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février 2001
Éditorial:
De l’utilité
de l’Église, Roland Kauffmann
Le dossier:
Rédécouvrir Albert Schweitzer…
Schweitzer pour l’Église d’aujourd’hui
À l’heure où beaucoup s’interrogent sur la place du protestantisme et ses évolutions nécessaires dans la société contemporaine, il est bon d’entendre les paroles fortes et motivantes d’Albert Schweitzer. Ayant marqué fortement la pensée du 20e siècle, précurseur d’une lecture radicale de l’Évangile et de l’engagement humanitaire, ses idées restent pertinentes pour tenter d’apporter une réponse d’espérance aux grands enjeux qui se présentent pour l’Église et la société d’aujourd’hui.
Albert Schweitzer: Florilège pour le troisième millénaire, Philippe Aubert
Pour relire Albert Schweitzer, à l’orée du XXIe siècle, Jean-Paul SorgL'humanitaire sans frontièresThéologie et civilisations chez Schweitzer, Søren Butiva
L'avenir de la religion
Le principe écologique du respect de la vie
Éthique et espérance
Notice bibliographique, Jean-Paul Sorg
La Weltanschauung du respect de la vie, (extraits bilingues par Jean-Paul Sorg)
Les pages
bibliques
La
mission et la santé de la ville, Luc 10, 1 - 20, Jacques Stewart
Lu pour vous,
avant vous?
La
femme et le dévot. Recension de Jeanne de Chantal 1572 -
1641 de Françoise KERMINA. Éditions Perrin, 2000. Philippe
Aubert
Comment allez vous ? bien merci ! Cette entrée en matière de nos rencontres permet de montrer son intérêt pour la santé de celui à qui on s’adresse. Ce dernier a la possibilité d’éluder la question ou d’y répondre plus ou moins sincèrement mais on peut ensuite entrer dans le vif de la conversation. La question prend un autre tour quand on la pose à cette vieille dame respectable qu’est l’Église !Comment va l’Église ? Plus ou moins bien ! Ici elle apparaît en pleine forme, là un peu faible, ailleurs bien décatie au point qu’on craint pour sa survie. Nos paroisses s’interrogent sur leur avenir, nos pasteurs se demandent à quoi ils servent, les paroissiens qui prendra leur relève.
D’autres endroits sont bien sûrs d’avoir raison au point parfois d’en abuser ou encore de continuer à faire toujours la même chose sans jamais oser ni vouloir se remettre en question. Et pourtant il le faut bien un jour ou l’autre car aux questions qui se posent à l’homme d’aujourd’hui, il devient impossible d’apporter toujours la même réponse.
Si bien de nos contemporains désertent nos Églises, c’est sans doute qu’ils n’y trouvent plus ce qui pourrait leur servir à mener leur vie d’une manière responsable, ni non plus une parole qui fonderait leur espérance. De mots creux en paroles vaines, il arrive trop souvent que l’on se contente en Église de bons sentiments, de consolations faciles ou d’images d’un Dieu simple juge de nos bonnes ou mauvaises actions. Pourquoi aller au culte si c’est pour entendre la même parole que partout ailleurs ? Souvent moins pertinente d’ailleurs que dans les bons éditoriaux de la presse. Pourquoi rechercher la communauté paroissiale si elle est moins sincère et moins fraternelle que les autres groupes auxquels on participe, moins engageante que bien des associations ?
C’est à ce genre de questions qu’il nous faut répondre, franchement et de manière nouvelle.
Et c’est ce qui se passe si on veut bien être attentif aux réalités. Il nous faut diversifier nos lieux d’Église. Fortifier les paroisses « traditionnelles », là où des communautés vivantes et solides existent et se développent grâce au travail de terrain et de réseau des paroissiens, imaginer d’autres manières de vie spirituelles et d’engagement dans la société. À ce titre l’exemple de la paroisse de l’Illberg (voir la chronique) est significatif d’une telle entreprise de rénovation. Mais il faut avoir présent à l’esprit que rien ne peut se faire sans une grande dose d’utopie, de vision de l’avenir. Qu’il s’agisse d’innovation ou de consolidation, rien ne peut s’imaginer sans un idéal éthique extrêmement fort, une relecture de l’Évangile et une attention sincère à l’autre. Et pour y parvenir, nous vous proposons dans ce numéro du Ralliement un dossier consacré à Albert Schweitzer.
De Gunsbach à Lambaréné, il s’est attaché à fonder une théologie qui prenne au sérieux l’éthique du nouveau testament en intégrant le respect de la vie, sous toutes ses formes. Respecter la vie implique d’évaluer toutes nos innovations qu’elles soient techniques, théologiques, économiques ou sociales. Qu’il s’agisse de nos problèmes actuels d’alimentation ou d’éthique médicale, de principe de précaution ou de rénovation paroissiale, ses idées sont utiles pour comprendre le monde et l’impérieuse nécessité de notre responsabilité de chrétien et de citoyen pour aujourd’hui et pour demain.
C’est en retrouvant la force de conviction de l’Évangile pour une parole responsable et en phase avec les interrogations de l’homme d’aujourd’hui que notre Église continue d’occuper une place incontournable.
Comment va-t-elle ? Bien merci !
le Dossier: rédécouvrir Albert Schweitzer…
Liberté doctrinale.
Paul a toujours garanti les droits de la pensée dans le christianisme. Au-dessus de la foi établie par la tradition, il a placé la connaissance par l'esprit du Christ. Un respect invincible de la vérité vit en lui. Il n'admet d'autre contrainte que celle imposée par une autorité doctrinale, mais par l'amour. Cependant ce n'est pas un révolutionnaire. Son point de départ est la foi de l'Eglise, mais il n'admet pas qu'il doive s'y borner; il revendique le droit de penser le contenu intégral de la christologie, que les vérités auxquelles il aboutit soient ou non admises par la foi courante de l'Église.
La mystique de l'Apôtre Paul 1962.
La personnalité historique
de Jésus.
Jésus en tant que personnalité historique reste un étranger pour notre époque. Mais son esprit enfermé dans ses paroles se fait connaître de façon élémentaire et agit immédiatement. Chacune de ses paroles contient à sa manière le Jésus total. La façon étrange et abrupte dont il nous les présente facilite à chacun la recherche du point de vue propre et personnel à adopter vis à vis de lui. En réalité, le caractère éternel des paroles de Jésus est dû au fait qu'elles ont été prononcées dans un cadre eschatologique et qu'elles ont été formulées par un esprit pour lequel le monde d'alors, ses conditions historiques et sociales, n'avait déjà plus d'existence. Telles qu'elles sont elles valent pour n'importe quel monde, car dans chaque monde elles soulèvent celui qui a le courage de les regarder en face… Ce n'est pas le Jésus retrouvé par l'histoire, mais seulement le Jésus ressuscité spirituellement dans l'âme des hommes qui peut avoir une valeur pour notre temps et peut venir à son secours. Le monde n'est pas dominé par le Jésus historique, mais par l'esprit qui procède de lui et qui lutte dans l'homme pour une nouvelle activité et une nouvelle prédominance.
Une anthologie 1962.
