mars 2001


Éditorial: Les élections… pour eux aussi!, Roland Kauffmann

Le dossier: À l'occasion des élections municipales et cantonales
 

Le Dossier Vive la politique
La politique, c'est pas mon truc ! Michel WAGNER
Entretien avec Mme Catherine Trautmann, maire de Strasbourg. Entretien réalisé fin novembre 2000 par Christian Kempf.
Foi chrétienne et engagement citoyen Fritz Lienhard
Vive la politique ! Etienne Vion


Les pages bibliques
"Guérir du malheur, le pouvoir de pardonner" Anne-Rachel Muller-Heitzmann

Lu pour vous, avant vous?
Spiritualité et théologie: Bernard COTTRET: "Histoire de la réforme protestante XVIe - XVIIIe siècle", Philippe Aubert
 



Les élections… pour eux aussi! Roland Kauffmann
Et voilà que le marathon électoral commence. Cette année avec les élections cantonales et municipales, nous aurons à décider de ceux qui seront responsables de la vie publique pour les prochaines années. L'année prochaine, nous aurons à élire nos députés et ensuite notre président. Si toutefois le bon sens est respecté… mais en réalité nous sommes embarqués tous ensemble dans une aventure qui dépasse largement le cadre de notre hexagone.

On y pense déjà, que ce soit pour s'en réjouir ou pour s'en plaindre, l'année prochaine verra l'avènement de l'Euro. Cette monnaie unique, censée symboliser l'union européenne et la communauté de destin des pays membres. Réalité économique qui va s'imposer à nous, simplification de nos déplacements, harmonisation de nos marchés. L'Euro ne peut pourtant suffire à faire l'Europe politique.

C'est sur ce plan qu'un événement marquant, mais passant presque inaperçu est bien plus représentatif. Ces élections de mars seront les premières dans notre histoire pour lesquelles les étrangers issus de la communauté européenne auront le droit de vote!

Véritable révolution de notre citoyenneté que cet élargissement. Symbole même d'une citoyenneté qui n'est plus de l'ordre du droit du sang ou du sol mais de l'ordre de l'appartenance à une certaine idée. L'idée qu'au-delà des spécificités historiques, l'Europe est une réalité. Ce qui était une utopie généreuse devient une réalité le 11 mars 2001. Toute personne ressortissante d'un des pays de la communauté devient citoyen de tous les autres. L'allemand peut voter chez nous, nous pouvons voter en Irlande. Là où nous vivons, nos droits sont égaux et nous pouvons exercer notre pouvoir de citoyen là où nous avons choisi de vivre.

Bien sûr, il faut aller doucement: pour le moment ce droit est réservé aux européens et limité aux élections locales. La prochaine étape sera sans doute le vote aux législatives et aux présidentielles, en attendant l'hypothétique élection au suffrage universel du président de l'union européenne. D'ici là, bien des négociations, des hésitations mais le train est lancé et plus rien ne pourra l'arrêter. Il a fallu quarante ans pour en arriver là, on peut bien attendre encore un peu.
Pour autant, continuons à imaginer, à construire l'utopie politique d'une Europe sûre d'elle-même, de ses capacités et de sa culture. Pourquoi ne pas imaginer qu'un jour même ceux qui ne sont pas européens mais qui, par leur travail, contribuent à sa prospérité, aient eux aussi le droit à la parole et au vote. Combien de temps de jeunes étrangers, nés en France et pour qui la France est la seule patrie mais à qui la nationalité est refusée, devront-ils encore attendre?

Nous avons des droits, dont le premier est celui de nous exprimer. Alors soyons respectueux de nos droits et votons!

Roland Kauffmann
 



Le Dossier Vive la politique

La politique, c'est pas mon truc !
 

" Tous pourris ! ". Telle est la bannière derrière laquelle défilent - ou plutôt se défilent tous les déçus du spectacle de la vie publique. Il faut reconnaître que les turpitudes de nos hommes politiques de tous bords, étalées avec complaisance par la presse, ont de quoi nourrir ce scepticisme rampant. L'histoire nous rappelle pourtant que cette démobilisation est la meilleure alliée de tous les totalitarismes oppresseurs.

Rien n’est simple
 

Un observateur avisé, ne se laissant pas abuser par ce tintamarre médiatique, constatera qu'à tous les niveaux de notre vie publique nombre de responsables s'acquittent silencieusement de leurs tâches avec conscience, honnêteté et dévouement au bien public. Ceci est particulièrement vrai au niveau municipal. Le développement des contraintes de notre société rend pourtant l'exercice de ces responsabilités de plus en plus complexe, à tel point que certaines petites municipalités peinent à se trouver des candidats.
Pourquoi d'ailleurs la proportion de tricheurs, d'incompétents, de consciencieux et de "saints" serait elle différente dans le monde politique de ce qu'elle est dans le commerce, l'industrie, l'enseignement ou ailleurs ?


