Mai 2001

Famille… modèle nouveau?

Éditorial Famille Modèle nouveau? Philippe Aubert
Page biblique: Gens de Galilée, pourquoi restez vous là à regarder le ciel? (Actes 1, 6-11) Raphaël Azaglo
Fête du Consistoire: Jeudi de l'Ascension à Storckensohn, le programme
Repenser la foi dans le monde actuel, Conférence Culture et Christianisme, Altkirch, La Halle au Blé vendredi 11 mai, 20h
À propos du Psaume 23, Roger Parmentier
L'Église de Jésus–Christ ici et partout voilà notre passion , Thierry Mulhbach
Les jeunes font leur cabaret



Le dossier: "Rénover le droit de la famille"
Filiation et modèle parental. Blanche Ducarne. Propos recueillis par Elisabeth Hausser
L’enfant don ou droit ? Jean-Daniel Causse
Dans quelle famille vais-je grandir ? Gérard Krieger
Lorsque l’enfant paraît ? Et s’il ne paraît pas ! Jean Dietz
Parlez-moi d’amour, redites moi des choses tendres… Anne du Rusquec et Joël Dutreuil



Éditorial

Aussi loin que puissent porter les investigations de l'historien et du sociologue, force est de reconnaître que la famille a toujours fait l'objet d'un consensus social très largement validé par les Églises catholiques comme protestantes. Un homme une femme appelés à devenir père et mère, des enfants, ainsi qu'une multitude de liens plus ou moins complexes, c'est le modèle sur lequel nos sociétés se sont construites.
Le siècle des Lumières, le mouvement romantique, les combats féministes, le rééquilibrage du rôle de l'homme et de la femme à l'intérieur du couple et dans la vie publique, la révolution sexuelle et l'apparition d'une contraception efficace devaient contribuer à l'avènement d'une conjugalité libérée des contraintes sociales, ainsi que d'une parenté responsable.  Pourtant, il nous faut bien constater que les chantres du "Tout est possible et donc tout est permis" auraient été bien inspirés de se souvenir de l'avertissement de l'apôtre Paul: "Tout n'est pas édifiant". En effet, la famille n'a jamais traversé une crise aussi profonde. Il n'est pas certain que les appels parfois pathétiques aux valeurs morales puissent combler un vide qui est d'ordre spirituel.  Comme son étymologie l'indique, la morale peut au mieux réguler les mœurs.  Peut-elle donner l'Esprit?
Pour le moment le constat est accablant pour qui ne veut pas se voiler la face. "Les enfants mal nés, mal acceptés, surtout de milieux défavorisés, semblent de plus en plus voués aux hasards sexuellement peu organisateurs d'une éducation des rues, des sous-sols et des terrains vagues et promis à l'échec scolaire et aux séjours aléatoires en établissements spécialisés et exposés plus que d'autres aux éblouissements de la drogue et de son commerce semi toléré. Au risque de noircir les traits du tableau, on présumera que nombre d'entre eux pourront passer à la délinquance, comme naguère on pouvait entrer en religion pour sortir de la société. Les carences affectives des enfants de mères tout juste nourricières et de pères peu présents, contrarient leur développement et les livrent désarmés aux parades sauvages de l'adolescence au sein d'un monde à leurs yeux féroce et incompréhensible".
En acceptant le rôle de gardien du consensus social, les Églises ont préféré garder pignon sur rue plutôt que d'assumer leur vocation prophétique. Face aux doutes et aux dérives de notre société, il est temps de remettre la conjugalité au cœur du projet créateur de Dieu.
Le couple, la famille, les enfants ne sont pas une concession à un ordre naturel dont découlerait un ordre social ancien ou nouveau, mais une vocation divine par laquelle nous sommes appelés à témoigner humainement de l'amour de Dieu pour l'humanité.
Le document de la commission de théologie de notre Église sur les nouvelles formes de conjugalité est à la disposition de tous.  Il vous sera envoyé sur votre demande, tél.  Bureau de l'Église 03 89 42 38 95.  Il ne s'agit pas d'un texte ou d'une résolution, mais d'un document de travail pour le synode de juin.
Philippe AUBERT
Gens de Galilée, pourquoi restez vous là à regarder le ciel?
Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question:
"Seigneur est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël?. II leur dit: Vous n'avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint esprit qui viendra sur vous; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre".
À ces mots, sous leurs yeux, il s'éleva et une nuée vent le soustraire à leurs regards. Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s'en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté et dirent: "Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel, Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l'avez vu s en aller vers le ciel."
Actes 1: 6-11 TOB

Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à retarder vers le ciel ?

Il y a là un questionnement qui interpelle la parousie, ce second retour projeté qui fait l'objet de multiples débats théologiques constamment ré évoqués.
C'est vrai - et il faut le souligner avec force - la foi du chrétien reste de toute manière suspendue à cette attente qui sera aussi l'aboutissement d'un long chemin de confiance. Mais avant de charger notre espérance de nos émotions subjectives, peut-être devrions-nous d'abord sonder ce texte des Actes dans son contexte historique ?
Nous sommes en période post-pascale, fortement bouleversée par la matérialisation de la prédiction de Jésus sur son retour à la vie. Tout autorise donc les apôtres à croire qu'un processus de libération générale est réellement amorcé. Et la réponse du Seigneur: "vous n'avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixé de sa propre autorité", a de quoi désappointer les disciples. Eux qui étaient plutôt dans l'expectative de la restauration politique d'un Israël patriotique, devront-ils alors après l'Ascension, se résoudre à attendre dans l'imprécision et sans leur leader, comme cela pourrait se dire aujourd'hui? Le verset 8 semble suggérer que leur vision de l'histoire est quelque peu égocentrique. Elle ne tenait pas compte du projet de Dieu. C'est pourquoi Jésus a promis et révélé à ces compatriotes trop nationalistes, la nouvelle orientation à résonance universelle. Mais ce sera sous l'égide unificatrice de l'Esprit Saint qui viendra les habiter: une ville sainte, historique et symbolique comme Jérusalem, des régions comme la Judée, la Samarie mais aussi le monde non-juif devront être informés de la résurrection comme preuve éclatante de la victoire de Dieu sur l'adversité.
C'est donc l'envoi en mission que l'Esprit Saint viendra inaugurer, en donnant du dynamisme spirituel à tous ceux qui témoigneront de l'événement pascal.  Ce sera un avantage dans l'avènement du Royaume de Dieu.
Nous voilà bien loin des préoccupations strictement nationalistes contenue dans le verset 6 : "Seigneur est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ?"

