
Dix ans après les Accords Matignon, l’année 1998 était une date capitale pour la Nouvelle-Calédonie. Le 8 novembre dernier, les Accords de Nouméa ont été largement approuvé par les habitants du Territoire. Nouvelle étape pour une gestion concertée entre Caldoches et kanak d’une autonomie plus large.
En bonne voie? Il est
permis d'être dubitatif, Étienne Vion
Tradition et Modernité,
Frédéric Rognon
Le Centre culturel Jean Marie
Tjibaou, Étienne Vion
Jean Marie Tjibaou
Quelles perspectives économiques,
entretien avec Jean Freiss
En bonne voie ? Il est permis d’être dubitatif...
Le référendum d’autodétermination prévu
dans les Accords Matignon au terme des dix années transitoires a
donc eu lieu le 8 novembre dernier. C’est donc reparti pour 15 à
18 ans de calma sur le Territoire semble-t-il. En soit, c’est déjà
un résultat positif non négligeable, dont nous pouvons nous
réjouir. Pour autant, la très large approbation des Accords
de Nouméa ne doit pas faire illusion. Il n’y a pas lieu d’être
excessivement rassuré quant à l’avenir. Car, de part et d’autre,
il s’agissait essentiellement de gagner du temps. Les Caldoches refusent
toujours l’indépendance et le Kanak, tout en l’appelant de leurs
vœux, la redoutent. Bon nombre d’entre eux ne se seraient pas prononcés
en sa faveur si telle avait été la question du référendum.
L’Etat français a beaucoup misé ses dix dernières
années pour éviter un nouveau syndrome “Pieds Noirs”. La
France tient avant tout à réussir ici la décolonisation
qui s’est si souvent mal passée ailleurs dans les années
60. Avec des conséquences désastreuses aujourd’hui encore.
Mais ce processus de décolonisation en douceur ira-t-il jusqu'à
son terme sans difficultés ?
Le chemin paraît encore long pour des Kanak dont l’organisation
traditionnelle, en dépit de ses richesses incontestables, est un
handicap pour faire face aux défis à relever. En une génération,
il leur faudrait “digérer” des mutations qui nous ont demandé
un siècle avec le résultat pour le moins mitigé que
l’on sait, notre société n’offre pas forcément le
meilleur modèle.
La barre est donc placée plutôt haut. D’autant qu’avec le développement assurément utile et bénéfique, le monde occidental ne leur apporte pas forcément ce qu’il a de meilleur en terme de consommation. Là, le choc des cultures est plus rude encore pour eux.
C’est dire combien nous devons continuer à être vigilant et soucieux du devenir de ce peuple dont l’avenir reste encore très incertain. Notre responsabilité à son égard n’est pas encore dégagée.
Tradition et modernité en Nouvelle Calédonie
La Coutume est encore très présente dans la société kanak. Tout à la fois une force et un handicap dans un monde en pleine mutation.
Si vous allez en Nouvelle Calédonie, vous serez frappés par l’importance des échanges qui rythment la vie quotidienne au sein de la société kanak : échange de biens, échange de paroles, échange de symboles, échange d’argent aussi mais apparemment en-dehors de toute logique marchande. Toute occasion semble bonne pour donner et recevoir. Et si vous demandez : “Pourquoi tel cadeau, de telle personne à telle autre ? Pourquoi tel discours, dans telle circonstance ?”, on vous répondra invariablement : “C’est la Coutume !”, comme si la culture kanak s’avérait hermétique et inaccessible aux “Blancs”. Paradoxalement, tout se passe comme si la situation d’exclusion qu’ont subi jusqu'à récemment les Kanak, cantonnés dans des “Réserves” et marginalisés par rapport au système économique de marché, avait constitué pour eux un gain, en préservant leur culture et ses valeurs fortes : l’accueil, le don, l’humilité, le respect des personnes âgées, la solidarité et le sens du bien commun... Si vous séjournez un mois dans une tribu kanak, vous ne sortirez pas indemnes de ce “choc culturel”.
Cependant, si la société kanak a eu la chance de ne pas être laminé par le système occidental de production et de consommation, il n’est pas certain que cette situation s’éternise. Le mythe d’un mariage de raison, sinon d’amour, entre Tradition et Modernité ne semble pas résister aux faits. Bon nombre d’ethnologues européens et de leaders et intellectuels kanak prétendent en effet que le dynamisme de la culture kanak lui permettrait de soumettre à ses propres principes et valeurs les modalités de l’accès tout récent aux biens de consommation de masse et aux technologies de pointe. Or, en réalité, l’urbanisation, l’intégration au marché de l’emploi, le salariat, l’introduction d’infrastructures lourdes et le développement effréné des médias jusque dans les tribus les plus reculées ne peuvent que bouleverser et recomposer les modes de vie et les représentations du monde. Il n’y a donc pas d’“essence kanak atemporelle”.
