Mai 1999, le cinéma

Les films

Pro-Fil
Une nouvelle race de cinéphiles: les profiliens! Corinne Eugène dit Rochesson
Connaissez-vous PRO-FIL?

Le jury Oecuménique
Petite histoire du Jury Œcuménique, Denyse Muller
Le Prix œcuménique, Louisiane Arnéra.
Rencontre avec Jean DOMON, prochain président du Jury Œcuménique de Cannes 1999, Denyse Muller
Les Critères du Jury œcuménique de Cannes
Les films primés ces dernières années


"Le Prédicateur" film américain de R. Duvall (1998) avec R. Duvall, F.Fawcett

Aux États-Unis, de nos jours Sonny DEWEY est un pasteur pentecôtiste du Vieux Sud rural; contesté par son Église, trompé par sa femme, il fuit après avoir battu son rival. Son errance le mène dans les bayous de Louisiane, où il trouve une communauté assoupie, qu'il se charge de ressusciter: son charisme, ses prédications enflammées remplissent l'église de celui qu'on appelle désormais l'Apôtre. Mais la radiodiffusion de ses prêches le fait reconnaître et il est arrêté: le bagne sera sa nouvelle terre de mission.

Le film brosse un tableau saisissant de ce protestantisme américain fondamentaliste et populaire, extraverti et capable de dynamiser des populations laissées pour compte. Là-bas, la religion est une entreprise et la réussite, une bénédiction divine: l'esprit pionnier des Puritains souffle sur ce far-west de la foi. Pour qui est habitué à l'ambiance des cultes réformés français, la peinture est plutôt exotique; le film ne vaudrait-il que par son réalisme documentaire, servi par des acteurs non professionnels qui jouent leur propre vie? Quel message, quelles interrogations nous apporte-t-il?

Le personnage de Sonny semble sorti du temps des Patriarches de l'Ancien Testament: il y a du Jacob, dans cet homme pieux, violent, enthousiaste, roublard et généreux Ajoutez un verbe intarissable, une manière de rap évangélique qui remplit tout autour de lui. Se découvre alors un Dieu paradoxal: vengeur et tout-puissant, compagnon omniprésent des moindres gestes de l'homme, ce Dieu ne confine-t-il pas l'humanité dans une irresponsabilité permanente à force d'intervention présumée? Mais en même temps peut-il exister en dehors de la logorrhée invocatrice de son trop zélé serviteur?

La prédication martèle jusqu'à l'obsession le sacrifice de Jésus, mais le pasteur pécheur en rupture, racheté par le don total de sa personne à son église, arrêté à l'issue du culte sans qu'il résiste, ne devient-il pas une figure christique rivale de son Seigneur?

La Bible est portée, exhibée, brandie: c'est une arme magique qui suffit à faire reculer les bulldozers partis pour démolir le temple. Mais en dehors de quelques versets clamés comme des slogans, est-elle lue, méditée, interprétée dans une sérénité minimale?

Où est Dieu dans cette foi échevelée, qui hésite entre l'affirmation d'une identité frustrée depuis des générations -la plupart des paroissiens sont noirs- et la dynamique aliénante des sectes et des gourous?

Il réside peut-être dans la vision d'un groupe humain redressé en dépit d'une exclusion évidente, capable de transgresser les barrières raciales qu'on imagine inévitables dans ce Vieux Sud profond.

Et surtout Dieu est dans ce regard compréhensif que nous pouvons porter sur ce pasteur, tellement incarné, tellement partagé entre son humanité et une mission qui l'emporte qu'il en devient attachant. Apparaît alors le Dieu invisible du film: celui qui en silence accepte, pardonne et aime.

Jean LOIGNON
 
CELLE QUI CROYAIT AU CIEL ET CELLE QUI N'Y CROYAIT PAS
La vie rêvée des anges
Film de Erick Zonca avec Elodie Bouchez et Natacha Régnier

"La vie rêvée des anges": à travers la rencontre entre Isa et Marie, un témoignage sociologique sur la jeunesse d'aujourd'hui? Non. Une fable spirituelle.
Au ciel, aucune des deux n'y croit. Ni Isa, ni Marie. Pas de connotation religieuse dans ce film. Pas de spiritualité institutionnelle. Et pourtant, peut-on rêver de plus claire parabole sur la grâce que l'histoire de ces deux anges débarquant sans ailes et sans dieu sur nos écrans?

Choisir la vie

Leurs situations sont comparables au départ, au moment de leur rencontre: la même galère qui prend l'eau de partout, les même petits boulots, la même absence de liens. Le même logement de fortune aussi. Marie accueille Isa dans un appartement qu'on lui a prêté après un accident de voiture des propriétaires: le père mort, la mère dans un état désespéré, leur fille adolescente, Sandrine, à l'hôpital et dans le coma.

Elles sont dans le même bain. Mais ne nagent pas de la même façon. Et c'est à partir de leurs différentes façons de flotter ou de couler qu'elles vont se définir l'une par rapport à l'autre. Beaucoup de films basés sur une rencontre ont pour objet de décrire l'évolution qu'elle produit. Ici, pas vraiment d'évolution, mais une révélation: leur cheminement commun va les conduire jusqu'au bout d'elles-mêmes.