Après les instructions, les débuts d'une Seigneurie (V.9-11)

L'essentiel ayant été dit par le Seigneur dans les versets précédents, il ne restait plus que des adieux à faire.  Mais reconnaissons que ce sont là des considérations à posteriori, puisque les disciples ne s'attendaient pas à cette séparation subite. On peut même affirmer qu'ils ont été pris au dépourvu et c'est cela qui explique leur ébahissement à rester là et à " fixer encore le ciel".
Cette montée du Seigneur au ciel marquera fortement les disciples au cours des témoignages qu'ils seront amenés à partager avec les auditeurs. Dans leur effervescence missionnaire qui montre la foi à l'œuvre, on constate qu'ils étaient aussi poussés à des relectures bibliques, par exemple le texte de Joël 3/1 et suivants, qui parle de l'effusion de l'Esprit, sera compris par l'apôtre Pierre comme le phénomène du "parler en langue"  qui s'était produit le jour de la Pentecôte. De la même manière, le verset 1 du Psaume 110 qui place le Messie à la droite de Dieu, sera appliqué à Jésus : "le Seigneur a dit à mon seigneur: assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que j'aie fait de tes adversaires un escabeau sous tes pieds... " Actes 2 /35.
Dans ce dernier exemple d'actualisation textuelle, on se rend bien compte que l'Ascension de Jésus symbolise la seigneurie du Christ assis désormais à la droite de Dieu et entièrement investi de sa puissance.  Mais l'écart spatial ne constitue aucunement un vide spirituel.  Dans la foi, l'Esprit saint nous relie, nous unit, nous garde et nous conduit en attendant.  Ce temps est long si nous regardons nos horloges faites de mains d'homme.  Mais si nous nous fions à la sagesse biblique, "mille ans sont comme un jour, ... une heure de la nuit » Ps 90/4.
Si nous croyons au mystère de l'Ascension et à la parousie, il importe que nous ne perdions pas de vue l'avertissement donné dans le verset 7 par le Seigneur Jésus : "Vous n'avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité."
Il y a là chers amis, une bonne piste qui nous évitera de faire de futiles calculs millénaristes.

 

Raphaël Azaglo, pasteur d'Illzach
Fête du Consistoire

Jeudi de l'Ascension à Storckensohn

Le Consistoire ne se résume pas à ses assemblées et à ses délégués, il est avant tout formé par les membres de nos paroisses, mais aussi par les différents groupes qui tout au long de l'année animent la vie de l'Église. Il nous a semblé important de redonner un souffle missionnaire à cette rencontre du Jeudi de l'Ascension.
Témoins d'une mission, témoins en mission, tel sera le thème de cette journée. Permettre aux participants de revisiter ou de découvrir, le centre même de la foi chrétienne et son sens pour le monde dans lequel nous vivons. La question de la mission ne se pose plus en termes de géographie, mais en termes d'état d'esprit. La mission du croyant, témoin de la mort et de la résurrection du Christ, se fait ici et là-bas, partout et en tout temps. Quelles formes peut-elle prendre aujourd'hui dans un monde bouleversé par la mondialisation où les repères jusque là habituels sont bousculés?
Concrètement le groupe d'animation missionnaire de Mulhouse a retenu les idées suivantes: le matin, deux conférences-débats sur ce thème, ainsi qu'une présentation par le comité d'animation missionnaire d'un projet de nos Églises en Guyane avec diapositives.

Le centre de l'action missionnaire

Au cœur de l'action missionnaire se trouve Jésus-Christ, cet homme dont nous revendiquons le nom pour exprimer l'essence de notre foi.  De lui, nous ne savons que peu de choses; quelques épisodes de sa vie, quelques paroles pieusement conservées par les témoins de son ministère.  Parmi ces paroles de Jésus, ou attribuées à Jésus, un texte prendra une signification exceptionnelle pour le christianisme: le Notre Père.
Le Doyen Marc PHILONENKO, membre de l'Institut, vient de publier un commentaire de la prière de Jésus aux éditions Gallimard; il nous fait l'honneur et l'amitié de venir partager des années de recherches dans un débat lors duquel vous pourrez lui poser toutes les questions que son commentaire ne manque pas de soulever.
Extraits de la préface du commentaire du Notre Père par Marc PHILONENKO.
Pourquoi un nouveau commentaire de la prière de Jésus?
"Pendant les cinquante dernières années, la documentation s'est prodigieusement enrichie.  La découverte des manuscrits de la mer Morte est d'une importance capitale et doit être mentionnée en premier lieu.  Nous sommes maintenant en possession de la grande bibliothèque des Esséniens de Palestine.  C'est toute l'interprétation du Nouveau Testament qui est à reprendre dans ce cadre transformé. L'exégèse contemporaine s'éveille à ces lumières nouvelles.

Le Notre Père, une prière parmi d'autres?

Le Notre Père est l'un des textes fondateurs du christianisme. Il n'y a pas de page du Nouveau Testament plus nécessaire à une droite compréhension des origines chrétiennes que la prière de Jésus. Dit initialement en araméen, dans le cercle étroit des disciples, le Notre Père a été conservé en grec en deux endroits des Évangiles. Cette courte prière, d'une facture parfaite et d'une profondeur secrète, à connu un destin extraordinaire. Traduit dans toutes les langues de la terre, le Notre Père est devenu l'une des formes privilégiées de la piété de générations innombrables. Le Notre Père a toujours été tenu par les différentes dénominations chrétiennes comme un bien commun, indivis et inaliénable.

Nouvelle hypothèse sur l'origine du Notre Père

Il nous faut dire que notre interprétation est sous-tendue par une hypothèse neuve qui reconnaît dans les trois premières demandes du Notre Père la prière de Jésus lui-même et dans les dernières demandes la prière qu'il enseigna à ses disciples. Cette distinction est, à nos yeux fondamentale. Le problème de l'authenticité du Notre Père est donc déplacé. Chacune de ces deux parties remonte, en dernière analyse, à Jésus lui-même, mais Jésus n'a jamais dit le Notre Père dans son entier.

Programme de la journée
9h30-10h: Accueil.
10h: conférences-débats sur la Mission aujourd'hui avec la participation des pasteurs Thierry MULBACH et Étienne REBERT.
12h30: repas au restaurant du Centre chrétien, il est impératif de s'inscrire au bureau de l'Église, ou tiré du sac.
14h30: Conférence débat avec le doyen Marc PHILONENKO.
Le Notre Père: de la prière de Jésus à la prière des disciples.
16h: Culte.
17h: Verre de l'amitié, retour dans nos paroisses.
Conférence Culture et Christianisme
Repenser la foi dans le monde actuel
Altkirch, La Halle au Blé vendredi 11 mai, 20h

Laurent GAGNEBIN. Critique littéraire et philosophique, Professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Paris
Laurent GAGNEBIN, né à Lausanne en 1939, a été pasteur à Paris pendant près de vingt ans, avant d'être nommé professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris en 1980. Philosophe et théologien de formation, il s'est d'abord fait connaître comme critique littéraire et philosophique. Passionné par le dialogue avec la culture moderne et particulièrement avec l'athéisme, il a consacré ses premières publications à A. Gide, A. Camus, S. de Beauvoir, J.-P. Sartre et N. Berdiaeff.
Par la suite, L. GAGNEBIN s'est engagé dans le débat ouvert par la théologie dite de la mort de Dieu. Il s'est employé, à travers plusieurs ouvrages, à dégager l'essentiel de la foi chrétienne des mythes religieux et des constructions idéologiques: "À quel Dieu pouvons nous encore croire aujourd'hui?" De sa thèse de doctorat, on retiendra surtout que la fidélité à l'Évangile exige la mise en œuvre d'un christianisme conjointement spirituel et social, à l'abri des aliénations religieuses aussi bien que politiques. Ses ouvrages les plus récents traitent du protestantisme et de la pensée d'Albert Schweitzer.
 

