
Juin 2000
Prisons: une main tendue… La vie du consistoire
Un nouveau président pour le conseil presbytéral de Mulhouse
Un consistoire renouveléL’aumônerie de prison à Mulhouse, Anne Muller-Heitzmann
Le Dossier: L'aumônerie de Prison
Regards sur l'aumônier de prison, Martine Fleur
Repères
Quand l'aumônier de prison s'interroge, Christian DELORD, pasteur et aumônier de prison
Un détenu parle. Propos recueillis par Guillaume de CLERMONTParoles Bibliques
Le Jubilé, Jean-Marc Heintz
Un consistoire renouveléÀ intervalles réguliers, par soubresauts, la prison fait la une pour retomber dans le silence, puis repasser aux oubliettes. Alors qu'il nous faut parler de la prison avant que nos enfants y soient ou nos pères!Un nouveau président pour le conseil presbytéral de MulhouseLa prison a changé et change. Elle reste le lieu d'enfermement accessoirement pour ceux qui jouent encore aux gendarmes et aux voleurs, mais plus que jamais elle est le concentré de la pathologie de la notre société. Nos prisons sont remplies de plus en plus de gens concernés par la drogue, les mœurs, la violence.
Et nos réponses sont inadéquates, inadaptées et elles coûteront très cher! Arrêtons de demander l'impossible à la prison qui doit apporter des solutions là où les parents, l'école, la société ont échoué. Ou alors donnons-lui les moyens. Toute société a les prisons qu'elle mérite. Toute démocratie se mesure à l'état de sa justice et par conséquent de ses prisons!Dans ce monde d'enfermement qui sert de repoussoir, d'exutoire, de lieu clos pour nos boucs émissaires, il y a aussi des aumôniers, envoyés au nom d'une Espérance, pour écouter et accompagner. Et c'est une présence gratuite. "L'aumônier, lui, c'est rien" a pu dire un surveillant en me désignant. C'est une définition pertinente et juste. En n'étant "rien" (ni avocat, ni juge, ni Zorro, ni…) parfois on peut être "tout"! (interlocuteur et interpellateur. L'aumônier est une personne qui entre et sort, est entre le dedans et le dehors, entre les fronts, et parfois cet "entre" débouchera sur un entre-tien, cadeau et grâce!
Dans ce monde encore bien clos, l'aumônier s'engage dans une mission d'humanité, de présence et d'espérance, pour faire émerger, jaillir une parole au nom d'une Parole de Vie.
Georges SCHAFFNER
Pasteur à Ribeauvillé et aumônier régional des prisons sur le Grand Est
Après l'élection du pasteur Philippe AUBERT à la présidence du conseil consistorial, il a fallu procéder à une nouvelle élection au conseil presbytéral de Mulhouse. Pour la première fois, le 11 mai, un laïc a été élu à cette responsabilité importante car fédératrice des six paroisses mulhousiennes, il s'agit de Paul LEITERER. Le nouveau président est bien connu dans l'ensemble du consistoire par la disponibilité qu'il a manifesté ces dernières années ne serait ce que pour la préparation des différentes manifestations importantes telles que les fêtes du consistoire ou encore Cap 97. Vice-président du conseil de la paroisse Saint-Étienne ainsi que de l'association Saint-Étienne Réunion, il a eu maintes fois l'occasion de faire la preuve de ses capacités d'organisation et de négociation, mais nous avons voulu en savoir un peu plus sur son histoire personnelle et ses intentions pour la présidence. Interview par Brigitte ILTIS…Le Ralliement Protestant: Tu viens d'être élu président du Conseil presbytéral de Mulhouse. Au Ralliement nous te connaissons bien puisque tu es, depuis près de 10 ans notre trésorier. Mais peux-tu brièvement te présenter à nos lecteurs?
Paul Leiterer: Si tu me connaissais bien tu saurais que je ne peux pas faire les choses "brièvement". En essayant cependant de faire court: né à Mulhouse en 1934, dans le quartier Fonderie, j'ai fréquenté tout petit l'Union cadette, l'école du dimanche, puis l'UCJG et j'ai participé aux activités du groupe théâtral unioniste La Cordée, toutes les réunions de ces groupes se tenant dans les bâtiments de la Fraternité et de la rue Engel-Dollfus.
RP: Tu n'es donc pas dépaysé dans ce bâtiment qui abrite les présidences des conseils Presbytéral et Consistorial… mais après?