Marie: violente, révoltée, épineuse, cadenassée. "Ma mère est une victime", dit-elle avec mépris, pas question pour elle de l'être. Pas question de donner. De se donner. Elle se méfie trop pour cela. Mais à s'entourer de défenses, elle se retrouve seule avec son principal ennemi: elle-même. Mais à se vouloir lucide, elle ne réussira qu'à s'aveugler et ira à sa perte.

À l'opposé, Isa: ouverte, confiante en elle et en la vie. Ce qui la caractérise peut-être plus que tout: la compassion. Compassion pour Marie quand elle la voit se lancer dans son amour pour le personnage douteux qu'est Chriss. Compassion pour Sandrine dont elle a découvert le journal intime et à qui elle rend régulièrement visite à l'hôpital, apportant une présence à l'adolescente seule au monde et dans le coma. Derrière le foisonnement visible des images, se dessine peu à peu l'invisible du thème: deux femmes qui s'opposent avec la forte simplicité des personnages de parabole: Isa est celle qui a "choisi" la vie, Marie, la mort. Isa "va pour elle", pour les autres, sa vie est mouvement en avant. Prisonnière d'elle-même, Marie attend et rejette. L'une croit, l'autre nie. Isa est sauvée en permanence, chacun de ses actes manifeste la foi en la vie. Marie est perdue, se perd dans une continuelle auto-destruction. Incompréhensible injustice de la grâce?

La chute de l'ange

Une grâce dont l'évidence se fait encore plus criante à la fin du film. Un peu trop peut-être, avec des symboles exagérément appuyés: le même matin où, après une nuit passée à pleurer ( à prier?) dans la chapelle de l'hôpital, Isa apprend que Sandrine - condamnée la veille - est sauvée, Marie se défenestre et meurt. Si la concordance entre les larmes et la guérison évoque un miracle accompli par le"bon ange", la mort de Marie fait penser à celle d'un ange déchu, dont les ailes sont brisées et qui s'écrase sur le sol.

Jean Lods
 
LES AILES DE L'ESPRIT
Le destin film égyptien de Youssef Chahine

À travers un récit qui se déroule il y a huit siècles, une méditation sur le nôtre et sur l'approche des textes sacrés: dans Le destin, le grand cinéaste égyptien Youssef CHAHINE, en dénonçant l'intégrisme religieux, prône l'ouverture à l'autre et l'équilibre entre foi et raison.

"À chaque gorge que je tranche, je me rapproche du paradis", affirme avec un bonheur ineffable le jeune adepte de la secte islamique. Où sommes-nous? En Algérie ou dans un pays gangrené par le fanatisme religieux aujourd'hui? Non. En Andalousie, au XIIème siècle. Mais les situations sont parallèles, les correspondances voulues. Et les camps bien tracés, avec des conceptions de la foi radicalement opposées: dans l'un le philosophe musulman Averroès avec sa famille et ses disciples, petit groupe constituant une société plurielle et pratiquant un Islam ouvert, tolérant, plus attaché à l'esprit du tex te qu'à sa lettre; de l'autre une secte de fanatiques revêtus du même habit vert, obéissant aux ordres d'un émir cagoulé, et infiltrant la société. Entre les deux, un pouvoir aveugle représenté par le calife Al-Mansour qui se laisse circonvenir par les manoeuvres d'ambitieux voulant écarter Averroès et s'emparer du pouvoir. Et qui l'emportent apparemment, au moins en partie: Averroès est banni, son œuvre brûlée dans un autodafé.

Foi et raison

Hymne populaire à la gloire de la tolérance et de la mixité des cultures, le film de Youssef CHAHINE se présente formellement lui-même comme un métissage des genres. Dans un foisonnement non exempt de faiblesses acceptées, il tient à la fois de l'œuvre à message, du parcours initiatique, du récit d'aventures, de la fresque historique, du roman d'amour, de la comédie musicale... Multiforme, il a toute la variété d'un fleuve qui charrie et mêle les eaux les plus diverses. Et qui irrigue. Et qui fertilise. Et qui revivifie de son eau l'histoire en faisant remonter à la mémoire deux faits oubliés. Plus qu'oubliés, refoulés. Le premier, c'est, sous l'influence d'Averroès et du groupe de philosophes dont il faisait partie, l'émergence d'une pensée islamique qui, confrontée à une autre culture, l'hellénisme, a soutenu que"la raison est l'amie et la soeur de la Loi divine"et affirmé la nécessité d'une approche interprétative des textes sacrés. Le deuxième , c'est le rôle fertilisateur de cet Islam: on est frappé d'entendre, dans le film, Averroés aborder la lecture des textes de l'Islam d'une façon qui rappellera étrangement l'attitude des réformateurs face à la Bible, quatre siècles plus tard. Etrange? Non. Rappel que la diffusion de la pensée d'Averroés à travers l'Europe a été l'initiatrice de tout un processus qui a conduit au développement de la pensée occidentale.