Qu'est-ce qui vous a conduit, dès le début de votre carrière, à considérer l'athéisme comme une question cruciale?

J'ai été profondément marqué par la grande interrogation qui a préoccupé l'ensemble des penseurs, chrétiens comme athées, après la seconde guerre mondiale: que peut-on dire de Dieu? Dans un ouvrage intitulé "Aux prises avec Dieu", le théologien Heinz ZAHRNT affirmait alors que plus aucune théologie honnête ne sera désormais possible si ce n'est en tête-à-tête avec l'athéisme. L'expérience de la guerre et l'essor du communisme avaient puissamment répercuté le choc produit par ceux que Ricoeur appelait les "maîtres du soupçon" - Marx, Nietzsche et Freud. Croyants et athées se trouvaient confrontés à la même question et impliqués dans un même combat: "aux prises avec Dieu" pour comprendre et bâtir le monde. Cela les rendait très proches les uns des autres, et permettait à chacun de mieux établir son identité

Etant fils de pasteur et ayant grandi dans un milieu soumis à de fortes influences ecclésiastiques, j'ai sans doute été plus critique que d'autres par rapport à l'orthodoxie chrétienne et aux habitudes qu'elle véhiculait. J'ai eu très tôt le sentiment que la religion pratiquée autour de moi - et que je pratiquais moi-même - m'éloignait du christianisme. Ne prenant pas en compte les aspirations des hommes de notre temps, la théologie qui m'était proposée me semblait terne et ne me donnait pas envie de rester chrétien. D'où mon intérêt pour la recherche libre et nouvelle portée par la littérature athée, sous la plume de Simone de Beauvoir, de Jean-Paul Sartre et d'Albert Camus entre autres.

Paradoxalement, ces athées m'ont ramené à l'Évangile. J'ai trouvé chez eux une parole qui me rappelait des éléments essentiels du message biblique, ainsi que des convictions qui tranchaient avec l'indifférence de beaucoup de chrétiens; je les ai découverts plus proches de l'Évangile que nombre de pratiquants de nos Églises. Alors que le spectacle donné par les Églises m'avait éloigné de la foi, le dialogue avec l'athéisme m'a réconcilié avec elle en me permettant de la découvrir sous un jour nouveau. À l'instar de l'athéisme, la foi m'est apparue sous l'angle d'une exigence inconditionnelle de vérité, de liberté et d'engagement, à l'opposé des multiples formes d'aliénation que revêt si communément la religion. J'ai réalisé que croire ne se réduit pas à une facilité commandée par la peur de la mort ou l'espoir d'un gain dans l'éternité, mais impose le choix d'une existence libre et solidaire du monde, aussi difficile et aussi désintéressé que les choix proposés par les athées que je lisais.

L'athéisme militant n'étant plus guère d'actualité, les enseignements apportés par le dialogue passé entre chrétiens et athées sont-ils aujourd'hui périmés?

Le monde se construit désormais sur sa propre lancée, sans se référer à Dieu, et cependant nous assistons à un étonnant "retour du religieux". Une multitude clé gens se passionne pour les religions, et beaucoup se laissent emporter par des élans spirituels et mystiques de toutes sortes. En transposant le propos de ZAHMT, on pourrait dire que plus aucune théologie honnête ne sera désormais possible si ce n'est en tête-à-tête avec les nouveaux mouvements religieux, et de façon plus générale avec les autres religions. Mais quels sont les enjeux de cette donne inattendue pour le christianisme?

En fait, il ne s'agit pas vraiment d'un "retour du religieux", mais plutôt de l'émergence d'une religiosité originale, inspirée par la modernité et par notre propension à consommer. La plupart des mouvements religieux actuels se caractérisent par leur nature farouchement individualiste et par leurs fortes composantes affectives. Immergé dans un monde où dominent les préoccupations relatives à l'identité et au confort, l'individu se montre obsédé par son épanouissement personnel: il s'imagine qu'à force de se chercher, il pourra se trouver et se réaliser pleinement. Très souvent, Dieu ne représente pour lui qu'un détour pour aboutir à lui-même, et les communautés sont réduites à n'être qu'un milieu porteur largement instrumentalisé. On veut jouir de Dieu pour jouir de soi. L'esprit court après les sagesses, et la sensibilité court après les émotions des expériences religieuses.

Cette situation inédite est-elle justiciable, au regard de l'athéisme, de la même critique que les formes traditionnelles de la religion? Pour ma part, je suis persuadé que les aliénations véhiculées par la nébuleuse religieuse contemporaine s'apparentent largement aux aliénations autrefois dénoncées par Marx, Nietzsche ou les existentialistes, et qu'elles sont pareillement nocives. Le narcissisme forcené qui domine notre temps est contraire à l'Évangile: se faire plaisir à soi-même moyennant des gratifications imaginaires, en ignorant les autres et le monde, est à l'opposé des enseignements bibliques. Aujourd'hui comme hier, c'est donc avec la même pertinence que l'athéisme interroge notre foi, et qu'il peut nous ramener à elle quand la religion nous en détourne. La nouvelle religiosité n'est pas à condamner, mais à comprendre et à évangéliser - à ouvrir au monde et à Dieu.

Que peut apporter aux hommes d'aujourd'hui une religion qui propose un salut dont ils ne ressentent pas le besoin?