PL: Entre-temps je me suis marié avec une jeune fille qui fréquentait les mêmes lieux, Yolande SCHROPF. En 1960, j'ai quitté Mulhouse pour reprendre des études à Paris puis j'ai entamé une carrière de cadre administratif à EDF-GDF qui m'a conduit à Saint-Dizier (ma première fonction de conseiller presbytéral) à Besançon, à Pointe à Pitre, à La Roche sur YON et enfin à Chalon sur Saône… et retour à Mulhouse lors de ma retraite.RP: On avait dû t'oublier après 30 ans?
PL: Je te rappelle que, lors de notre baptême, le pasteur promet que notre "place restera à jamais marquée". Saint-Étienne nous a donc bien accueillis à notre retour: à Saint-Étienne Réunion, au conseil paroissial, puis m'a délégué à l'assemblée consistoriale et au conseil presbytéral.RP: Tu recherches, de toute évidence, les honneurs…
PL: Ne te moque pas de moi: tu sais bien que le "corps pastoral", s'il fait bien son travail, sait déceler un paroissien prêt à servir; et alors il ne manque pas de lui offrir des occasions de le faire.RP: Et comment comptes-tu servir au conseil presbytéral?
PL: Tout d'abord en "mettant mes dons au service des autres en bon intendant…"(2e Ép. de Pierre) … dans la mesure où j'ai reçu des dons.RP: Concrètement?
PL: En poursuivant l'œuvre de saine gestion de mon prédécesseur Philippe AUBERT. Et en m'appliquant à continuer de faire du lieu d'échange qu'est le conseil un lieu de fraternité. Quant au premier chantier - déjà ouvert - il s'impose de lui-même, il s'agit de régler au mieux le problème de l'Illberg. L'engagement pris par tout le conseil lors de sa réunion du 11 mai me rend confiant.RP: Bon courage, Paul!
Baptême du feu pour le nouveau conseil consistorial lors de la première réunion de l'assemblée consistorial au foyer de Saint-Louis le 13 mai. Plusieurs points importants étaient à l'ordre du jour. La plus grosse part étant la réception du rapport de la commission synodale des nominations. Les délégués ont eu l'occasion de réfléchir ensemble à ce rapport et de pointer les points essentiels pour notre consistoire afin de faire des propositions concrètes aux trois candidats à la présidence du conseil synodal. Rappelons que cette élection essentielle pour notre Église aura lieu le 17 juin et que les trois candidats seront nos invités de la fête du consistoire le 28 mai. Ce sera l'occasion de partager avec eux ces différents points, de faire connaissance et de connaître leurs grandes orientations. Il s'agit des pasteurs Freddy WANWEDINGEN du Temple-Neuf de Metz, Jean-Paul HUMBERT du Bouclier de Strasbourg et Geoffroy GOETZ de l'Aumônerie Universitaire Protestante de Metz. Ce rapport de la commission des nominations est d'ailleurs disponible pour tous ceux qui voudraient en prendre connaissance au bureau de l'Église.L'assemblée a également procédé à la titularisation des pasteurs Sybille KLUMPP, Jean-Marc MEYER et Roland KAUFFMANN ainsi qu'au renouvellement des membres du Groupe d'Animation Catéchétique (G.A.C.). Après l'étude de différents poirns réglementaires et une information sur la paroisse de l'Illberg et les finances consistoriales, elle a également adopté une résolution à propos du site Internet "Église réformée de Mulhouse" et a mis en place un comité chargé de sa gestion. Ce site est désormais un outil commun à toutes les paroisses du consistoire qui peuvent donc adresser au comité toutes leurs propositions de publications: études bibliques, prédications, informations d'événements, réflexions diverses sur des questions ecclésiales ou sociales. C'est aussi une moyen d'expression pour les membres de nos paroisses qui souhaiteraient affirmer leurs convictions. Rappelons l'adresse du site (www.newel.net/particulier/erm).
Que l’Église protestante n’utilise pas la possibilité d’entrer dans ces murs, et déserte un lieu de misère et de souffrance, cela me semblait grave; je me suis alors proposée de remplacer le collègue partant à la retraite. Depuis trois ans, je vais au centre pénitentiaire de Mulhouse tous les mardis après-midi. Avec les trois bâtiments, quartier femmes, Schuman, Dreyfus, le nombre de détenus est d’environ 200. Je suis aumônier titulaire, je reçois un trousseau de clés à l’entrée de la prison et je perçois une vacation du ministère de l’intérieur, vacation redistribuée pour rembourser les frais des aumôniers. La prison de Mulhouse est une maison d’arrêt, plusieurs détenus sont là en attente de jugement, d’autres déjà jugés attendent le transfert vers un centre de détention ou terminent leur petite peine ici. À Mulhouse, les détenus ne sont pas "installés", même si l’attente du procès peut durer jusqu’à trois années! À la centrale d’Ensisheim, mon collègue Jean-Marc HEINTZ rencontre lui des gens installés pour des années : "ma cellule c’est ma maison" disait un détenu lors d’un récent reportage pour France 3 Alsace.Au mois de mai, les aumôniers protestants des prisons se sont retrouvés à Lyon pour une rencontre nationale ayant pour thème "Délivre-nous du mal".