Rien de nouveau sous le soleil
 

À lire les récits de l'Ancien Testament, le bon fonctionnement des institutions n'était d'ailleurs pas mieux garanti à l'époque où la communauté croyante coïncidait avec la nation.
Il n'est que de relire les vigoureuses interpellations des prophètes auxquelles Jésus a fait écho. Depuis la Pentecôte la communauté croyante est devenue internationale, multi raciale et dispersée à travers toutes les nations. Elle ne saurait être confondue avec aucune d'entre elles. Ceci place tous les chrétiens, où qu’ils soient, dans une attitude faite à la fois de solidarité avec leurs concitoyens et de distance critique vis à vis de décisions qui seraient contraires à l'évangile. L'histoire de l'église garde mémoire de ruptures dramatiques, comme celle de Niemoeller et Bonhoeffer suscitant l'église confessante en Allemagne lors de la montée du nazisme.


Questions
 

En entrant dans l'isoloir un citoyen chrétien n'entre pas au confessionnal, mais les questions que sa foi lui pose n'en sont pas moins essentielles. À titre d'exemples quelques interrogations qui nous viennent de la Bible:

- Tout d'abord, pas de naïveté ! Il n'existe ni politique, ni parti, ni programme "chrétien", au sens plein du terme. Qui serait élu avec le "sermon sur la montagne" comme programme ? Nous sommes dans le domaine du relatif, ce qui ne veut nullement dire qu'il soit sans importance ni que tous les programmes soient équivalents.
- Un bon indicateur de la distance entre un programme politique et l'évangile est la place qu'il fait aux plus pauvres, aux plus menacés, aux sans défense. Ce rappel traverse tout l'évangile; la grande parabole sur le jugement des nations dans Matthieu 25 est claire à cet égard. Nos intérêts personnels ne sont pas le critère unique de nos choix, nos "prochains" y sont prioritaires.
- La conscience écologique a progressé, mais pas forcément le courage de financer la remise en état d'une planète endommagée par une industrialisation au moindre coût. Les chrétiens savent que la création nous a été confiée par Dieu, et qu'elle peut être un domaine où: " le péché des pères retombe sur les enfants “ (Exode 20 v.5). Ils veilleront à ce qu'il n'en soit pas ainsi.
- La solidarité nationale existe, mais elle n'est pas absolue. Nous appartenons également au peuple du Christ et sommes en marche vers ce règne de Dieu que nous appelons chaque fois que nous prions le "Notre Père".

L'Apôtre Paul considère néanmoins" toute autorité parmi les hommes (Rom. 13) comme responsable devant Dieu et notre tradition nous invite à prier pour elles.

"Aux urnes, chrétiens...", mais armés de votre foi et du discernement qu'elle implique.

Michel WAGNER

 
Entretien avec Mme Catherine Trautmann, maire de Strasbourg.
Entretien réalisé fin novembre 2000 par Christian Kempf.
 

Madame Catherine Trautmann, vous avez été élue maire de Strasbourg en 1989 une première fois, puis en 1995, et voici une nouvelle campagne qui s’annonce. Sur la durée, et à travers une campagne d’élection, qu’est­ce qui vous permet de tenir ?
 

Ce qui me permet de tenir, ce sont mes convictions. Cet ensemble de valeurs qui font qu’on peut être de gauche, donc avoir un objectif d’équité sociale, de réponse aux petits et aux grands problèmes que vivent les gens, tout en étant à même de développer la collectivité, de la faire évoluer et de la moderniser. Non seulement permettre aux gens de vivre avec des revenus suffisants ou avec des situations sociales améliorées, mais aussi qu’ils soient pris en compte en tant qu' êtres pensants.

Et puis ce qui permet de tenir, c'est une équipe, c'est un projet.


Votre vie de femme politique n'a pas que des côtés agréables…
 

Non. Je pense que faire de la politique sans prendre de risques, cela ne vaut pas le coup. Je ne raisonne pas en termes de carrière politique. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas d'avoir des responsabilités ou ce qu'elles représentent, mais la possibilité qu’elles me donnent d'agir. Un des risques, c'est que je suis à gauche dans une ville qui n'est pas majoritairement à gauche.


