
Édito: Arbre soleil étoile et vent, Janine Hagvence
Vie du consistoire
l'assemblée commune Ecaal-EralThéodore Monod, In mémoriam
Les voeux de l'assembléé
Page Biblique: Genèse 4, Jean-marc HEINTZ
Le Dossier: le bonheur
Dieu
veut-il le bonheur des êtres humains?, Doris Reymond-Ziegler
Le
bonheur dans la bible, Olivier Pigeaud
Publicité et bonheur, Jérôme Cottin
Le
bonheur et la joie, soeur Mireille
Arbre soleil étoile et vent,
Dentelle de lumière,
Sans cesse rayonnant de la splendeur du monde,
Arbre soleil étoile et vent
Tissés de feu de sel et de rosée
Vous nous entourez de bonheur.
Et cependant vous ignorez nos cris
Rien ne répond à nos angoisses
Rien n'apaise nos désespoirs
Et nous errons seuls dans la nuit
Sans que le bruissement des fleurs
Vienne au matin nous rassurer
Rien ne dissipe nos souffrances
Si rien n'aide à les supporter…
Mais dans votre silence même
Arbre soleil étoile et vent
Sans cesse rayonnants de la splendeur du monde
Vous nous entourez de bonheur:
Vous êtes ce jardin éclos
Où chaque jour Dieu nous attend.
Vie du Consistoire
L’Assemblée commune à Mulhouse les 18 et 19 novembre à Mulhouse
Notre Église s’est réunie le 18 novembre pour son synode au cours duquel elle a pris le décision d’assainir ses finances. Il est devenu impossible d’assurer l’équilibre financier en utilisant les réserves. Alors que beaucoup auraient souhaité une réduction des offrandes synodales, le synode a décidé dans un premier temps de réduire ses dépenses là où c’est possible sans nuire à l’action de notre Église. C’est donc un budget, certes en augmentation de 2, 5%, qui a été adopté mais plus en phase avec les possibilités réelles de nos paroisses.L’après-midi du samedi et le dimanche, le synode a retrouvé le directoire de notre Église sœur, l’ECAAL, pour l’Assemblée commune annuelle. Dans le processus de rapprochement entre nos Églises, il est important d’avancer au même pas de manière à ce que les uns et les autres puissent adhérer aux décisions. D’où parfois une certaine crispation mais mieux vaut sans doute avancer lentement mais sûrement que rapidement vers le gouffre… Aucune décision importante n’a pu être prise ce que d’aucuns regretteront mais comme l’actualité européenne, avec laquelle notre rapprochement n’est pas sans analogie, l’a montré, mieux vaut reconnaître les désaccords qu’un accord baclé. Nos deux Églises doivent évoluer, l’ERAL, être plus conséquente dans ces choix et l’ECAAL, être plus synodale dans ses décisions. C’est dans cette prise de conscience que se trouvent les vraies raisons d’espérer pour l’avenir de nos deux Églises.
Roland KAUFFMANN, modérateur de l’Assemblée Commune
Vœux
adoptés par l’Assemblée Commune
Vœu n°1:
L’Assemblée Commune ECAAL-ERAL, réunie les 18 et 19 novembre 2000 à Mulhouse s’associe à l’appel de la Coordination « Comprendre et s’Engager »:Élections municipales et cantonales 2001
Nous croyons que le parti pris de Dieu pour l’humanité donne sens et dignité à tout être humain. Nous sommes persuadés que les chrétiens doivent prendre part à la vie de la cité.
À l’occasion de ces élections, nous exhortons les chrétiens à:
1. Participez aux débats et exprimez votre avis en allant voter
2. Examinez les projets présentés par les différentes listes. En plus de vos préoccupations et sympathies personnelles, tenez compte:
- du sort réservé aux personnes vivant dans la précarité
- de l’accueil des populations migrantes
- des efforts entrepris pour la cohabitation harmonieuse des personnes de cultures et de religions différentes
- des moyens proposés pour la préventions de la violence et pour l’éducation à la citoyenneté
3. Engagez-vous au-delà de ces élections dans la vie de la cité en participant à ses structures associatives, syndicales et politiques.Vœu n°2:
L’Assemblée Commune ECAAL-ERAL, réunie les 18 et 19 novembre 2000 à Mulhouse
- Est vivement préoccupée des nouvelles de persécutions, violations massives des Droits de l’Homme et massacres perpétrés au Sud-Soudan envers des populations chrétiennes et animistes,
- S’étonne de l’abstention de la France lors du vote, à l’ONU, retirant son statut consultatif à l’ONG suisse « Solidarité Chrétienne Internationale »; ce retrait était demandé par le Soudan. Or, « S.C.I. » avait réussi à racheter la liberté de 15447 esclaves, femmes et enfants.
- Demande au président de la Fédération protestante de France et aux Directions de l’ECAAL et de l’ERAL de bien vouloir interroger M. le Ministre des Affaires Etrangères sur les tragiques problèmes humanitaires de cette région, notamment sur les moyens de les faire cesser.
- Souhaite que la presse protestante relaie toutes informations et moyens d’actions légaux qu’il est possible de mettre en œuvre.
