
À propos de la législation concernant l’usage de stupéfiants.Mars 2000
Articles publiésToxicomanies À propos de la législation concernant l’usage de stupéfiants. Hubert Pfister
« Guérir la vie » par Jean Lods
Témoignage: La réponse est ailleurs que dans les drogues,
Toxicomanies par Hubert Pfister,
Religion : opium du peuple ? Fritz Lienhard, professeur théologie
Bémol, un lieu d'accueil pour toxico, Roland Kauffmann
Bibliographie
Paroles Bibliques
Manifestation d’hier, manifestations d’aujourd’hui. Questions d’hier et pour aujourd’hui. Actes 19 v 22 à 40, Anne Trosino
« Guérir la vie »
Il convient tout d’abord de rappeler que la législation française est tout à fait différente selon que l’on considère le tabac, l’alcool ou les substances psychoactives que l’on qualifie de drogues.Pour le tabac et l’alcool, il y a des réglementations codifiant la production, la cession et l’usage, avec une graduation des autorisations en fonction de la teneur en principe actif, du mode et des lieux de consommation ou la vente aux mineurs. Il y a également une réglementation concernant l’usage en public, et les effets, puisqu’il est interdit de se trouver en état d’ébriété sur la voie publique.
Rappelons que le coût social du tabac et de l’alcool est particulièrement élevé. Ce à quoi s’ajoutent les drames sociaux, psychologiques et familiaux. On compte en moyenne par an en France 60.000 décès dus au tabagisme et 40.000 à l’alcoolisme.
Concernant les « drogues », il faut préciser qu’en France leur usage est illicite: cela signifie que c’est interdit. Tout usage non médical d’une substance classée comme stupéfiant est interdit, précisément parce qu’elle est classée comme « stupéfiant illicite ». Nous sommes donc dans une situation de prohibition totale.
Il faut par ailleurs noter que la législation française ne fait pas de distinction entre les différents produits appelés « drogues ». Leur détention et leur usage, même privé, reste interdit. Et ceci vaut aussi bien pour le cannabis que pour l’héroïne, la cocaïne et les substances psychoactives de synthèse.Il y a lieu de faire une nette distinction entre usage et trafic.
En France, l’usage de stupéfiants expose à une peine pouvant aller de 2 mois à 1 an d’emprisonnement et à une amende pouvant aller de 500 à 5.000 F, (article L.628 du code de la Santé Publique).
Il est à noter que l’injonction thérapeutique peut permettre à une personne de se soigner et de faire cesser les poursuites pénales concernant l’usage. Ceci n’a pas d’effet concernant le délit de trafic.
Quant au trafic, il est sanctionné par des peines pouvant aller jusqu’à 20 ans d’emprisonnement, voire même 30 ans en cas de circonstances aggravantes. (cf. annexe).On estime que le nombre consommateurs de cannabis se situe entre 3 et 5 millions, et on évalue le nombre d’héroïnomanes entre 150.000 et 300.000. La question de pose donc de savoir si la législation actuelle fait sens et si elle permet de mener une véritable politique de prévention et de réduction des risques..
Il convient de poser la question, sachant qu’en tout état de cause la toxicomanie – toute toxicomanie - est toujours le signe d’une souffrance qu’il convient de calmer et de traiter et que la législation doit avoir pour but de protéger la société et chacun de ses membres des conséquences de l’usage ou de l’abus, pour soi-même ou pour les autres.Hubert PFISTER
Témoignage: La réponse est ailleurs que dans les drogues,Qu'est ce qu'un toxicomane?
L'Entraide Protestante (1) a publié un hors-série de son bulletin d'information consacré aux « Drogues et toxicomanies ». Présentation de ce numéro spécial. Par Jean Lods
Quatre thèmes majeurs sous-tendent ce numéro consacré à la question « sensible, polémique, dangereuse peut-être » de la toxicomanie, ainsi que l'écrit Jean-Paul Delhaye dans son éditorial:
Les deux premiers articles, celui de Gilles Burnet, psychologue-clinicien et celui de Hubert Pfister, directeur des centres de soins pour toxicomanes de «Blannaves » et de «Logos » sont centrés sur cette question. Point central de leur réflexion: le toxicomane est victime d'une dépendance qui est la cause, non le résultat de la drogue. Une dépendance, signe d'une maladie du lien social, qui, là, prend la forme d'une pharmacodépendance. Il y a chez le toxicomane une rupture de relation à l'autre. Vivant dans un «désir de fusion et une nostalgie de la totalité » , son produit « lui sert, non de vis-à-vis, mais de tout sans lequel il ne peut exister ».