Non, l'église est plus qu'un local où l'on va entendre un sermon. C'est un lieu de recueillement, et les dispositions architecturales doivent tendre à ce but. Elles n'y atteignent pas si le regard se heurte de tous côtés à des murailles. L'œil a besoin de lointains mystérieux où l'on passe peu à peu du spectacle extérieur à la contemplation intérieure. Puisque, par nature, le service protestant est d'une simplicité un peu froide, il faut que l'architecture se garde d'accuser cette froideur. Le lieu de culte doit compléter le culte même, et de concert avec la parole, le chant et la prière, contribuer à élever l'âme. L'église fraternellement employée par catholiques et protestants m'a enseigné autre chose encore: la tolérance. Ce partage voulu par la volonté autocratique du Grand Roi est pour moi mieux qu'un événement historique. J'y vois un symbole de la future entente fraternelle entre les différentes confessions. Mon cœur d'enfant trouvait beau que, dans notre village, catholiques et protestants célébrassent leur culte dans la même église. Et maintenant encore, je me sent pénétré de joie à chaque fois que j'en franchis le seuil. Je souhaiterais que toutes les églises d'Alsace communes aux deux confessions demeurent, elles, comme un gage, pour l'avenir de la concorde religieuse à laquelle nos espoirs doivent tendre, si nous sommes de vrais chrétiens.
Souvenir de mon enfance 1960.
Fidélité à
Jésus.
Et enfin, être fidèle à Jésus et à son esprit. Car l'esprit de Jésus est la quintessence de la vie vraie, où nous saisissons ce que la vie exige de nous. Les disciples de Jésus que nous sommes, bien qu'enclins aux faiblesses humaines, doivent le servir parce que son esprit est vivant au milieu de nous: il veille, souffre avec notre temps et cherche les hommes pour les conduire sur le bon chemin… Cette fidélité envers Jésus n'est pas une idée confuse, mystique, qui rend admirablement dans les beaux discours, mais qui, dans la vie ne rend rien. Car celui qui a rencontré Jésus face à face, tel qu'il nous apparaît à travers ses paroles sait bien que le vrai bonheur pour nous tous, c'est de nous sentir redevables de cette grande figure, que nous nous mettions avec obéissance à son service, et il sait aussi que nous ne serons véritablement des frères et des sœurs que selon notre conception de la vie et ce que nous en ferons.
Vivre 1970.
Demain.
Le progrès qui tend à transformer de plus en plus la guerre en un duel mené avec des armes autorisées gardera toujours un caractère artificiel. Le but que l'humanité doit viser est de soustraire les questions qui divisent les peuples à la décision par les armes pour les soumettre obligatoirement à un règlement pacifique. Ce résultat ne pourra être acquis que par un progrès spirituel général et commun à tous les peuples de la terre, dont pour le moment nous ne pouvons nous faire aucune idée. Car n'oublions pas que l'avenir nous réserve des problèmes très difficiles, dont le plus délicat est celui du droit à occuper un sol étranger, problème que le surpeuplement croissant du globe posera d'une manière sans cesse plus impérieuse.POUR RELIRE ALBERT SCHWEITZER
Paix ou guerre atomique 1958.
Une question pour conférencier: que restera-t-il d’Albert Schweitzer au 21e siècle? Plusieurs fois métamorphosé, modernisé, ayant traversé bien des crises de gestion et de gouvernement, l’Hôpital Schweitzer de Lambaréné continue de fonctionner et de se développer encore, au service de la population gabonaise du Moyen-Ogooué, trente-cinq après la mort de son fondateur. Ce qui n’est pas un mince exploit et justifie l'œuvre qui fut commencée là en 1913, sur un terrain missionnaire, dans des conditions et dans un contexte politique qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui. Un long passé: légende et histoire. L’histoire maintenant devrait évincer la légende. L’avenir? Peut-être une banalisation. L’absorption de l’hôpital dans le système sanitaire d’un État africain moderne et réellement autonome. Resteront des souvenirs, un musée, un site historique et touristique, une mémoire à préserver.Plus ouvert peut-être, on a quelques raisons de le penser, plus aventureux, réservant des surprises, l’avenir de l'œuvre intellectuelle de Schweitzer, la postérité de ses écrits, principalement théologiques et philosophiques. Huit épais volumes d’inédits sont en cours de publication chez un important éditeur d’Allemagne, C.H. Beck de Munich. Voir ci-contre nos remarques bibliographiques. Écartant ou ignorant le personnage mythique - la figure du bon docteur de Lambaréné - qu’il était devenu, un personnage simplifié et alors forcément controversé, à la mesure même de l’idolâtrie dont il était l’objet, un public nouveau devra se former, qui établira avec lui un rapport plus intellectuel que sentimental, un rapport de lecteur attentif aux idées et au style de l’homme; le temps viendra peut-être assez vite où en France aussi, grâce à des traductions, on se mettra à relire Schweitzer, à le lire vraiment et à le prendre au sérieux comme “penseur”.
On se rendra pleinement compte alors de son intérêt et de la place qu’il pourrait tenir dans les débats de notre temps; on découvrira qu’à sa manière il avait déjà élaboré et traité trois questions au moins qui ces vingt, trente dernières années (donc après sa mort) ont pénétré notre actualité idéologique et y seront encore agitées demain: l’humanitaire, l’écologie et l’éthique.
Qu’est-ce qui avait motivé Schweitzer en 1905 à choisir le Gabon, colonie française, pour y exercer une action médicale? Si on regarde sa jeunesse et son enracinement dans la culture et la société allemande, les institutions allemandes (il était professeur d’université, pasteur et directeur du Séminaire protestant de Strasbourg), on ne peut pas ne pas s’étonner de son obstination à vouloir aller à Lambaréné, sur une station missionnaire qui était prise en charge par la Société des Missions Évangéliques de Paris. Celle-ci dressa devant lui obstacle sur obstacle, lui posa jusqu’au bout, pendant huit ans (de juillet 1905, où il a proposé sa candidature, jusqu’aux mois précédant son départ en 1913), toutes sortes de difficultés. S’il voulait avant tout accomplir une mission humanitaire en Afrique, il aurait pu trouver un accueil beaucoup plus favorable dans une colonie allemande ou sur une station missionnaire suisse… Mais c’est au Gabon, sur un territoire colonial français, qu’il a voulu se rendre et nulle part ailleurs. On a des éléments d’explication, psychologiques et rationnels, il en a donnés lui-même (comme: le protestantisme allemand est assez puissant comme cela, c’est le protestantisme française qui a besoin d’être soutenu…). Quels que soient ses motifs, ce que l’on retiendra de sa singulière décision, ce qu’elle fait apparaître avec éclat, c’est qu’il a ainsi, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, enjambé les frontières; c’est ce geste de passeur de frontières, qui nous semble le plus… génial, le plus significatif, historiquement, et que nous admirons. Enjamber ainsi les frontières entre les États, et le faire outre-mer, sur leur terrain d’expansion coloniale, c’était une manière, sans doute consciente ou semi-consciente, de nier les barrières nationales, de les ignorer pour soi.D’emblée, il avait défini son action comme étant de nature ou de sens humanitaire, plutôt que missionnaire; humaniste plutôt que religieux. Dès les premières pages de son récit À l’orée de la forêt vierge: «J’agissais donc en symbiose avec la Société des Missions Évangéliques de Paris. Mais mon oeuvre était en elle-même supraconfessionnelle et internationale. J’étais et je demeure convaincu que toute tâche humanitaire en terre coloniale incombe non seulement aux gouvernements ou à des sociétés religieuses, mais à l’humanité comme telle.»