Je commence mon après-midi en me rendant à l’atelier des femmes, salle agréable où une petite dizaine de femmes travaillent autour d’une grande table. Je fais ensuite des visites individuelles (j’avais déjà suivi des formations à l’écoute) et je termine avec un groupe de "partage biblique" de 16h à 17h. Je connais une trentaine de détenus de toutes origines et un peu mieux les protestants signalés, actuellement cinq. Le mercredi matin, il y a des courriers à écrire, des coups de téléphones à donner (avocats, familles, amis et parfois une correspondance avec un ancien…). Je célèbre parfois un culte où assure la prédication dans les célébrations œcuméniques de fête comme pour la récente fête de Pâques, embellie cette année par les chorales des paroisses Saint-Jean et de Dornach.
Le groupe de partage biblique est un excellent et réjouissant exercice de dialogue. Ces discussions sont l’occasion d’inviter à être plus précis, à moins généraliser, à s’écouter les uns les autres, à réfléchir ensemble. Le nombre de participants varie de trois à dix hommes, suivant les possibilités (cours à suivre, travail…) et les envies. Chacun est évidemment différent de par son histoire, sa religion ou confession, ses convictions, sa situation familiale, sa situation en tant que détenu (avec ou sans visites au parloir!). Je commence l’heure par les salutations (avec un "monsieur" et une poignée de main), les nouvelles des uns des autres (visites avocats, famille…), souvent une prière suivie du "Notre Père" (au début de la séance parce qu’à la fin de l’heure, il peut arriver qu’un surveillant déboule pour inviter au retour dans les cellules!). Ensuite je propose un texte biblique, nous le lisons ensemble sur des photocopies, je le présente rapidement, et le plus souvent je propose une idée à débattre. La difficulté est de trouver de semaine en semaine un sujet qui concerne le détenu, qui ouvre la discussion, qui édifie l’un ou l’autre.
Un cycle qui a bien marché par exemple, c’était celui sur les "méthodes" de non-violence biblique. La violence et l’agressivité sont bien sûr très présentes dans la prison du fait notamment de la très grande promiscuité et œil pour œil finira par rendre tous le monde aveugle. Alors, réfléchir à un comportement différent en cas d’agression est important, (prendre du temps, dessiner par terre, au lieu de rentrer dans le chou; proposer un autre aspect de soi-même, une "autre joue", ne pas monter dans les décibels au contraire, utiliser l’humour, se montrer ferme…).
Nous parlons aussi de la vie dehors, les détenus en parlent volontiers et avec plaisir: Jésus n’a pas renvoyé Marie aux tâches domestiques, et vous dans vos foyers, comment fonctionniez-vous et pourquoi? Le livre du Deutéronome demande d’accueillir l’étranger en souvenir de l’expérience en Egypte et vous quels sont vos souvenirs d’étrangers? Comment vivez-vous ici avec les étrangers? Jésus invite à aimer le bon samaritain, quels ont été les personnes bonnes avec vous? Qui sont nos "samaritains"?
Nous avons aussi un jour parlé d’une éventuelle rencontre avec les victimes.
Les débats sont le plus souvent animés peut-être parce que je ne suis pas très directive; une séance a été consacrée à parler de la privation de sexualité, j’avais proposé un tout autre débat mais j’ai été agréablement surprise de la confiance témoignée par les détenus pour parler d’un sujet aussi délicat.Ce groupe est un champ où je sème; les graines vont-elles pousser? Avec l’aide de Dieu! En tout cas, la parole qui circule assez librement est stimulante; les détenus, comme moi-même, sortons de la salle, heureux d’avoir partagés, donnés et reçus de simples mots!