Pourtant, Strasbourg a connu, au XVIe siècle, une forme de démocratie républicaine…
 

La Réforme est une période intense de débat, de formation, de création. Strasbourg est une ville marquée par cette confrontation de la tradition et de l'avant garde. Pour moi, c'est un héritage ! Un héritage positif ! Celui d’une utopie de communautés qui pouvaient se regrouper avec une sorte de mutualisation de services. Martin Bucer avait organisé une forme de solidarité sociale autour des paroisses, par les paroisses. J'y retrouve cette nécessité de donner à la ville une dimension alliant les préoccupations intellectuelle, éducative et sociale. Cela me paraît un défi tout à fait contemporain.


Est-ce que la référence chrétienne ­ la foi ­ joue un rôle dans la gestion d'une ville, pour vous ?
 

J'ai certainement une façon à moi de traduire ce qui pourrait être un engagement confessionnel: je le traduis dans un engagement laïque, mais avec une certaine idée de la laïcité. Je suis un mixte du protestantisme luthérien et réformé. Peut-être plutôt réformé mais à la méthode alsacienne, parce que mon héritage est double. Je suis né d'une mère luthérienne et d'un père réformé. D'une famille ­ celle de ma mère ­ de pasteurs et de musiciens, et d’un grand-père paternel ouvrier et très républicain, très laïque, affirmant un certain agnosticisme et la progression sociale par le travail. Le protestantisme ne vous permet jamais de vous contenter du succès. Agir avec une éthique, m'affirmer en politique, cela m'amène à prendre des positions exprimées de manière plus radicales, plus exigeantes.


Qu’est-ce que vous attendez des Églises ?
 

On peut être théologienne et citoyenne, et le protestantisme non seulement autorise mais d'une certaine manière encourage l'engagement dans la cité. Pour moi chaque confession, qu'il s'agisse des protestants, des catholiques, des israélites, des musulmans ou des bouddhistes, toutes les grandes religions que nous avons ici, y compris les orthodoxes, apportent à la cité. Ce n'est pas à moi de dire ce qu'elles doivent apporter.


Ni de vous laisser dicter…
 

Ni de me laisser dicter quoi que ce soit, mais par contre d'avoir un dialogue régulier et franc, ce dont ­ je dois dire ­ je bénéficie réellement ici. C'est aussi un peu l'originalité de Strasbourg, d'avoir ce dialogue interreligieux auquel nous sommes dans mon équipe très attachés et qui nous permet d'avancer, par exemple sur la pratique de l'islam…
Propos recueillis par Christian Kempf
 
Foi chrétienne et engagement citoyen
 
La difficulté de traiter un sujet comme celui du lien entre foi chrétienne et engagement citoyen vient d’abord de la passion qui enflamme régulièrement les protagonistes dans les discussions religieuses ou politiques. Il semble que les options de l’un et de l’autre registre viennent également des profondeurs
de notre être, et sont dominées par des idoles, qui nous empêchent d’en parler sereinement.

Ensuite, dans une société laïque où toute option doit pouvoir faire l’objet d’une discussion entre partenaires ayant des points de vue différents, une “ théologie politique ” présente des points de vue soustraits, au nom d’une “ révélation ”, à l’examen publique. Il en découle un dilemme dont il est
difficile de sortir: soit dire en politique des choses directement issues de notre foi, et donc parfaitement opaques pour quiconque ne la partage pas; soit affirmer et éventuellement justifier en langage théologique des options que d’autres partagent de toute façon, en n’ayant du coup plus d’apport
particulier à donner. La pire des manières de joindre foi et engagement politique consiste à se servir de l’une pour se dispenser des contraintes de l’autre. On se dispenserait d’une lecture sérieuse des textes bibliques au nom de la “ pratique ” de changement, qui seule justifie un discours théologique; on s’exempterait d’une analyse politique approfondie au nom d’une connaissance révélée de l’intention ou de la volonté de Dieu pour notre société. Le résultat, c’est un discours qui s’est dégagée de toute “ butée ”  possible, qui aboutit ainsi à un délire.

Voici pour les précautions indispensables. Les chrétiens sont pourtant requis par les questions politiques. “ Il n’y a pas de saint qui ne soit occupé de politique et d’économie. ” (Luther) L’Évangile tend, par son mouvement propre, à s’incarner dans le quotidien des humains. Il ne nous livre pas un savoir supplémentaire, mais nous conduit à une attitude face au monde qui est particulière. J’appelle “ diaconie ” (ce qui veut dire service en grec) cette manière de vivre la foi.