L'envol

À la fin du film, Averroés lance d'un geste de défi un de ses ouvrages dans le bûcher: il sait alors que son œuvre est sauvée, qu'un copie en est à l 'abri en Égypte. Mais derrière cette explication rationnelle, on peut penser à ce midrach interprétant le bris des tables de la Loi par Moïse: les mots réduits en poussière soulevée par le choc se sont alors répandus sur le monde. Interprétation que Youssef CHAHINE semble faire sienne en clôturant son film, alors que les livres d'Averroès s'envolent en fumée dans le ciel: "L a pensée a des ailes. Nul ne peut empêcher son envol".

Jean Lods
 
Une nouvelle race de cinéphiles: les profiliens!

Profil est une association pour la promotion et une meilleure connaissance du cinéma dans les communautés protestantes, une adhérente nous la présente, vue de l’intérieur.

Qu’est-ce qu’un profilien? C’est un adhérent de PROFIL. On le reconnaît à son envie irrésistible de participer ou d’animer un débat autour d’un film. Plusieurs formules sont possible: soit les Profiliens vont voir un film tous en meute et le dissèquent en dînant, soit ils vont voir le film en solitaire au jour et à l’heure qui leur conviennent. Ils se retrouvent ensuite à date convenue pour échanger leurs analyses. C’est ici le propre des Profiliens: le débat autour d’un film ou d’un thème illustré de films. Ce qui les intéresse particulièrement c’est l’analyse de l’image dans son langage ”iconique” pour parler dans le jargon, c’est-à-dire qu’ils cherchent à connaître le sens caché des plans choisis par le réalisateur.

Les Profiliens sont aussi des gens mobiles et interchangeables, c’est-à-dire qu’ils n'hésitent pas à se déplacer de ville en ville et de région en région pour animer et débattre ou juste participer à une action en faveur du cinéma. Car un Profilien vous l’aurez compris est un passionné de cinéma.

Autre caractéristique d’un Profilien: il recherche à avoir une lecture chrétienne d’un film. Il se demande si dans tel ou tel film qu’il regarde et dévore, il n’y aurait pas par hasard des signes, des symboles, qui font appel à notre culture judéo-chrétienne. Eh bien figurez-vous que “ça marche”. Et ça marche même très bien. Surtout avec des films qui n’ont pas comme sujet principal une référence immédiate à la bible. Un exemple? C’est tout simple. Prenons un film dit tout public “Lautrec” sorti en novembre 98. À priori il s’agit d’une biographie de peintre, dont on sait qu’il affectionnait le milieu des danseuses et des prostituées. Mais comment nous sont montrés ses rapports avec les femmes? Eh bien par exemple après une nuit de danse, on retrouve le peintre dans la cuisine du Moulin-Rouge, à table, en train de partager un maigre repas, dans une atmosphère de fin de nuit, avec pour toutes couleurs des noirs et des blancs. Si vous êtes Profilien averti, vous allez vous mettre à compter les femmes autour de Lautrec…et, ô miracle (si je puis me permettre) elles sont… Oui…12! Quelle “coïncidence"!

Il y a dans cette scène (cène?) une ambiance de repas christique tout à fait évidente et quand on repense à ce qu’à dit le Christ au sujet des prostituées, les premières à entrer dans le royaume de Dieu, on comprend que cette scène prend un tout autre sens: Le réalisateur veut-il dédouaner Lautrec en montrant un précédent si illustre? Attention évidemment à bien relier les scènes repérées aux plans précédents et suivants sinon l’on risque de plaquer à tout prix une lecture chrétienne là où il n’y en a pas. Alors vous voulez tenter l’expérience? Ça vous dirait d’apprendre à lire un film? Appelez un Profilien ou une Profilienne. Il ou elle viendra avec une cassette vidéo pour commencer à apprendre l’alphabet, c’est-à-dire à découvrir les conventions cinématographiques, puis à lire un film. Ce n’est pas si difficile, même les enfants de 8 ans y parviennent, nous nous en rendons souvent compte lors d’ateliers “cinéma” que nous animons à leur intention.

Une profilienne de Nice qui ressemble à Corine Eugène dit Rochesson
 
Petite histoire du Jury Œcuménique

Les Chrétiens montent les marches
Dès 1920 des chrétiens passionnés de cinéma se retrouvent et s'organisent pour l'information et la formation du public, mais il faudra attendre 1974 pour que naisse le Jury Œcuménique du Festival de Cannes

Le cinéma est né en France voilà un peu plus de 100 ans. Dès les premières années, les Chrétiens l'ont accueilli parfois avec enthousiasme, parfois avec réticences. Avec enthousiasme parce que très vite le cinéma produit des chefs d'œuvres dans tous les genres; avec réticences parce que la toute puissance des images risque de remettre en question la morale de l'époque et les convictions bien établies des Chrétiens et surtout des jeunes. Alors en France, en Italie, en Belgique, en Allemagne, dès 1920 des chrétiens passionnés de cinéma se retrouvent et s'organisent pour l'information et la formation du public, pour développer la réflexion critique et l'analyse cinématographique et aussi pour donner une cote morale à chaque film.
En 1928 est créée l'OCIC (Organisation Catholique Internationale du Cinéma). Ses buts sont de soutenir l'activité d'institutions que rassemblent des spécialistes du cinéma, d'aider et de promouvoir des films exprimant l'identité culturelle des jeunes nations. Dès 1947, l'OCIC participe à des festivals internationaux. Son jury est présent à Cannes et remet un prix depuis 1952.