Soyons plus nuancés. la société kanak est “travaillée” en profondeur par des forces matérielles et symboliques contradictoires. D’une part, le mirage occidental joue à plein : la télévision s’est substituée aux veillées autour du feu, et alors que la forêt, les jardins et le lagon regorgent de produits frais et naturels, on préfère consommer du riz importé et des poissons en boîte. Mais d’un autre côté, se développe une crispation identitaire, qui confine parfois à l’intégrisme coutumier, avec pour effet de revaloriser tout ce qui est proprement “kanak”, au prix d’inextricables contradictions et de situations de conflits. Les échanges coutumiers ont cours jusque dans les cités HLM de Nouméa, mais l’injonction d’importantes sommes d’argent crée des jalousies et des tensions sans fin. Par ailleurs, les jeunes générations aspirent à davantage d’autonomie individuelle et remettent en question le poids des instances coutumières.
Trois exemples. Des instituteurs kanak considèrent que les biens
qu’ils acquièrent avec leur salaire leur appartiennent et ne sont
pas nécessairement à la disposition de leurs frères
et cousins sans emploi. De jeunes femmes se rebellent contre la pratique,
décidée par le clan, du don d’un enfant d’une famille à
une autre ; cette coutume qui était sans doute acceptée lorsque
tout le monde vivait sur le même espace communautaire, s’avère
inadaptée dès que les familles sont dispersées entre
les îles et Nouméa. Enfin, les jeunes sont aujourd’hui réticents
à subir les châtiments collectifs auxquels doit se plier toute
la classe d’âge d’une tribu en cas de faute de l’un de ses membres
; plusieurs vont se réfugier à Nouméa pour échapper
à “La Coutume”.
Ces quelques exemples, parmi bien d’autres, illustrent les soubresauts
de la société kanak, aux prises avec la modernité.
Au côté des problèmes institutionnels, les questions
culturelles constituent un défi au moins aussi épineux pour
les années à venir
Le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou
A l’autre bout du monde se dressent, dans un alignement parfait, dix “cases” géantes, comme inachevées, comme ouverte vers le ciel. Dix sentinelles, adossées à l’océan, qui gardent un pays. C’est le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou. Le dernier des très grands travaux d’un Président de la République française, planté sur un minuscule Territoire. Un singulier chef-d’œuvre architectural et un pari quant au devenir du vivre ensemble en Nouvelle-Calédonie.
Le site choisi pour l’implantation du Centre est déjà,
en lui-même, unique et hautement symbolique : à proximité
immédiate de Nouméa, la capitale, où vivent environ
le quart de la population du Territoire. Or Nouméa est dite “la
blanche” tant y sont massivement implantés les Caldoches et les
Métropolitains. Nouméa, où sont nombreux aussi, et
très actifs, les Polynésiens et les Asiatiques. A tel point
que les kanak y feraient presque figure d’étrangers.
Le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou est donc accolé à
Nouméa la “non-kanak“, en somme. Aussi, en voyant ces “cases” modernes,
une image vient spontanément à l’esprit, celle des albums
d’Astérix qui s’ouvrent sur ce petit village retranché d’Armorique,
lorsque toute la Gaule était occupée. Toute ? Non ! Derrière
des palissades en bois dressées vers le ciel, demeure un ultime
vestige... Et c’est ce petit reste irréductible qui fait toute l’aventure
!
Le choix du site ne fut pas anodin. Le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou
est édifié très précisément sur la presqu’île
de Tina qui borde Nouméa, où, en 1975, eu lieu le Festival
Mélanésia 2000. Grande fête culturelle événement
organisée par le leader indépendantiste où 2000 “acteurs”,
danseurs, musiciens rassemblèrent près de 15.000 spectateurs.
Jean-Marie Tjibaou qui, abandonnant la prêtrise en 1972, se revendique
depuis lors exclusivement animateur culturel.
Nous voici donc au seuil du Centre culturel Jean-Marie Tjibaou. On n’y
entre qu’avec une infinie retenue, un immense respect. C’est ici une terre
particulière que domine, sur l’une des buttes, une monumentale statue
représentant Tjibaou à l’impressionnante stature.