Comment soigner?
On le voit, la solution ne saurait être que chimique (Méthadone ou Subutex) ou se limiter au sevrage. Il s'agit, selon l'article de Sylvie Delrieu, psychologue-clinicienne, de faire passer le toxicomane « d'une trajectoire de dépendance à une trajectoire relationnelle ». Et si « l'abstinence doit rester un objectif, elle ne doit pas être un dogme », écrit Hubert Pfister en insistant sur la nécessité de recréer chez le malade « la faculté de désirer ». Sans doute le traitement dit de substitution doit-il être être associé à d'autres mesures d'accompagnement dans un cadre pluridisciplinaire: soutien psychologique, mesures sociales, aides à l'insertion, etc... Mais cela est insuffisant si le toxicomane échappe à la dépendance d'un produit pour tomber dans la dépendance institutionnelle.
Quelles sont les structures existantes?
Mieux vaut prévenir que guérir: Hubert Pfister consacre un article aux multiples mesures à prendre en amont. Mesures qui le conduisent à une réflexion plus générale sur nos modes de vie et sur notre société. Il faut « guérir la vie », dit-il, citant Antonin Artaud. Utopie? Oui, il faut oser l'utopie. « Il convient de faire le rêve d'une société meilleure dans laquelle chacun aurait sa place ».
Le numéro spécial de l'Entraide consacre une large place aux centres de soins ou d'accueil: le centre Jane-Pannier, à Marseille, qui accueille des femmes ou des jeunes filles en rupture sociale; les centres Béthel, qui associent à la thérapie une réinsertion basée sur des métiers d'art; le centre d'accueil de L'ABEJ-Lille; le travail réalisé par le diaconat de Bordeaux; l'association Espoir à Colmar; les centres spécialisés de Blannaves et Logos, dans le Gard, qui opèrent dans un cadre institutionnel permettant la restructuration personnelle et le traitement de la relation de dépendance du toxicomane.
Et au plan de la législation?
C'est encore la loi du 31 décembre 1970 qui régit la consommation des substances psychoactives. « Une loi dont les effets négatifs sont malheureusement connus », écrit Hubert Pfister, et basée sur une logique de répression et de prohibition, fréquemment en contradiction avec les droits de l'homme. Plusieurs articles sont consacrés à une nouvelle approche du problème de la toxicomanie faisant appel à la responsabilité individuelle et à l'effort collectif. Il s'agit de définir « une politique globale » qui ferait sortir de l'actuelle situation incohérente et hypocrite.
Le gouvernement se préoccupe-t-il de la question? Oui. Il existe une Mission interministérielle qui a présenté le 19 juin 1999 son plan triennal (1999-2002) de lutte contre la drogue et de prévention des dépendances. L'Entraide en fait la synthèse dans l'article qui clôture son numéro spécial.
(1): Fédération de l'Entraide protestante, 47 rue de Clichy - 75311 Paris cedex 09, Tel 01 48 74 50 11
Un cheminement chaotique, passant de la drogue aux drogues de substitution pour découvrir enfin que la réponse est ailleurs.
Par J. C.Pour échapper au réel que je voyais comme une prison, je me suis laissé prendre au piège des drogues de toutes sortes y compris des « produits de substitution ».
C'est au cours du dernier traitement de substitution que j'ai commencé à réagir.
J'étais encore assez lucide pour me rendre compte que j'étais en train de perdre complètement mon identité et même ma vie.Au lieu de vivre, je faisais vivre en moi un « produit » qui, lui, me rendait fou et me tuait.