Le problème du salut dans l'au-delà ne figure pas parmi les soucis majeurs de nos contemporains, et il est par conséquent inepte de vouloir convaincre à tout prix ceux-ci d'avoir à ressentir le besoin d'être sauvés. La plupart des gens donnent la priorité à leur vie présente en arguant que personne ne sait au juste ce qui advient après la mort, et il n'est pas certain que l'Évangile leur donne tort sur ce point. Dans une optique plus immédiate, on suppose parfois que le salut consiste à engranger du sens et de l'espérance dans un monde qui en serait dépourvu hors de la foi, mais il n'est pas davantage évident que nos contemporains en éprouvent le besoin. Pourquoi ne pas admettre, en effet, que tout homme peut donner un sens à sa vie, même s'il ne croit pas en Dieu? Et, tout bien considéré, soyons modestes: il n'existe pas de perspective plus absurde et plus désespérante que celle des peines de l'enfer éternellement infligées à une partie de l'humanité…

Si les Églises se sont beaucoup discréditées en culpabilisant leurs fidèles par une attention morbide portée aux péchés, il n'en reste pas moins vrai que le salut annoncé par le christianisme par rapport au péché (au singulier) répond aujourd'hui encore à une profonde aspiration, assez communément partagée. Beaucoup d'hommes et de femmes désirent au plus intime de leur être se voir délivrés des entraves qui les nouent en eux-mêmes et les tiennent prisonniers, séparés des autres et de Dieu. En affirmant que le salut est d'ores et déjà acquis par la grâce divine et qu'il n'y a donc plus lieu de s'en inquiéter, la foi chrétienne rompt la solitude des êtres, les libère et les ouvre au prochain. Elle les arrache à la culpabilité et au narcissisme qui les engluent dans leur moi; et, brisant leur enfermement, elle les dispose au service de leurs frères. Être sauvé, c'est renaître au monde dans la liberté et la fraternité qui viennent de Dieu, pour contribuer à instaurer une humanité plus humaine. Il est clair que cela n'a rien à voir avec une religion égoïste qui ne viserait que le salut des âmes - c'est, au contraire, en être libéré.

Les Églises vous semblent-elles être en mesure d'incarner dans la civilisation moderne la foi chrétienne telle que vous la concevez?

Je dois trop à l'Église qui m'a accueilli comme pasteur et comme théologien pour ne pas lui témoigner ma reconnaissance, et je pense qu'il ne faut pas faire le procès des Églises. Elles ont fait ce qu'elles ont pu à travers les siècles, et nul ne doit leur jeter la pierre... Mais pour ce qui est de la vitalité du christianisme à l'avenir, j'ai le sentiment qu'il est vain d'imaginer qu'elle dépendra des Églises - du moins en Occident. Personnellement, je considère que les institutions ecclésiastiques ont fait faillite, et il ne me semble pas indiqué de chercher à réhabiliter la religion dont elles ont été et demeurent le vecteur.

L'unique réalité essentielle à mes yeux est celle de l'Église invisible de Jésus-Christ qui, transcendant les frontières de nos institutions, rassemble en elle tous ceux et toutes celles qui sont attachés aux préceptes de l'évangile et les mettent en pratique. Sans vouloir récupérer quiconque, j'imagine volontiers que cette Église-là compte plus d'athées que de dévots… À la question de savoir si Dieu existe, Renan a répondu: pas encore! Tant que sa justice, sa paix et son amour ne se réalisent pas sur terre, Dieu n'atteint pas vraiment sa plénitude et l'homme reste appelé à le faire advenir. De même peut-on dire que l'homme n'existe pas encore, et qu'il nous incombe toujours de l'enfanter selon les dimensions de sa vocation divine. La même chose est vraie de l'Église: il nous appartient de la mettre au monde dans sa plénitude, en tant que communion entre tous les hommes et avec Dieu. Ce ne sont pas là des choses acquises, mais des projets et des combats.

"C'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres que le monde reconnaîtra que vous êtes mes disciples" a dit Jésus. Voilà pour moi l'ultime critère, à la fois d'une simplicité désarmante et d'une suprême exigence, où il n'est question ni de doctrine, ni de liturgie, ni d'Église. Les gens de la rue ne s'y trompent pas quand, désignant ceux qu'il considèrent comme de vrais chrétiens, ils avancent les noms d'Albert Schweitzer, de Martin Luther King, de Desmond Tutu, de l'abbé Pierre, de sœur Emmanuelle ou de mère Teresa. Ce n'est pas qu'ils tiennent ces personnes pour de grands théologiens, des champions de l'orthodoxie ou des modèles de piété. C'est simplement qu'en réponse à l'amour de Dieu pour les hommes, elles ont mis l'Évangile en œuvre à travers l'amour du prochain, et ce au service des plus pauvres. Peut-être est-il ainsi donné aux gens de la rue de comprendre d'emblée ce qui nécessite parfois toute une vie de recherche pour les théologiens…

 

Propos recueillis par J.-M. KOHLER
À propos du Psaume 23
Roger PARMENTIER
Quand je serai dans le couloir du vieillissement, de l'extrême vieillissement, du déclin total et de la mort, que ton esprit me soutienne, qu'il me garde de la peur et des angoisses,  qu'il me garde de désavouer mes convictions.
Redis-moi que la vie de l'espèce humaine continue.  Comme j'ai été au bénéfice des travaux et des luttes de tous ceux qui m'ont précédé, redis-moi que d'autres vont poursuivre tous les sillons.  Donne-moi de continuer, à accepter paisiblement mes limites…Avant ma vie je n'existais pas (sinon à titre de projet pour quelques-uns) et ce n'était pas dramatique. Bientôt je ne serai plus, et ce n'est pas davantage dramatique.  "L'humanité continue.  Quand vous voyez un enfant, réjouissez-vous et dites: "Quel bonheur ! Pour le moment l'humanité continue".
Avec beaucoup d autres, j'espère avoir réussi à rendre la vie un peu moins effroyable pour tant d'humains, comme tant d'autres ont cherché à le faire avant moi et comme beaucoup d'autres vont le faire aujourd'hui et plus tard. La vie est un cadeau extraordinaire, imprévu, immérité; une aventure parfois tragique et souvent merveilleuse. Merci pour la vie et pour les chances d'en tirer parti pour beaucoup, pour le sens des responsabilités que tu inspires.
L'Église  de Jésus–Christ ici et partout voilà notre passion
 
Lorsque quatre paroisses se fédèrent pour vivre des temps de réflexions, d'échanges, de chants, de repas, de prières et de culte; cela porte un nom: être ensemble en mission. Être ensemble en mission, pendant trois soirées et un dimanche, c'est mettre la vie de l'Église ici et ailleurs au cœur des préoccupations. Être ensemble en mission, c'est nous rendre compte des forces et des faiblesses de toutes les paroisses partie prenantes. Être ensemble en mission c'est discerner ce qui peut s'améliorer chez nous et ce qui est essentiel à partager avec nos voisins chrétiens de Thann/Fellering, Djibouti, Guebwiller, Haïti, Cernay ou de Nouvelle-Calédonie. Être ensemble en mission, c'est bien se rendre compte que notre monde est désormais comme un vaste village dans lequel la vie et à plus forte raison la foi en Christ ne peuvent plus se vivre tout seul ou de façon autarcique.
Comme il est impossible de transmettre tout ce qui a été dit ou entendu , trois "informations / anecdotes" vont servir de fil conducteur pour ce petit compte rendu. Chacune de ces informations concerne l'un des pays découvert lors des soirées missionnaires.