Bibliquement parlant, la diaconie est marquée par un certain pragmatisme dans l’approche des problèmes, dans une forme d’empathie vis-à-vis de ceux qui souffrent et dont le mal représente une pro-vocation à l’action pour les croyants et pour les autres. Je pense à des textes comme le bon Samaritain et  le récit du jugement dernier, où le Fils de l’Homme dira aux nations surprises, qui ne savaient pas ce qui était en jeu: “ ce que vous avez fait aux plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait ”. Il en découle une disposition à travailler avec des collaborateurs ne partageant pas forcément nos choix, dans une recherche de solutions à des problèmes précis et circonstanciés. Cette attitude fait des chrétiens des partenaires valables dans un processus de travail social au sens le plus large de ce terme.

Ensuite, la diaconie conduit à une manière de vivre communautaire. Servir signifie d’abord servir à table, lieu de la communauté par excellence. Cette insistance est particulièrement importante, dans une société qui s’écartèle depuis un siècle entre la massification et l’individualisme solitaire.

Aujourd’hui, dans une société dont la complexité ne cesse de s’accroître, la dimension communautaire conduit à insister sur l’échelon local, où les différents paramètres, économiques, politiques, écologiques, sociaux… peuvent se mesurer et s’évaluer en connaissance de cause. Des élections municipales représentent ainsi la possibilité de sortir des options purement idéologiques, au profit d’une gestion dialoguée d’un espace de vie commun, à taille humaine. De tels lieux peuvent représenter des laboratoires sociaux, expérimentant des solutions applicables à plus large échelle en cas de succès.

Enfin, la diaconie reflète la possibilité offerte en Christ d’assumer la faiblesse, et donc de regarder le mal en face.

Elle vit de la possibilité de parler de nos souffrances, de nos fautes, de nos manquements, etc. Face à l’évacuation moderne de la mort et de la souffrance et à sa façon de déléguer sa fréquentation, en présence de l’univers ouaté et médiatique qui nous est proposé aujourd’hui, la croix du Christ nous renvoie au fait que notre humanité, la vraie, fait partie d’un monde dont la finitude et la faute font partie de manière inséparable. Il s’ensuit la conscience d’être partie prenante à la misère de notre monde, dans l’impossibilité de nous en soustraire. De même, nous en retirons la certitude d’avoir besoin d’autrui
qui conduit à la véritable solidarité, celle qui passe sans cesse du constat de notre interdépendance, au contrat du partage.

Cette attitude fondée en Christ est aujourd’hui politiquement pertinente. Elle permet de sortir du “ tout-économique ” en modifiant le comportement des acteurs aux deux bouts de la chaîne. Du côté du consommateur, elle conduit à renoncer aux fausses identités fabriquées par les “ signes extérieurs de
richesse ” et casse ainsi le ressort profond du besoin de consommer toujours plus. Du côté du producteur, elle lui permet de ne plus se définir sans reste par les performances professionnelles jouant comme alibi d’une différenciation sociale sans cesse accrue. Il peut ainsi sortir d’une logique de la compétition pour faire de la place à autrui au sein des processus de production eux-mêmes, et s’accorder cette “ réduction du temps de travail ” qui s’appelle le Sabbat.

Nous voyons ainsi qu’une démarche spirituelle centrée sur le Christ va de pair avec une attitude politique pertinente. Le changement social le plus radical, celui qui ne se contente pas de généralisations moralisantes ou de partis pris sectaire, c’est le service en Christ libérateur. À l’inverse, une spiritualité authentique ne conduit pas au monastère, mais à des prises de positions claires et une participation régulière à la vie collective. Notre pays en a bien besoin !

Fritz Lienhard


Vive la politique !
 
 

C’est le théologien suisse (neutre ?), Pierre Bülher, qui introduit ce dossier "sensible".
"Vive la politique ! Y a-t-il un sens à adresser ainsi un vivat à la politique, se réjouissant de son existence et lui souhaitant longue vie et prospérité ? En tous les cas, une telle exclamation ne correspond en rien au
sentiment dominant de nos contemporains, ou alors tout au plus au sens ironique, pour appuyer un constat désabusé: "Ah oui, vraiment, vive la politique !" C’est que l’ambiance à l’égard de la politique est plutôt au "ras l’bol", à la fatigue."

Etre désabusé, poursuit-il, ce serait oublier la grande histoire des siècles passés qui ont vu l’avènement de la démocratie. La "double citoyenneté" du croyant le conduit tout à la fois à la responsabilité et à la liberté vis-à-vis du politique, avec le souci (bien protestant) de la laïcité des instances du monde.
Il convient donc de lutter contre la tendance actuelle à l’abstentionnisme, encourager le militantisme persévérant, ne pas renoncer à "protester" ! Et conserver le ressort spirituel qu’est l’humour. "Même s’il doit parfois utiliser les outils de l’humour noir, comme c’est le cas chez Alexandre Zinoviev dans cette définition du pessimiste et de l’optimiste: "Le pessimiste dit: ‘Ça ne peut pas être pire !’; l’optimiste répond: ‘Mais si, mais si !’".

