-il que des générations entières payent une dette qui n’en finit pas et supportent des programmes d’austérité qui rendent la vie, déjà dure, encore plus difficile et plus précaire ? Faut-il accepter sans broncher que des enfants soient surexploités, que des entreprises se délocalisent, que des milliers d’hommes – sans parler de la nature – soient sacrifiés au profit ?

C’est au nom de ce refus d’un marché vécu comme loi de la jungle que des révolutions socialistes ont eu lieu : il s’agissait de remettre l’économie à sa place, celle d’une servante, et de redonner aux hommes le pouvoir sur leur vie et leur destin. On sait ce qu’il en est advenu : un pouvoir totalitaire, où l’opposant devient un traître, une économie en lambeaux, où l’armée est mieux traitée que les citoyens.

En voulant faire l’ange, l’homme a fait la bête.

Un libéralisme qui broie les plus fragiles au nom de l’argent roi, un socialisme qui l’enchaîne au lieu de le libérer : ce constat, loin de nous accabler, doit au contraire nous stimuler. Car il nous montre que nos marges de manœuvre ne résident pas dans le remplacement – illusoire et décevant – d’un système par un autre, dans un grand soir qui supprimerait radicalement les causes de nos malheurs : plus modestement, elles se situent dans une lutte quotidienne et toujours renouvelée pour créer des règles moins inhumaines, pour mettre un peu d’éthique dans les relations économiques, pour que le faible ne soit pas à la merci du fort. C’est-à-dire dans des actions, des comportements, des décisions qui sont à la portée de chacun de nous, parce qu’elles constituent une partie de la trame de notre quotidien. Choisir de placer son épargne ici plutôt que là, d’acheter ceci plutôt que cela, de participer à telle association de solidarité ou de soutenir telle cause qui nous paraît aller dans le sens d’une plus grande justice : même dans une économie mondialisée, le citoyen qu’est chacun de nous n’est pas dépourvu de pouvoir. Car, si chacun de ces actes, modeste, ne change pas grand chose, voire rien, leur conjonction finit par peser : n’oublions jamais que ce sont les Eglises protestantes des Etats-Unis qui, en retirant leurs fonds des sociétés qui participaient à l’apartheid en Afrique du Sud, ont ébranlé le pouvoir raciste et contribué à ce qu’il s’écroule. Ce ne sont pas les Etats, mais les citoyens est-allemands, qui ont mis à bas le mur. Dans ce combat quotidien pour que l’homme ne soit pas sacrifié à l’économie, chacun de nous peut jouer un rôle. Combat toujours à recommencer, jamais terminé, souvent perdu, mais parfois gagné : l’économie, au fond, ne nous dicte ses lois que parce que nous le voulons bien.

Y a –t-il une vie après la mondialisation ?

La mondialisation est un fait. Ce n’est pas une donnée irréversible de notre temps. Ce n’est pas non plus le mal absolu. Pierre LANGEVIN, Professeur d’économie à Aix - Marseille s’explique.

Au moment où se déchaînent des conflits locaux d’une barbarie que l’on croyait disparue, l’interdépendance des économies modernes a quelque chose de positif.

Elle annonce ou pourrait annoncer l’avènement du "village global" où, progressivement, tous les pays du monde pourraient avoir leur part sur des valeurs d’accomplissement. Elle permet d’augmenter la production, de créer des emplois, de distribuer des revenus, de faciliter la circulation des hommes et des idées. Elle s’appuie sur les considérables facilités de communication qu’offrent les techniques d’aujourd’hui pour les échanges matériels et, de plus en plus immatériels. Elle offre des ressources aux pays pauvres et des occasions de créativité aux pays riches. Elle génère de la prospérité, ouvre les pays au reste du monde et met en relation immédiate les continents et les travailleurs. La mondialisation explore toutes les ressources de l’économie, fait appel à des cadres très qualifiés, ouvre plus de nouvelles perspectives aux entreprises que les seuls marchés nationaux.  Si elle met les peuples en relations, les entreprises en communications, les cultures en mouvement, la mondialisation est un bienfait. Les investissements directs à l’étranger génèrent des emplois et des revenus pour des actifs de pays pauvres sans commune mesure avec le niveau moyen des rémunérations. La mondialisation des communications fait circuler tout ce qu’on veut, sans contrôle possible des Etats.

Elle permet la prise de conscience de l’importance de certains enjeux, fait naître des mouvements d’opinion contre des conditions de travail inacceptables ou des stratégies commerciales douteuses.

Alors pourquoi est-elle si souvent contestée ?