 * Djibouti
L'école de secrétariat mis en place par la paroisse protestante, accueille plus d'une centaine de jeunes filles musulmanes. Elles peuvent ainsi se former et trouver du travail. Certaines de ces jeunes filles deviennent également chrétiennes même si elles doivent vers l'extérieur cacher leur foi. Quelle chance pour nous que de pouvoir croire en toute liberté, chance si souvent négligée. Quelle impulsion aussi pour nous engager dans un travail de relecture de notre passé collectif dans des pays musulmans ou autres.  Quelle possibilité de questionnement pour bien discerner comment nous devons aborder l'Islam présent chez nous.

 * Haîti
Haïti est l'un des pays les plus pauvres au monde. Pourtant quelques très riches familles contrôlent l'ensemble du secteur économique.
Le gouvernement ne possède pas ou ne veut pas posséder une grande marge de manœuvre par rapport à cet état de fait.
Les uns sont de plus en plus riches , les autres sombrent dans la misère.
Le tableau croyez – le, n'est pas noirci artificiellement. Lorsque l'on voit la détresse de tellement d'humains, nos soucis d'Église ou autres si souvent monté en épingle sont bien relatifs

 * La Nouvelle - Calédonie
La jeunesse est comme chez nous souvent désorientée et ne trouve pas de sens à sa vie. Une fois le besoin de suivre la société de consommation épuisé, c'est bien souvent le vide. Les pasteurs kanaks de l'église de Nouvelle - Calédonie ont pour priorité de transmettre aux jeunes les valeurs ancestrales et chrétiennes. Cette priorité des priorités entraîne une répartition nouvelle des tâches pastorales classiques. Une telle répartition des tâches adaptées aux besoins de nos paroisses est sûrement à réfléchir aussi chez nous.
Pour finir je voudrai remercier le service missionnaire de l' ,ECAAL/ERAL et son permanent le pasteur E.REBERT, la toute nouvelle équipe mission/ développement  de notre secteur, ainsi que les personnes qui sont parties ensemble en mission. Je ne voudrai pas oublier le travail d'intendance du dimanche brillamment assuré par l'équipe de Guebwiller.
Rendez-vous est pris pour le mois de mars 2002, pour deux ou trois soirées, peut-être une animation jeunesse, et en tous les cas pour un culte festif, suivi d'un moment convivial autour d'un bon repas marqué par la joie de retrouver celles et ceux qui partagent la foi en Christ au-delà des frontières paroissiales.

TH.MUHLBACH. CERNAY.
Les jeunes font leur cabaret
Les jeunes du groupe interparoissial ont proposé à nos paroisses leur désormais fameux spectacle cabaret. Composé de sketches de Raymond Devos, Roland Magdane, Michel Boujenah, Pierre Palmade, Fernand Raynaud ou Sketch'Up, la soirée est un régal pour l'esprit. Les mots jouent avec les sens jusqu'à se retrouver sens dessus dessous. En même temps, les chansons de Brassens, Pierre Perret, Alain Souchon ou du groupe enchantent le cœur. Après Saint-Louis et Mulhouse, c'est à Guebwiller qu'ils continueront ce mois de mai leur tournée triomphale, plus exactement le 12 mai à 20h30 au foyer paroissial. Ils comptent sur la générosité des spectateurs pour aider au financement du camp d'été "l'Église dans tous ses états" au mois de juillet, durant lequel ils découvriront les réalités diverses de l'Église en Italie. Des vallées Vaudoises jusqu'aux montagnes de Sicile en passant par les basiliques romaines et le cœur des catacombes. Par leur travail sur place, il contribueront à la vie du centre communautaire de l'Église vaudoise à Riesi. Et si il reste un peu de temps, ils pourront aller à la plage… Pour plus de renseignements sur le camp ou la soirée, contacter Pierre VINSON au 03 89 66 30 19.


Le dossier: "Rénover le droit de la famille"

FILIATION ET MODÈLE PARENTAL

BLANCHE DUCARNE

Neuro-psychologue, Blanche Ducarne a créé le service de l’hôpital parisien de la Salpêtrière dans sa spécialité. Elle porte sur les relations parents-enfants un regard dans lequel l’expérience s’enrichit de son engagement religieux.

- Pourquoi le lien génétique est-il si important ?
 

Chaque enfant commence par dire "mon papa, ma maman". L’appartenance génétique est innée ; on construit son identité à travers cette filiation, pour s’intégrer dans la société après s’être lié à une figure parentale. En effet, si le rôle parental chez l’animal disparaît dès que le petit a acquis son autonomie, chez l’être humain, la fonction et les liens parentaux perdurent comme tels durant toute la vie ; bien plus, après le décès des parents, l’image qu’on conserve d’eux ne cesse d’évoluer en fonction des étapes de son existence.

Si l’évangile de Matthieu débute par la généalogie de Jésus, c’est pour bien montrer qu’il s’inscrit dans une filiation connue. À l’inverse, les orphelins sont conscients d’un grand "manque" global, qui les poursuit toute leur vie. De même les enfants adoptés cherchent à connaître leurs parents biologiques, même si les parents adoptifs sont seuls considérés comme valeur propre et stable. Les uns comme les autres tiennent à se marier et procréer afin de donner à leur enfant une place dans une lignée, la leur.
 

- Comment se différencient, pour les enfants, les fonctions du père et de la mère ?
 
Les parents sont l’ossature de l’enfant, ce qui lui permet de se tenir debout. Ils sont aussi des modèles : la mère pour sa fille, le père pour son fils, sans pour autant éliminer l’image du parent de l’autre sexe. Les filles ont beau se défendre de toute ressemblance avec leur mère, elles sont inconsciemment influencées par son comportement. Le garçon a besoin d’un père qu’il admire, même s’il ne s’agit que de signes extérieurs ; la fille est plus sensible à sa relation affectueuse avec son père.

La considération paternelle vis-à-vis de ses enfants a une grande importance : le père doit porter de l’intérêt, témoigner de la tendresse, avoir un regard valorisant. Cette image est celle de Dieu dans l’Ancien Testament.

La qualité des relations et du dialogue avec les parents tient un rôle décisif dans l’épanouissement des capacités de l’enfant, de son intelligence, de son aptitude à se maîtriser et à prendre sa place dans la société.

Une déficience de l’image parentale entraîne deux effets redoutables : le manque d’estime de soi ou un manque de contrôle comportemental qui peut générer un processus de marginalisation. À noter que l’image de soi est moins problématique à structurer pour la fille que pour le garçon, en raison de la difficulté et de l’importance de l’identité sexuelle chez le garçon.

Idéalement, le rôle des deux parents doit être différencié et de même qualité, sinon l’enfant risque de s’identifier non pas au parent du même sexe mais à celui qui assure seul le rôle de père ou de mère. Cette identification commence très tôt, car le bébé a vite conscience d’odeurs, de sensations tactiles, de sons qui diffèrent lorsqu’ils viennent du père ou de la mère.

- Que deviennent ces rôles dans le contexte familial actuel ?
 