Anne MULLER-HEITZMANN
Coup de projecteur sur l'aumônier de prison, grâce à la rencontre nationale - il n'y en a pas eu depuis longtemps - des aumôniers de prison de la Fédération protestante de France à Lyon, au mois de mai. Dans ce dossier, nous avons délibérément choisi de croiser des regards différents sur l'aumônier de prison. L'aumônier vu par un détenu, par une psychiatre, par la communauté locale, par lui-même… Une sorte de puzzle dont la pièce manquante peut être le regard du lecteur!Rencontres d'homme à homme
Passionné mais discret, Jacques BOLLE passe, depuis 1993, deux jours et demi toutes les semaines à la prison Saint-Paul: 250 détenus à voir, en une centaine de cellules. Entretien avec un aumônier de prison.
Jacques BOLLE frappe à la porte avant de l'ouvrir. L'aumônier circule librement avec la clef des cellules (mais pas celle des grilles!). Il est le seul (surveillants mis à part) à rentrer dans les cellules. Généralement bien accueilli (café, gâteaux maison) par les détenus. Jacques reprend volontiers à son compte les mots de Tania METZEL, équipière Cimade: "Quand je suis entrée la première fois dans une prison, je pensais qu'il fallait y faire pénétrer le Christ. Je me suis vite aperçue qu'il ne m'avait pas attendue pour être là". Et il se dit "scié" par la richesse humaine des relations avec les détenus, la sincérité des paroles échangées, le fréquent questionnement sur le spirituel.
Aux yeux de Jacques BOLLE, la prison est un lieu de solitude, de mutisme, de doute de soi… Un lieu de perpétuelle attente… du petit déjeuner, du parloir, du courrier, au bon vouloir des gardiens… Cette vie fait perdre tout esprit d'initiative, toute combativité. "Une vie de bête". À la perte de relations humaines s'ajoutent le manque de confort, d'hygiène et la promiscuité. L'aumônier apporte un souffle extérieur. Il regarde le détenu sans jugement, comme un être humain, capable d'exprimer des sentiments ou une parole personnelle, libre, respectée. Cette écoute, parfaitement gratuite, donne au prisonnier la possibilité de s'ouvrir et de redécouvrir son identité.
L'aumônier ne porte pas de jugement
L'aumônier n'est ni l'avocat, ni le juge, ni l'assistante sociale. Il rappelle sa conviction chrétienne: aucun être humain ne se réduit à un acte de son passé. Dans ce climat d'inertie, il est de son devoir de bousculer le détenu: "tu as à rester un homme et un homme debout!", et de le motiver en lui faisant valoir les réalités de l'extérieur. "Tu sais que tu sortiras de taule. Si tu ne fais pas un projet personnel, personne ne le fera à ta place". Le détenu doit préparer son avenir, "dehors", bientôt! Et pour cela user des possibilités dont il dispose en prison (un parcours de formation par exemple).
À Saint-Paul, le samedi, une réunion appelée "le culte" est organisée conjointement par les aumôniers catholique et protestant. L'accord évident entre aumôneries est un témoignage important, plus encore pour les surveillants. Cette réunion est un temps de parole, d'échange, puis avec l'intervention d'animateurs extérieurs, un temps autour de la musique. Le principe d'une boite à questions a été instauré, révélateur de questionnements spirituels divers. Les réunions regroupent aussi 50 % de musulmans.
Mais la relation aumônier - détenu ne doit pas être idéalisée. En prison, il y a 10 % de sans papiers, des gens en attente de jugement, mais aussi des crapules et des canailles. Jacques BOLLE essaie surtout d'établir une relation dépouillée de tout intérêt, se refusant par exemple à offrir des cigarettes.
L'aumônier doit ainsi parvenir à "faire son trou" dans la prison, auprès des surveillants et de l'administration pénitentiaire comme des détenus, aumônier de tous. Il lui faut être attentif au "permis - défendu". Outrepasser les interdits (les relations avec la famille du détenu par exemple) fait courir le risque de se voir récuser par l'administration pénitentiaire. Mieux vaut donc se garder d'une trop grande bonne volonté à l'égard des détenus!