En fait, les « produits » ne répondaient pas à ma demande. Frappé par une lourde « anesthésie », je ne connaissais aucun apaisement. J'étais de plus en plus coupé du réel qui m'apparaissait toujours plus effrayant et dénué de toute poésie. Mes motivations étaient encore un peu confuses. Mais j'étais au bout du rouleau. J'avais tout perdu et même le contact avec ma famille. Il fallait en tout cas que je marque une pose, après je verrais.Je suis donc venu faire un séjour à l'Association Bethel en espérant trouver un intérêt dans la restauration des meubles anciens proposée par cet organisme. Le contact s'est fait rapidement avec « l'Equipe » jouant le rôle d'une grande famille. J'ai rencontré beaucoup de gentillesse, de patience et parfois une sévère exigence qui me paraissait dure mais sûrement nécessaire. En tout cas, j'ai toujours ressenti amour et sincérité. À « l'Oiseau Bleu », j'ai pris le temps avec l'équipe d'accompagnement de réfléchir à ma vie.
J'ai découvert de nombreuses valeurs morales et spirituelles, qui m'ont aidé à me restructurer et à réorienter ma vie. J'ai peu à peu trouvé un nouveau centre d'intérêt et même une passion pour la restauration des meubles anciens. Au contact du beau et de l'art, reflet du divin, je me suis lentement mais sûrement métamorphosé. En fait, la restauration des meubles anciens constitue une puissante thérapie.
On s'aperçoit même qu'on se restaure tout en restaurant un objet d'art. Par étapes, on retrouve une identité. On réapprend « l'apprentissage » de l'autre et de soi.
On occupe sa place dans la grande famille des ébénistes du passé. Débarrassé enfin des « produits », on apprécie hautement l'activité créatrice et on voit la noblesse de la condition humaine.Maintenant, ma vie a complètement changé. L'horizon s'est dégagé. Beaucoup de mes aspirations sont comblées. J'ai même retrouvé ma famille longtemps perdue de vue. J'essaye de faire profiter d'autres toxicomanes du fruit de ma dure expérience.
J'essaye de les convaincre qu'aucun « produit » ne pourra jamais satisfaire leur besoin.
La réponse à leur demande est ailleurs.
Par Hubert Pfister,
Directeur des centres spécialisés de soins pour toxicomanes de " Blanaves " et " Logos " (Gard).C’est parce qu’il y a problème qu’il y a drogue, et non l’inverse. Même si drogue et toxicomanie créent des difficultés. Ce n’est pas la drogue qui fait le toxicomane, c’est le toxicomane qui fait la drogue. La toxicomanie peut être définie comme l’ensemble des effets conjugués de la dépendance et de l’accoutumance entraînées par l’usage répété d’une substance ayant des effets psychotropes. C’est la perte de la liberté de s’abstenir qui est en cause et non le produit, qui, sans le consommateur, n’est rien: le produit n’est jamais rien d’autre qu’un produit. C’est bien autour de la question de la dépendance qu’est la vraie question de la toxicomanie. Nous préconisons une nouvelle approche, non plus centrée sur les drogues et produits considérés en eux-mêmes, mais sur les usages et les abus.
Pourquoi les hommes ont-ils besoin de modifier leur état de conscience en consommant telle ou telle substance, et pourquoi certains finissent-ils par devenir dépendants de cette consommation, sans laquelle ils ne peuvent plus vivre ni entrer en relation avec les autres? La toxicomanie est une maladie de la relation.
La drogue est le " médicament " - illusoire - de l’incommunication. Insatisfait de sa relation aux autres, le toxicomane cherchera une façon de s’en protéger et finira par trouver des produits modificateurs de conscience. Ceux-ci peuvent lui permettre de modifier sa relation au monde, en en changeant sa perception, en le désinhibant ou en lui donnant un sentiment de toute-puissance. Le recours à la drogue survient la plupart du temps comme moyen de pallier une insuffisance psychique. La drogue est un puissant moyen d’adaptation – au sens négatif du terme, tel que l’emploie Paolo Freire – pour celui qui souffre de ne pouvoir s’intégrer dans son environnement ou transformer la réalité. Toute consommation abusive d’une substance psychoactive est le signe d’une difficulté, voire d’une souffrance. La toxicomanie est une dépendance, la dépendance est une relation.