Le travail de la mère, qui l’oblige à un emploi du temps serré, donc à bousculer ses enfants pour qu’ils s’habillent, mangent, ne soient pas en retards le contact des médias, de la télévision, des jeux vidéo (épouvante, sexe, musique, langage grossier), tout cela fait fréquemment vivre la famille dans un stress. On attache trop d’importance à la résolution de problèmes mineurs, la communication parents-enfants est négligée dès qu’il s’agit de sujets tels que valeurs, sens de la vie, religion, sexe. Les parents ont tendance à se fixer de façon obsessionnelle sur la réussite scolaire, critère unique de l’éducation.

On retrouve ce schéma pratiquement dans tous les milieux sociaux, ce qui est nouveau (on voit les mêmes images). Les rôles du père et de la mère sont souvent indifférenciés, celui du père étant dévalué par le travail de la mère (il n’est plus le seul pourvoyeur). On assiste à une féminisation familiale et scolaire.

- Vers qui se tournent les enfants ?
 
Les interlocuteurs privilégiés des enfants sont leurs égaux, leurs pairs, les camarades de leur groupe d’âge à l’école, et leurs aînés dans la fratrie. Ils parlent le même langage, ont les mêmes revendications précoces : l’autorité hiérarchique n’est plus admise comme telle, les enfants réclament leurs droits, s’en prennent aux devoirs parentaux, aspirent à une autorité familiale démocratique. L’influence de l’école tend à éliminer celle de la famille.

Les enfants portent les mêmes vêtements, de la même marque que ceux de leurs pairs, et c’est sur des stéréotypes sociaux qu’ils cherchent à se construire !

- Que se passe-t-il dans les divorces ?
 
Les conséquences psychologiques sont variables et discutées. Dans le cas le plus fréquent, le père absent de la maison, celui-ci peut demeurer un modèle puissant, pour autant : - qu’il continue à investir dans son rôle de père de façon positive et affectueuse, - qu’il soit reconnu comme tel par la mère. Si la relation conflictuelle persiste entre les parents, entraînant une exclusion mutuelle, l’enfant demeure un enjeu. Lorsque le divorce implique un ajustement difficile à des situations nouvelles (acceptation de nouveaux conjoints, de nouveaux enfants, problèmes financiers), on observe les conséquences de la déficience de l’image parentale : manque d’estime de soi, identification au parent de l’autre sexe, désir précoce d’émancipation.
- Et les familles recomposées ?
 
Dans ces situations, l’enfant a du mal à développer sa personnalité et son identité entre des beaux-pères, belles-mères et même beaux grands-parents. "Le respect des places, le respect des parents, le respect de l’enfant ne sont pas antinomiques", écrit Gérard Poussin*. "C’est à travers la compréhension de ce qu’est la fonction parentale qu’ils peuvent se compléter et non s’opposer."

De nouveaux rapports familiaux doivent donc être inventés, adaptés, pour que l’enfant trouve sa place dans la société, avec l’aide du Seigneur qui connaît chaque créature. " Vos noms sont écrits dans le livre de vie " et non point seulement sur les registres de nos mairies !

Propos recueillis par Elisabeth Hausser
L’enfant don ou droit ?
 
C’est un bien curieux paradoxe : l’enfant dont on fait aujourd’hui tellement cas, l’enfant qui est même parfois de manière excessive l’enfant-roi est devenu plus que jamais " l’objet " d’une revendication du couple comme le droit de posséder une maison ou une voiture. Jamais bien entendu le discours ambiant ne l’exprimera de façon si abrupte. Toujours, au contraire, on fera valoir le bonheur que l’on veut pour l’enfant et l’amour que l’on entend lui offrir. On s’insurgera même contre ceux qui prétendent interroger ce noble désir d’enfant. Il n’en reste pas moins que l’enfant appelé à devenir sujet se trouve toujours menacé par la volonté d’en faire un objet qui sert les fantasmes des adultes. Car la différence entre la place d’un objet et celle d’un sujet tient, au moins en partie, en ceci : que l’enfant tend plus facilement à occuper la place d’un objet quand il contribue à se faire exister soi-même ; à l’inverse, que l’accueil d’un enfant comme sujet est facilité par le fait d’exister soi-même, et comme couple, indépendamment de lui. Ce travail de discernement n’est jamais simple s’il est vrai que notre désir d’enfant n’est jamais limpide et que nous sommes tous traversés par des réalités contradictoires. Pour nous-mêmes et pour notre temps, il nous appartient pourtant d’essayer d’être un peu lucide et de mettre en question les lieux de notre culture qui, tout en célébrant l’enfant, en font l’objet de bien des fantasmes. Je note simplement deux aspects :

1. Prenons d’abord ce constat de la sociologue Irène Théry : " Ce demi-siècle identifie la famille à partir de l’enfant et non plus à partir du couple ". Cette idée est très prégnante dans notre culture et elle a pour maxime : " l’enfant fait la famille ". Autrement dit, c’est l’enfant qui donne une existence sociale au couple qui, quant à lui, est souvent considéré comme une affaire privée. Au cœur du désir d’enfant se tient alors aussi le besoin de l’enfant pour exister soi-même au regard des autres et donc pour être reconnu socialement. C’est parfois ce que trahit la parole de celui ou de celle qui dit : " je veux un enfant ; je veux être comme tout le monde ". Ne faut-il pas entendre : " je veux l’enfant qui me sert à construire une image de moi-même ‹ mais aussi de mon couple ‹ et qui puisse être reconnue au regard des autres ".

Il faut alors pouvoir dire et redire qu’un enfant peut être accueilli à une place plus juste dans la mesure où le couple possède sa raison d’être en lui-même, avec ou sans enfant, parce qu’il existe d’abord indépendamment de l’enfant. L’enfant n’a pas pour fonction d’être un objet nécessaire pour se construire ‹ si le couple existe déjà ‹ mais il est un sujet qui peut être accueilli sur le socle d’une relation préexistante. En ce sens, le silence du Nouveau Testament est édifiant : jamais il n’est question de l’exigence d’avoir des enfants. Ceux-ci sont là " en plus " sans jamais être " en trop " comme un don qui invite à se réjouir. Et c’est aussi la raison pour laquelle, le protestantisme réformé distingue sexualité et procréation : afin de signifier le sens de la vie amoureuse en elle-même et sans la subordonner à la procréation. Si un enfant vient, c’est de surcroît comme vient toute grâce.

Je résume en peu de mots : situer l’enfant à une place de sujet signifie, aussi étrange que cela puisse paraître, de ne pas avoir besoin d’enfant pour exister ni soi-même ni comme couple. C’est alors qu’il peut être mieux accueilli en lui-même et pour lui-même. C’est alors qu’il ne sert pas à quelque chose, que sa venue ne relève d’aucun droit à l’enfant et qu’il peut être davantage salué dans sa vie singulière.