On aura facilement reconnu dans ce passage l’esprit des ONG de l’humanitaire, comme il s’est manifesté dans notre civilisation avec la création de Médecins sans frontières en 1971, de Médecins du monde plus tard, et d’autres associations encore, nées dans l’urgence des catastrophes. Les fondateurs les plus connus de ce mouvement, comme Bernard KOUCHNER et Xavier EMMANUELLI, reconnaissent volontiers en Schweitzer un précurseur. Même priorité donnée à l’action médicale concrète; même indépendance, éprouvée comme nécessaire, vis-à-vis des États toujours paralysés pour des raisons de souveraineté nationale; même «sans-frontiérisme». Oui, ce même geste de traverser les frontières politiques entre les peuples. Geste d’universalité et de fraternité…Le Docteur de Lambaréné n’a pas seulement inventé sur le terrain une forme pratique de l’humanitaire; si on le lit, on s’aperçoit que le mot est sous sa plume. Il y avait réfléchi théoriquement, il en formula le concept et lui donna tout de suite le tranchant polémique indispensable, en indiquant ce que l’humanitaire ne saurait être: de la politique ou un alibi de la bonne conscience… En ce qui le concerne, lui, théologien et pasteur, l’inspiration première ne fut-elle pas religieuse? Oui, dans la mesure où pour lui la religion se confondait avec l’humain, l’humanité en acte (die tätige Menschlichkeit).
Dans un sermon, prononcé à l’occasion de la fête des Missions, le 6 janvier 1905 à l’église Saint-Nicolas de Strasbourg, il avait déjà expliqué tranquillement (innocemment) que le génie du christianisme, c’est l’esprit de Jésus et que «Jésus a soudé si étroitement l’une à l’autre religion et humanité qu’il n’y a plus de religion sans vraie humanité et que les devoirs de la vraie humanité ne se conçoivent pas sans religion…»Étonnantes paroles, si on les prend à la lettre, sans détours. Un pasteur aura rarement présenté la religion, le christianisme, d’une façon plus ouverte, plus généreuse, plus libérale, plus libre… Nous vivons une époque où les religions donnent encore ici et là dans le monde un spectacle de violence et d’intolérance. Ce qu’un pasteur, un prêtre, ou un théologien prêche ne s’adresse le plus souvent qu’à des hommes qui ont déjà la foi ou des hommes dont ils présupposent les croyances, comme si rien n’était plus naturel que de croire. Les théologiens dans leur discours excluent d’office, si on peut dire, le sceptique, l’agnostique ou le franc incroyant ou même celui qui se sent en recherche et qui s’interroge sans pouvoir s’arrêter aux réponses qui lui sont proposées. Mais quand on lit Schweitzer, ses sermons, sa théologie ou sa philosophie, on n’a jamais le sentiment d’être écarté, parce qu’on n’aurait pas la foi. Ce qu’il écrit paraît directement assimilable par les non-croyants, par les athées, les esprits a priori non religieux. Il est un de ceux qui peuvent le mieux les faire réfléchir sur le sens du religieux dans la civilisation et même les réconcilier avec la religion. Il a un jour défini l’église (seulement l’église protestante, il est vrai!) comme une communauté de personnes en recherche. (Die protestantische Kirche ist eine Gemeinschaft der Suchenden, l'Église protestante est une communauté de chercheurs.) Qu’il nous soit permis d’espérer que telle sera l’église au cours du XXIe siècle, que tel sera l’avenir de l’église, des églises….? Et que les hommes accepteront de n’être que des chercheurs, et non des possesseurs. Des chercheurs de Dieu? On préfère dire: des chercheurs de sens et de raison.
Parmi les “hommes d’Église”, nombreux sont ceux, de toutes confessions, qui estiment aujourd’hui, en secret et même publiquement, que le renouveau religieux passe par un nécessaire renouveau de la théologie, par un changement de catéchisme, une “dédogmatisation”. À un tel renouveau, les textes de Schweitzer et son exemple personnel pourraient apporter demain une contribution utile.
Le
principe écologique du respect de la vie
En philosophie, l’apport de Schweitzer se résume généralement dans le principe du respect de la vie. Formule devenue banale, employée à tout bout de champ et dont on ne doute pas qu’elle a été neuve un jour, qu’elle a dû être inventée par quelqu’un. Ce quelqu’un, on en a les preuves par les textes, c’est bien Schweitzer! On trouvera toujours que l’expression authentique "Ehrfurcht vor dem Leben" qui s’est imposée à son esprit un soir de septembre 1915, sur le fleuve Ogooué, à la vue d’un troupeau d’hippopotames (cf. le récit de son ami Théodore Monod dans L’hippopotame et le philosophe, éd. Actes Sud, 1993), est beaucoup plus riche de sens et plus suggestive que “respect de la vie”. Ehrfurcht: crainte et vénération devant la vie, le mystère de la vie, quand nous prenons conscience qu’elle nous englobe et nous dépasse infiniment, que nous n’en pouvons connaître ni les origines ni la fin. Mais les mots français, si plats qu’ils paraissent, ont aussi leur profondeur, pour peu qu’on fouille l’étymologie du mot respect, re-spectere: regarder en arrière, regarder longuement, considérer avec attention, le contraire d’un coup d'œil négligent ou distrait. Dans re-garder, il y a “garder”: garder la vie, la "sauve-garder", en prendre soin. Le rapport avec ce que signifie et veut l’écologie apparaît tout de suite. L’écologie tout entière, dans sa radicalité comme dans ses formes les plus vagues, manifeste la nécessité de respecter la vie. Bien avant que l’écologie n’existe comme idée, comme phénomène idéologique et comme position politique, Schweitzer en avait donc formulé le principe théorique en en faisant l’axe d’un renouveau éthique indispensable à la survie de la civilisation moderne.Cela n’importe guère, finalement, de savoir que Schweitzer a été le premier à dire tel mot ou même à faire telle chose. Ce n’est là qu’un point secondaire d’histoire des idées. Ce qu’on peut parier, en revanche, c’est que l’avenir de l’humanité au 21e siècle dépendra en grande partie de la manière dont on interprétera le principe du respect de la vie et dont on prendra ses responsabilités en conséquence.
Qu’il soit entendu que ce principe ne saurait fournir une sorte de panacée morale à tous les problèmes, qu’il ne saurait être appliqué uniformément, dans toutes les situations. Ce n’est pas une formule magique et gardons-nous de tout usage incantatoire ou même idéologique. C’est un principe régulateur, qui devra être interprété, réfléchi attentivement, en fonction des problèmes ou des difficultés qui se posent, dans des domaines sensibles aussi divers que: la protection de l’environnement, la préservation des ressources naturelles, les pratiques agricoles, la malbouffe, les manipulations biologiques et génétiques.
Énormes problèmes. Énormes défis. Parmi eux, il y en a un qui peut paraître secondaire, mais nous devons y être sensibles. Il s’agit d’un scandale, celui de la condition animale, dont nous sommes devenus responsables par notre puissance même, notre mauvaise royauté. «Si les animaux sont victimes de tant de cruels traitements, si les hurlements du bétail assoiffé pendant son transport ne sont pas entendus, si tant d’horreurs se perpétuent dans nos abattoirs et nos laboratoires…, nous en portons tous une part de responsabilité» (La civilisation et l’éthique, ouvrage publié en 1923).