C’est cette relation de dépendance qu’il faut soigner.
On ne peut prétendre soigner le toxicomane si on ne l’aide pas à comprendre pourquoi il se drogue. La question centrale du soin au toxicomane est la suivante: " À quoi sert-il de vous droguer? " " Avec le produit, je me sens autre, différent, je me plais plus ", nous disent les toxicomanes. Etre reconnu par les autres, c’est être présent dans leur regard. Or, les toxicomanes nous disent tous leur sentiment de ne pas être reconnus par leurs proches pour ce qu’ils pensent être, de ne pas avoir d’importance pour ces derniers, d’être invisibles, insupportés, insignifiants et en quelques sorte absents. Si une personne se sent mal dans sa relation de proximité, il lui sera tout aussi difficile de se sentir bien en société. Autrui lui paraît une limitation insupportable de son être. À tel point qu’il ne considérera plus les autres que comme des objets, et que le produit lui servira, non de vis-à-vis, mais de tout sans lequel il ne peut exister. C’est ainsi que la personne qui en devient dépendante ne peut plus se passer de son produit, car il exerce sur elle une fascination et lui paraît être le seul révélateur de son existence, son seul mode d’être au monde. Qui en est dépendant n’est plus en état de désirer quoi que ce soit d’autre que l’objet de sa dépendance, enfermé qu’il est dans sa relation exclusive avec le produit. Réduit à la condition d’esclave, il lui faudra sans cesse répéter son geste, se droguer à nouveau. Au bout du compte, rien n’aura changé, si ce n’est que pendant le temps de l’effet du produit le toxicomane se sera senti différent. Le toxicomane croit trouver son, identité et sa raison de vivre dans la drogue qui lui tient alors lieu de tout. Pour lutter contre la mentalité d’assisté, il conviendra d’utiliser nos propositions thérapeutiques et l’accompagnement social en les situant dans une perspective dynamique de remobilisation, et en expliquant aux personnes concernées que c’est de leur vie qu’il s’agit, et que cela seul est important.
Mais nous avons souvent l’impression que la demande de la société se situe beaucoup plus au niveau du désordre social qu’entraîne la toxicomanie que du soin aux personnes. Lorsqu’il s’agit de soigner la toxicomanie, nous avons l’impression que la société et l’entourage attendent essentiellement qu’on en supprime les effets, alors que nous savons qu’il faut chercher à en comprendre les causes. " Donnons-leur ce traitement et qu’ils nous laissent tranquilles ", tout comme on donne un sirop calmant aux enfants pour que les parents puissent dormir. Prévenir le risque de toxicomanie, c’est promouvoir la santé, le bien être physique et moral, social et spirituel, c’est promouvoir la qualité de la vie afin qu’il n’y ait pas de besoin ou d’envie de vouloir la fuir par la consommation de drogues ou par d’autres conduites à risques. " À quoi puis-je reconnaître que mon enfant se drogue? " demandent certains parents.
Comme si là était la question essentielle. L’important n’est pas de savoir reconnaître la prise de " drogue ". Il est à craindre que si la question se pose ainsi, il ne soit déjà bien tard. L’important est que tout un chacun ait envie de vivre, et qu’il en ait la possibilité et les moyens. Il y a alors des chances que nous ne nous posions jamais la question de savoir s’il se drogue.
Religion : opium du peuple ?Bibliographie
OUVRAGES
BERGERET (Jean): Les toxicomanes parmi les autres. Préf. du Pr Olievenstein. Paris, O. Jacob, 1990.
CASTIONI (Nicole): Le soleil au bout de la nuit. Paris, A. Michel, 1999.
Drogues, Eglise et société. Médec,ins, éducateurs, politiques, chercheurs, associations s’expriment. Déclaration de la Commission sociale. Paris, Centurion/Cerf, 1997.
REVUES
Catalyse, n° 30, 1995 janv.-fév.
Dossier: La drogueEntraide protestante, Hors série, octobre 1999
Drogues et toxicomanies
Le lien social – L’autre et la toxicomanie – Trajectoire de soin – Du soin palliatif à la provocation thérapeutique – etc.Esprit, fév. 1990
FATELA (J.): Quel débat sur la drogue?
