Mars 2000

Toxicomanies
Articles publiés
À propos de la législation concernant l’usage de stupéfiants.
« Guérir la vie »
Qu'est ce qu'un toxicomane? Comment soigner? Quelles sont les structures existantes? Et au plan de la législation?
Témoignage: La réponse est ailleurs que dans les drogues,


Toxicomanies

Religion : opium du peuple ?
Le produit importe peu ! Espérer c’est vivre autrement

Paroles Bibliques

Manifestation d’hier, manifestations d’aujourd’hui. Questions d’hier et pour aujourd’hui.

 
Actes 19 v 22 à 40

22 Paul envoya en Macédoine Timothée et Eraste, deux de ses auxiliaires, tandis que lui-même prolongeait un peu son séjour en Asie.
23 C’est à cette époque que se produisirent des troubles assez graves à propos de la Voie.
24 Un orfèvre en effet, du nom de Démétrius, fabriquait des temples d’Artémis en argent et procurait ainsi aux artisans des gains très appréciables.
25 Il rassembla ces artisans ainsi que les membres des métiers voisins et leur déclara : « Vous le savez, mes amis, notre aisance vient de cette activité.
26 Or, vous le constatez ou vous l’entendez dire : non seulement à Ephèse, mais dans presque toute l’Asie, ce Paul remue une foule considérable en la persuadant, comme il dit, que les dieux qui sortent de nos mains ne sont pas des dieux.
27 Ce n’est pas simplement notre profession qui risque d’être dénigrée, mais c’est aussi le temple de la grande déesse Artémis qui pourrait être laissé pour compte et se trouver bientôt dépouillé de la grandeur de celle qu’adorent l’Asie et le monde entier. »
28 A ces mots, les auditeurs devinrent furieux et ils n’en finissaient pas de crier : « Grande est l’Artémis d’Ephèse ! »
29 L’agitation gagna toute la ville et l’on se précipita en masse au théâtre, en s’emparant au passage des Macédoniens Gaïus et Aristarque, compagnons de voyage de Paul.
30 Paul était décidé à se rendre à l’assemblée, mais les disciples ne le laissèrent pas faire.
31 Et certains asiarques de ses amis lui firent aussi déconseiller de se risquer au théâtre.
32 Chacun bien sûr criait autre chose que son voisin et la confusion régnait dans l’assemblée où la plupart ignoraient même les motifs de la réunion.
33 Des gens dans la foule renseignèrent un certain Alexandre que les Juifs avaient mis en avant. De la main, Alexandre fit signe qu’il voulait s’expliquer devant l’assemblée.
34 Mais, quand on apprit qu’il était juif, tous se mirent à scander d’une seule voix, pendant près de deux heures : « Grande est l’Artémis d’Ephèse ! »
35 Le secrétaire réussit pourtant à calmer la foule : « Ephésiens, dit-il, existerait-il quelqu’un qui ne sache pas que la cité d’Ephèse est la ville sainte de la grande Artémis et de sa statue tombée du ciel ?
36 Puisque la réponse ne fait pas de doute, il vous faut donc retrouver le calme et éviter les fausses manœuvres.
37 Vous avez en effet amené ici des hommes qui n’ont commis ni sacrilège ni blasphème contre notre déesse.
38 Si Démétrius et les artisans qui le suivent sont en litige avec quelqu’un, il se tient des audiences, il existe de proconsuls : que les parties aillent donc en justice !
39 Et si vous avez encore d’autres requêtes, l’affaire sera réglée par l’assemblée légale.
40 Nous risquons en effet d’être accusés de sédition pour notre réunion d’aujourd’hui, car il n’existe aucun motif que nous puissions avancer pour justifier cet attroupement. » Et, sur cette déclaration, il renvoya l’assemblée.
(Actes 19 v 22 - 40)


Notes de lectures
Asie : Province romaine, actuellement en Turquie.
 