Un jour, au 21e siècle, on ne comprendra plus que l’humanité ait pu si longtemps traiter les animaux comme des machines, des machines à protéines, en niant leur existence naturelle d’êtres vivants, donc d’êtres doués de sensibilité, susceptibles d’éprouver de la douleur, de l’angoisse ou du plaisir. La communauté internationale (l’Europe en tête?) aura signé une déclaration universelle des «Droits de l’Animal» ou, si l’on préfère, des Devoirs de l’humanité envers les animaux. Là aussi, insistons lourdement, Schweitzer aura montré la voie, sur le plan théorique comme dans sa pratique au village-hôpital de Lambaréné, où de nombreux animaux, antilopes, pélicans, étaient protégés spécialement par le docteur…
Inlassablement il avait expliqué qu’il n’y a pas de civilisation viable sans éthique. Contre l’esprit de son temps, il avait compris que les seules forces et les mécanismes économiques (du marché) ne suffisent pas pour construire et faire durer une civilisation. Ni l’action politique, qu’elle soit révolutionnaire ou conservatrice. Comme nous le voyons à satiété de nos jours, dans notre dramatique actualité, l’économie et la politique ont elles-mêmes besoin, pour leur efficacité même, de règles éthiques. La science de son côté, nous en avons bien conscience maintenant, a besoin d’une surveillance éthique. En philosophe, Schweitzer s’était évertué à montrer que toute l’éthique, dans ses modalités complexes, est suspendue à un principe majeur de respect: respect de la vie, respect de l’autre, respect du monde, et, corrélativement, au principe d’une responsabilité qui ne s’arrête pas aux frontières, ni entre les hommes ni entre les espèces, «une responsabilité élargie à l’infini, envers tout ce qui vit».Pas de civilisation “humaine” sans éthique. Et, certes, il n’y a pas non plus d’éthique sans civilisation, sans culture. Pas d’humanisme sans “humanités”. Qu’après les temps du mythe et puis les temps du dénigrement, de l’indifférence et de l’ignorance, vienne pour Schweitzer le temps de… l’étude, de la lecture, de l’examen, historique et critique, bien sûr, mais savant… Que la connaissance de son oeuvre multiple entre maintenant dans nos programmes d’humanités, dans notre pédagogie…
La vie de Schweitzer et ses écrits ont une vigueur intellectuelle et en même temps une force intérieure susceptibles de nous faire croire à ce que nous avons besoin de croire: à la possibilité de l’éthique, à sa nécessité, donc à sa réalité. De là seulement renaîtront des espoirs. On connaît le proverbe: il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Non, mais il est nécessaire d’entreprendre pour espérer! L’espérance vient en agissant. Le principe d’espérance ne peut pas mourir, mais il n’est crédible que si le précède un principe de responsabilité, motivé par l’idée de respect de la vie, comme Schweitzer l’avait à la fois pensé et mis en pratique de son mieux.
Recension des Études Schweitzeriennes,
Automne 2000, n°9. Revue de l'association française des amis
d'Albert Schweitzer.
La dernière livraison des Études Schweitzeriennes livre le compte-rendu des deux derniers colloques organisés à Gunsbach en 1998 et 1999 et à ce titre elle offre un éclairage essentiel pour la compréhension du rôle du christianisme dans notre société contemporaine.Alliant la réflexion théologique à l'interrogation philosophique et à l'engagement social, Albert Schweitzer n'a jamais pu se résoudre à l'idée d'une séparation de ces domaines. Il ne saurait y avoir de christianisme conséquent avec lui- même qui se dispenserait de répondre aux questions humaines et sociales qui se posent à l'homme d'aujourd'hui. On le connaît bien sûr pour ses activités de médecin africain, on sait qu' "Il est minuit, Docteur Schweitzer". On sait qu'il a été un théologien typique du 19e siècle, un musicien spécialiste des orgues. Tout cela est bien connu mais le risque est grand de croire Albert Schweitzer remisé au magasin des folklores alsaciens. Grand homme, symbole de la bonne conscience que nous pouvons nous faire à bon compte. Il est aimé et apprécié par tous mais combien se souviennent des difficultés qu'il a rencontré de son vivant?
L'organisation de l'œuvre de Lambaréné n'était pas si facile et c'est l'intérêt des lettres publiées dans chaque cahiers des Études que de montrer un aspect de l'intimité du grand homme. Des souvenirs émouvants de jeunesse, des confidences pleines de tendresse à Hélène Breislau, sa future épouse, des amitiés surprenantes au premier abord telle celle avec le grec Nicos Kazantzaki (l'auteur de "La dernière tentation du Christ"…), une forme de spiritualité plus proche de François d'Assise que de Calvin. C'est tout cela que nous montrent ces lettres qui révèlent l'envers du décor, les joies et les fatigues, la solitude aussi.Car il faut se souvenir qu'avant d'obtenir la notoriété qui fut la sienne, Schweitzer n'était pas particulièrement en odeur de sainteté dans les Églises protestantes. Les orthodoxes le trouvaient trop "libéral", (on est toujours "trop" libéral…) tandis que les tenants du libéralisme de l'époque ne comprenaient rien à son idée d'éthique conséquente. Jeune théologien radical de la fin de siècle, il révolutionne la compréhension de l'étude du nouveau testament et ces thèses feront l'objet d'un vaste débat sans jamais être vraiment acceptées et prises au sérieux. Aujourd'hui, lorsqu'on les avance, on passe pour un moderne, ce qui est bien le comble pour une pensée plus que centenaire… Les orthodoxes n'aimaient pas Schweitzer car il remettait en question selon eux la conscience qu'avait Jésus d'être le Messie et les libéraux lui reprochaient à peu près l'inverse: de croire que Jésus avait conscience d'être le Messie attendu… On a un écho de cette controverse dans le petit article d'André Gounelle "Schweitzer et Bultmann vus par Tillich" en appendice de ce cahier. Petit article simple qui donne envie d'aller voir de plus près ce qu'il en est des connections théologiques de Schweitzer avec ses contemporains.
La spiritualité "franciscaine" de Schweitzer, surprenante pour un protestant, fait également l'objet d'un chapitre passionnant sur les relations amicales de Schweitzer avec Kazantzaki. "Franciscaine" car Kazantzaki appelle justement Schweitzer "Le nouveau Pauvre d'Assise" soulignant par là à quel point Schweitzer était lié pour ses contemporains (nous sommes en 1954 – 55) à l'idée du respect de la vie sous toutes ses formes. Mais les points de rencontres sont plus forts. L'auteur de "Zorba le Grec" est un homme de synthèse, né en Crête, terre de contrastes et de rencontres entre les cultures d'orient, d'occident et d'Afrique, ses œuvres sont tumultueuses et dérangeantes parce qu'elles sont pleines de contestation d'un système religieux et politique oppressant. Mais une musique d'humanité les apaise, leur donne une trame et une profondeur inégalée. Comme Schweitzer, Kazantzaki est un homme de mélange et ils ont en commun de mériter le titre de "Citoyen d'Europe" mais aussi celui de craindre l'avenir de l'évolution technologique de nos sociétés. L'un et l'autre décrivent la responsabilité de l'intellectuel humaniste face à ce qu'ils considèrent être la décomposition d'un idéal de civilisation et la nécessité de l'action, de l'engagement. Il en va de la responsabilité de l'être humain qui devient toujours plus cruciale comme le rappelle Jean-Paul SORG: "Plus les hommes ont de puissance et de liberté, plus ils entrent dans la modernité, plus leur destin se joue sur la responsabilité".