Pat
BERNING
Rythmes de l’espoir…
Jeudi 25 janvier au temple de Huningue
Auteur compositeur, Pat BERNING, Sud-Africain, chante l’Évangile en français, zoulou et anglais, ce qui a été pour lui une forme de résistance à l’Apartheid.
Ses compositions s’inscrivent résolument dans la tradition du Gospel : chants bibliques et rythmes africains. Des chansons originales et plus traditionnelles qui mettront le public à contribution. Également à Mulhouse au temple Saint-Étienne le 26.1 à 20h30.
Émotion des protestants à l'annonce de la disparition de Théodore MONOD
Théodore MONOD est décédé mercredi 22 novembre, à la Maison de Santé Claire Demeure des Diaconesses de Reuilly (protestante) à Versailles, où il était depuis plusieurs mois dans l'unité de soins palliatifs.
Théodore MONOD, chrétien social.
L’homme des déserts où il retrouve dans la solitude ses "sources" était aussi un passionné des questions sociales et du "vivre ensemble". Il a toujours appartenu au mouvement du christianisme libéral et social. Son père, le pasteur Wilfred MONOD stigmatisait déjà les scléroses ecclésiastiques: "Le christianisme s’est blotti paresseusement dans la coquille de la religion sacramentelle". C’est pour un christianisme dynamique et ouvert sur le monde que Théodore MONOD s’est aventuré toute sa vie d’homme de foi. Il a collaboré fidèlement au journal protestant "Évangile et Liberté".
Jusqu’à ces dernières forces, Théodore MONOD a été un "battant". Dans ses écrits, ses conférences, ses interviews et sa présence sur les lieux de manifestations publiques, il a cru avec Gandhi et Martin Luther King à la puissance de la non-violence active. En particulier comme scientifique, il était opposé à l’arme atomique à cause de ses destructions monstrueuses et de ses conséquences incontrôlables pour notre planète. Pour lui, l’homme est encore "en devenir" "et l’humanité en voie d’hominisation".L’homme doit évoluer de la violence barbare à la paix du cœur et la solidarité sociale. On lui objectait un jour, en public, que la méthode non-violente était un processus à long terme et exigeait beaucoup de temps. Il répondit immédiatement: "raison de plus pour commencer tout de suite".
En disciple reconnaissant de Saint François d’Assise, Théodore MONOD a lutté pour le respect de la création. Il a combattu avec zèle pour supprimer les souffrances des animaux (vivisections, chasse, mauvais traitements). L’humanité de la vie sur la Terre impose des solidarités et des attentions spéciales aux vivants, créatures du Dieu d’amour, famille du Père.Comme chrétien convaincu, Théodore MONOD s’affichait "pré-nicéen". Sa foi se rattachait à celle des croyants d’avant les Conciles qui par promulgation de "dogmes" ont jugé, condamné, exclu, anathématisé et divisé. Le premier concile doctrinaire fut celui de Nicée (325) où l’Empereur païen a imposé sa volonté aux Églises. Son christianisme était sans exclusive "Pour moi, il y a une montagne, la même pour tous, que nous gravissons les uns et les autres par des sentiers différents. Les uns montent par ici, d’autres par là, mais nous avons tous les uns et les autres, l’ambition où l’espoir de nous retrouver au sommet, dans la lumière, au-dessus des nuages".
Dans ses déplacements dans les déserts (du Sahara à l’Asie), il vivait une existence trop "spartiate "qu’il raconte avec humour, toujours pince sans rire, dans ses ouvrages. Il plaisantait de lui-même avec beaucoup d’esprit et d’humilité. Mais cette discipline personnelle de vie, il l’appliquait avec une grande discrétion dans sa conduite quotidienne.
Dans la simplicité, il vivait l’abstinence complète d’alcool et de tabac, la marche à pied, la recherche des moindres traces de vie végétale et animale (les éponges sous les ponts de Paris, la botanique des voies aériennes de Métro) qui le faisait s’émerveiller de la beauté de la nature. Il se récitait chaque jour, pour lui-même, les Béatitudes en grec néo-testamentaire, selon l’habitude du "Tiers Ordre protestant des Veilleurs" auquel il appartenait. En communion avec les musulmans, et en particulier avec les Souffis, il jeûnait le vendredi. Mais d’une manière générale, il pratiquait le végétarisme, sans rigorisme ni casuistique. Il savait s’adapter et vivre les contraintes avec une bonne humeur conviviale.Sa rigueur scientifique lui a fait découvrir bien des aspects insoupçonnés et des évolutions des vivants en Afrique et sur la Terre. En Théodore MONOD, le savant et le croyant connaissent une parfaite harmonie. Il n’est de loin pas fondamentaliste. Bien plus les sciences éclairent la foi et la foi, les sciences. Sans doute sa sincère modestie n’apprécierait pas les évocations de son extraordinaire personnalité. Mais nous ne pouvons taire notre reconnaissance.
Pasteur Christian Mazel, du Journal Évangile et Liberté
Théodore
MONOD
Naturaliste saharien,
Universitaire, Membre de l’Institut.
Né le 9 avril 1902 à Rouen (Seine-Maritime). Fils de Wilfred MONOD, pasteur et professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris et de Mme, née Dorina MONOD.