Ephèse : capitale de la province consulaire d’Asie, aujourd’hui en Turquie. Ville portuaire, la plus importante d’Asie Mineure (les estimations de sa population varient de 200 000 à 500 000 habitants), et nœud de communication entre l’Orient et l’Occident, Ephèse était un foyer de culture, d’art et de cultes divers. Le théâtre d’Ephèse, lieu privilégié de rassemblement, avait une capacité d’accueil de 24000 personnes. Dotée d’un sanctuaire d’Artémis, Ephèse était en outre un important centre de pèlerinage. Une importante communauté juive était également présente à qui le droit de culte et de réunion était officiellement reconnu.

Artémis : Artémis était la grande déesse orientale de la fécondité. Autour de son effigie censée être tombée du ciel, le temple qui lui était consacré était considéré comme l’une des sept merveilles du monde. Son culte, marqué par des orgies et des rites magiques attirait de nombreux pèlerins, friands de souvenirs pieux, telle les reproductions en argent de ce temple fameux. L’importance économique du culte d’Artémis et de son temple était considérable. Le trésor du temple constitué d’offrandes présentées à la déesse permettait à celui-ci de jouer le rôle d’une banque tant pour l’Etat d’Ephèse que pour les particuliers. C’est ainsi que le temple soutenait l’économie de toute la province.

Asiarques : élus locaux appelés à organiser le culte provincial de l’empereur.

La Voie : dans les Actes des Apôtres, l’expression est synonyme de la nouvelle vie dans la foi chrétienne.
 
 

Il est des passages dans la Bible qui, malgré les siècles qui nous séparent d’eux, résonnent de façon tout à fait actuelle. C’est le cas de ce récit, un des plus pittoresques du livre des Actes des Apôtres qui n’en manque pas. Vivant, précis et malicieux, il nous fait assister en trois temps à une sorte de réunion syndicale (eh oui, déjà), à une grande manifestation publique (qui n’a rien à envier aux manifs du XXème siècle), et à sa dislocation sur ordre d’un haut-fonctionnaire. En le lisant, on se croirait dans une de ces manifestations comme on en voit souvent aux informations télévisées. Et les questions soulevées par ce texte, en particulier la compatibilité entre une organisation économique et sociale et l’engagement chrétien, demeurent toujours valables. La prédication religieuse de Paul a des conséquences économiques. L’évangile de Jésus-Christ ne se cantonne pas à la seule sphère privée et encore moins au seul domaine spirituel. Comment le recevoir et le vivre authentiquement dans le concret du monde ? C’est le problème qui se pose à Ephèse. C’est le défi que nous avons à relever chaque jour, nous aussi.
 

Défendre les emplois
Lorsqu’une entreprise, ou un secteur d’activités, sur laquelle repose l’essentiel de l’activité économique d’une région voit son chiffre d’affaire baisser, son carnet de commandes diminuer et sa survie être mise en cause, c’est l’émoi généralisé et bien compréhensible. Nous assistons alors à diverses manifestations de colère de la part non seulement des employés qui craignent de se retrouver au chômage, mais aussi, bien souvent, de l’ensemble de la population. Qui peut les en blâmer ?
Cela a été le cas ces dernières années en Lorraine avec la crise de la sidérurgie, dans les différents chantiers navals, et pensons aussi aux colères des agriculteurs qui n’arrivent pas à vendre leurs produits à un prix décent, des pêcheurs et professionnels du tourisme victime de la pollution et des marées noires…

Cela s’est produit, déjà, il y a vingt siècles à Ephèse.

Et si l’histoire, au lieu de se passer à Ephèse dans les années 50 ap J.C., avait pour cadre Lourdes (par exemple) en l’an 2000, que les touristes et pèlerins divers cessaient tout à coup de venir, ou, du moins, que la fréquentation diminuait très nettement suite à une action d’évangélisation d’envergure ? Le tollé que cela ferait, et pas seulement chez les vendeurs de souvenirs pieux !