Et c'est bien de responsabilité qu'il est question dans les deux chapitres principaux consacrés aux colloques de 98 et 99. C'est parce que "le christianisme dans sa vérité demande que l'on sache déchiffrer les signes des temps et que l'on croit en la force de l'esprit" qu'il est nécessaire de s'interroger sur "La place de la religion dans le monde d'aujourd'hui" (1998) et sur "Civilisation et technique".
La
place de la religion dans le monde
À s'interroger sur la place de la religion dans le monde d'aujourd'hui, on pourrait faire un constat amer et se résoudre à un affaiblissement de la religion, c'est bien triste mais inéluctable… Et c'est précisément ce constat qui est récusé par les jeunes théologiens radicaux d'aujourd'hui. Fidèles à l'esprit d'Albert Schweitzer qui réclame à la fois lucidité et engagement, Philippe FRANÇOIS, Sylvain DUJANCOURT et Roland KAUFFMANN, tous trois pasteurs de l'Église réformée d'Alsace et de Lorraine tracent les contours de ce que peut être aujourd'hui une spiritualité protestante à l'ère de la technique et d'Internet. À quelles conditions et selon quelles formes peut-elle à nouveau être "une force dans la vie spirituelle de notre temps?" pour reprendre la question formulée par Schweitzer. En retrouvant le goût du risque et de la confrontation aux grands problèmes de notre temps pour Philippe FRANÇOIS, le protestantisme à la suite de Schweitzer ne peut s'évaluer qu'à la mesure de ses combats. Tandis que la modernité, l'appétit de puissance de nos contemporains oblige le protestantisme à développer une nouvelle forme d'utopie selon Sylvain DUJANCOURT. Utopie décrite par Roland KAUFFMANN pour qui à partir du moment où la religion est un langage et qu'Internet modifie notre langage et la perception que l'homme a de lui-même et du monde, il devient nécessaire de critiquer les idéologies prétendant faire d'Internet un outil de transformation radicale du monde. La technique ne change le monde que quand la foi a renoncé à le faire. Technique et théologie doivent, pour le jeune théologien, "se confronter l'une à l'autre". Une réflexion passionnante sur l'appréciation par Schweitzer des grandes religions mondiales et en particulier le bouddhisme, menée par Robert SERRES et Claude CONEDARA complète le dossier en affirmant que la question de la religion est une question vitale dans le monde d'aujourd'hui.
Et c'est la notion de confrontation de la théologie avec la technique dans un sens positif qui fait l'objet du colloque de 1999 "Civilisation et technique". Gabriel VAHANIAN est un des seuls théologiens contemporains dans le monde protestant et francophone à prendre réellement au sérieux cette question de la technique et des bouleversements qu'elle entraîne dans nos société. Prise au sérieux, la technique n'est pas un facteur de décomposition mais au contraire de recomposition de la civilisation, d'autant que depuis l'aube du Christianisme, il a toujours été lié de très près au développement de la technique. "Pas de Christianisme sans technique, pas non plus de technique sans Christianisme" pour VAHANIAN et c'est ce que rappelle Philippe AUBERT dans sa présentation de "La technique dans l'œuvre de Gabriel Vahanian", lorsque qu'il affirme que le rôle du christianisme aujourd'hui est de sanctifier la technique en ayant "une approche religieuse de la technique" pour dit-il "une acculturation heureuse" (c'est-à-dire une influence réciproque) de la foi et de la technique. Opinion critiquée par Jacques ELLUL pour qui la technique si elle est devenu la nouvelle nature de l'homme n'en est pas moins dangereuse et Marc SCHWEYER nous présente une remarquable étude de la pensée d'ELLUL en nous rappelant que si ce dernier est très critique envers la technique, c'est pour affirmer la priorité de l'humain face à tout ce qui menace la liberté de l'homme. La technique sera encore confrontée au Droit par Sylvain DUJANCOURT, faut-il une évolution du droit pour faire face aux innovations technologiques? En fait la technique a déjà transformé radicalement le Droit sans que l'on ait réellement pris la mesure des conséquences car "le droit est toujours à la remorque de la technique" c'est à dire le temps que le droit prenne position sur un problème posé par le technique, la technique elle est déjà passé à autre chose…. Jean-Paul SORG va encore confronter "La technique et le sens de l'histoire" et affirmer que "l'essence de la technique n'est pas technique; l'essence de la technique, ce qui fait que technique il y a et que technique se développe sans fin, ce sont les désirs de l'homme et son imagination; c'est donc l'homme même en tant qu'animal insatisfait de ce qu'il a et désirant, rêvant… l'impossible, sans limites, sans aucune mesure" (souligné par l'a.). la technique est donc indissociable de l'humanité et l'humanité a toujours été ce que la technique qu'elle développe fait d'elle.
Ce point est encore développé par la présentation des alternatives techniques en ce qui concerne la politique énergétique: c'est l'association Alter Alsace Énergies qui présente à quel point le développement des nouvelles technologies permet une réorientation de nos choix éthiques en matières de respect de l'environnement et de l'énergie. C'est par la technique que seront résolus les problèmes posés par la technique.Pour conclure, il faut encore signaler l'intérêt de la publication dans la revue d'un texte inédit en français d'Albert Schweitzer "La religion dans la civilisation moderne". Il s'agit du texte de conférences qu'il tenu à Oxford en 1934 où il brosse un tableau très lucide et critique des évolutions de la théologie et du monde moderne, on voit que la question n'est justement pas moderne mais qu'elle remue depuis que l'homme est homme… Sans doute parce que chaque époque est d'une certaine façon moderne, toujours en avance sur celle qui l'a précédée, ainsi va la vie…
Les deux grands classiques, À l’orée de la forêt vierge et Ma vie et ma pensée, sont épuisés depuis un certain temps et l’éditeur parisien (Albin Michel) ne paraît pas pressé de les rééditer. Il a tort! Disponibles sur le marché: une réédition de Vivre, paroles pour une éthique du temps présent, en format de poche, coll. Spiritualités, Albin Michel, 1995; une anthologie, Humanisme et Mystique, 536 pages, chez le même éditeur, même année; également, l’an dernier, Six essais sur Goethe, éd. ACM, Strasbourg. À signaler encore les Conversations sur le Nouveau Testament, Brépols, 1996. Et toujours réédité en tête de la Petite Bibliothèque Payot l’ouvrage intitulé Les grands penseurs de l’Inde et pris malencontreusement pour une simple introduction historique à l’hindouisme.La Weltanschauung du respect de la vieOn a parlé davantage de quelques essais biographiques, partiels, sinon partiaux, pour l’un surtout, mais intéressants, donnant un point de vue nouveau sur la vie et la personnalité de l’illustre docteur de Lambaréné. Il y eut en 1992, chez Lattès, Albert Schweitzer ou le démon du bien. Ce livre de l’écrivain Marco KOSKAS eut l’honneur d’une réédition en poche. Il y eut Albert Schweitzer de Pierre LASSUS en 1995, chez Albin Michel, avec une préface du Dr Xavier EMMANUELLI, alors ministre des Droits de l’homme. En Alsace, un témoignage qui fut controversé du musicien américain, d’origine strasbourgeoise, Edouard NIESBERGER: Albert Schweitzer m’a dit, éd. La nuée bleue, 1995. En guise d’antidote: un album de photos, Albert Schweitzer, homme de Gunsbach et citoyen du monde, réalisé par Sonia POTEAU et Gérard LESER aux Éditions du Rhin, Mulhouse, 1994.