2. Je prends brièvement un second aspect, d’ailleurs en partie déjà esquissé : l’enfant est devenu dans nos sociétés l’objet d’un très fort investissement narcissique. C’est le cas lorsqu’il devient porteur de nos rêves inassouvis, chargé d’être ce que soit même l’on a pas pu être ou de faire ce que l’on a pas pu réaliser. C’est encore le cas lorsqu’il est chargé de combler nos manques affectifs. Ce n’est évidemment pas nouveau. Au début du siècle, Freud relevait que, pour les parents, l’enfant est " His majesty the Baby. Il accomplira les rêves de désir que les parents n’ont pas mis à exécution ". Dès lors, il peut arriver que la vie d’un enfant se complique lorsqu’il ne parvient plus à soutenir une image à laquelle il doit se conformer. Et il est inutile d’ajouter que le diktat des images idéales portées par les médias ne fait que renforcer le phénomène. Inutile aussi de souligner que le fantasme de clonage humain va comme un gant à cette volonté humaine d’exister et de se survivre dans un autre soi-même.

Ici aussi, l’enfant trouve une autre place lorsque nous cessons progressivement d’exister à travers lui. Sur un plan théologique et spirituel, on se rappellera que l’existence humaine est reconnue par Dieu, en Jésus-Christ, indépendamment de nos actes et de nos qualités. Il n’y a pas à se survivre chez un enfant. Il y a plutôt à lui permettre de " quitter père et mère " pour se tourner vers sa propre génération. En effet, la seule façon d’honorer son père et sa mère n’est pas de rester tourner vers eux à jamais. Honorer père et mère, veut dire recevoir d’eux le pouvoir de vivre sa propre existence, dans la différence et la promesse d’un avenir. C’est le don par excellence, celui qui donne d’être le sujet de sa propre histoire.

Jean-Daniel CAUSSE
Dans quelle famille vais-je grandir ?
 

C’est la question que pourrait se poser un enfant à naître. Les années 60 et suivantes ont bouleversé la conception de la famille traditionnelle qui s’était petit à petit imposée. par Gérard Krieger*

La révolution des mœurs n'en finit pas de se répercuter dans les familles et toute la société de ce tournant du millénaire.
 

Des Changements
 

En quelques années, l'évolution des mœurs et le mouvement de libération des femmes vont bouleverser tous les acquis séculaires d'une société patriarcale et autoritaire.
le plein emploi et l'entrée massive des femmes sur le marché vont brouiller la division traditionnelle du travail et obliger à redéfinir les places et les rôles entre hommes et femmes, l'accès libre à une contraception sûre et maîtrisée concerne essentiellement les femmes et va dissocier acte sexuel et procréation les femmes deviennent les égales des hommes en étant libérées de la peur ancestrale d'être enceintes contre leur gré.
La notion juridique de puissance paternelle dans le Code civil fait place à l'autorité parentale et signe l'égalité des droits et devoirs du père et de la mère dans les responsabilités familiales.

Le vote d'une loi sur le divorce par consentement mutuel tient compte de la montée des demandes de divorce depuis 1970, divorces concernant aujourd'hui 40 % des mariages en France. Le vote d'une loi sur l'interruption volontaire de grossesse S'est imposé comme une solution pour réduire les drames liés aux avortements clandestins.
 

Les différentes familles
La baisse du nombre des mariages, qui sont passés de 417 000 en 1972 à 280000 en 1998, s'est accompagnée d'une augmentation du nombre de couples qui vivent en concubinage. Sur 30 millions de personnes vivant en couple, 4 millions vivent en concubinage et la proportion des enfants nés hors mariage se monte actuellement à 40 % des naissances, voire 51 % pour les enfants premiers-nés. À ce propos, il est intéressant de souligner que la reconnaissance paternelle des enfants naturels a augmenté en trente ans de 25 à 95 %, ce qui dénote un lien paternel bien plus responsabilisé qu'il y a trente ans.

La proportion des couples ayant cohabité avant mariage se monte à plus de 95 %, ce qui est une donnée à prendre en compte pour les sessions de préparation au mariage qui se développent actuellement au niveau des Églises protestantes et sont un service très utile auprès des jeunes couples.

Le « démariage » étant devenu un phénomène de société, il en découle une augmentation du nombre des familles dites monoparentales où les enfants vivent avec un seul de leurs parents, à savoir la mère dans 85 % des cas. Des enquêtes sociales montrent que 25 % des enfants ne voient plus du tout leur père deux ans après le divorce. En 1995, 2 millions d'enfants mineurs vivent en famille monoparentale.
Des familles recomposées se constituent souvent suite au divorce, après une période plus ou moins longue de situation monoparentale. On compte en France environ 660 000 familles recomposées, soit moins de 10 % des ménages : dans ce contexte, 750 000 enfants vivent avec un «beau-parent » et cohabitent avec un demi-frère.
 

Evolution de la famille
Il faut ajouter que les différents types de famille évoqués correspondent très souvent à une succession de séquences de vie des personnes : union libre (concubinage)-parfois PACS -mariage-divorce -famille monoparentale - famille recomposée.
L’allongement de l'espérance de vie des individus et donc, potentiellement, de la vie commune d'un couple fait apparaître des problèmes d'un nouveau type qui sont un défi, non seulement aux individus et à la société, mais également à la théologie du mariage et aux Églises. Ce défi se pose autour de la question qui travaille les jeunes adultes comment vivre et durer en couple pour un demi-siècle ?
* Gérard Kierger et pasteur et thérapeute de couple. Nous reproduisons avec son autorisation un extrait d’un article parut dans « Ouvertures » N° 98.
Lorsque l’enfant paraît ? Et s’il ne paraît pas !
 
L’enfant est-il un droit, un désir ou un don ? Dit autrement : l’enfant, c’est quoi ? D’abord l’enfant n’est pas quelque chose, mais quelqu’un. La loi fait droit à cet enfant, abondamment. Et puis, ce petit est doué de bien des compétences... C’est quelqu’un !

Nous sommes, en premier lieu, tentés de dire que l’enfant n’est pas un droit. On n’a pas droit à quelqu’un. Pourtant, il faut bien donner voix aux couples en mal d’enfant, et reconnaître l’immense détresse de ceux qui, parfois pendant des années, attendent, agissent, et ne voient rien venir. Lorsque l’enfant paraît, a-t-on écrit. Et s’il ne paraît pas ? A-t-on d’autres ressources, parfois, pour dire sa souffrance, que d’évoquer, voire d’invoquer, le droit à l’enfant ? Mais l’enfant auquel on a droit peut être un enfant sur lequel on se donne tous les droits. Et on sait bien à quelles monstruosités cela conduit. Sans aller jusque là, on exercerait bien une certaine violence sur le petit qui met ses dents et vous fait passer votre quatrième nuit blanche d’affilée ! On n’en a pas le droit, pas plus que de le laisser souffrir. Mais on sait aussi qu’un enfant qu’on laisserait livré à lui-même, au motif que rien ne doit le contraindre, serait, au sens le plus trivial du mot, un enfant perdu.