Les Protestants en retard pour la séance!
Les Protestants, peut-être pas excès de fidélité au principe protestant de la Sola Scriptura (l'Écriture seule!) se sont intéressés tardivement au cinéma. En 1955, à Paris est fondé INTERFILM (Organisation Protestante Internationale du Cinéma) à l'initiative de divers organismes protestants de France, d'Allemagne, de Suisse et des Pays-Bas. Ses buts sont de soutenir des œuvres et des créateurs, d'aider à la collaboration entre institutions ecclésiastiques et personnes engagées dans la réflexion cinématographique et culturelle et de promouvoir des films issus de pays en voie de développement. INTERFILM participe depuis 1963 … des festivals internationaux. Son jury est présent … Cannes et remet un prix depuis 1969.

L'œcuménique en salle obscure
Un souffle œcuménique rapproche alors les deux organismes OCIC et INTERFILM, et de leur étroite collaboration va germer l'idée d'un jury commun et d'un prix commun. Ainsi naquit le Jury œcuménique qui siège à Cannes pour la première fois en 1974 et remet officiellement le 1er prix œcuménique.
Le Jury œcuménique est composé d'hommes et de femmes chrétiens et cinéphiles (techniciens de cinéma, artistes, théologiens) représentant des pays différents et des Églises chrétiennes différentes. La présidence est alternée chaque année.

Denyse Muller
Le Prix œcuménique

Le prix œcuménique est accordé à des réalisateurs qui, faisant preuve d'un réel talent artistique, parviennent le mieux … exprimer un comportement ou un témoignage humain qui soit conforme … l'Évangile, et … sensibiliser le spectateur … des valeurs spirituelles, humaines ou sociales.
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Les stands du jury œcuménique au Festival de Cannes

Cannes est le seul festival où le travail du Jury œcuménique est soutenu par l'existence de stands au Palais des Festivals.
Objectif: Visibilité et rencontres.

Une équipe œcuménique entretient, décore et l'anime avec l'aide de jeunes des Lycées de Cannes deux stands distincts.
Le premier stand est au cœur du marché du film. Ce stand sert de plate-forme technique avec un accueil et un lieu de rendez-vous pour les jurés et toutes les personnes qui gravitent autour d'eux, pour les guider, les informer, recevoir et diffuser les messages à leur attention, et parfois même leur offrir un pot pour des rencontres avec des responsables d'Eglises ou des professionnels du cinéma, directeurs de salles, producteurs etc… Un bureau est aussi installé pour la radio avec enregistrement et émission vers les radios qui participent (FFRC, RCF). Un autre bureau pour le service "communication" établit les contacts avec les journalistes et différents organismes, il prépare la conférence de presse, la célébration œcuménique, la table ronde, la remise des prix. Désormais, il met également à jour en permanence un site Internet "Jury œcuménique" avec diverses informations et un billet quotidien sur les films projetés la veille. En résumé ce stand sert à se montrer et être présents en tant que chrétien dans le monde de l'image.

Espace forum pour le grand public

Un second stand se situe dans l'Espace Forum (même niveau, entrée différente). Sachant que le Festival de Cannes est réservé aux participants accrédités, le Jury œcuménique a souhaité étendre sa visibilité pendant le Festival à un public plus vaste et dans ce but, dispose maintenant d'un second stand dans l'espace Forum. Celui-ci est mis en place par la ville de Cannes, l'accès y est plus ouvert (il faut juste avoir ses papiers d'identité). Sur ce stand, chacun peut trouver un accueil et des informations sur toutes les activités du jury à Cannes et sur les autres festivals de cinéma. Des journaux spécialisés de tous les pays et des informations sur les associations de cinéphiles chrétiens sont mis à la disposition du visiteur. Tous les jours à 15 heures, une animation de style débat autour d'un film est programmée ainsi que la présentation de l'œuvre d'un réalisateur déjà primé. On peut aussi y rencontrer les jurés (programmes précis sur demande à partir de fin avril).

Louisiane Arnéra.
 

Rencontre avec Jean DOMON, prochain président du Jury Œcuménique de Cannes 1999

D.M.: Devenir président du jury œcuménique à Cannes, est-ce un souci, une joie?
J.D.: C'est toujours un plaisir de participer au Festival de Cannes et d'y voir des films, mais c'est aussi une charge d'être président du jury. Il faut travailler à six dans le respect et l'écoute de chacun, être capable de tenir compte et de rendre compte de l'ensemble des opinions exprimées, ce qui nécessite de voir un maximum de films et de tenir des réunions de travail très régulièrement. De plus, le président est souvent sollicité pour des interviews, des explications, des représentations officielles etc.