Au bout de 7 ans, Jacques BOLLE a décidé d'arrêter son engagement d'aumônier. Non sans un regret: ne pas avoir réussi comme il l'aurait voulu, à être une passerelle entre le monde et la prison, trop difficile à faire comprendre…
Propos recueillis par Martine FLEUR
La Commission nationale "Justice-aumônerie des prisons" de la Fédération protestante de France
Elle assure le service de l'aumônerie protestante des prisons: information des Églises, nomination des aumôniers, recyclage, bulletin de liaison… La commission s'intéresse à toute question ayant trait à la justice, à la prévention, à la réinsertion et aux affaires pénitentiaires. Elle se réunit 3 ou 4 fois par an. Le président, Philippe FAURE et le permanent, le pasteur Werner BURKI, sont les interlocuteurs habituels de l'Administration Pénitentiaire. La commission nationale (30 personnes dont les aumôniers régionaux) est relayée par des commissions régionales (7 à 10 membres en Centre-Alpes-Rhône) animées par des aumôniers régionaux.Le statut de l'aumônier de prison
L'aumônier de prison est généralement présenté par une Église rattachée à la Fédération protestante de France dont il est membre. Son casier judiciaire doit être vierge. Sa candidature est soumise à diverses instances. L'aumônier de prison (pasteur ou laïc) exerce ce ministère bénévolement, au nom de la Fédération protestante de France, en lien avec un aumônier régional (en Centre-Alpes-Rhône, le pasteur Bernard MILLET). Il s'engage personnellement à en respecter les conditions de travail. Des sessions de formation sont proposées au plan national, et au plan régional: colloque annuel œcuménique à la maison Saint-Joseph en avril. Les paroisses sont appelées à constituer des équipes d'accompagnement de l'aumônier (prise en charge de cultes, visites...) pour ce qui constitue un ministère d'Église parmi d'autres.
Rencontre nationale exceptionnelle
Une rencontre nationale de 120 aumôniers protestants de prison se déroulera à Lyon (maison Saint-Joseph de Francheville) les 8, 9, 10 et 11 mai 2000. Thème: "Délivre-nous du mal". Avec la participation annoncée du Garde des Sceaux, Elisabeth GUIGOU. Avec comme intervenants: le magistrat Antoine GARAPON, la psychiatre Liliane DALIGAND et la théologienne Lytta BASSET. Le spectacle à caractère inter-religieux "Le roi, le sage et le bouffon" suivi d'une rencontre avec les aumôniers sera proposée le mardi 9 mai à 20h30 au temple du Change.
Assurer un service d'aumônerie ne va pas de soi: toute une série de questions se posent à l'aumônier…Et tout d'abord, banalement, quel temps vais-je pouvoir consacrer à cette tâche? Et puis… En quoi va consister mon ministère? Concrètement, que ferai-je? Organiserai-je des cultes, des études bibliques ou d'autres rencontres à caractère religieux? Mais les frères catholiques et évangéliques ne le font-ils pas déjà? Suis-je en concurrence avec eux? Et puis, à quelle catégorie de détenus ces réunions s'adresseront-elles? Aux seuls protestants plus ou moins engagés? Aux chrétiens en général? ou à tous ceux qui ne sont pas hostiles à la religion? Mais que savent-ils à priori des aumôniers, et de la religion? Me bornerai-je à rencontrer les détenus dans leur cellule? Vers lequel des 400 détenus me présenter? Et combien de temps rester dans sa cellule?
Plus profondément je me pose la question de savoir comment respecter le peu de liberté (!) qui reste au détenu: celle de croire, ou de ne pas croire, celle de me dire ce qu'il a envie de dire... Comment éviter de profiter de ma position, ne pas lui imposer ma façon de voir, ma religion ou ma foi? Comment, à l'inverse, ne pas rester dans la superficialité ou la banalité. Mes propos, mon attention, mon écoute, lui ouvriront-ils une porte, lui permettant de découvrir, peut-être, l'inattendu de l'Évangile? Autres questions: quelle est la limite entre le service social et l'aumônerie? S'il est assez facile pour l'aumônier de faire comprendre à certains détenus qu'il n'est pas un pourvoyeur de tabac ou de timbres poste, qu'il n'est ni assistant social ni avocat, comment leur faire toucher du doigt, surtout quand ils sont très démunis, les conséquences concrètes de l'Évangile? Enfin, la prison ne résout en rien les problèmes qui sont à l'origine de la délinquance. Dans cette situation, quel rôle joue l'aumônier, ou quel rôle la société lui fait elle jouer? Est-ce que, sous couvert de religion, sa présence en détention ne sert pas de caution ou d'alibi à un système pénal insuffisant et injuste?
Christian DELORD, pasteur et aumônier de prison
- Comment s'est faite votre première rencontre avec l'aumônier ?
- Bernard MARTY, le prêtre catholique de la prison Saint-Joseph, est passé dans ma cellule dix jours après mon entrée. Discussion, on a fait connaissance et il m'a expliqué le fonctionnement de l'aumônerie et de la messe. J'ai tout de suite perçu l'aumônier comme étant une personne neutre dans l'univers de la prison.