Don
À ceux qui invoquent excessivement un droit à l’enfant, on est tenté de répondre que l’enfant est un pur don. “ Ils sont l’appel de la vie à elle-même ”, a écrit le poète. Lorsqu’après l’interminable attente l’enfant paraît, soit qu’on adopte, soit que cède l’incompréhensible infertilité, il paraît comme don. Et sans doute en est-il de même pour toute grossesse, pourvu qu’elle soit au moins un peu voulue.
Cependant, qui oserait parler de l’enfant comme don lorsque l’enfant disparaît ? La prouesse d’un Job bénissant Dieu n’est pas à la portée de tous. Et qui parlera de l’enfant comme don lorsque ce cher petit devient un cancre redoutable, ou un adolescent molasse ? Avant qu’on en arrive là, on aura bien dû le porter, le veiller, le nourrir, le vêtir, et assurer son hygiène. Il n’est pas né dans un chou, ou dans une rose, et il a été pris par cette ambiguïté redoutable du langage : se reproduire. Voici donc un don bien menacé d’être assez exactement ce que les autres ont été juste avant lui. Pourtant, tous ceux qui ont été saisis par l’émotion en présence d’un enfant, qu’ils l’aient procréé ou pas, comprennent cette phrase : l’enfant est immérité, il est un don. Comme tout don véritable, il exige pour exister qu’on s’en saisisse, et qu’on le transmette. Ou bien il disparaît.


Désir

Ni droit, ni don. C’est entre le monstrueux et l’inaccessible que l’enfant doit paraître et doit vivre. Lorsque j’attends un enfant, ça n’est pas un train que j’attends : son heure, sa provenance et sa destination me sont inconnus. Lorsqu’apparaît l’enfant, c’est un inconnu qui apparaît. Quelle relation peut-on avoir avec un inconnu ?
Aimer l’inconnu, c’est désirer. Peu importe le mot pour dire cela. Ce qui est important, c’est attendre, aimer, espérer, encourager cet autre personne qui est peut-être le produit de nos entrailles, mais est extraordinairement différent de nous. Différence parfois très manifeste lorsqu’il s’agit d’adoption. Parfois moins évidente, les hasards donnant aux enfants de leurs géniteurs des ressemblances terrifiantes. Désirer, c’est enseigner le langage, et cultiver l’écart de langage. Quitte à s’entendre maudire par celui qu’on aime.
Le contraire de l’enfant qu’on désire, c’est l’enfant qu’on ferait avec l’exigence qu’il vous ressemble : il est presque déjà mort. Celui qu’on désire sera nourri d’espérance. Il sera autre, et on ne sait pas ce qu’il sera. Pourtant, avec entêtement, et désespoir, on se tend vers cette autre histoire qui signera sans doute notre fin, et que pourtant on ne cherche pas à éviter.

D’autres sauront mieux que nous lui parler. Rien n’est plus réjouissant qu’un enfant rentrant le soir, et fredonnant devant ses parents une chanson nouvelle. Cela, je ne te l’avais pas appris ! Une chanson, un mot, un geste, des attitudes qui témoignent de son ouverture à un monde qui n’est pas seulement celui de la petite cellule familiale. Ou, pour le dire autrement, qui témoignent de son désir. L’enfant qui désire est un enfant désiré. Peut-être pas par ses géniteurs, mais, au fond, qu’importe. Ceux-ci sont nécessaires, et encore pour longtemps.
Pour toujours seront indispensables les parents qui vous apprennent à parler librement.

Jean Dietz

 

Parlez-moi d’amour, redites moi des choses tendres…

À la lecture du rapport Deweuker-Defossez remis au garde des Sceaux, la commission “Couple, famille, Société” de l'Église réformée a émis quelques réactions. En voici quelques unes.
 

Premier constat : les relations entre concubins sont exclues du dispositif. Comment parler, aujourd'hui, de la famille sans évoquer les concubins? Et comment d'ailleurs prendre en compte cette conjugalité qui reste à mi-chemin entre reconnaissance symbolique désormais acquise et engagement social accepté? C'est la question de l'institution du lien de couple qui est posée. (…) Le droit s'intéresse à la famille " naturelle " par le biais de l'enfant qui n'est plus alors celui qui « arrive », fruit d'une relation conjugale qui l'accueille, mais celui qui fonde. N'est-ce pas inverser les choses, comme le déplore d'ailleurs le rapport, sans pour autant ouvrir de voies nouvelles?
Le rapport insiste sur la parentalité responsable. (…) Ce faisant, on élude la référence au couple conjugal, même éphémère, qui fait place à l'enfant comme fruit d'une relation préexistante à sa venue. C'est encore sur l'articulation couple/filiation que l'on bute ici, même si l'intention est bonne d'assurer le lien de l'enfant à ses deux parents.
Le recours à la notion de couple parental semble bien artificiel, de plus, en cas de séparation.. Il y a comme une conjuration de la séparation. Mais y a-t-il place pour le deuil, par l'enfant, du couple de ses parents?
Il y a des actes qui engagent!
“Le rapport préconise la suppression des qualifications traditionnelles de filiation légitime ou naturelle, selon que les parents sont mariés ou non (…) Cette perspective a l'avantage de rappeler qu'il y a des actes qui engagent, mais elle fait fi de l'institution de la conjugalité. (…) Il n'y a plus aujourd'hui de modèle imposé à suivre ou à transgresser, notre horizon commun passe par des choix individuels. Cependant , choix individuel ne doit pas dire choix privé, mais choix responsable, pour un horizon commun. Quelle famille voulons-nous instituer aujourd'hui, avec quel couple, pour que vivent le mieux les valeurs d'engagement, de solidarité, de protection du petit, du faible, qui créent du lien humain pour vivre ensemble?
Le rapport limite le recours à la vérité biologique dans l'établissement des filiations, pour garder un équilibre entre lien du sang et lien social ou volontaire. Mais est-ce l'avenir? Car l'accès à la vérité biologique s'inscrit dans une évolution de fait dont on devra tirer les conséquences inéluctables. (…)


Parlez-nous d'amour

Quelles que soient les lois ou les rénovations proposées, jamais nous ne parviendrons à enclore l'amour, -car c'est quand même de cela dont il s'agit-, dans un maillage qui limite la sexualité, la conjugalité, la parentalité, la filiation dans des normes satisfaisantes . Et c'est heureux. Car il existe entre l'amour et l'Evangile le même secret intime, avec lequel il nous faut vivre et nous inscrire dans la durée, dans une histoire et dans la communauté des humains, avec son lot de merveilles et d'angoisses. Lorsque vient sur les lèvres, dans les cœurs et dans les corps, cette parole : « J'ai rencontré quelqu'un », c'est une certitude qui s'impose, -en amour comme dans l'Evangile, avec une évidence troublante, parfois dangereuse, toujours risquée.
 

Anne du Rusquec et Joël Dutreuil