D.M.: Comment travaille un jury œcuménique?
J.D.: Les jurés doivent chacun voir, comme le grand jury, toute la sélection officielle (environ 25 films). De plus, ils se partagent les films des sections parallèles ("un certains regard", "quinzaine des réalisateurs"). Les jurés se réunissent tous les deux jours pour discuter de chaque film, et faire déjà des présélections. La décision finale et le choix du prix demandent le dernier jour un travail de 3 à 6 heures selon les années.

D.M.: Quelle est la nature du prix œcuménique?
J.D.: A Cannes, ce prix à une valeur d'estime importante, sans dotation financière.

D.M.: Peut-on connaître la composition du jury 1999?
J.D.: Pour la première fois, il y a parité: trois femmes, trois hommes.
Il y a trois confessions représentées avec deux catholiques, un orthodoxe, trois protestants venant du Chili, de Russie, d'Italie, de Suisse et de France.

D.M.: Penses-tu que les films primés par le jury œcuménique soient suffisamment connus, vus, discutés par les paroissiens protestants?
J.D.: Non, mais il faudrait qu'une des tâches de ce jury soit la promotion des films qu'il a distingués. Car la presse laïque et même chrétienne informe très peu ses lecteurs et de la composition du jury et de ses choix. C'est fort dommage. Il est également regrettable que tout le travail d'analyse fait au cours des réunions de travail par le jury ne soit pas suffisamment utilisé et transmis à des personnes ou communautés intéressées. Bien sûr, pendant la durée du Festival, le secret est de règle, mais ensuite, il serait important que les Chrétiens soient informés des préférences, des choix et des conclusions sur l'ensemble de la production. C'est d'ailleurs une des tâches que se donnent les associations Chrétiens-Médias (catholiques) et PRO-FIL (protestants).

D.M.: Quel est pour toi le critère le plus important pour la sélection d'un film?
J.D.: Un film qui ait un style, qui soit bien construit, qui reflète la sincérité d'un auteur, et qui soit l'occasion d'une rencontre humaine à travers laquelle se perçoit le message évangélique.

D.M. Bon festival, Bon travail, et Bon courage!

Denyse Muller
 
 

Les Critères du Jury œcuménique de Cannes
"Tenter une analyse théologique autour de films dont la quasi totalité ne revendique aucune référence religieuse peut paraître hasardeux. Tout ce qui est humain, de la rencontre entre les hommes, entre les individus et le monde, intéresse une théologie de l'Incarnation. C'est peut-être même sur ce chapitre que la fiction renouvelle le plus notre interrogation. Encore faut-il que cette humanité soit dotée d'authenticité. Les jurés ont dénoncé à plusieurs reprises ces personnages schématiques, archétypiques, que l'on ne peut considérer comme crédibles parce qu'ils manquent d'épaisseur et de réalité et qu'ils ne provoquent en nous que peu ou pas d'émotion. Ils ont par contre salué ces êtres de chair et de sang dont la complexité rend compte d'une authenticité de vie et que les bons scénarios placent dans des situations véridiques. Alors s'opèrent comme l'a bien décrit Edgar Morin, projection et identification". Extrait du mémoire réalisé par Jean DOMON sur les travaux du Jury œcuménique de Cannes en mai 1997
 

Les films primés ces dernières années
1991: La Double vie de Véronique de Krzysztof Kieslowski (Pologne)
1992: Il Ladro di Bambini (les enfants volés) de Gianni Amelio (Italie)
1993: Libera Me de Alain Cavalier (France)
1994: Vivre! de Zhang Yimou (Chine) ex-aequo avec Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov (Russie)
1995: Land and Freedom de Ken Loach (Grande Bretagne)
1996: Secrets and lies (Secrets et mensonges) de Mike Leigh
1997: The Sweet Hereafter de Atom Egoyan,
1998: L'Eternité et un jour de Théo Angelopoulos

Connaissez-vous PRO-FIL?
Pro-Fil (PROtestants FILmophiles) est une association protestante créée en 1990:
Buts :
- Développer la connaissance du cinéma dans les communautés protestantes,
- Promouvoir et animer une réflexion entre artistes et théologiens sur l'expression cinématographique et la connaissance du monde contemporain,
- Etre présent dans les festivals et faire connaître les films primés,
- Soutenir la création de festivals locaux d'inspiration chrétienne et de groupes locaux d'analyse de films.

PRO-FIL publie quatre fois par an la Lettre de PRO-FIL avec fiches pédagogiques, analyses de films, réflexions et informations cinématographiques. Pour adhérer à Pro-Fil écrire au siège:
PRO-FIL: 40 rue de Las Sorbes - 34000 Montpellier - Tél/Fax 04 67 54 33 82.
 
Le cœur à la place de Dieu?

Robert GUÉDIGUIAN est l'auteur, entre autres, de "Marius et Jeannette". La religion est souvent présente dans ses films mais Dieu?