Epouse le 22 mars 1930, Melle Olga Pickova (décédée). Trois enfants: Béatrice (Mme Jean-Claude Morlot), Cyrille et Amboise. Études: École Alsacienne à Paris et Faculté des Sciences de Paris. Diplômes: Docteur ès sciences, Diplômé de l’École nationale des langues orientales vivantes. Carrière: Théodore MONOD fait ses études à l’École Alsacienne. Après son baccalauréat en 1918, il hésite à devenir pasteur, puis il décide de préparer une licence en sciences naturelles (1918-1921). Il entre au Muséum d’histoire naturelle comme boursier de doctorat et en 1922, il est nommé assistant au Muséum dans le département des pêches coloniales; une première mission l’amène en Mauritanie (nov. 1922 - nov. 1923).
Durant son retour vers Saint-Louis du Sénégal, il découvre le Sahara mauritanien. Durant un deuxième voyage africain, il se rend au Cameroun et étudie les grands fleuves (1925-26). Il soutient sa thèse de doctorat sur un groupe de crustacés isopodes (1926). Auparavant, il avait préparé à l’École des langues orientales un diplôme d’arabe littéral. Il se passionne pour la découverte du Sahara: traversée Alger-Dakar en 1927-28, découverte du massif de l’Ahnet, de sa géologie et des gravures rupestres pendant son service militaire (1928-1930), exploration de l’Adrar mauritanien (1934-35) et du Tanezrouft (1935-36). "Méharées" en 1937 est un jalon important. Mais il poursuit ses recherches et ses communications sur les crustacés (1930-34). En juillet 1938, il est détaché du Muséum à Dakar où il crée l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) et il en est le directeur jusqu’en 1965. En 1942, il est nommé professeur dans la chaire des Pêches d’outre-mer au Muséum (laboratoire d’ichtyologie). Pendant la guerre, Théodore MONOD donne à Radio-Dakar, une série de causerie où il ne cache pas son opposition au régime de Vichy; il est président de la "France combattante" de Dakar. En 1957-59, il est professeur à la Faculté des Sciences de Dakar et il en devient doyen. En 1953, il a repris ses grandes traversées sahariennes et il mène six expéditions dans le Majâbat al Koubrâ (6000 km entre 1953 et 1964. En 1965, MONOD quitte l’IFAN et revient au Muséum où il se consacre à ses cours et à ses travaux de laboratoire. Après sa retraite, en 1987-89, il reprend ses recherches dans le désert de l’Adrar à la poursuite d’une météorite géante. Théodore MONOD était membre de l’Académie des sciences d’outre-mer (1949) et de l’Académie de la marine (1957) et depuis 1963, membre de l’Académie des sciences d’outre-mer, de plusieurs Académies étrangères (Bruxelles, Lisbonne), docteur honoris causa des Universités de Neuchâtel, de Cologne.MONOD fait partie du Tiers-Ordre des veilleurs depuis son adolescence et se présente comme un "protestant libéral, unitarien". Par idéal moral, il est végétarien, jeûne un jour par semaine et lutte contre les drogues (alcool, tabac). Il milite pour la décolonisation et contre l’apartheid; et pendant la guerre d’Algérie, il signe "le manifeste des 121" sur le droit à l’insoumission. Il est non-violent, pacifiste et antimilitariste, il lutte contre la vente des armes et contre le nucléaire. Écologiste, il défend la nature et les animaux. Ami de Teilhard de CHARDIN, il se reconnaît comme lui "enfant du ciel" et "fils de la terre".
Œuvres: diverses publications scientifiques, Méharées (1937, rééd.1947, 1989), l’Hippopotame et le Philosophe (1943 Julliard rééd. 1946 472 p. avec 52 dessins de l’auteur), Bathyfolages (1954 Julliard, rééd. 1991), les Déserts (1973), l’Emeraude des Garamantes (1984 L’Harmattan), Sahara désert magique (en coll. 1986), Déserts (en coll. 1988), Mémoires d’un naturaliste voyageur (1990, rééd. 1992), Sortie de secours (1991), le Fer de Dieu (1992), Désert libyque (1994), Maxence au désert (1995), Majâbât al Koubrâ (1996), le Chercheur d’absolu et les Carnets (1997), une vie de saharien (1998), Pèlerin du désert (1999), la Plus belle histoire des plantes (en coll. 1999).
Décorations: Grand officier de la Légion d’honneur, Commandeur des Palmes académiques, Chevalier du Mérite agricole et de l’Étoile noire du Bénin, Commandeur de l’ordre du Christ, du Mérite saharien, de l’ordre national du Sénégal, du Mérite national de Mauritanie.
Distinctions: Médaille d’or (1960) de la Royal Geographical Society et de la Société d’encouragement au progrès, Médaille Charles P. Daly (1961) de la Société géographique américaine, prix Haïlé Sélassié (1967), prix Marguerite Yourcenar (1992), Docteur honoris causa de l’Université de Cologne (1965) et Neuchâtel (1968).
Dieu n’a pas de chance!
Sitôt la Création achevée, elle est mise à mal à cause du chef-d’œuvre de Dieu, Adam et Ève.