L’entrée sur le site, un vaste espace de 8 hectares, est libre
et gratuite. Sur 7.000 m², les 10 majestueuses “cases” du Centre abritent
trois “villages”. Le premier, un musée en quelque sorte, permet
de découvrir différentes facettes, entre tradition et modernité,
de l’univers kanak et océanien. Dans la Case Kanaké (le kanak)
une projection permanente multimédia de huit minutes sur un vaste
écran panoramique nous propulse dans le monde kanak en un surprenant
vidéo clip géant. C’est un véritable bombardement
d’images et de sons. En quelques secondes, tout y passe : coutumes et traditions,
paysages et visages, travaux et fêtes, etc. C’est devenu la “case
départ” des régiments de gendarmes arrivant de métropole
avant leur affectation sur les îles. Un premier “bain” plutôt
rapide et réducteur... Ce ”village” est complété d’une
autre case qui accueille en permanence une collection d’art kanak en provenance
des musées occidentaux. Nombreux objets “prêtés” pour
un temps qui retrouvent leur terre d’origine avant de retourner vers leurs
pays d’adoption. Une troisième case propose une exposition permanente
d’œuvres d’art océanien, essentiellement des sculptures et une exposition
temporaire, cette année consacrée à Jean-Marie Tjibaou
et qui s’attache essentiellement à présenter les motivations
particulières qui l’ont guidé dans son cheminement exceptionnel.
Enfin, rattaché à ce premier “village”, une salle de spectacle
de 400 places entièrement souterraine et dotée d’installations
technologiques de pointe. En extérieur, deux scènes ouvertes
pour 1000 et 2000 spectateurs complètent le dispositif.
Le deuxième village regroupe trois cases consacrées à une médiathèque de près de 300 m² où l’on peut consulter et emprunter 6000 livres et plus de 100 titres périodiques, 400 cassettes audio et 300 CD, 250 films documentaires et de fiction, 50.000 documents iconographiques (cartes postales, photos, ...) et des documents multimédia (CD Rom, Internet, ...).
Le dernier village, enfin, organisé autour de trois cases, abrite
un service jeune public très ambitieux : accueillir en “classes
culture” des groupes scolaires en résidence sur place au Centre
pendant une semaine. Condition sine qua non pour que l’accès au
Centre ne soit pas réservé aux jeunes de Nouméa ou
de la Grande Terre mais qu’en bénéficient également
les enfants des Iles Loyautés. Le service jeune public propose tout
un programme de manifestations et d’animations destinées à
sensibiliser les enfants à l’environnement naturel, culturel et
humain.
Autour de cet ensemble architectural sillonne le Chemin kanak. Attentif
au fait que la vie kanak lie étroitement l’homme à la terre
et aux plantes, l’architecte Renzo Piano (à qui l’on doit entre
autres le Centre Georges Pompidou à Paris), dès la conception
du projet, décide de prolonger la construction contemporaine par
une promenade au cœur de la symbolique végétale de la société
kanak. Cheminement au travers du langage des plantes, en cinq étapes
qui retracent l’histoire mythique du héros fondateur Téâ
Kanaké depuis sa naissance (à partir d’une dent de la lune)
jusqu’à sa mort et sa renaissance (au travers d’une pierre percée)
en passant par la terre nourricière et la construction de la case
(auxquels sont associés le taro et l’igname, le pin colonnaire et
le kaori, etc.). Au terme de ce voyage initiatique, le promeneur débouche
sur l’aire coutumière où chacune des trois Provinces (Nord,
Sud et Iles Loyautés) a construit une case traditionnelle spécifique
à sa région. De majestueuses constructions très impressionnantes.
Les kanaks, à juste titre, sont très fiers de cette réalisation
exceptionnelle qui leur donne une reconnaissance officielle très
forte. Les caldoches sont pour leur part assez époustouflés,
découvrant pour la plupart un monde qu’ils côtoyaient sans
véritablement le connaître. Restaurants et autres boutiques
de souvenirs en font un lieu “occidentalisé” dans lequel ils ne
sont pas dépaysés. En outre, le Centre se présente
comme un excellent appât touristique qui pourrait profiter au reste
du Territoire...
Le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou se tient en sentinelle pour veiller sur une culture et éveiller peut-être à un avenir autre...
Né en 1936 à Tiendanite, il suit d’abord une éducation
religieuse jusqu’en 1947 à l’école catholique de Canala (il
n’y a pas d’école publique).