Robert GUÉDIGUIAN a un cœur gros comme ça! il nous dévoile ses sentiments sur le moindre cm de pellicules. Pour lui c'est du cœur que la société guérira un jour. Il semble en être sûr et désire le démontrer. Alors il peint la vie toute simple, là où le cœur a ses raisons, et où le portefeuille est assez plat pour laisser entrevoir des sentiments. Il aime bien les curés, mais à condition qu'il ne cause pas trop de Dieu.

Il est sympa ce curé de la cité de Marseille que le comédien Jean - Pierre DAROUSSIN fait vivre dans le film "l'Argent fait le bonheur". Il porte la soutane, mais ramasse les seringues usagées dans le parc public, distribue préservatifs et seringues neuves, fait affaire au marché noir du quartier, fait des sermons toutes porte ouverte pour que tout le monde entende dans la cité. Il ne fait pas de morale … la gamine qui vient lui dire qu'elle "a couché": "Eh non, je ne te dis rien, mais j'ai peur, comme si tu marchais sur un fil à vingt mètres de haut. J'ai peur que tu tombes". Il prête son église pour une manifestation des femmes du quartier: Quand je vous dis qu'il est sympa!! Oui mais voilà, il ne semble jamais faire la messe, ne se pose que très peu de questions métaphysiques, et cherche l'âme sœur auprès d'une prostituée désabusée. C'est peut-être pour cela qu'il l'aime bien son curé, GUÉDIGUIAN, parce qu'il ne parle jamais du bon Dieu. En fait et c'est assez paradoxal, la religion est très présente voire étouffante quelquefois dans ce film, mais Dieu y est le grand absent. Dans "À la place du cœur" c'est la même chose: la religion est omniprésente, omniprésente.

La mère adoptive du jeune héros est embringuée dans une espèce de secte genre témoins de Jéhovah à moins que ce ne soit une simple assemblée évangélique: elle a toujours sa bible à la main et un verset à la bouche, de plus la, caméra tourne d'une manière quasi obsessionnelle autour de l'imposante "Major" l'église faussement romane qui écrase le quartier de la Joliette à Marseille. La religion est bien là, mais Dieu non. Comme GUÉDIGUIAN est un peintre social, un excellent chroniqueur des simples gens de son époque, je me dis que c'est peut-être ainsi que dans ces milieux, on nous voit aujourd'hui, nous chrétiens. Si l'on plaît encore c'est dans l'horizontalité de notre foi, notre côté abbé Pierre. Par contre nous semblons beaucoup moins crédibles dans la verticalité de notre foi. Peut-être est-ce de notre faute, nous ne savons plus assez bien rendre compte de ce qui motive nos gestes de solidarité?.

En fait dans les 3 films que je connaisse de lui, ce réalisateur communiste de conviction, semble nous dévoiler le monde tel qu'il le rêve. Il nous raconte un évangile, une bonne nouvelle sans Dieu. · la fin du film, les gens restent ce qu'ils étaient au départ au plus profond d'eux-mêmes, le voleur reste voleur, il n'y a pas de réinsertion dans la normalité, pas de jugement non plus, mais ils retrouvent l'espérance parce que leurs relations ont changé. L'utopie optimiste de Robert GUÉDIGUIAN c'est la foi dans la possibilité d'un changement de comportement social. Pour lui c'est cela qui peut changer le cœur de l'homme, pas l'inverse. Tout le contraire de l'espérance chrétienne. Pourtant dans les deux cas la foi au miracle est tout autant nécessaire. Finalement j'ai tort: Dieu n'est pas si loin dans les films de GUÉDIGUIAN!

Joël BAUMANN
OUI-DA, LA VIE EST BELLE!

Si vous ne deviez voir qu'un film dans l'année, voyez La Vita è Bella de BENIGNI, non pas un film sur Auschwitz comme le myope blasé s'oublie à le réduire, mais un conte où l'on rit fort, une minute sur deux, une plaisanterie profonde, l'espérance en drapeau et, bon, malgré l'enfer, en seconde partie, je l'accorde aux pisse-froid, un film comme les Italiens chaleureux et drôles avaient oublié, depuis trop longtemps, d'en éclore.

Contre la loi du nombrilisme dominant
Omniprésent, acteur principal, réalisateur et auteur de dialogues en or pur, BENIGNI réussit pourtant cette chose simple et rare: il ne parle pas de lui! Il risque un quintal d'invraisemblances qui vous rassurent: vous êtes au cinéma.
Pour autant, avez-vous quitté la haine, la gloriole, la bouffissure? Non, pas la planète, mais la pensée unique.
Ici, on enlève à cheval, en plein dîner, la fiancée du fasciste, ici, après la pluie, le chapeau trempé sèche par incantation, les clés tombent du ciel et le service d'ordre s'évapore devant la voiture qui n'a plus de freins, plaisanteries faciles, usées… qui ont fait se lever d'enthousiasme la presse hilare, au festival de Cannes, tout cela sans que la technique fasse parler d'elle, critère absolu de la qualité.