Pour introduire à l'œuvre de Schweitzer théologien et philosophe, le meilleur travail, qui se défend de toute tentation hagiographique ainsi que de tout jugement réducteur, est à l’heure actuelle celui de Laurent GAGNEBIN, chez Desclée de Brouwer, coll. Temps et Visages, 1999. De Philippe AUBERT, les théologiens et pasteurs apprécieront Albert Schweitzer une théologie raisonnable (Le Ralliement Protestant, 1998).
Il est enfin «difficile d’ignorer», selon la formule de l’historien Gabriel BRAUENER (dans “Saisons d’Alsace, automne 2000), la revue Études Schweitzeriennes, une publication de l’AFAAS (Association Française des Amis d’Albert Schweitzer, 1 quai St-Thomas, 67000 Strasbourg). Neuf numéros de parus depuis 1990. On y trouve des essais parfois pointus, les actes des colloques de Gunsbach, des témoignages et de nombreux inédits qui presque tous supposent un travail de traduction, de l’allemand et parfois même de l’anglais.
Mais l’édition la plus sensationnelle, la plus surprenante, est sans conteste celle des œuvres posthumes, assurée par C.H. BECK, de Munich. 8 gros volumes (entre 500 et 750 pages chacun) de textes inédits, moitié philosophie moitié théologie, ont été annoncés. 3 ont déjà paru: Reich Gottes und Christentum, Strassburger Vorlesungen et Die Weltanschauung der Ehrfurcht vor dem Leben. Un chantier immense s’ouvre devant nous. La postérité intellectuelle de Schweitzer ne fait peut-être que vraiment commencer.
Tous ces ouvrages, si votre libraire ne les a pas, vous pouvez les trouver (et les commander) à la Maison Schweitzer, 68140 Gunsbach.
Dans le dernier ouvrage de son œuvre posthume, Die Weltanschauung der Ehrfurcht vor dem Leben, qui vient de paraître chez C.H. Beck (Munich), on découvre non sans surprise plusieurs formulations rédigées en français, surtout dans la partie qui groupe des notations restées éparses. Schweitzer expliquait lui-même que dans ce long labeur philosophique (mené entre 1931 et 1945) il avait ressenti le besoin de traduire certaines de ses pensées en français, afin de les tester en quelque sorte. Si elles passent la barrière des langues, c’est une garantie d’intelligibilité, c’est le signe au moins probable qu’elles possèdent une valeur intrinsèque et qu’elles auront des chances d’être comprises par un large public. Voici pêle-mêle, en guise d’échantillons, quelques fragments reproduits dans l’une ou l’autre langue.
«Daß in der deutschen Philosophie vieles möglich ist, weil die Sprache philosophisch alles erlaubt. Dies ist ein Vorteil und ein Nachteil… Ich selber, der in der deutschen und französischen Sprache lebe, versuche immer, einen philosophischen Gedanken ins Französische zu übersetzen, um zu sehen, was in ihm von der Sprache unabhängig ist…»«Ethik ist une simple manifestation de vie!»
«Ethik: ein gut gemeinter Eingriff in das Naturgeschehen!»
«Vivre en harmonie avec le monde ne veut pas dire vivre en harmonie avec le principe des événements.»
«Réforme de la civilisation antique par le christianisme? Ou, au contraire: le christianisme a été pour elle un élément de décomposition? Das gibt zu denken: daß das Christentum nur zersetzend wirkte!»
«Kirchen sind wie unterspülte Flußufer, die über den Strom der Zeit hangen…»
«La religion naturelle n’est pas une abstraction des religions historiques réduites à des vérités élémentaires, mais c’est une religion créée par une profonde éthique et ayant le caractère d’une mystique.»
«Être au-dessus de l’occupation pour son salut! (de la préoccupation du salut). Erlösungsidee.»
«L’éthique et le droit. La notion de la justice approfondie par l’éthique. Le droit est en développement continuel.»
«Un croisement entre Kant et Platon. - Ces néo-allemands sont maîtres dans l’art d’écrire de grandes fugues sur des thèmes qui ne sont, eux, ni grands ni profonds.»
«Wertethik: ein ragoût des Kalbes, statt des Kalbes selbst.»
«Freiheitsidee. Boutroux (Émile). De la contingence des lois de la nature, 1913. Will geltend machen, daß kein Gesetz wirklich eine strenge Notwendigkeit ist. Also die Kausalität läßt Raum für eine gewisse Willensfreiheit.»
«Die “Naturferne” der modernen deutschen Philosophie - Descartes-Restauration! Sie weicht der Naturwissenschaft aus. Aber das sind lauter Umwege. Die wahre Philosophie ist die Naturphilosophie, die von Naturwissenschaft ausgeht. Aber das Spiel hat mit Bergson angefangen!»
«C’est la croyance dans le progrès qui distingue l’homme moderne de l’homme antique. C’est l’abandon de la croyance dans le progrès qui distingue l’homme d’aujourd’hui et l’homme moderne.»
«Probierstein alles Denkens ist die Ethik.»
«Naives Denken kann tief sein, tiefen Ideen dienen.»
«Das Unheimliche in der deutschen Philosophie. La tendance d’exprimer en de très grands mots quelque chose de tout à fait simple. Les déserts de grands mots. Ses oasis de pensées profondes. La tâche de la pensée consiste à approfondir les vérités banales…»
«Wir wirken in der Welt, nicht auf die Welt!!!»
«Was für eine ethische Leistung ist es, die Ironie zu vermeiden!»
«Auch bei den größten Denkern hat das Denken eine gewisse Kindlichkeit.»
«Sie haben sich gewundert, warum ich immer vom Unpersönlichen rede: das Unendliche - der universelle Wille zum Leben - statt einfach “Gott” zu sagen. - Ich tat dies aus Frömmigkeit - ich unterließ es, von Gott zu reden… aus Frömmigkeit.»
«Was ist Glaube? Was nicht mit der Erkenntnis der Welt vereinbar ist! Aber der Glaube: eine Erkenntnis der Welt, durch die man die der Realitäten ersetzt. Diese zwei Arten von Glauben zu unterscheiden. Glaube: das nicht in Welterkenntnis Beweisbare. Dies geht tief.»
«Gegen das Wort: Les intellectuels ne sont pas opérants! Alles Große geht auf Denken zurück. Im 18. Jahrhundert waren sie opérants. Aber das Erkennen ist an die Stelle des Denkens getreten.»
Les pages bibliques
La
mission et la santé de la ville, Luc 10, 1 - 20, Jacques Stewart
Au chapitre 9 de l'évangile de Luc se trouvait déjà le récit de l'envoi des douze premiers disciples; d'autres, en plus grand nombre, sont désignés ici, 70 ou 72 selon les versions anciennes différentes.Ces envois de disciples sont comme des envois préparatoires à la mission à laquelle ils seront conduits plus tard, au nom du Seigneur ressuscité, après avoir reçu le don de l'Esprit-Saint, mission que Luc relatera dans la partie des Actes d'Apôtres de son livre.