Esprit, oct. 1990
Dossier: Images quotidiennes de la drogue?Ouvertures, n° 66, 2ème trim. 1992
Thème: La drogue: problème de société, par l’Eglise luthérienneRéforme, n° 2816, avril 1999
Toxicomanie. La France, les Pays Bas et la drogue – La politique de réduction des risques – La démarche française à la croisée des chemins.Revue française de pédagogie, n° 114, janv.-mars 1996
PERETTI (C. de), LESELBAUM (N): Les jeunes et les drogues: réflexions pour la prévention.Témoignage chrétien, n° 2793, janv. 1998
Drogues, l’échec du tout répressif.
Le produit importe peu !
La foi chrétienne est-elle la solution qui remplacerait avantageusement la drogue? Pour Fritz Lienhard, professeur à la faculté de théologie de Montpellier, l’espérance en Jésus-Christ ne consiste pas à changer de «monde», mais à accompagner la souffrance dans ce monde-ci.Pour moi, le phénomène de la toxicomanie peut se comprendre sous un double aspect :
- Elle représente d’abord une fuite par rapport au monde. Dans des situations de détresses extrêmes, quand la réalité devient insupportable, quand « le ciel pèse comme un couvercle », comment éviter d’avoir recours aux paradis artificiels pour fuir une vie devenue insupportable ?
- Elle est ensuite une tentative de solution immédiate à un problème. De ce point de vue, la logique de la toxicomanie est celle de toute une société, telle qu’elle s’exprime par exemple dans la publicité. Si vous avez un problème, rassurez-vous : la solution facile et rapide existe par tel produit et se trouve à porté de votre main, moyennant une somme dérisoire. Il est donc logique que quand vous avez tel ou tel problème que vous n’arrivez pas à résoudre par un moyen habituel, vous ayez recours à des médicaments qui règlent votre mal-être.
Espérer c’est vivre autrement
Si la toxicomanie est à comprendre en rapport avec des attitudes humaines face à la vie, cela signifie d’abord que le produit « drogue » importe peu. Ce n’est pas la lutte contre le trafic de tel ou tel produit répertorié qui modifiera l’attitude qui est à la base de la toxicomanie. Les produits se laissent facilement échanger contre d’autres. Il y a des champignons hallucinogènes plein nos forêts, qu’il suffirait de cultiver de manière quelque peu organisée pour remplacer des produits chimiques comme le LSD (qui est d’ailleurs un peu passé de mode, apparemment).Se pose dès lors la question de l’attitude chrétienne vis-à-vis de la toxicomanie. Il me paraît important de ne pas faire entrer la foi chrétienne dans une perspective de solution immédiate à un problème, telle qu’elle se propose dans la société contemporaine. Il ne s’agit pas de remplacer la drogue par une autre solution immédiate, réputée plus efficace et moins mauvaise pour la santé, que serait la foi chrétienne. Pour le coup, elle serait vraiment opium du peuple ! Il s’agirait plutôt d’apprendre (a) à affronter la réalité et (b) à mener des projets dans une durée.
En effet, l’espérance en Jésus Christ est caractérisée par le fait qu’elle ne consiste pas à changer de monde, mais à changer le monde, plus précisément à changer sa relation au monde. Le Royaume de Dieu, objet de l’espérance, nous renvoie vers notre monde, et ne consiste pas à occulter la misère de notre monde. L’Évangile fait référence à la croix. Il ne nous dispense pas de vivre pleinement les problèmes liés à notre humanité, mais nous permet de les vivre autrement. « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive », dit Jésus (Luc 9, 23). Il ne s’agit pas d’une croix venant de l’extérieur, imposée, extraordinaire, mais de celle qu’il faut prendre sur soi « quotidiennement », celle que nous connaissons trop bien car elle fait partie de notre condition et que nous voudrions nier. Cette croix, il faut la « prendre sur soi » : le verbe utilisé dans le texte originel signifie à la fois porter et ôter. C’est en portant notre croix que nous l’ôtons, et non par son évacuation hors de notre horizon. En même temps, c’est l’horizon de la vie offerte par Dieu qui permet de voir notre existence en face.Cela nous conduit au second aspect. L’Évangile est une invitation à vivre la foi dans une durée, comme un chemin. Alors que les disciples attendaient le « rétablissement du Royaume d’Israël » comme un événement immédiat et sans retour, le Christ les accompagne sur les chemins de leur vie et leur permet d’assumer la distance entre le désir et la réponse à ce désir en leur offrant sa présence. Il dépose ainsi au cœur du monde le germe du changement de ce monde, comme une parole discrète mais qui agit en profondeur.