En guise de documentation sont rassemblés quatre articles ("Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu." 7 thèses pour une théologie du politique, Jean-François Collange; Que dit la Bible sur la politique, André Dumas; Foi chrétienne et politique, Jacques Ellul; Eléments de réflexion
sur le mandat politique, Fédération Protestante de France) et une bibliographie.

Pour finir, une fiche "Propositions d’animations" dont voici la 5ème: "Un certain nombre d’échéances électorales importantes s’annoncent et se préparent. Les Églises locales peuvent sous leur responsabilité organiser des débats entre les différents partis ou candidats, dont elles fixeront les règles du jeu afin qu’ils ne se réduisent pas à des affrontements stériles de discours convenus ou connus d’avance. Il ne suffit pas de réclamer plus de débat démocratique, encore faut-il essayer d’organiser autrement cet exercice
de la délibération afin qu’il soit riche et fécond". Vive la politique !

Etienne Vion

Les pages bibliques

"Guérir du malheur, le pouvoir de pardonner" Anne-Rachel Muller-Heitzmann
 

 
D’après les conférences de Lytta BASSET (Lyon mai 2000, Mulhouse janvier 2001)

-"Je ne peux plus prier le "Notre Père"; je n'arrive pas à pardonner à mes parents".
-"Je ne lui pardonnerai jamais d'avoir fait pleurer les enfants".
-"Le pardon, parlons du pardon un soir - "Oui, parlons du pardon".

Un prisonnier, une dame de mon village, des étudiants des "Cigales" mais aussi chacun de nous, tous, nous avons à faire au pardon.

Dans la prière du Notre Père, le pardon est présenté comme une réalité, même comme une exigence, comme le seul acte nécessaire qui nous revienne "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés".
Pourquoi cette exigence? Pourquoi est-ce si difficile de pardonner? Comment pardonner?

J'aimerais avancer sur ces 3 questions.

1. Pourquoi cette exigence?

Jésus nous encourage à pardonner 70 fois 7 fois. Jésus nous encourage à vivre le pardon tant que nous sommes en vie. C'est un procédé à répéter sans cesse, un chemin praticable jusqu'à la fin de nos jours. C'est la seule solution, le seul moyen pour continuer à vivre une vie digne de ce nom. J'ai déjà écrit dans ce journal qu'à rendre œil pour œil et dent pour dent, l'humanité finira aveugle.
Je crois aussi que pour la personne offensée elle-même, le pardon peut être vécu comme une libération. Qui n'a pas senti la haine ou la rancune le ronger intérieurement comme un poison? "J'espère que cette colère ne sera pas transformée en maladie" craignait à juste titre une amie.
Peut-être avez-vous aussi expérimenté cette libération lorsque le pardon est enfin possible; comme le libération d'un boulet qu'on peut enfin lâcher, abandonner derrière soi et qui cesse de ralentir la marche. Peut-être avez-vous senti cette libération quand enfin, on a pu serrer paisiblement la main de cette personne tant détestée jadis, quand on a pu la regarder à nouveau comme un simple humain. Pardonner est le seul moyen de sortir du mal subi, la seule façon de bien vivre malgré tout. Pardonner c'est laisser aller le malheur, la peine. C'est refaire de la place en soi pour la joie.

2. Pourquoi est-ce si difficile de pardonner?

Parce qu'il nous faut partir de l'offense, du mal subi, de la peine vécue. Il nous faut humblement et avec lucidité reconnaître et accepter notre impuissance devant ce mal subi. Nous aimons maîtriser, choisir, construire, décider, entreprendre, tenir les rênes; nous n'aimons pas simplement subir l'impuissance. Les enfants, spontanément, se sentent coupables d'un accident, d'un divorce. Et nous autres adultes, nous avons tendance à glisser facilement sur la pente de la culpabilité ou de l'auto-justification (prouver que je ne suis pas coupable).

Nous avons du mal à accepter le mal absurde, ce mal mystérieusement lié à la vie. Il nous est difficile de découvrir notre abîme de souffrance. Madame L. BASSET insiste sur la notion d'abîme; cessons de relativiser ("je n'ai pas le droit de me plaindre, il y a tellement de gens plus malheureux que moi"). Dans le récit biblique, dans Matthieu 18, avant d'encourager à pardonner, Jésus nous encourage à nous abaisser pour devenir comme un enfant. Il nous encourage à nous abaisser pour oser retrouver l'enfant blessé que nous portons en nous.