Deuxième génération, rebelote…
Avec ces deux épisodes, l’humanité exprime aussitôt sa finitude, son incapacité de produire le bien.
Pourtant l’aventure avait si bien commencé: un beau petit paradis, une semaine de 35 heures de loisirs, une vie au vert, pas de voisins, pas de camions dans la rue… le rêve! Croquer la vie à pleines dents…
Hélas, vous connaissez l’histoire, le règlement intérieur a été enfreint et les occupants expulsés.
Dieu va constater les dégâts et se met aussitôt à aider le jeune ménage. Lui demeure fidèle, comme toujours.
Les deux frères
À la naissance du premier, on aurait pu croire au vu de la joie des parents qu’une nouvelle ère allait débuter. Caïn cela sonnait bien: "je l’ai fait avec l’aide de Dieu" annoncera la mère.
Au début, cela se passe au mieux. Caïn aura un petit frère. Il est vrai qu’il est un peu falot et son nom, Abel, "Hbl" en hébreu signifie "vain". Nom prédestiné…
C’est le même mot qui est employé par l’Ecclésiaste: "Vanité (ou vapeur, lbh) des vanités, tout est vanité".Au début, les deux enfants vont réussir dans la vie. L’un cultive, l’autre fait de l’élevage.
Les deux vont même remercier Dieu de ce qu’ils peuvent réaliser en offrant des sacrifices.
Injustice de Dieu et violence de l’homme
Et c’est là que se noue le drame. Dieu semble se rendre injuste en préférant l’un et non pas l’autre. "Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande".Cette injustice sera tellement insoutenable aux yeux des commentateurs que l’on a pris l’habitude très tôt de donner des raisons sur le choix de Dieu. Comme si Dieu devait être adouci, comme si Dieu ne pouvait faire ce qu’il désirait, comme si Dieu ne pouvait qu’être égalitaire à défaut d’être juste…
L’épître aux Hébreux (11, 4), reprenant une ancienne tradition rabbinique soutient que Caïn n’avait pas eu suffisamment de foi… voire.Certaines traditions prétendent que le sacrifice de Caïn n’était pas correct, il n’aurait présenté que des mauvais plants, alors qu’Abel aurait offert les meilleurs animaux. Comme si les narines de Dieu étaient plus importantes que sa liberté. On a également avancé que les sacrifices devaient être sanglants et que Caïn volontairement avait refusé d’y ajouter un animal. N’étant pas sanglant son sacrifice ne pouvait alors pas être accepté par Dieu. Cet argument (chrétien) se retrouve souvent pour justifier la mort sanglante nécessaire sur la croix du Christ…
On a encore essayé de trouver des raisons morales qui entacherait le sacrifice de Caïn, il aurait été trop pécheur… etc…On a l’impression que Caïn doit devenir la victime de notre courroux, de notre culpabilité. C’est lui qui a péché lourdement, en exécutant son frère, Dieu est forcément hors course et impuissant devant ce qui se déroule devant lui, Caïn ne pouvait alors qu’être un grand pécheur avant de commettre son crime et Dieu l’avait perçu et averti en refusant son sacrifice. Autant Abel fut le bouc émissaire nécessaire pour son frère qui voyait en lui ce qui faisait barrière à l’approbation de Dieu et donc qui était sa négation existentielle, Caïn, pour nous est notre bouc émissaire idéal. Déjà rejeté par Dieu, il commet le crime le plus impardonnable en cédant aux forces intérieures le poussant au meurtre. Caïn devient le bouc émissaire idéal de nos bonnes consciences qui refusent de reconnaître que la violence existe en nous également.
Il faut admettre que l’auteur biblique n’estime pas pertinent de donner des raisons au choix de Dieu. Le texte laisse des lacunes.Il arrive souvent dans la Bible que Dieu accomplit quelque chose sans justification. Il est souverain. On peut s’opposer à ce qu’il fait, on peut ne pas apprécier, mais cela ne changera en rien à sa liberté. Sinon, notre liberté ne signifierait rien.
Le texte n’explicite en rien ce qui s’est passé. Et Caïn ne peut vraiment pas prétendre que Dieu s’est éloigné de lui, puisqu’il vient exprès vers lui l’avertir du danger de sa jalousie. Dieu semble se préoccuper de Caïn plus qu’il ne le remarque, plus de son frère!Et c’est là que nous nous rendons compte combien ces textes si anciens nous parlent de nous-mêmes.
N’avons-nous pas aussi quêté l’attention d’un être cher, respecté ou d’autorité?
N’avons-nous jamais expérimenté le ressentiment lorsque d’autres y arrivaient mieux que nous. N’avons-nous pas cru voir parfois des injustices flagrantes à notre égard qui nous ont lourdement touché?
Caïn n’est-il pas si souvent en fait notre frère?Et pourtant, cela fait partie de la vie.
Bien sûr, nous n’avons pas mis à mort les intrus, ceux qui nous barraient le chemin, ceux qui réussissaient mieux que nous.
Avons-nous si bien intégrés l’avertissement que donne Dieu à Caïn: "le péché est tapi à ta porte, mais toi, domine-le".
Ce commandement est typique du Premier Testament.