Et Auschwitz demandez-vous?
Eh bien, dans l'horreur où, en chrétien sensible, vous pleurez comme Margot sur la noirceur des temps, ce pitre réussit encore la gageure de vous faire rire, précisons: sur le dos des vaches. D'abord, il fallait que les copains de chambrée acceptent, le jeu inhumain que Guido leur présente. C'est impossible et c'est là: dans une tragique dignité.
Ensuite, on ne peut pas, en enfer, prendre son micro à Satan, on ne peut pas bafouer le discours d'un SS, ni couper à la chambre à gaz sous prétexte qu'on n'aime pas la douche, ni faire croire qu'on est allemand quand on ne parle qu'Italien, tout est cousu de fil blanc, soit.
Mais la preuve de BENIGNI éclate et convainc et tient toujours un an plus tard: l'espérance étreint le merveilleux par peur du néant: mieux vaut la fable du juste et de l'enfant, que le constat aride de la peste noire!

Grand Prix du Jury quand même
Comment un jury timoré, œcuménique d'abord, officiel ensuite, a-t-il pu planter sa palme sur la vie est triste plutôt que sur la vie est belle? Je n'ai qu'une humble question devant les sommités de la Kritique Kannoise, mais je la sens forte: les athées, les chrétiens et les Juifs osent-ils, Seigneur, se souvenir de ton humour? BENIGNI, lui, en fusillant discrètement son héros, s'est peut-être souvenu de ta Parole: Si le grain ne meurt, il ne produit pas de fruit.

Bernard Fenoy
 
DIEU VU DE DOS

Maintenu dans l'ombre en 98 par les projecteurs du Mondial, un film drôle mériterait réhabilitation. Son titre ô ironie: Que la lumière soit! Son auteur: Arthur JOFFÉ. Sa première image: Dieu en personne. Mais Dieu vu de dos, en train de taper à la machine un scénario qui se propose de faire repartir l'Histoire à zéro. Encore faut-il dégotter un réalisateur assez fou pour se lancer dans une telle aventure! Et déjouer les ruses d'un Diable qui n'a ni le sens de l'humour ni le goût du changement. Et c'est finalement sur le visage d'un certain nombre d'humbles créatures complices, par un malin petit clin d'œil, que se signalera la présence de l'Invisible!

La jolie parabole! Comment ne pas la relier à ce texte de l'Exode où Jahvé dit à Moïse qu'aucun homme ne pourra voir son visage, mais ajoute-t-il "lorsque passera sur toi ma Gloire, je te couvrirai dans le creux du rocher et lorsque je serai passé, tu me verras de dos"(Ex. 33/20).

Bien que capable plus qu'aucun autre d'artifice et de merveilleux, le Cinéma est l'Art le plus horizontal, le plus charnellement humain qui soit. Lorsqu'il a la prétention d'oser montrer Dieu plus ou moins de face, il ne provoque en général en nous que sarcasme ou irritation. On en connaît hélas quelques exemples! C'est au contraire dans le secret de l'âme et des sentiments de ses personnages qu'un bon film, plus souvent qu'on ne le croit à première vue, nous laisse percevoir la trace, troublante et ambiguë, de Celui qui ne peut être saisi que dans son mystère. Est promise alors au spectateur-cinéphile, surtout s'il se joint à d'autres pour une analyse plus attentive de l'œuvre, une sorte de "seconde vue", qui lui procurera à la fois plaisir et enrichissement intérieur. Il devient, pour un moment, observateur et compagnon de tous ces personnages fictifs et néanmoins révélateurs de notre comédie humaine. À travers l'épaisseur de leur être et dans l'axe de leur regard, il découvrira, dans une sorte de perspective, en "profondeur de champ".… le dos de Dieu! Comment, par exemple, ne pas suivre, dans leur mouvement inverse vers la vie ou vers la mort, la trajectoire des deux filles de La vie rêvée des anges et percevoir dans les choix d'Isa un parfum d'évangile? Comment, à travers La vita e bella, ne pas entendre ce que pourrait être une prédication du Royaume dans cette condamnation la plus férocement drôle de l'horreur du Mal? Et que veut nous dire ce Christian qui, dans Festen, porte en lui toute la souffrance d'un péché héréditaire et sera chassé hors du clan pour avoir oser le dénoncer? Mais que représente, en arrière de Christian, ce chef-cuisinier qui, depuis son sous-sol, semble mener le jeu? Et comment interpréter la fonction de ce démiurge tout-puissant qui, dans The Truman Show, joue à la poupée avec sa créature pour le plus grand plaisir d'une foule captive? Car c'est aussi avec l'inventeur de ces personnages que s'instaure le dialogue, et c'est à ce niveau que, pour nous chrétiens, la réflexion théologique rejoint l'anthropologie.

Voilà pourquoi le Cinéma, qui est sans doute la plus grande plate-forme de rencontres de nos contemporains nous concerne tant. Du creux du rocher où nous partageons ombres et lumières, notre regard exige d'aller plus loin, vers celui qui est toujours en avant de nous.

       Jean DOMON, Président de PRO-FIL.
 

Quand un cinéaste se veut théologien!