On remarquera la différence entre l'ordre donné de ne prendre ni argent, ni provisions, ni rechange (chapitres 9 et 10) s'agissant d'une mission de courte durée et pendant le temps où les disciples vivent dans la proximité de Jésus, et les dernières instructions adressées avant les événements de la Passion: "Quand je vous ai envoyé sans bourse, ni sac, ni sandale, avez-vous manqué de quelque chose? Ils répondirent: De rien. Et il leur dit: Maintenant au contraire, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a un sac et que celui qui n'a pas d'épée en achète une…" (chapitre 22 v. 35 et ss). Cette différence à propos de l'équipement pour une même mission - mais une mission qui évolue et qui change de perspectives - nous provoque à la question de savoir de quel équipement nous-mêmes, notre Église, avons besoin pour la mission qui nous est confiée aujourd'hui .De quel bagage, de quelle formation, de quel équipement avons-nous besoin pour l'accueil, la rencontre, la solidarité, le culte, la catéchèse, la diaconie, etc…? De quelles structures, de quelles pratiques nouvelles devons-nous faire l'apprentissage?
Que faut-il conserver d'utile et élargir, que faut-il laisser de côté de nos traditions, de nos habitudes, pour répondre à notre vocation actuelle, pour être Église - sans doute moins nombreuse aujourd'hui qu'hier, plus humble - mais Église en marche, une Église pour des maisons, des familles, l'Église pour la ville, pour la société qui change en permanence?
À première lecture, certaines recommandations faites ici aux disciples paraissent insolites et contradictoires. D'une part: "ne saluez personne en chemin" d'autre part, "dans quelque maison que vous entriez, dites d'abord: que la paix soit sur cette maison, demeurez dans cette maison. Là, mangez et buvez ce que l'on y mange et boit… N'allez pas de maison en maison. Dans quelque ville que vous entriez et où l'on vous recevra, mangez ce qu'on vous offrira, soignez les malades qui s'y trouvent et dites-leur. Le Royaume de Dieu s'est approché de vous… "
Le message de paix apporté dans les maisons où commence l'action missionnaire dans la ville, est tout un programme et a un sens très fort. C'est bien plus qu'une salutation. C'est une parole de longue haleine avec ceux qui appartiennent à la maison.
La paix, c'est ce qui concerne les questions essentielles de la vie, du bonheur, du salut de Dieu, du shalom.
En apportant la paix qui est la marque du règne de Dieu, les disciples annoncent, attestent la possibilité et l'actualité de ce règne dans le monde, dans la vie des hommes et des femmes de ce monde, à partir de la présence et du ministère de Jésus de Nazareth, le Christ.
Mais, et notre texte le souligne bien, cette annonce est tout échange, elle ne passe pas seulement par ce que les disciples apportent, mais par la manière dont ils acceptent de dépendre et d'user de l'hospitalité des gens. Cela ne passe pas que par des mots, mais par des attentes, par des gestes de partage, de convivialité autour d'une table .
Jésus recommande aux disciples de porter toute leur attention sur le sens, les possibilités, l'importance de cet échange et de cette convivialité, et dès lors de ne pas s'égarer en courbettes et amabilités mondaines tout au long du chemin…
Dans la ville, les disciples sont chargés d'une œuvre missionnaire publique, ils sont chargés non de guérir forcément, comme le disent trop vite nos traductions, mais de soigner, littéralement de prendre soin, non pas seulement des malades, mais de ceux qui sont sans force, et le mot employé ici pourrait désigner aussi ceux qui sont démunis.
Dans le fil de la pensée biblique, la guérison est attribuée à Dieu et au Christ, mais les disciples ont, en tous cas, la vocation de prendre soin des gens, de leur situation, de faire tout ce qui est nécessaire pour accompagner et soulager ceux qui peinent.
L'ordre reste d'actualité. La mission de l'Église dans la ville, pour le salut de la ville, se construit avec, pour matériau principal, l'attention aux personnes, le soin du contenu de la parole et des gestes de partage échangés, le soin dans l'accompagnement personnel de ceux qui sont malades ou en situation de précarité.
Un peu plus loin, cet accompagnement est associé à l'exorcisme, les disciples reçoivent mission et pouvoir de chasser les démons .
Une des formes d'exorcisme de tous les temps, mais à laquelle il nous faut particulièrement travailler aujourd'hui, c'est d'accompagner le plus loin possible ceux que nous sentons se replier dans l'idée que tout est faux ou nul et pourri autour d'eux, ou ceux qui risquent de se perdre dans la révolte ou la colère ou une haine tournant à vide. Un accompagnement, où ce qui est partagé avec patience et persévérance, permette de communiquer la paix, de redonner goût et sens à la confiance et à l'espérance possibles.
Manifester la proximité du règne de Dieu passe par ces accompagnements-là.
Ils contribuent à la santé de la ville.
Ils relèvent de la mission œcuménique de nos Églises.
Les historiens se demandent encore comment expliquer la rapidité avec laquelle la Réforme luthérienne puis calviniste s'est propagée en Europe. On insiste souvent sur le lien entre l'imprimerie et les mouvements réformateurs. On évoque aussi les mentalités religieuses et la recherche pathétique d'un salut que ni la doctrine, ni les pratiques telles que le culte des reliques ne peuvent satisfaire. Dans ce vaste tableau, les facteurs politiques et économiques sont aussi à considérer à leur juste mesure. Le seizième siècle est celui de la prise de conscience des identités nationales. Les anglicans sont anglais, Henri VIII saura en jouer, les princes luthériens sont allemands, ce qui poussera certainement Charles QUINT à terminer sa vie dans un couvent. Même analyse pour le royaume de France, et le fait n'échappe pas à CALVIN qui dans son épître à François Ier se permet d'insister sur cette réalité: "Et principalement je voulais par ce mien labeur servir à nos français". On peut rester perplexe devant la relative lenteur avec laquelle va réagir l'Église romaine. Il est vrai que le nombre des âmes qui lui échappe en Europe est sans rapport avec celui qu'elle gagne par la conquête du Nouveau Monde. Ceci explique peut-être cela, une simple crise à gérer alors qu'il y a un monde à convertir.Le siècle des SaintsPourtant, en 1545, la situation s'est clarifiée, Henri VIII est excommunié depuis 11 ans et rien ne semble pouvoir le ramener dans le giron de Rome. En Allemagne, on ne peut plus parler du cas Luther, il faut bien se rendre à l'évidence, une nouvelle religion est née. Ceci ne fait aucun doute dans l'esprit de CALVIN qui après la version latine de 1536, publie la version française de L'Institution de la Religion Chrétienne en 1541. C'est alors que Charles QUINT, après bien des hésitations, se décide enfin à convoquer le Concile le 13 décembre à Trente. À juste titre, le Concile de Trente restera dans l'histoire de l'Église comme celui de la Contre-Réforme. Ses effets se feront sentir durant tout le dix-septième siècle et encore pendant la plus grande partie du dix-huitième. Plus qu'un arsenal dogmatique qui voudrait faire entrer de force la "vraie doctrine" dans les cœurs et les esprits, il s'agit plutôt d'une véritable stratégie de reconquête dont la cible principale est la piété individuelle et collective.