Sa logique est le plus souvent une logique d’oppression qui ne connaît ni valeurs morales, ni éthique de comportement. Celle-ci se redéploie en dehors de toute légitimité démocratique. Sa référence est connue : c’est celle du libéralisme qui assure aux meilleurs, prestige et revenus, et aux autres, dépendances et exclusions. Cette idéologie du marché brise, dans tous les pays du monde, la cohésion sociale parce qu’elle se redéploie sans Etat, sans souci de l’intérêt général et sur des objectifs davantage financiers que productifs. Ce mouvement de fond est formidablement inégalitaire. La mondialisation est plus de prospérité pour quelques-uns – les bien formés, les cadres très supérieurs, les managers sans scrupule (mais non sans talent), les grandes fortunes - et davantage de précarité pour la plupart de ses travailleurs. Pour s’assurer des variations des cours des monnaies, les entreprises font des placements sur les marchés financiers contre les risques de perte de change : plus de 1 300 milliards de dollars s’échangent chaque jour sur le marché des changes, 100 fois plus que la valeur du commerce international.

Certes, toutes les entreprises internationales ne gèrent pas leur personnel dans la précarité, ne produisent pas sans souci écologique, ne spéculent pas sur les marchés des changes. Mais, enfermées dans une logique de concurrence accrue, peu se soucient du bien commun. La globalisation est de nature individuelle. Les entreprises des pays riches, par les facilités de communications matérielles et immatérielles, se livrent à une concurrence sans merci dans une course au gigantisme pour le plus grand profit de leurs actionnaires et des salariés qu’elles conservent. Elles ignorent le bien commun.

L’éthique sociale : ça ne paie pas !

Permettre à tous les pays de se développer, assurer des redistributions des revenus, promouvoir des créations d’emplois, préserver les ressources de l’environnement, donner aux actifs des occasions d’accomplissement plutôt que d’enrichissement, organiser des transferts sociaux et protéger les plus démunis ne relève pas de la mondialisation. Ces ambitions humaines, tout simplement, renvoient à une conception de l’intérêt général qui n’est pas celle des géants de la pétrochimie ou de la banque. Elles ne peuvent être portés que par l’état.

Or le poids de ces états dans l’économie mondiale ne cesse de décroître. Ramenés à l’image peu flatteuse d’ "économie administrée", caricaturés par ceux qui assimilent la chose publique à la bureaucratie, les états n’ont pas bonne presse. Ils ne sont certes pas à l’abri de tout soupçon. Mais, modernisés, décentralisés, socialisés, moralisés, ils pourraient construire un nouveau cadre pour la mondialisation autour d’un gouvernement du monde.

La mondialisation : un avenir contesté.

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer ses implications quotidiennes et pour réclamer le retour du politique dans le gouvernement du monde. Tout n’est pas verrouillé et il existe de considérables marges de manœuvres : en matière d’emploi, d’aide aux pays pauvres, de fiscalité, d’aménagement du territoire, de politique sociales le citoyen entend bien devenir parti prenant de ce jeu. De la taxe Tobin au dernier prix Nobel d’économie, du refus de l’A.M.I. aux contestations de la suprématie américaine l’opinion change. Un vent de contestation s’installe et porte au pouvoir de nouvelles majorités. Malheureusement beaucoup d’entre elles, en Europe notamment, ne pratiquent qu’une gestion modeste de l’intérêt général et s’installent dans une social-démocratie approximative sans véritable projet. C’est probablement parce qu’il leur manque l’essentiel : une éthique de comportement qui les conduirait à défendre des valeurs qui ne sont pas économiques comme le partage, la culture, la compréhension de l’autre, la solidarité, la lutte contre les inégalités, et le respect. Les limites de l’économie globale ne sont pas dans la chute du résultat de leurs entreprises ou quelques faillites retentissantes. Elles ne sont pas non plus dans un prochain krach boursier ou dans le conflit d’actionnaires entraînés dans des O.P.A. inamicales. L’économie mondiale va rencontrer des acteurs qui n’accepteront plus que le destin collectif d’un continent, d’un peuple ou d’une nation soit confisqué par des argentiers sans principe. Elle va buter tout simplement sur l’essentiel : le citoyen, l’habitant, le travailleur, le consommateur, qui n’accepteront plus de vivre sans dessein une fonction simplement économique et se révolteront contre le fatalisme d’une pensée unique en démondialisant les entreprises et leurs finances pour internationaliser leurs convictions.

P.LANGEVIN
Maître de conférences
Faculté des sciences économiques
Marseille

Qui remet la dette ? L'Acte deux

Les Eglises se sont associées à la grande campagne de mobilisation de l'opinion publique internationale en faveur de la remise de la dette aux pays les plus pauvres à l'occasion du prochain millénaire. Des instances financières internationales (FMI, Banque mondiale) ainsi que les gouvernements - dont celui de la France - ont fait écho à ces préoccupations, ce qui est positif.

Mais le plus important reste à faire : passer de l'intention aux actes. Or sur l'acte 2 : " qui va payer ?". Les propos se font plus discrets car il n'est de remise de dettes sans que quelqu'un se substitue au débiteur. Enfin au terme d'une remise de dettes, il faut laisser aux emprunteurs de nouvelles ressources accessibles sans réenclancher le mécanisme infernal.