Retrouver l'enfant blessé en nous, ou avec d'autres mots: retrouver en nous ce qui est perdu (parabole de la brebis perdue et retrouvée), la part perdue, l'abîme de souffrance subie que nous cachons bien profondément en nous. Ou bien nous nous abaissons et accueillons le petit enfant blessé que nous avons été et que nous portons encore en nous, ou nous étouffons ce cri et nous nous laissons submerger par des forces destructrices; nous reproduisons le mal subi.
La démarche de pardon est difficile parce qu'elle nous oblige à accepter notre impuissance; elle nous oblige à nous pencher sur nos blessures.

3. Comment pardonner?

Matthieu 18 verset 15 nous invite à parler "Si ton frère (ta sœur) se rend coupable à ton égard, va le trouver et montre-lui sa faute". Le texte précise "seul(e) avec lui » dans un premier temps. Audacieuse invitation! Nous n'avons pas l'habitude de parler vrai à propos d'événements douloureux nous concernant et en plus avec le coupable; ou alors nous le faisons dans la colère, les cris et les larmes, ce qui ne facilite pas le dialogue. Une fois l'offense dite, soit le (la) coupable écoute et "tu auras gagné ton frère - ta sœur", soit le coupable refuse d'écouter. Dans ce dernier cas, Jésus nous invite à ne pas lâcher, à retourner parler accompagné(e) d'une ou deux personnes, à retourner encore en parler au conseil de paroisse ... Il se peut que le (la) coupable refuse toujours
d'écouter: Jésus propose alors de le (la) considérer "comme un(e) incroyant(e) ou un collecteur d'impôts. Qu'entendre par là? Jésus nous invite-t-il au mépris, à l'exclusion?

Non, Jésus nous invite à nous débarrasser du problème en le confiant à Dieu, en le remettant à dieu. Quand nous avons tout essayé, quand nous avons compris que nous n'obtiendrons pas réparation, que peut-être personne, sauf Dieu, n'aura pu écouter notre souffrance, plutôt que de nous cramponner à nos blessures et aux colères engendrées, nous pouvons lâcher les coupables, les remettre à Dieu et poursuivre notre route…

En conclusion, je voudrais rappeler les trois points proposés:

- Pour pardonner Jésus nous propose d'aller rencontrer l'auteur(e) de l'offense et de la lui dire. Si après plusieurs tentatives ce(tte) dernier(e) ne veut toujours rien entendre, on peut "lâcher le coupable, le confier à Dieu", se débarrasser du problème.

- Pardonner est difficile parce qu'il nous faut d'abord reconnaître, toucher du doigt, le mal subi, un abîme de mal, souvent subi dans la plus totale impuissance (les blessures d'enfant notamment).

- Enfin, c'était mon premier point, il nous faut pardonner comme nous y invite le Notre Père, pour notre bien être. Qu'il est fatiguant et préoccupant de détester, de garder rancune. Alors, lâchons les coupables, pardonnons, pour refaire en nous de la place pour la joie.
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Spiritualité et Théologie
 

 
Le dernier livre de Bernard COTTRET: "Histoire de la réforme protestante XVIe - XVIIIe siècle", nous invite à réfléchir sur la manière dont nous articulons notre foi et notre réflexion théologique dans notre Église. La Réforme ne peut se résumer à une simple contestation des abus du clergé. Depuis le quinzième siècle, des voix s'étaient élevées dans toute l'Europe afin de retrouver la pureté évangélique qu'on attribuait à l'Église Primitive. Parallèlement à ce besoin de retour aux sources, la Renaissance se prenait à rêver d'une harmonie du savoir qui ne pouvait que passer par la réconciliation entre la sagesse des anciens, plus particulièrement celle de Platon et les vérités évangéliques. Vaste programme souvent exalté par les historiens, mais qui n'était pas sans contenir les zones d'ombre que Bernard COTTRET vient de nous rappeler dans un petit livre consacré à la Renaissance. (1) Dans ce "Temps des réformes", selon l'heureuse expression de Pierre CHAUNU, les Églises protestantes sont une tentative de réponse à cette aspiration à un christianisme renouvelé. Il n'est donc pas juste de faire coïncider totalement réforme et protestantisme. Le catholicisme, tardivement il est vrai, se réformera profondément à partir du concile de Trente. L'Angleterre trouvera une voie originale qui se concrétisera dans l'anglicanisme, mais surtout le mouvement de réforme donnera naissance à des Églises protestantes différentes les unes des autres. À analyser sans cesse les causes de ce bouleversement qui traverse l'Europe au seizième siècle, on en oublierait presque les hommes qui sont à l'origine de ces Églises. C'est à une histoire de la foi à laquelle nous invite COTTRET en analysant dans la mesure du possible, l'expérience religieuse de LUTHER, CALVIN ainsi que celle de WESLEY, qui marque le dernier acte de la Réforme au dix-huitième siècle.