Le dix-septième siècle va produire les grandes figures qui toutes sont nées de cette matrice qu'à été le Concile. Parmi celles-ci, le cardinal de BÉRULLE mort en 1629. On lui doit l'installation des premiers Carmels en France, au prix il est vrai d'un rocambolesque voyage en Espagne, lors duquel il enlèvera trois carmélites pour les ramener à Paris. Mais son nom est surtout attaché à la fondation de la congrégation de l'Oratoire. Il a plus que personne, par ses écrits et son action directe, contribué a restaurer la dignité du clergé séculier, ce qui sera la marque des animateurs de la Contre-Réforme. À ses côtés, bien qu'il ne soit pas cardinal, Saint Vincent de Paul, mort en 1660. En 1617, alors qu'il est cure de Châtillon-sur-Chalaronne, il fonde sa première confrérie pour les pauvres. À partir de cette date, sa vie entière sera vouée à la charité. Considéré comme un saint de son vivant il faudra attendre 1737 pour qu'il soit canonisé. Autre figure de la Chrétienté, Saint François de SALES. Evêque de Genève, il n'y mettra jamais les pieds et pour cause. C'est à Annecy qu'il exercera la plus grande partie de son ministère. Prédicateur capable de pénétrer l'intimité de ses auditeurs, il sera le champion de la Contre-Réforme. En 1610, après de longues années de réflexion, il fonde avec l'aide de Jeanne de Chantal l'ordre de la Visitation. Canonisé lui aussi de son vivant par la piété populaire, il le sera par Rome en 1666, quarante-quatre ans seulement après sa mort en 1622. Il est l'auteur de L'Introduction à la Vie Dévote, ouvrage dont bien des éditeurs actuels aimeraient posséder les droits.Les Femmes en première ligneCes hommes ont une chose en commun, ce sont des dévots. Le mot est aujourd'hui désuet, voire même péjoratif en culture protestante, mais ne nous y trompons pas, derrière des pratiques qui frôlent le grotesque pour le voltairien, se cache une arme redoutable capable de reconquérir les âmes. Là où LUTHER et CALVIN ont bouleversé la culture, la Contre-Réforme s'attaque aux âmes.
Cette âme, qui soudainement se trouve face à face avec le divin n'en n'est pas moins confrontée à un redoutable problème. Comment satisfaire une telle expérience? Dieu n'est pas un simple ami avec lequel il suffirait d'échanger quelques cadeaux qui justement entretiennent l'amitié. Le Dieu des dévots, du moins au début, c'est celui enseigné par la scolastique pendant tout le Moyen-Âge.
Un Dieu vers lequel on s'approche persuadé qu'il est: "Prima causa omnium", cause première de tout. Jamais une seule cérémonie ne suffit au dévot pour le rassurer sur sa capacité à atteindre Dieu. La dévotion à un saint implique la dévotion à un autre saint l'adoration d'une relique, la recherche de reliques encore plus extraordinaires. Bref, toute la vie doit être tendue vers l'ultime. Pour y parvenir, tous les exercices mis en œuvre n'ont qu'un seul but, effacer le moi, ma volonté, afin de laisser toute la place au divin. Le dévot semble refuser le monde, le couvent est sa cité, il ne connaît pas d'autre littérature que les ouvrages d'édification, son langage est passé au tamis de la suavité, mais gardons-nous bien de juger aussi vite.
Dans la biographie qu'elle vient de consacrer à Jeanne de CHANTAL, Françoise KERMINA montre avec talent et érudition, le rôle joué par les femmes durant ce dix-septième siècle des Saints. Le cardinal de BÉRULLE, Saint Vincent de PAUL, ou Saint François de SALES ne vivent pas cloîtrés.Certes, ils travaillent beaucoup, mais ils tiennent aussi salon, et c'est entourés des dames de la plus haute société qu'ils conçoivent la rédemption de l'Église romaine. Lorsque Mgr de Sales est de passage dans la capitale, il est reçu en familier chez la duchesse de MERCOEUR et sa cousine la duchesse de LONGUEVILLE. Par l'intermédiaire de BÉRULLE, il avait table ouverte chez une femme de premier plan, Barbe ACARIE. Dans son hôtel particulier, la foule se passionnait pour la réforme des ordres religieux. Effet de mode ou piété réelle, à cette question, le sage, mais irrévérencieux Pierre de l'Étoile répond sans hésitation: "En ce temps là, il n'était nouvelle à Paris et partout que de fils et de filles de bonne maison, hommes et femmes de qualité qui s'allaient rendre à ces nouvelles religions de capucins, feuillants, récollets, carmélites et capucines". Gens de bonne maison et nouvelle religion, l'analyse ne manque pas de pertinence. La Contre-Réforme est l'affaire de gens du même monde, il faut certes restaurer, mais aussi créer, et si l'Histoire n'a souvent retenu que les noms des hommes illustres, c'est une injustice envers ces femmes qui furent la cheville ouvrière et parfois la tête pensante de cette nouvelle religiosité.
L'exemple le plus frappant est certainement celui de Jeanne de CHANTAL, fondatrice de l'ordre des Visitandines, elle est la véritable inspiratrice de Saint François de SALES. Comment expliquer cette capacité féminine à incarner l'esprit dévot? Quelques hypothèses peuvent être avancées, même si certaines ne trouvent que peu de traces dans les textes de l'époque. Depuis les quinzième et seizième siècles, la figure du moine a été très durement critiquée. On pense immédiatement aux Réformateurs, mais c'est oublier que la critique avait commencé bien avant eux et par la plume de catholiques convaincus comme Erasme. Il est possible que cette critique de la figure du moine, de son état comme de sa manière de vivre, se soit inconsciemment transformée en vision négative du masculin. Certes, la critique des ordres féminins a existé, mais elle n'est pas de même nature, on a l'impression qu'après la crise traversée par l'Église romaine, les femmes semblent épargnées, non responsables des erreurs commises. Une autre hypothèse trouve ses fondements dans la condition féminine de l'époque. On est toujours frappé à la lecture des correspondances, des mémoires ou des biographies, à quel point le mariage se transforme souvent pour les femmes en cauchemar. Dans les familles nobles ou bourgeoises, les filles sont mariées très jeunes à des hommes beaucoup plus âgés. C'est le cas pour la plupart des cadettes qui mentalement comme économiquement sont de véritables charges pour la famille. La dot symbolise bien la place de ces jeunes filles dans la société, elle est le prix à payer par un père qui se débarrasse de celle qui n'a pu être un fils en donnant à l'homme l'argent de son entretien. Les grandes différences d'âge font que de belles jeunes femmes se retrouvent rapidement au chevet de malades impotents, il n'est pas rare d'être veuve à vingt-cinq ans et même avant. Déçues par le mariage, et plus souvent encore par l'amour, les femmes cherchent des chemins hors des voies que leur impose la société. Avec l'esprit dévot, elles découvrent une spiritualité suave, faite de douceur, de sublimation de l'amour humain par l'amour divin, de substitution de l'union mystique au mariage. Cette spiritualité ne débouche pas uniquement sur une sensualité qui déroute parfois les modernes que nous sommes, la rédemption passe aussi par les œuvres auprès des plus pauvres.
Être dévot, c'est entrer en religion, mais pas obligatoirement au Carmel. La fondation de l'ordre de la Visitation reste l'exemple de cette volonté d'assurer à la fois une exigeante piété intérieure, tout en étant à l'œuvre dans le monde. Il est vrai que s'appuyer sur des mouvements féminins était très intéressant financièrement. La candidate à la vie religieuse devait payer une dot qui revenait à la maison dans laquelle elle entrait. Ce système permettait aux maisons de s'autofinancer, tant au moment de leur création, que par la suite pour leur fonctionnement. Si certaines fondations furent très riches, la plupart de ces femmes vécurent dans le dépouillement le plus total. Elles avaient connu les lustres de la noblesse ou le confort de la bourgeoisie, elles sont entrées dans un monde qui devait les protéger de celui qu'elles avaient quitté, tout en espérant qu'un jour il serait meilleur pour les hommes et pour les femmes.
Pasteur Ph. AUBERT