Démétrius, orfèvre ou ciseleur d’argent de profession, fabriquait des modèles réduits du temple d’Artémis. Son intérêt économique dans l’histoire est très clair. La courbe des ventes avait dû s’infléchir quelque peu à la suite de la prédication chrétienne contre l’idolâtrie. Son chiffre d’affaires et la survie peut-être même de son entreprise, est menacé. Son initiative, réunissant les artisans et techniciens de son entreprise ainsi que ses confrères et tous ceux qui d’une manière ou d’une autre étaient liés à cette industrie, s’explique et se comprend aisément.

Démétrius s’en prend donc nommément à Paul et à sa propagande trop efficace. Bien sûr son discours est un peu exagéré : même si Artémis était adoré à travers le monde entier (c’est-à-dire le bassin méditerranéen à l’époque), le monde entier n’adorait pas Artémis. Cependant il met bien en lumière l’enjeu décisif : la prédication religieuse de Paul a des conséquences économiques. Elle nuit gravement à la profession de Démétrius. Elle risque de condamner au chômage un certain nombre d’artisans d’Ephèse. Plus encore, puisque le temple d’Artémis soutenait toute l’économie de la région, c’est celle-ci dans son ensemble qui risque d’être ébranlée et mise à mal. Pour la première fois dans l’histoire du christianisme naissant, mais non pas la dernière, se pose le problème de la compatibilité entre une organisation économique et sociale et l’engagement chrétien.
 

Sous couvert de la religion
Mais Démétrius pare cette protestation intéressée d’une motivation idéologique supérieure, plus noble. Il fait vibrer la corde sensible de la vénération due à la grande déesse Artémis. Là encore la démarche n’a, hélas, pas perdu de son actualité : une querelle religieuse recouvre en fait, comme trop souvent, un conflit économique. Le résultat ne se fait pas attendre : l’agitation gagne toute la ville. On se précipite au théâtre après s’être emparé de deux compagnons de Paul, Gaïus et Aristarque. Paul lui-même est disuadé de se présenter devant cette assemblée hostile par « certains asiarques de ses amis ». La mention de ces asiarques est surprenante : comment Paul a-t-il pu se lier d’amitié avec des prêtres du culte de l’empereur ? Apparemment Paul avait noué de bonnes relations avec de hauts personnages de la cité, sans les avoir convertis pour autant.

Et ceux-ci, à la différence de Démétrius, n’ont pas jugé que Paul dépassait la limite de la tolérance religieuse régnant à Ephèse : une foi exclusive, qui remet en cause toute autre forme de culte. Avec sagesse, ils conseillent à Paul de ne pas s’exposer inutilement au milieu d’une foule en délire. Les mésaventures survenues au nommé Alexandre confirment bien que Paul n’aurait pu se faire entendre dans de telles conditions.
 

Un débat sans cesse à reprendre
Le silence forcé et la non-intervention de Paul laissent, par contrecoup, le débat ouvert face à la question soulevée par Démétrius de la compatibilité entre le christianisme et l’organisation économique et sociale des Ephésiens. Et nous voici privés d’un avis qui aurait été précieux lorsque nous nous interrogeons sur la manière dont nous vivons concrètement l’évangile, sur la relation entre le message évangélique et les pratiques économiques en vigueur, sur la nécessaire cohérence entre notre foi et notre mode de vie et les cas de conscience qui peuvent se présenter alors. Qu’aurait répondu Paul, qui a tant marqué l’histoire et l’évolution du christianisme ? Quels auraient été ses arguments dans ce débat ? En dehors de l’opposition à la sacralisation de l’argent et aux profits tirés de la crédulité religieuse, nous n’en savons rien et ne pouvons donc pas nous appuyer sur sa théologie pour trouver une issue, une réponse. Mais peut-être est-ce parce qu’il n’y a pas de solution toute faite, donnée une fois pour toute. L’Eglise et chaque croyant individuellement se doivent de reprendre à nouveau le problème à chaque époque, pour inventer de nouvelles réponses dans une situation donnée, avec le souci de la nécessaire cohérence entre ce qui est proclamé et ce qui est manifesté, entre la foi et le vécu. Tâche délicate s’il en est, mais notre crédibilité est à ce prix.

Anne Trosino