Le Mal et
le Christ
Face au Mal, face au péché, les hommes, étaient invités à faire bloc et à ne pas se laisser envahir par le Mal. Il faut le dominer.Pour continuer la réflexion:
D’ailleurs, dans le Premier Testament, le combat contre les forces du Mal participe à la constante lutte pour l’intégrité de la Création. Une lutte contre les forces du chaos qui menacent constamment la Création de Dieu.Cette tentative de domination sur le péché se concrétisera par la Loi structurée donnée à Israël par l’intermédiaire de Moïse.
Cette Loi sert de soutien, d’orientation dans des choix délicats. Elle gère le quotidien, elle rassure, elle donne un sens à ce que l’on fait jour après jour. Elle est un garde-fou contre les abus et une prévention du risque de désintégration de la communauté israélite par elle-même.
Malheureusement, il a fallu se rendre à l’évidence, il a fallu admettre notre incapacité de maîtriser le Mal.
La Loi a permis qu’un certain nombre, la plupart d’entre nous, puisse vivre décemment. Mais le Mal n’a pas été vaincu, nous continuons à quêter notre justification. Nous avons toujours besoin d’être justifié et souvent face aux autres.Et Caïn exécuta Abel afin de recevoir l’exclusivité de la faveur de Dieu, en éliminant la concurrence.
Caïn est condamné à errer de par le monde, comme un vagabond. Une fin d’histoire triste? Nous devons apprendre à vivre avec l’injustice, la haine, le manque d’affection. Nous ne pouvons éviter la souffrance. Nous devons apprendre à vivre avec cette pensée que nous avons certainement une certaine responsabilité à ce qui se passe de par le monde.
Nous devons admettre que le Mal domine notre vie…Et pourtant, Dieu continue à sauver les pots cassés, comme au temps d’Adam. Il n’est pas seulement celui qui interpelle en demandant "où est ton frère", mais il est aussi celui qui comprend, et qui réinvestit de telle manière que la malédiction se transforme en bénédiction.
Contrairement, aux lois en vigueur, Caïn ne sera pas mis à mort, il sera même protégé par un signe. Dieu répugne à la peine de mort.
Les générations qui suivront, nous dit le texte, sont des générations qui portent non la malédiction mais une bénédiction, tous les descendants font œuvre de civilisation. Les uns inventent la musique, d’autres de la technologie.Mais cette histoire ne se limite pas au livre de la Genèse.
Un homme de Nazareth s’approche de tous ceux qui ploient sous le mal et le péché. Il désire les soulager.
De ce péché que je ne peux vaincre, de cette justification perpétuelle dont j’ai besoin pour vivre, Dieu nous propose par le Christ de nous en libérer.
Il n’est alors plus question de tenter de maîtriser le péché ou de tenter de faire le bien. Nous ne pouvons maîtriser le Mal, mais le Christ le fait pour nous.
Il est mort, une fois pour toute, afin que les Abels potentiels restent en vie et ne deviennent pas victimes. Jésus-Christ est mort à cause de notre penchant à la Caïn.
Par sa mort et sa résurrection, il donne de vivre en recevant la justification de notre vie en lui.
À nous, maintenant d’en vivre pleinement.Jean-Marc HEINTZ
. Marie Balmary, Abel ou la traversée
de l’Eden, Grasset, 1999
. J. Eisenberg, A. Abécassis, A
bible ouverte (t.III), Albin Michel, 1993
. Jacques Hassoun, Caïn, Editions
Autrement, 1997
. E. Drewermann, le mal, Desclée
de Brouwer, 1997
. Le midrash raconte (t.1), Editions Raphaël,
1991
. Caïn et Abel, cahiers Evangile,
n° 105, supplément, Editions du Cerf
La plupart des dictionnaires bibliques ne consacrent pas d’article au mot "bonheur". Ils renvoient aux mots "bon", "heureux", "béatitude"…Publicité et bonheur
Dans les textes bibliques eux-mêmes, il n’y a pas de terme qui corresponde exactement à notre mot "bonheur". La consultation des concordances bibliques, sortes de dictionnaires qui indiquent où se trouve tel ou tel mot dans la Bible, est très éclairante.
La vieille concordance de la traduction d’Osterwald indique que cette Bible n’emploie pas une fois le mot "bonheur"!
D’après sa concordance, la Traduction Œcuménique de la Bible utilise 90 fois le mot "bonheur", mais pour rendre neuf mots hébreux et neuf mots grecs différents! Les emplois dans le Nouveau Testament sont si peu nombreux que l’on peut les citer en une ligne: Luc 16/25, Actes 20/35, Romains 4/6 et 4/9, Eph. 6/3 et Jac. 1/25. Il en est de même dans la Bible Second, qui a quarante emplois du mot bonheur, dont six dans le Nouveau Testament, pas tout a fait les mêmes que la T.O.B.La concordance du Nouveau Testament de la Bible de Jérusalem, qui fonctionne par thèmes plus que par mots, indique à la rubrique "bonheur" quatre emplois du mot "bonheur" dans les versets d’Actes, Romains, et Jacques qui viennent d’être cités, quarante emplois du mot "heureux" et cinq du mot "bienheureux".