En 1949, il entre au petit séminaire de Païta. En 1965,
il est ordonné prêtre à Hienghène, puis nommé
à Nouméa. De 1968 à 1971 il suit des cours à
la Catho à Lyon, puis à Paris. Il abandonne la prêtrise
en 1972.
En 1975 il organise le Festival Mélanésia 2000.
Il est élu maire de Hienghène en 1977 et vice-président
de l’Union calédonienne et dirige en 1984 le FLNKS.
Le 5 décembre 1984, deux de ses frères sont parmi les
dix kanak assassinés dans l’embuscade de Hienghène. Il demande
malgré tout la levée des barrages.
En 1985-86 il est élu président de la Région Nord.
Il signe en 1988, peu après le drame d’Ouvéa, les Accords
de Matignon avec le Premier Ministre Michel Rocard et Jacques Lafleur,
président du RPCR.
Le 4 mai 1989 il est assassiné ainsi que Yéweiné
Yéweiné.
Quelles perspectives économiques ?
Jean Freiss, économiste membre du Comité de Réflexion sur l’Avenir de la Nouvelle Calédonie et chargé de mission à la Mission interministérielle pour le développement, nous partage ses observations sur la situation calédonienne et son évolution possible. Seule une volonté politique réelle permettra de résoudre progressivement la contradiction entre une économie actuellement assistée et une aspiration à l’autonomie d’un pays, partie intégrante du monde du Pacifique.
Quelle est la situation économique de la
Nouvelle-Calédonie ?
Le nickel, principale ressource du territoire, a un rôle important.
C’est la principale marchandise exportable et source d’environ 3000 emplois
dans les mines et la métallurgie. Actuellement, il y a des sites
d’extraction de minerai et une usine de transformation près de Nouméa.
Si on transforme la majeure partie, voire la totalité du minerai,
on génèrera sur place plus de richesse qu'en l'exportant.
Le projet d’une usine de transformation dans la Province Nord ne verra
au mieux le jour que dans 20 ans, compte tenu des délais de mise
en place. Il faut cependant souligner les limites de cette ressource. Le
nickel représente un marché extrêmement cyclique avec
des effondrements suivis de remontées brusques de l’ordre de 1 à
3 en volume et en prix. Penser que le nickel peut à lui seul assurer
le développement du Territoire est impossible et même dangereux.
Quelles sont les ressources disponibles ?
L’agriculture représente 2% du PIB. La consommation alimentaire
est assurée pour l’essentiel par les importations. Le secteur tertiaire
est lui très développé : le commerce, la Calédonie
consomme surtout des produits importés avec des marges bénéficiaires
très importantes et la fonction publique. Il y a un déficit
évident de base productive alors que des potentialités existent,
certaines déjà partiellement valorisées comme le tourisme.
L’importance du secteur tertiaire n’est-il pas
“fragilisant” à terme ?
Le système économique calédonien ne réussit
à se maintenir en l’état qu’en raison des transferts financiers
publics de la Métropole au profit du Territoire. Ils sont supérieurs
à 4 milliards de Francs français, ce qui pour 200.000 habitants
représente 20.000FF par personnes. L’essentiel de ces transferts
c’est le paiement par la France d’une partie importante de la Fonction
Publique, direct pour les fonctionnaires d’Etat ou indirect pour le financement
des déficits des budgets des autres structures : territoire, communes
et provinces. Une part importante, en terme de dépenses finales
de ces transferts, ce sont des salaires ; l’autre part étant les
financements accordés pour l’équipement. Cette manne financière
va directement aux fonctionnaires et indirectement aux commerçants,
cela aboutit à une situation paradoxale : le maintien artificiel
de hauts revenus vis-à-vis desquels les autres activités
productives ne peuvent pas s’aligner. Il y a un effet de découragement
de l’initiative productive. De plus, s’il y a plus de 4 milliards de transferts
publics, dans le même temps 2 ou 3 milliards, tous les ans, s’exportent
comme épargne réalisée par les ménages ou les
entreprises et ne trouvent pas à s’employer sur le Territoire. On
est en fait dans une situation inverse de celle des pays en développement
qui eux manquent de capitaux. Ici, les capitaux sont inutilisés
parce que l’opportunité économique de les mettre en valeur
sous forme d’investissement n’existe pas. Les fonctionnaires ont un niveau
d’épargne tout à fait considérable, de l’ordre de
50% de leurs revenus. Il existe ce qu’on appelle le taux de correction,
en fait une majoration du niveau de salaire des fonctionnaires d’Etat qui
travaillent en Nouvelle-Calédonie. Il est de 72% pour ceux qui travaillent
à Nouméa, de 84 à 92% en brousse. Tout fonctionnaire
payé par l’Etat qui vit là-bas voit son salaire net plus
que doublé parce qu’à cette majoration s’ajoutent une prime
d’expatriation et une fiscalisation beaucoup plus légère.