Quelques données simples doivent être ici rappelées. Ce que l'on nomme : La dette des pays en développement est en faite l'accumulation de dettes diverses envers les créanciers divers aussi.

La dette publique est une dette envers des Etats qui ont consenti des prêts sous des formes diverses et à des époques différentes. Elle se divise en deux catégories :
· La dette multilatérale : envers des instances internationales : essentiellement le Fond monétaire international et la Banque mondiale. Les instances dirigeantes de ces organismes réunissent l'ensemble des états qui en sont membres. Ils peuvent conjointement remettre une dette à la condition de trouver des ressources complémentaires pour combler le trou ainsi causé.
· La dette bilatérale : envers un état ayant consenti des prêts, en général dans de son aide publique au développement. C'est pour une large part le cas de la France.

D'une manière générale ces prêts publics - au moment où ils ont été concédés - ont constitué une aide, car leurs conditions (leur taux en particulier) étaient très inférieures à celles du " marché", jusqu'à 1,5% en France pour les pays les plus pauvres. Nombre de ces prêts ont d'ailleurs déjà fait l'objet de remises ou de rééchelonnements en diverses circonstances.

A côté de la dette publique, il y a aussi la dette privée. Il s'agit des emprunts contractés par les pays en développement sur le marché financier auprès d'organismes privés : essentiellement des banques. De tels établissements ont un caractère commercial, obéissent aux lois du marché, et leur vocation n'est pas l'aide au développement. La dette privée pèse lourd dans la dette. Sa remise dépend des instances dirigeantes de ces banques - leurs actionnaires - et nécessite également le recours à des ressources nouvelles pour combler le découvert.

Par ailleurs un prêt est toujours assorti de conditions pour son remboursement. Ces conditions donnent son contenu à la dette. Elles s'établissent autour de cinq paramètres, qui combinés, déterminent le poids de la dette.

a) Il y a toujours d'abord la monnaie dans laquelle le prêt a été consenti et celle dans laquelle il devra être remboursé (en général la même). Les fluctuations mondiales des monnaies font ainsi varier le " poids" de la dette et le plus souvent au détriment des monnaies les plus faibles.

b) Il y a aussi la durée du prêt : le nombre d'années pendant lesquelles le remboursement devra s'effectuer. En matière d'aide au développement il s'agit la plupart du temps de durées longues (30 ans). Elles soulagent au départ, mais font peser le poids de la dette sur les générations à venir.

c) La durée est souvent assorti d'un différé. Il s'agit d'une période plus ou moins longue avant que n'intervienne le premier remboursement. En général dans les projets de développement il s'agit du temps nécessaire au projet pour produire les premières ressources qui permettront le remboursement. Mais souvent il y a décalage entre les prévisions et les réalisations.

d) Le montant du prêt est ensuite un facteur important au niveau d'états. Il se mesure souvent en dizaines de millions (ou plus) de francs ou de dollars. L'importance de ce montant dans le total des ressources consacrées à l'objectif affectera aussi la difficulté de remboursement.

e) Enfin le taux, le pourcentage d'intérêt versé au créancier en rémunération du service s'ajoute à la somme initiale. Il peut varier énormément selon le type de prêts et peut aller du loyer de l'argent au moment du prêt à des taux tout à fait conventionnels (1,5%). Cet " intérêt" versé au créancier est celui qui a été dénoncé le plus souvent même quand le créancier perd de l'argent !

A ces constituants techniques officiels de la dette, il faut hélas parfois ajouter le prix de la corruption, tant auprès du créancier que du bénéficiaire. Ces fuites immorales ont également contribué à alourdir la charge de la dette.

Ceci étant : soulager ou annuler la dette peut se faire en agissant soit sur l'ensemble des paramètres, soit sur certains d'entre eux, soit en effaçant à un moment donné le reste de la dette. L'opération - toujours délicate - mais souvent sage et nécessaire inclut pour les deux partenaires des décisions importantes.

Pour le prêteur, il lui faudra trouver, ailleurs que chez l'emprunteur, les ressources nécessaires à l'effacement de la dette. Les Etats se retrouvent alors face à leurs : citoyens - électeurs - contribuables dont ils doivent solliciter la compréhension, voire l'approbation. Décision toujours difficile à défendre devant une opinion publique. Mais c'est là, qu'avec les associations d'aide au tiers-monde les Eglises peuvent apporter le poids de leur influence sur l'opinion publique. Encore faut-il que les chrétiens - citoyens soient prêts à donner l'exemple.

Pour les emprunteurs que sont des pays en développement, il est essentiel que la remise ou le soulagement de la dette ne se fasse pas au détriment de la poursuite d'une aide responsable. Il faut également qu'un effacement de dette ne se traduise pas par une disparition du crédit à l'avenir, ce qui reviendrait à condamner ces pays irrémédiablement.

Ceux qui ont eu à emprunter pour leur logement peuvent très bien comprendre tous ces mécanismes. Remettons la dette : OUI, mais en citoyens responsables et en croyants convaincus.

Michel Wagner