Il faut dire que notre mot "bonheur" est relativement abstrait, même si pour chacun il évoque des images concrètes. Or, l’hébreu biblique n’affectionne pas les termes abstraits. Il en est à peu près de même pour le grec du Nouveau Testament utilisé par des auteurs de culture largement sémitique.Il est donc bien normal que la recherche autour du terme "bonheur" nous amène à des mots hébreux ou grecs plus enracinés de façon concrète dans ces langues. C’est particulièrement vrai pour le mot "heureux" dont la racine hébraïque est en rapport avec la marche ou le pas, d’où, par exemple, la traduction de Chouraqui de Luc 6/20: "En marche, les humiliés! Oui, il est à vous le royaume d’Elohîm!"
"Heureux" se rencontre plus de cent fois dans la Bible, le plus souvent en début de phrase du type "heureux celui qui…". On appelle cette formule un macarisme (d’après le mot grec) ou de façon plus spécialisée pour désigner Matthieu 5/3-11 et Luc 6/20-22, une béatitude (d’après le mot latin "beatus"!). Il y a, entre autre, vingt-six macarismes dans les Psaumes, et sept dans l’Apocalypse.
D’une façon générale, est heureux celui qui vit dans une juste relation avec Dieu, qui l’écoute, observe ses commandements, reçoit son pardon. Parfois est décrit comme heureux celui qui a eu une longue vie, ou qui a trouvé la sagesse, sans qu’il soit fait mention de Dieu, mais celui-ci est de toute façon en arrière plan et il faut fortement insister sur le caractère relationnel des macarismes qui sont des sortes de bénédictions. À l’évidence, et sans même que cela ait besoin d’être précisé, ce n’est pas le fait de posséder quelque chose, d’être dans une position sociale ou économique élevée qui rend heureux.Les béatitudes de Matthieu et de Luc vont dans cette direction, avec, de plus, un caractère paradoxal voire provocateur qui s’exprime de la façon la plus ramassée dans ces mots "heureux ceux qui pleurent" et dans le fait que chez Luc la formule "heureux ceux qui…" est suivie d’un "malheureux ceux qui…", mettant en cause les riches, les repus, ceux qui rient. Non seulement le bien-être matériel ou psychologique ne rend pas heureux, mais encore il est dangereux. De plus, le bonheur ne dépend pas de l’instant présent… mais de sa mise en relation avec le Royaume de Dieu certes déjà actuel, mais surtout encore à venir, ce que résume bien cette phrase de Luc 14/15 "heureux qui prendra part au repas du Royaume de Dieu".
Pour compléter cette conception de la béatitude ou du bonheur qui à la fois réconforte et interpelle, il faut penser à d’autres concepts très présents dans la Bible comme ceux de paix et de salut. Le premier ne désigne pas seulement l’absence de conflit mais une plénitude par une juste relation avec Dieu, les autres et soi-même; le second, très concret, résonne avec délivrance, guérison, liberté.On le voit, parce que le bonheur ne se garde pas au chaud pour soi une fois pour toutes, il ne se définit bibliquement que sur un mode relationnel avec les autres et avec Dieu… en conjonction et confrontation avec l’ensemble de la Bonne Nouvelle.
Olivier PIGEAUD
Publicité et bonheur. Les deux termes semblent être à première vue redondants, tellement publicité rime avec bonheur. On a tous en mémoire ces images de femmes jeunes, belles et désirables, éclatantes de vie, riant à gorges déployées, ou souriant jusqu’aux oreilles. Ou encore ces scènes de déjeuners familiaux, dans un cadre somptueux ou verdoyant où tout est bien dans le meilleur des mondes possibles. Des images d’Epinal. Ces personnes ou ces situations, - comme la publicité qui les donne à voir -, nous présentent un monde fait d’illusions, un monde artificiel qui n’existe pas dans la vie réelle. Cette impression première est confirmée par le fait que la publicité ne montre, dans son immense majorité, que des gens heureux. A-t-on le souvenir d’une figure publicitaire triste, ou qui pleure, ou résignée?Le bonheur et la joieUne fois dépassée cette image d’Epinal du bonheur publicitaire, on peut, si on se donne la peine d’une analyse plus approfondie, repérer un autre bonheur mis en scène: un bonheur plus discret et plus vrai, à l’image de ce que nous pouvons partager dans notre monde. Rien de plus normal, puisque l’un des ressorts de la publicité est d’être le miroir de notre société, de refléter le climat individuel et social qui est le nôtre. On trouve donc dans la publicité l’expression de sentiments humains fondamentaux avec bien sûr, une insistance sur les sentiments positifs: la joie, la convivialité, le partage, le bonheur, le bien être etc...
Ce n’est pas tout. Le bonheur montré dans la publicité n’est pas simplement un bonheur vécu; c’est souvent un bonheur annoncé, espéré. Quelque chose qui n’existe pas mais qui promet d’exister. Qui attend d’arriver. Sous cet angle-là, on peut dire que la publicité est prophétique. Les plus grands analystes de la publicité (Umberto Eco, Jacques Séguéla), ont insisté sur cette dimension messianique de la publicité, qui montre un monde qui n’existe pas encore, mais dont on nous dit qu’il existera prochainement (et on le croit!). Le bonheur partagé et la joie parfaite sont des valeurs fondamentales du monde à venir annoncé par la publicité. Cette dimension future, cette "réserve d’espérance» est d’ailleurs ce qui fait la fascination du langage publicitaire.