Tout autre chose qu’une logique toxicomaniaque. Mais la vie telle qu’elle peut être reçue, finalement comme un cadeau.
Fritz Lienhard, professeur théologie

Paroles Bibliques
Manifestation d’hier, manifestations d’aujourd’hui. Questions d’hier et pour aujourd’hui.
Notes de lectures
Actes 19 v 22 à 4022 Paul envoya en Macédoine Timothée et Eraste, deux de ses auxiliaires, tandis que lui-même prolongeait un peu son séjour en Asie.
23 C’est à cette époque que se produisirent des troubles assez graves à propos de la Voie.
24 Un orfèvre en effet, du nom de Démétrius, fabriquait des temples d’Artémis en argent et procurait ainsi aux artisans des gains très appréciables.
25 Il rassembla ces artisans ainsi que les membres des métiers voisins et leur déclara : « Vous le savez, mes amis, notre aisance vient de cette activité.
26 Or, vous le constatez ou vous l’entendez dire : non seulement à Ephèse, mais dans presque toute l’Asie, ce Paul remue une foule considérable en la persuadant, comme il dit, que les dieux qui sortent de nos mains ne sont pas des dieux.
27 Ce n’est pas simplement notre profession qui risque d’être dénigrée, mais c’est aussi le temple de la grande déesse Artémis qui pourrait être laissé pour compte et se trouver bientôt dépouillé de la grandeur de celle qu’adorent l’Asie et le monde entier. »
28 A ces mots, les auditeurs devinrent furieux et ils n’en finissaient pas de crier : « Grande est l’Artémis d’Ephèse ! »
29 L’agitation gagna toute la ville et l’on se précipita en masse au théâtre, en s’emparant au passage des Macédoniens Gaïus et Aristarque, compagnons de voyage de Paul.
30 Paul était décidé à se rendre à l’assemblée, mais les disciples ne le laissèrent pas faire.
31 Et certains asiarques de ses amis lui firent aussi déconseiller de se risquer au théâtre.
32 Chacun bien sûr criait autre chose que son voisin et la confusion régnait dans l’assemblée où la plupart ignoraient même les motifs de la réunion.
33 Des gens dans la foule renseignèrent un certain Alexandre que les Juifs avaient mis en avant. De la main, Alexandre fit signe qu’il voulait s’expliquer devant l’assemblée.
34 Mais, quand on apprit qu’il était juif, tous se mirent à scander d’une seule voix, pendant près de deux heures : « Grande est l’Artémis d’Ephèse ! »
35 Le secrétaire réussit pourtant à calmer la foule : « Ephésiens, dit-il, existerait-il quelqu’un qui ne sache pas que la cité d’Ephèse est la ville sainte de la grande Artémis et de sa statue tombée du ciel ?
36 Puisque la réponse ne fait pas de doute, il vous faut donc retrouver le calme et éviter les fausses manœuvres.
37 Vous avez en effet amené ici des hommes qui n’ont commis ni sacrilège ni blasphème contre notre déesse.
38 Si Démétrius et les artisans qui le suivent sont en litige avec quelqu’un, il se tient des audiences, il existe de proconsuls : que les parties aillent donc en justice !
39 Et si vous avez encore d’autres requêtes, l’affaire sera réglée par l’assemblée légale.
40 Nous risquons en effet d’être accusés de sédition pour notre réunion d’aujourd’hui, car il n’existe aucun motif que nous puissions avancer pour justifier cet attroupement. » Et, sur cette déclaration, il renvoya l’assemblée.