Martin LUTHER, le salut par la grâce

Martin LUTHER s'est beaucoup raconté; chance inespérée pour l'historien à qui il reste encore à interpréter les propos du réformateur. Parmi les récits autobiographiques de LUTHER, ces "Ecrits du moi" d'un genre littéraire si particulier, nous trouvons le célèbre épisode de l'orage.
Le 2 juillet 1502, sur la route d'Erfurt le jeune étudiant en Droit est surpris par un violent orage. À quelques mètres de lui, un chêne est foudroyé. Persuadé que sa dernière heure est venue, LUTHER invoque sainte Anne et promet de se faire moine s'il en réchappe. Le destin du jeune LUTHER vient de basculer, il sera moine pour le salut de son âme. Singulier récit que celui laissé par LUTHER; il nous montre un homme profondément marqué par la piété médiévale, un homme pour qui le salut ne peut que passer par le couvent. La foi de LUTHER en cette année 1502, c'est encore la foi de la peur. Une peur panique de la mort non pas parce qu'elle est la fin de la vie, mais surtout parce qu'avec elle commence l'au-delà. C'est là la grande différence entre LUTHER et les modernes que nous sommes. Pour nous, ne plus vivre c'est ce qui pose problème. La théologie et la prédication feraient bien d'en tenir compte. Pendant plus de quinze ans, LUTHER fait l'expérience du blasphème selon COTTRET. L'image qu'il se fait de Dieu est tellement terrible qu'il ne peut que le haïr, c'est presque le propre du diable que de haïr Dieu. Rien ne viendra atténuer l'angoisse de frère Martin, ni la discipline monastique, ni les subtilités de la théologie scolastique, rien. LUTHER est seul devant un Dieu qui le juge. Seul il l'est encore en cette année 1518, pour vivre ce qu'on appelle l'épisode de la tour. "Or, moi qui vivais comme un moine irréprochable, me sentais pécheur devant Dieu…, je haïssais d'autant plus ce Dieu juste qui punit les pécheurs, et je m'indignais contre ce Dieu, nourrissant secrètement un blasphème. Jusqu'à ce que, enfin, Dieu ayant pitié, et alors que je méditais jours et nuits, je remarquai l'enchaînement des mots: La justice de Dieu est révélée en lui, comme il est écrit, le juste vivra par la foi. Alors je me sentis un homme né de nouveau, et entré, les portes grandes ouvertes, dans le paradis même".

La justification par la foi seule, principe au cœur de la théologie protestante est bien plus qu'une doctrine, elle est l'expérience religieuse de LUTHER, sa rencontre avec Dieu. Rencontre bien singulière pour un homme qui depuis quinze ans cherche le divin dans les ordres, le mystère de la messe et les Facultés de théologie; trois lieux conventionnels, consacrés. Or, c'est en dehors de cette géographie du salut dans la solitude d'une maison profane, que LUTHER, s'attachant plus à la syntaxe qu'à la tradition, répondra à l'angoisse de ses contemporains et encore à la nôtre. La justification par la foi seule n'est pas un dogme, c'est une spiritualité, il ne suffit pas d'y croire, mais d'en vivre, individuellement et communautairement.

CALVIN, la parole du salut

CALVIN reste un mystère pour l'historien. On connaît certes son œuvre et quelques étapes marquantes de sa vie, mais sa personnalité nous échappe. Comment et quand CALVIN bascule-t-il à la Réforme? Pour lui point d'orage ou d'événement de la tour, seulement un processus relativement long qu'il n'hésite cependant pas à appeler sa conversion subite. Par subite, il est préférable de comprendre radicale plutôt qu'instantanée. Dans son commentaire des Psaumes daté du 10 août 1557, il explique les raisons qui l'ont conduit à entreprendre ce long travail. Soudain, à la suite de considérations sur le roi David, CALVIN se livre à quelques confidences qui restent les rares éléments autobiographiques que nous connaissons.