En 1996, le cinéaste danois Lars von TRIER a reçu, entre autres prix, celui du Jury au festival de Cannes pour son film "Breaking the waves". Dans les journaux et dans les chaumières on a crié au génie, n'hésitant pas parfois à comparer Lars von TRIER à DREYER: génie dans la mise en scène, dans la prise d'images, dans le jeu des acteurs… Mais qu'en est-il de la théologie explicite d'une telle œuvre et d'un tel réalisateur, qui se dit récemment converti au catholicisme?

L'histoire se situe au bord de la mer en Ecosse, dans les années 70. Une jeune femme, Bess, appartenant à une communauté protestante rigoriste et sectaire, épouse par amour Jan, un homme qui n'est pas de son milieu et qui va l'éveiller à la vie, à la passion, à la joie des sens. Mais employé sur une plate-forme pétrolière Jan doit bientôt partir, laissant Bess à sa fragile solitude et à la douloureuse prière qu'elle entretien avec son Dieu. Il reviendra, mourant et complètement paralysé par l'accident du travail dont il a été victime. C'est alors que commence l'épreuve qui va conduire Bess, l'extraordinaire Emily WATSON, vers la déchéance et la mort. Car son mari lui demande, pour le maintenir dans le désir de vivre, de se donner à des hommes et de lui faire le récit de ses expériences. Demande perverse s'il en est! D'abord épouvantée, Bess finit cependant par y accéder, persuadée qu'elle obéit ainsi à la volonté de Dieu.

Rien ni personne ne l'arrête dans ce parcours sacrificiel qui aboutit à la torture et à la mort. Mais au moment où elle rend l'âme, Jan retrouve la vie et l'usage de ses jambes. En ultime hommage, il soustrait la dépouille de Bess à la terre et à la malédiction que le pasteur s'apprête à prononcer sur elle, et l'enlève pour la livrer à la profondeur des flots. Le film se termine alors sur un carillon céleste qui semble venir consacrer cette offrande.

Pourquoi se film plaît-il tant à certains et pourquoi blesse-t-il tant certains autres? Pour la critique acerbe d'un protestantisme glacial et morbide qui refuse de donner la parole aux femmes, qui prêche la hantise du péché et n'hésite pas à vouer à l'éternelle damnation ceux qui ne marchent pas droit? Cette critique là n'a rien de bien nouveau et la grâce de Bess ne tient pas à sa ressemblance évoquée avec Marie-Madeleine. D'ailleurs elle n'est nullement en marge de cette église dont elle aspire la poussière et où elle parle avec son Dieu; c'est de l'intérieur, et non du dehors, qu'elle va faire craquer le vêtement religieux qui n'est pas à la mesure de sa folie.

Car nous y voilà: on apprend progressivement, par bribes, que Bess n'a peut-être pas toute sa raison. Elle a déjà été soignée en hôpital psychiatrique après la mort de son frère, elle est, elle reste fragile. Heureusement, elle est entourée de personnages magnifiques: sa belle-sœur qui est infirmière, le docteur Richardson, qui la soigne, et qui hésitera dans son verdict final: Bess est-elle morte à cause d'une névrose ou à cause de sa bonté? Le problème est peut-être justement dans cette indécision. Car s'il est vrai que la frontière entre la mystique et la névrose est parfois floue, on découvre finalement dans ce film que tout est joué d'avance… Il n'y a pas vraiment d'indécision, car il n'y a pas de liberté des personnages, non plus que de responsabilité. Bess va là où elle doit aller; ses anges gardiens sont étrangement impuissants face à son destin qui s'accomplit, et son mari surtout se voit exonéré de toute responsabilité par rapport à sa demande perverse: c'est son cerveau qui connaît des dysfonctionnements intermittents. Seul le réalisateur démiurge tient tout dans sa main, avec le pouvoir de décréter ce qui doit arriver, et ce qu'il faut comprendre et croire. Si bien que tout ce talent déployé, cet excellent jeu d'acteurs, ce travail du rythme et du mouvement… se voient mis au service d'une déplorable leçon de théologie. Au cas où on ne l'aurait pas compris, à savoir qu'il fallait que le sacrifice ait lieu, notre cinéaste théologie nous l'assène à l'aide de titres qui ponctuent le film en s'affichant à l'écran: Bess se marie. La vie avec Jan. La vie seule. La maladie de Jan. Le doute. La foi. Le sacrifice de Bess!

Le message se veut si clair qu'il faut vraiment se boucher les yeux pour ne pas le voir et s'enthousiasmer d'un amour si sublime! À moins que nous ne gardions au fond de nous-mêmes cet obscur besoin d'un Dieu qui se délecte du sang de ses enfants… Alors nous ne chassons le sacrifice de nos esprits éclairés que pour mieux lui ouvrir la porte de notre imaginaire! Parmi tant d'autres films, Breaking the waves nous offre donc une femme sacrifiée, et sanctifiée par son sacrifice. Beaucoup s'en sont réjouis; certains en ont frémi, et pas seulement au nom de l'ordre moral!

        Florence Taubmann