(Actes 19 v 22 - 40)
Asie : Province romaine, actuellement en Turquie.Défendre les emplois
Ephèse : capitale de la province consulaire d’Asie, aujourd’hui en Turquie. Ville portuaire, la plus importante d’Asie Mineure (les estimations de sa population varient de 200 000 à 500 000 habitants), et nœud de communication entre l’Orient et l’Occident, Ephèse était un foyer de culture, d’art et de cultes divers. Le théâtre d’Ephèse, lieu privilégié de rassemblement, avait une capacité d’accueil de 24000 personnes. Dotée d’un sanctuaire d’Artémis, Ephèse était en outre un important centre de pèlerinage. Une importante communauté juive était également présente à qui le droit de culte et de réunion était officiellement reconnu.Artémis : Artémis était la grande déesse orientale de la fécondité. Autour de son effigie censée être tombée du ciel, le temple qui lui était consacré était considéré comme l’une des sept merveilles du monde. Son culte, marqué par des orgies et des rites magiques attirait de nombreux pèlerins, friands de souvenirs pieux, telle les reproductions en argent de ce temple fameux. L’importance économique du culte d’Artémis et de son temple était considérable. Le trésor du temple constitué d’offrandes présentées à la déesse permettait à celui-ci de jouer le rôle d’une banque tant pour l’Etat d’Ephèse que pour les particuliers. C’est ainsi que le temple soutenait l’économie de toute la province.
Asiarques : élus locaux appelés à organiser le culte provincial de l’empereur.
La Voie : dans les Actes des Apôtres, l’expression est synonyme de la nouvelle vie dans la foi chrétienne.
Il est des passages dans la Bible qui, malgré les siècles qui nous séparent d’eux, résonnent de façon tout à fait actuelle. C’est le cas de ce récit, un des plus pittoresques du livre des Actes des Apôtres qui n’en manque pas. Vivant, précis et malicieux, il nous fait assister en trois temps à une sorte de réunion syndicale (eh oui, déjà), à une grande manifestation publique (qui n’a rien à envier aux manifs du XXème siècle), et à sa dislocation sur ordre d’un haut-fonctionnaire. En le lisant, on se croirait dans une de ces manifestations comme on en voit souvent aux informations télévisées. Et les questions soulevées par ce texte, en particulier la compatibilité entre une organisation économique et sociale et l’engagement chrétien, demeurent toujours valables. La prédication religieuse de Paul a des conséquences économiques. L’évangile de Jésus-Christ ne se cantonne pas à la seule sphère privée et encore moins au seul domaine spirituel. Comment le recevoir et le vivre authentiquement dans le concret du monde ? C’est le problème qui se pose à Ephèse. C’est le défi que nous avons à relever chaque jour, nous aussi.
Lorsqu’une entreprise, ou un secteur d’activités, sur laquelle repose l’essentiel de l’activité économique d’une région voit son chiffre d’affaire baisser, son carnet de commandes diminuer et sa survie être mise en cause, c’est l’émoi généralisé et bien compréhensible. Nous assistons alors à diverses manifestations de colère de la part non seulement des employés qui craignent de se retrouver au chômage, mais aussi, bien souvent, de l’ensemble de la population. Qui peut les en blâmer ?Sous couvert de la religion
Cela a été le cas ces dernières années en Lorraine avec la crise de la sidérurgie, dans les différents chantiers navals, et pensons aussi aux colères des agriculteurs qui n’arrivent pas à vendre leurs produits à un prix décent, des pêcheurs et professionnels du tourisme victime de la pollution et des marées noires…Cela s’est produit, déjà, il y a vingt siècles à Ephèse.
Et si l’histoire, au lieu de se passer à Ephèse dans les années 50 ap J.C., avait pour cadre Lourdes (par exemple) en l’an 2000, que les touristes et pèlerins divers cessaient tout à coup de venir, ou, du moins, que la fréquentation diminuait très nettement suite à une action d’évangélisation d’envergure ? Le tollé que cela ferait, et pas seulement chez les vendeurs de souvenirs pieux !