- Quand vous étiez incarcéré, qu'attendiez-vous de l'aumônerie ?
- Je parlerai plutôt de la prison Saint-Paul que je connais mieux. L'aumônerie, notamment à l'occasion du culte du dimanche matin, c'est d'abord un espace de retrouvailles, c'est un moment où on peut discuter et échanger avec les autres détenus. Ce qui m'a manqué le plus, ça a été l'isolement, le manque de discussion et de partage. Surtout le week-end où tout s'arrête, c'est le temps le plus difficile à vivre. L'aumônerie permet alors de passer un bon moment avec des gens différents car venant de l'extérieur et d'avoir un soutien. Parfois il y a au culte des invités extérieurs (artistes, groupes de musiciens, membres d'Églises): c'est un apport culturel appréciable. Dans les moments de déprime le culte de l'aumônerie me redonne la sérénité. C'est aussi une grande pièce, le seul endroit dans la prison où l'espace n'est pas restreint comme la cellule de 9 m2. Pour beaucoup de détenus la visite de l'aumônier en cellule, c'est la seule visite quand il n'y a plus de famille, plus d'amis. L'aumônier, c'est aussi l'élément modérateur, le réconfort, quand "on va péter les plombs".
- Qu'est-ce qui vous parait important en l'aumônier l'homme d'Église ou l'homme tout court?
- Les deux aspects. Il y a le besoin de contact avec quelqu'un qui ne juge pas. Coté religieux, croyant ou non, le message de l'aumônier est attirant car on a besoin de croire en quelque chose. On se remet en question, on doute, on se sent être moins que rien et pourtant il y a son message qui nous dit qu'on n'est pas mauvais, qu'on n'est pas ce qu'on a fait. La prison, c'est un lieu de réflexion, un retour sur soi-même. Surtout on garde la liberté, car on a la liberté de pouvoir penser, même si on n'a plus la liberté physique d'aller et venir où on veut. On gamberge beaucoup en prison.
- Quelle différence entre l'aumônerie catholique et l'aumônerie protestante?
- Le culte c'est un effort, car il faut se lever tôt et subir la fouille avant d'y aller. J'allais aux deux: à la messe et au culte. Je suis d'origine catholique. Jean-Marc, l'aumônier catholique, est seul pour animer la messe et il n'y a que les détenus catholiques. C'est une vraie messe avec les sacrements. Je crois qu'il mise plus sur les visites en cellules, où il voit beaucoup de détenus. Le culte c'est une équipe, Wess, Georges, Jean-Claude, des invités extérieurs parfois. Il est ouvert à tous les détenus. Musique, guitare, contacts, échanges, rapports humains très forts. C'est un peu la pagaille parfois, mais c'est sympa !
Propos recueillis par Guillaume de CLERMONT

Paroles Bibliques
Le texteIl se rendit à Nazareth, où il avait été élevé, et, selon sa coutume, il entra dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la lecture, et on lui remit le livre du prophète Ésaïe. L'ayant déroulé, il trouva l'endroit où il était écrit: l'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour publier une année de grâce du Seigneur.
Ensuite, il roula le livre, le remit au serviteur, et s'assit. Tous ceux qui se trouvaient dans la synagogue avaient les regards fixés sur lui.
Alors il commença à leur dire: aujourd'hui cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, est accomplie.
Le Jubilé… peut-on le célébrer?Bien sûr c’est le pape qui a appelé ce nouveau temps jubilaire. Faut-il pour autant le boycotter ?
Ne pourrait-on pas marquer le coup de l’An 2000 où les projets les plus fous ont été organisés, par une fête issue du fin fond de l’Ancien Testament et qui annonce, pour nous les chrétiens, le salut opéré en Jésus-Christ? La société civile fêtera largement cette date, il aurait été dommage que les Églises ne rappellent pas à cette occasion que c’est aussi un anniversaire important de la naissance du Christ et pas seulement l’anniversaire de Bach!Les Églises Réformées ont souvent eu de la difficulté à célébrer des fêtes. Et la crainte d’être embarqué dans un projet païen avec l’An 2000 demeure assez forte. Alors qu’il est temps que l’Église se lève et proclame qu’après 2000 ans le message de l’Évangile est toujours d’actualité.
D’autant plus que l’idée du Jubilé, pour une fois, tire son inspiration de l’Écriture.Dans l’Ancien Testament, le Jubilé fait partie d’un ensemble en trois parties: le “chabbat”, la “chemittah” et le Jubilé.