J’ai repéré trois types de bonheur montrés dans la publicité.
- Il y a d’abord le bonheur branché, lié à la jeunesse et ses aspirations. Le bonheur à la mode. C’est ainsi que cette publicité de Chérie FM nous montre des stars du monde du spectacle resplendissants de gaieté. Ils expriment une passion de la vie. Le bonheur ici, c’est la convivialité musicale, la frénésie de la musique, l’ambiance des concerts. Le bonheur est lié à des figures vedettes, des stars (autrefois des saints) à qui on s’adresse et auxquels on s’identifie. Le spectacle musical, c’est une sorte d’immense liturgie laïque; une fête populaire qui rompt avec le quotidien.
- L’autre publicité pour les Fromages du Cantal, nous délivre un tout autre bonheur, à l’inverse du premier. C’est le bonheur lié à la tradition, à la vie simple et rurale, rustique même. Un bonheur qui vient des générations qui nous ont précédées, et qui nous transmettent leur savoir et leur sagesse. D’où la présence de la personne âgée, que l’on devine être le grand-père du jeune garçon. Le slogan publicitaire vient renforcer l’impression transmise par l’image, en employant les mots "jeune», "vieux», "le temps», qui peuvent s’appliquer aussi bien aux générations qu’au fromage. La photo noir et blanc en arrière fond et son motif - une vieille porte cochère -, viennent renforcer cette impression d’un bonheur simple et paisible, qui se transmet de génération en génération. Ce bonheur lié à la transmission d’un savoir et d’une histoire a une profonde résonance biblique.
- À ces deux publicités récentes, j’en ajoute une très ancienne, mais trop connue pour ne pas être mentionnée: La vache qui rit! Le bonheur n’est pas ici réservé aux humains, il touche aussi le monde animal, et par extension le monde végétal et minéral. C’est le bonheur de la création, le bonheur dans la création, là encore un thème éminemment biblique. Qu’on ne s’y méprenne pas: derrière la simplicité de cette image, devenue tout un symbole, il y a une structure de l’image complexe. Elle se présente, comme c’est le cas dans certains tableaux de la Renaissance, comme une mise en abîme: la même motif de la vache portant la boite de vache-qui-rit en guise de boucle d’oreille se répète à l’infini, à l’intérieur même de l’image.
On le voit, la publicité est en fait un langage très complexe, qu’il faut savoir lire et déchiffrer, et que l’on peut mettre en relation avec la complexité et la richesse du langage biblique. Dans la publicité comme dans la vie, il y a différentes formes de bonheur, et le bonheur le plus vrai n’est pas forcément le plus visible.
Jérôme COTTIN auteur de: Dieu et la pub! (Paris, Cerf, 1997).
La sérénité que donne le costume n’est pas forcément le reflet de l’état intérieur. Nous sommes traversées des mêmes sentiments, des mêmes doutes, des mêmes houles que n’importe qui. Nous passons par des moments de présence, de retrait. Certes, la vie de prière, d’offices réguliers nous façonne à un retour, à un silence, aux chants, à une écoute mutuelle qui, peu à peu, nous imprègne et nous permet de passer d’un état de travail, d’activité à une vie plus posée devant Dieu. Je descends à la chapelle, j’entre; c’est un espace de beauté, un espace silencieux; je m’agenouille, je fais silence avec mon corps avant de faire silence avec mes pensées. Je suis prête pour la louange.Dieu veut-il le bonheur des êtres humains?Est-ce que je nomme cela Bonheur? Pas forcément, même si l’office est ma joie et que je reviens toujours à l’espace de la prière comme lieu de pacification.
Tout le monde cherche le bonheur, tout le monde y aspire et sans doute est-ce constitutif de l’être humain, en tout cas la quête du bonheur. Il me semble que le bonheur n’est pas quelque chose que je possède par moi-même. Je pense au récit de la Création. Dans chaque journée, on voit Dieu qui appelle à être – c’est une convocation – puis cela est, Dieu regarde et c’est beau, c’est un bonheur. Je me disais que le temps de nos vies est inscrit entre une convocation à exister et, au bout du chemin, une reconnaissance que cela est bon. Le chemin va traverser toutes les dimensions de la vie; au terme, cela sera déclaré bon par Dieu et par moi.Je ne m’installe pas dans le bonheur, ne serait-ce que parce que dans cet hôpital, il y a trop de souffrances près de moi. Ce qui nous est donné le long des jours, c’est de laisser jaillir la joie. La joie, c’est la fine trame du bonheur au long des jours. Autant le bonheur me paraît être une promesse et peut-être un accomplissement, autant la joie peut être le tissu des jours. La joie, c’est le cœur qui vibre, qui est en résonance avec un événement, une mélodie qui sonne juste. Il y a des bondissements de joie, qui viennent donner saveur et goût à la vie.