Démétrius, orfèvre ou ciseleur d’argent de profession, fabriquait des modèles réduits du temple d’Artémis. Son intérêt économique dans l’histoire est très clair. La courbe des ventes avait dû s’infléchir quelque peu à la suite de la prédication chrétienne contre l’idolâtrie. Son chiffre d’affaires et la survie peut-être même de son entreprise, est menacé. Son initiative, réunissant les artisans et techniciens de son entreprise ainsi que ses confrères et tous ceux qui d’une manière ou d’une autre étaient liés à cette industrie, s’explique et se comprend aisément.
Démétrius s’en prend donc nommément à Paul et à sa propagande trop efficace. Bien sûr son discours est un peu exagéré : même si Artémis était adoré à travers le monde entier (c’est-à-dire le bassin méditerranéen à l’époque), le monde entier n’adorait pas Artémis. Cependant il met bien en lumière l’enjeu décisif : la prédication religieuse de Paul a des conséquences économiques. Elle nuit gravement à la profession de Démétrius. Elle risque de condamner au chômage un certain nombre d’artisans d’Ephèse. Plus encore, puisque le temple d’Artémis soutenait toute l’économie de la région, c’est celle-ci dans son ensemble qui risque d’être ébranlée et mise à mal. Pour la première fois dans l’histoire du christianisme naissant, mais non pas la dernière, se pose le problème de la compatibilité entre une organisation économique et sociale et l’engagement chrétien.
Mais Démétrius pare cette protestation intéressée d’une motivation idéologique supérieure, plus noble. Il fait vibrer la corde sensible de la vénération due à la grande déesse Artémis. Là encore la démarche n’a, hélas, pas perdu de son actualité : une querelle religieuse recouvre en fait, comme trop souvent, un conflit économique. Le résultat ne se fait pas attendre : l’agitation gagne toute la ville. On se précipite au théâtre après s’être emparé de deux compagnons de Paul, Gaïus et Aristarque. Paul lui-même est disuadé de se présenter devant cette assemblée hostile par « certains asiarques de ses amis ». La mention de ces asiarques est surprenante : comment Paul a-t-il pu se lier d’amitié avec des prêtres du culte de l’empereur ? Apparemment Paul avait noué de bonnes relations avec de hauts personnages de la cité, sans les avoir convertis pour autant.Un débat sans cesse à reprendreEt ceux-ci, à la différence de Démétrius, n’ont pas jugé que Paul dépassait la limite de la tolérance religieuse régnant à Ephèse : une foi exclusive, qui remet en cause toute autre forme de culte. Avec sagesse, ils conseillent à Paul de ne pas s’exposer inutilement au milieu d’une foule en délire. Les mésaventures survenues au nommé Alexandre confirment bien que Paul n’aurait pu se faire entendre dans de telles conditions.
Le silence forcé et la non-intervention de Paul laissent, par contrecoup, le débat ouvert face à la question soulevée par Démétrius de la compatibilité entre le christianisme et l’organisation économique et sociale des Ephésiens. Et nous voici privés d’un avis qui aurait été précieux lorsque nous nous interrogeons sur la manière dont nous vivons concrètement l’évangile, sur la relation entre le message évangélique et les pratiques économiques en vigueur, sur la nécessaire cohérence entre notre foi et notre mode de vie et les cas de conscience qui peuvent se présenter alors. Qu’aurait répondu Paul, qui a tant marqué l’histoire et l’évolution du christianisme ? Quels auraient été ses arguments dans ce débat ? En dehors de l’opposition à la sacralisation de l’argent et aux profits tirés de la crédulité religieuse, nous n’en savons rien et ne pouvons donc pas nous appuyer sur sa théologie pour trouver une issue, une réponse. Mais peut-être est-ce parce qu’il n’y a pas de solution toute faite, donnée une fois pour toute. L’Eglise et chaque croyant individuellement se doivent de reprendre à nouveau le problème à chaque époque, pour inventer de nouvelles réponses dans une situation donnée, avec le souci de la nécessaire cohérence entre ce qui est proclamé et ce qui est manifesté, entre la foi et le vécu. Tâche délicate s’il en est, mais notre crédibilité est à ce prix.Anne Trosino