Tous les 7 jours, le “chabbat” impose de s’arrêter dans son labeur, comme Dieu s’est lui-même reposé au 7e jour de la Création du Monde. Ce 7e jour n’est pas seulement un temps de repos mais essentiellement un temps de réflexion sur la semaine passée, un temps où l’on donne un sens à ce qui a été vécu, un temps où l’on ordonne les événements vécus.
La “chemittah” est l’année sabbatique. La 7e année, la terre était laissée en jachère. Dieu promettait de faire produire deux fois plus la 6e année…
Les esclaves hébreux étaient libérés. Si certains désiraient demeurer chez leur maître, ils pouvaient le faire jusqu’à l’année jubilaire, où ils étaient irrémédiablement libérés.Les dettes étaient remises.
Puis venait le jubilé la cinquantième année, c’est-à-dire en fait le “chabbat” des “chabbats”.
Le “Yovel” (le mot “Jubilé” vient de la traduction latine de Saint-Jérôme du mot hébreux “Yovel”, en latin : “Jubilaeus”. Il signifie le cor que l’on sonnait pour déclarer l’année sainte), exigeait la libération de tous les esclaves hébreux, la jachère (ce qui fait deux années de suite…) et la restitution des terres aux anciens propriétaires. Cela devaient permettre, tous les 50 ans un retour à la situation du premier partage des terres au moment de l’installation d’Israël en Canaan.La libération des esclaves était accompagnée d’une aide pour une réinsertion sociale. Les maîtres devaient donner une partie de leurs biens à leurs anciens esclaves.
Ainsi les maîtres-mots sont : libération, remise des dettes, donner un sens.
Les chrétiens n’ont pas repris cette législation Lévitique qui était très liée à la terre d’Israël. Pourtant, l’interpellation du message évangélique de Jésus s’inscrit dans cette démarche du “chabbat”. Si Jésus accepte d’intervenir les jours de “chabbat”, alors qu’il aurait pu attendre quelques heures pour guérir des gens, c’est parce qu’il relie sa pratique de libération avec ce “chabbat” qu’il semble, aux yeux de ses adversaires, bafouer. Rien de tel que de libérer quelqu’un d’un démon, d’une maladie le jour de “chabbat”, jour par excellence de la libération de la servitude.Jésus n'a pas ignoré le Jubilé, il a inscrit tout son ministère sous son autorité.
Dans l'Évangile de Luc, le ministère public de Jésus commence, après son baptême et l'épreuve de la tentation, par la prédication à Nazareth.
Une des très belles coutumes que l'on repère dans le Nouveau Testament est cette habi-tude, dans les synagogues, de laisser la parole à un étranger de passage. Jésus n'est pas un étranger à Nazareth, mais en tant qu'enfant du pays qui revient à la maison, on lui confie la lecture du texte du jour. Jésus ouvre le rouleau d'Ésaïe et lit: “L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé pour proclamer aux captifs la déli-vrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour proclamer une année de grâce du Seigneur”. Jésus arrête la citation du livre d’Ésaïe alors que la phrase continue par: “pour proclamer une année de grâce du Seigneur et un jour de vengeance de notre Dieu”. Cette omission est bien sûr signifiante. Jésus annonce plus la grâce que le jugement. On peut imaginer que la réaction très négative des auditeurs de Jésus répondait à cette omission.
Cette lecture de Jésus n’était évidemment pas la seule lors de l’office du “chabbat”.En fait, lors des offices, on lit essentiellement un texte de la Torah, à savoir des cinq premiers livres de la Bible. On commentait ce texte puis était lu un texte d’accompagnement, comme nous le faisons aussi dans nos cultes où plusieurs passages bibliques sont lus mais un seul sert de support à la méditation.
Les livres prophétiques ne sont lus que comme lecture d'appoint. La lecture d'un passage des prophètes est appelée “conclusion”. II serait intéressant de connaître le passage de la Torah qui a été lu ce jour-là à la synagogue de Nazareth, et auquel était associée la lecture d'Ésaïe 61. Une source talmudique raconte qu’Ésaïe 61 était relié à Lévitique 25, le récit des prescriptions jubilaires. La rédaction du Talmud est postérieure à celle des Évangiles, mais elle fait référence à une tradition orale plus ancienne.
Même si le lectionnaire utilisé à Nazareth ce jour-là n'a pas centré la lec-ture sur le Jubilé, la perspective d'Ésaïe reste jubilaire. En annonçant une année de grâce au nom du Seigneur, le prophète inscrit sa prédication dans la vision d'un temps nouveau, marqué par la justice et la libération des captifs.