La joie jaillit au long des jours de cet ajustement à la vie. Un ajustement qui demande un travail, une sorte d’ascèse, un travail sur soi qui consiste à ne pas voiler la vie. Car on peut recouvrir la vie d’une réserve qui est comme un voile gris sur les
êtres, les choses, les événements alors que la joie, pour exister, doit résonner aux événements et aux êtres.Il y a une éducation à la joie. Je pense aux petits enfants: s’ils ont auprès d’eux des adultes qui leur renvoient des échos de joie à ce qu’ils découvrent, ils vont constituer en eux un trésor qui va être la trame profonde de leur être; adolescents, adultes, ils seront capables de joie. Il faut renvoyer des enthousiasmes, des émerveillements pour éveiller les enfants à la joie.
Cette fine trame de joie n’est pas seulement un sentiment, ce n’est pas non plus un état. Je crois qu’il y a aussi un "devoir de joie", il y a le "Sois joyeuse" évangélique… Mais il comporte des risques: il est plus facile de poser sur la vie un regard terne, morose, que de laisser résonner la vie, jusque dans les situations difficiles. Il y a une saveur de joie qui peut habiter une rencontre avec l’être malade, angoissé. La joie serait alors davantage une qualité d’être, la douceur d’un compagnonnage. Il y a, je le crois, une qualité d’être qui peut inscrire la joie jusque dans la communion de la souffrance: ce n’est pas une joie béate, c’est une sorte de densité de la vie où l’on est avec l’autre dans la justesse de la communion. De là naît une joie grave et profonde. Les orthodoxes parlent de la "joie douloureuse".
La joie est quelque chose qui qualifie la vie dans ses lumières et dans ses ombres. Elle est relationnelle. J’ai besoin que quelqu’un soit témoin de ma joie, comme je suis témoin de celle de l’autre. Si je garde ma joie pour moi seule, elle s’épuise. De même le bonheur se dissout si je suis seule; si je le partage, il se multiplie.
Propos recueillis par Elisabeth Hausser
Le "bonheur biblique" vient à contre-courant des images du bonheur dont notre société est saturée: monde envahi par la "pub", où l'intelligence humaine est toute entière mise au service de l'illusion du bonheur. Il est là, à portée de main. Il suffit de l'acquérir. Vêtements, crème à raser, portable ou boisson instantanée, voyage ici ou chauffage comme ça: le bonheur s'achète, se fabrique, se prévoit et se mérite. Et seuls les imbéciles ne sont pas heureux. Il n'y a pas de salut pour ceux qui n'ont pas les moyens de programmer leur bonheur. Ou plutôt si. Celui du rêve. Mais plus je rêve devant les paradis inaccessibles et plus la vie quotidienne, la vie réelle, la seule qui me soit donnée - et gratuitement! - semble fade et sans intérêt, en pointillés, en attendant mieux.Un seul verset biblique contient en lui la réponse à toutes ces tentations de bonheur illusoire, "Tu n'auras pas d'autre dieu que moi", avec ses nombreux parallèle sur l'interdiction de se fabriquer des idoles et de les adorer. Ce n'est pas l'objet de consommation qui est dangereux en lui-même.
C'est la valeur que je lui accorde. Le poids que je donne à sa possession. Ma vie peut être entièrement aspirée par lui. Ou rester libre. Ne pas avoir d'autre dieu que le Dieu révélé dans les Ecritures, c'est choisir cette liberté. Cela ne concerne pas seulement ma relation aux objets, mais aussi aux modes de pensée, au "politiquement correct", aux opinions toutes faites, fussent-elles religieuses. Et cela concerne aussi et avant tout la place que j'accorde aux autres dans ma vie.
Car si Dieu exige d'être le seul et unique adoré ce n'est que pour pouvoir me renvoyer aux autres. Nul part il ne me promet "tu seras heureux". Mais sans cesse il me dit: tu n'exploiteras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, tu ne tueras pas... car tu pratiqueras la justice et la miséricorde, tu aimeras, même ton ennemi... Et son Royaume, celui vers lequel il nous amène patiemment, n'est rien d'autre que le lieu où toutes ces exigences de qualité de relation à l'autre sont plus vivantes que jamais.Ce Dieu unique qui sait libérer de tous les esclavages, modernes ou anciens, ne me donne pas le bonheur clés en main. Il me dit d'avancer au lieu de rester figée. De regarder en avant au lieu de me retourner. "J'ai mis la vie et la mort devant toi. Choisis la vie". Le bonheur humain, voulu par Dieu n'est-il pas là? Dans cette marche, ce choix sans cesse renouvelé de mener ma vie comme bon me semble à condition que ce soit toujours en tension vers l'amour? Dans cette aventure où ma liberté est guidée par un souffle de vie qui me dépasse et me permet d'avoir confiance en l'a-venir? Loin de toute image figée et trompeuse, loin de tout lieu saturé de possessions jamais suffisantes, le bonheur que Dieu m'offre est là, déjà, dans les creux de ma vie, dans mes attentes, mes manques, mes faiblesses, mes aspirations. Béatitudes au quotidien. Et dans le regard que je pose sur celles et ceux qui passent sur mon chemin.
Doris REYMOND-ZIEGLER