Il y a là un facteur majeur de distorsion.
Cela peut expliquer le découragement d’une
jeunesse dont l’idéal de vie est de devenir fonctionnaire...
L’attrait pour la fonction publique est tout à fait manifeste,
premier débouché pour les diplômés kanak dans
les années 80-90. On ne peut pas en créer éternellement
en aggravant de nouveau le poids du secteur public. Le programme des 400
cadres a permis de former environ 300 cadres kanak, mais simultanément
il y a eu un accroissement supérieur du côté européen.
La revendication de la priorité à l’emploi local a un fondement
objectif en raison d’une certaine marginalité des kanak vis-à-vis
des emplois. Mais on doit émettre des réserves sur la formulation
de cette revendication car elle peut alimenter une attitude xénophobe.
La perspective d’une relative autonomie vous semble-t-elle
possible ?
Ce pays a un potentiel d’attrait touristique considérable. La
pêche est incontestablement un secteur de production qui pourrait
se développer avec les marchés japonais et asiatiques très
demandeurs. Le niveau général d’éducation, et c’est
un acquis de la présence française, est assez important bien
que mal réparti. Il pourrait être valorisé par un certain
nombre de secteurs productifs de services d’assez haut niveau technologique.
On peut imaginer que se développe sur des secteurs assez pointus
des capacités de production à forts composants scientifiques
et techniques.
Vous ne parlez pas de l’agriculture...
Il ne faut pas se faire d’illusion, le pays est apparemment un pays
d’abondance. En réalité la qualité des sols, les conditions
climatiques ne sont pas extraordinairement propices. Les surfaces valables
sont limitées. On doit pouvoir atteindre l’auto suffisance en viande.
On peut faire du maraîchage, du maïs, du lait... On ne peut
pas imaginer que le pays devienne un grand pays agricole capable d’exporter.
Simplement couvrir l’essentiel des besoins alimentaires du Territoire.
Qu’est-ce qui empêche que l’agriculture soit auto suffisante actuellement ?
C’est là qu’on mesure les effets catastrophiques de cette économie assistée. Ce n’est pas rentable d’élever des poulets, il est meilleur marché d’un point de vue strictement économique d’importer du poulet congelé d’Europe que d’en produire sur place. Les tentatives faites pour développer l’élevage nécessiteraient la production en amont d’aliments pour volaille et cela n’a pas été résolu. Un rééquilibrage économique sérieux ou des mesures d’encadrement de la politique agricole permettrait d’y parvenir. Mais dans l’état actuel des choses c’est franchement impossible. On revient toujours au même problème : il faut que les conditions économiques soient assainies. Autre exemple, le potentiel touristique s’est un peu développé en Calédonie. Cela ne suffit pas à améliorer les résultats de ce secteur car le coût des produits touristiques offerts est 30 à 40% plus cher au minimum que d’autres destinations touristiques du Pacifique.
Si l’économie fait vivre principalement ceux qui font de l’importation, ils n’ont aucun intérêt au développement de productions sur place...
Oui, il faut réduire les marges commerciales et qu’une politique des revenus et des prix aboutisse à ce qu’on ait pas une localisation aussi importante de richesse dans la chaîne de distribution que représente l’importation. Mais une partie importante des grandes fortunes calédoniennes repose sur le commerce et notamment l’importation. Ce sont des intérêts acquis qui représentent des groupes de pression politiques extrêmement forts. De même qu’il y a une résistance très grande à la réforme des revenus de la fonction publique. La tentative de réduire les majorations a tourné court. On y revient périodiquement, mais en fait il n’y a jamais eu le pouvoir politique de le réaliser. Il serait téméraire de prédire ce que sera l’évolution économique de ce territoire dans les années à venir. Les ressources, les potentiels existent, des réformes sont nécessaires pour qu’ils soient valorisés. Du fait de l’héritage colonial, l’économie calédonienne est très tournée vers la France. De nouvelles perspectives sont de plus en plus évoquées : mieux inscrire la Calédonie dans ses relations avec les îles mélanésiennes, mais aussi avec le bassin Pacifique autour duquel les pays asiatiques sont des marchés très importants.