Jésus referme le rouleau d'Ésaïe et prononce la prédication la plus courte de l'histoire du christianisme: “Aujourd'hui, cette parole de l'Écriture que vous venez d'entendre est accomplie”. Dans la perspective biblique, ce qui est situé au commencement a une valeur paradigmatique. En plaçant cette parole au commencement du ministère public de Jésus, Luc inscrit l'en-semble de son Évangile dans une perspective jubilaire.
L’année de grâce est une allusion à la remise des dettes de la législation
jubilaire.Le Notre Père mentionne aussi la remise des dettes: Matthieu donnait cette version: “remets nous nos dettes comme nous avons nous aussi remis à ceux qui avaient des dettes envers nous”. Le terme grec pour “dette” a été souvent traduit par “offense” et Luc l’a remplacé par celui qui se dit “péché”. La traduction dans laquelle nous prions habituellement le Notre Père a spiritualisé cette demande en transformant les dettes en offenses.
Bien sûr, Jésus ne prêche pas un discours social ni politique comme aurait pu être compris le Jubilé. Pourtant, avec les prescriptions Lévitiques le religieux est intimement lié au politique.
Les premiers chrétiens ne garderont que la face spirituelle de l’enseignement du Christ et en même temps par leur refus religieux de souscrire à certaines traditions locales, par leur compréhension égalitaire des hommes et des femmes, ils ont provoqué le politique et mis en place des bouleversements sociaux qui n’ont toujours pas fini aujourd’hui, après 2000 ans de s’effectuer: reconnaissance par l’égalité de tous les hommes, suppression de l’esclavage, installation de réseaux de solidarité et surtout une annonce régulière prophétique contre toutes idolâtrie et les idoles se cachant autant dans l’économie que dans le politique…
Le Jubilé est à la fois prédication de la grâce (en Jésus-Christ un temps nouveau est arrivé, marqué par la libération: c'est le principe de la justification) et appel aux disciples à vivre de cette réalité du Royaume marquée par l'acte de foi, la remise de la dette, la libération des opprimés et la redistribution du capital (c'est le principe pro-phétique). La proclamation du Jubilé n'est donc pour l'Église ni une option, ni une opportunité, mais une fidélité à sa vocation d'être témoin du Royaume.
Le Jubilé est une exhortation forte adressée à notre monde. Le but de l'Église n'est pas de gouverner la société, mais de dire au monde l'économie du Royaume prêché par Jésus et de poser des signes de cette réalité jubilaire
En ce qui concerne l'abolition de la dette, nos Églises ont déjà soutenu la campagne Jubilé 2000 qui proposait de faire signer une pétition pour la remise de la dette des pays très endettés.
À propos de la libération des opprimés, il faudrait relever les vrais lieux d'oppression de notre société.
Enfin, la proposition la plus révolutionnaire est celle qui propose une redistribution du capital. Après la faillite des économies collectivistes, rien ne semble freiner le développement de l'économie de marché, au point que les économistes libéraux eux-mêmes commencent à s'inquiéter des effets per-vers de leur propre système. Nous assistons à une concentration mondiale des sociétés; la distance est de plus en plus grande entre les détenteurs du capital et la réalité humaine et industrielle de l'entreprise. Nous avons tous été cho-qués par le paradoxe des entreprises qui augmentent leur valeur boursière quand elles proposent des plans de licenciement.
Le thème général du Jubilé est d'offrir une nouvelle chance à ceux qui sont dans une d'impasse, d'ouvrir une fenêtre à ceux qui sont enfermés, de remettre la personne au centre de l'économie. Il y a là une dimension profondément évangélique, et une occasion offerte à l'Église de dire une parole pertinente pour le monde, à l'occasion du chan-gement de millénaire.
Qu’au long de cette année jubilaire, nous puissions ensemble avec les autres Églises nous préparer aux défis contemporains.
Les Églises Réformées de France et d’Alsace ont lancé une campagne originale: “2000 débats 2000”. Ce programme n’est pas un “machin” de plus, mais relancer l’idée très protestante de débattre. Débattre de ses convictions, débattre de ses craintes ou de ses joies, débattre en église des divergences d’interprétations, bref redonner l’envie d’ouvrir des lieux de discussions, de forums dans les communautés. Ne laissons plus seulement les experts décider à notre place, débattons…
Jean-Marc Heintz, pasteur de Riedisheim