"C'a este une chose qui m'a beaucoup servi, de contempler en luy - le roi David -, comme un miroir, tant les commencements de ma vocation, que le discours et la continuation de ma charge". (2)

CALVIN lit la Bible comme le miroir de sa propre vie et comprend que Dieu parle. Loin d'entendre des voly, il cherche et trouve dans l'histoire du roi David, la métaphore de sa propre existence. Pas seulement une image, mais un chemin à suivre, car le propre de la métaphore, c'est de faire sens. Ce récit de conversion reste singulier par bien des aspects. En effet, le récit par excellence dans une culture chrétienne n'est il pas celui de l'appel des premiers disciples par Jésus au bord du lac de Tibériade? «Jésus leur dit: suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes. Aussitôt, ils laissèrent leurs filets, et le suivirent». Marc 1, 17-18. Cette expérience spirituelle qui fait découvrir à CALVIN que Dieu parle à travers la Bible et ici l'Ancien Testament, marquera profondément la théologie du Réformateur, plus spécialement sa christologie. Mais surtout, elle explique en partie, les rapports privilégiés qu'entretient, ou que devrait entretenir la théologie réformée avec le judaïsme.

Selon la formule de COTTRET, CALVIN n'a pas inventé le protestantisme, c'est un certain protestantisme qui s'est converti au calvinisme et à sa rigoureuse architecture intellectuelle. Mais l'âme de la construction qu'est «L'Institution de la Religion chrétienne », c'est l'expérience religieuse de CALVIN: Dieu me parle.

John WESLEY, le salut et la tentation de la sainteté

Né en 1703, mort en 1791, WESLEY aurait pu être un homme des Lumières, mais là encore, Dieu en décidera autrement, il sera un des acteurs les plus marquants du Réveil. Fils de pasteur à Epworth dans le Linconshire, il échappe miraculeusement à l'incendie du presbytère à l'âge de six ans. Il gardera de cette expérience l'intime conviction que le Dieu qui l'a sauvé est celui de la miséricorde pour tous les hommes. Particulièrement religieux, élevé dans une piété austère entretenue par son père et sa mère, il prendra naturellement le chemin d'Oxford pour étudier la théologie. Jeune étudiant WESLEY ne comprend rien et ne veut rien comprendre à la prédestination. Pour lui, elle contredit l'idée qu'il se fait de la miséricorde de Dieu. Son refus de la prédestination montre les évidentes limites de ses capacités théologiques. WESLEY n'arrive pas à aborder la théorie de CALVIN en dehors des catégories psychologiques et très subjectives du possible et du souhaitable. Il est à remarquer que cette subjectivité restera une des caractéristiques du courant auquel il donnera naissance. Dans le contexte religieux de l'Angleterre du dix-huîtième siècle, la subjectivité, le sentiment religieux, sont un antidote au rationalisme qui règne dans l'Église anglicane. À Oxford, WESLEY fonde avec quelques amis le «holy club», un cercle de jeunes gens qui se réunissent pour prier et lire la Bible selon une méthode précise et rigoureuse. La régularité et la ponctualité de leurs vies leur vaudront le surnom de méthodistes.

Dans sa correspondance avec sa mère, comme dans la fondation de son club, WESLEY cherche sa voie. L'Amérique semble toute indiquée pour ce jeune pasteur persuadé de sa capacité à convertir les âmes, surtout celles des Indiens. Le séjour américain est un désastre, par sa brusquerie et son manque d'expérience, WESLEY finira par vider sa paroisse et à lasser une jeune fille qui il est vrai, finissait par confondre entretien pastoral et rendez-vous galant. Marqué par cet échec, WESLEY reprendra le bateau au bout de quelques mois. Cependant, cette expérience douloureuse est au cœur même de sa spiritualité. WESLEY attribuera son échec à son manque de foi, «J'avais une religion d'été» écrit-il, comme on a une résidence secondaire. De retour en Angleterre, il s'engagera dans une recherche de la perfection qui confine à la tentation de la sainteté. Prenant ses distances avec LUTHER en insistant sur la nécessité des œuvres, avec CALVIN en refusant la prédestination, il donnera naissance à une composante essentielle du protestantisme, même si sur son lit de mort il affirmera mourir dans la communion de l'Église Anglicane.

Cette histoire de la foi que nous livre COTTRET, montre que ces trois grandes traditions théologiques ont chacune comme point de départ une expérience religieuse. Il me semble donc bien dangereux d'insister sur des formes de spiritualité au détriment de la réflexion théologique, comme il le serait tout autant de nier le sentiment religieux en prétextant de sa subjectivité dont seule la théologie pourrait nous garder. L'articulation de la spiritualité et de la théologie, c'est la critique de l’une par l'autre.
 

1 Bernard COTTRET, La Renaissance - 1492-1598 - Civilisation et Barbarie, les Éditions de Paris, 2000, 167 pages.

2 À la fin du livre, Histoire de la réforme XVIe-XVIlle siècle, on trouvera en annexe un résumé en français moderne de ce passage autobiographique de CALVIN. Le texte complet se trouve au volume 31 des Opera CALVINI.
 
 

Pasteur Ph.  AUBERT