Le ralliement protestant d'octobre 2001


 

Bâtir l'avenir… autrement!

Éditorial Michel Bourguet

Réactions aux attentats du 11 septembre

Communiqué des présidents de nos Églises
Après les événements tragiques de New York et Washington, Attac France
Gandhi, te rappelles-tu?, Francis Diény


Étude biblique
Réjouissez-vous pleinement Deutéronome 16/13-17 et Osée 9/1-9, Michel Cordier

Le dossier Église et Argent

Donner par reconnaissance, Étienne Vion
La grâce qui coûte, Joël Baumann
Détour biblique: la dîme, Jean-Pierre Sternberger
L’Église a un coût parce qu’elle a un projet, Michel Bertrand
Économie: le retour du destin?, Michel Vergniol


Éditorial
Lors d'une crise, d'une épreuve comme celle qui frappe New York, beaucoup se tournent vers l'Église: on a rarement vu autant de foules en prière, à longueur d'écran et de journal, que ces derniers jours.
Mouvement naturel, car la mort est toujours insupportable, et son organisation à grande échelle est abominable. L'Église, notre Église, a un devoir de compassion envers toutes les victimes. Du moment que quelqu'un est pieds nus, hagard, au milieu des gravats, il a droit à notre compassion, même si l'heure d'avant il travaillait méthodiquement à préparer la ruine, les gravats, chez les autres.
La première émotion passée, l'heure vient de se tourner vers l'avenir, de reconstruire. Et alors la raison commande de renvoyer l'Église en coulisses, le sentiment, le réconfort laissent la place logique de la vengeance et de la reconstruction.
Voilà le moment où nous devons dire non! Après avoir séché les larmes, nous pouvons aussi trouver dans l'évangile des repères pour construire l'avenir. Le Christ nous invite à un avenir qui ne ressemble pas au passé, à une rupture avec les répétitions éprouvantes de la condition humaine.
Face à l'ennemi, notre Maître nous invite au pardon. Pas un pardon négocié, pas un échange d'excuses, de garanties et de compensations réciproque, mais un pardon de rupture, Père, pardonne-leur parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Nous n'avons pas la recette de ce pardon, tout juste l'avons-nous vu à l'oeuvre, au Golgotha, puis chez quelques témoins, anciens et contemporains. Je ne sais pas comment on peut, aujourd'hui, condamner un crime abominable sans condamner le criminel, sans lui fermer la porte à un retour dans la communauté humaine. Mais si nous laissons nos dirigeants préparer la riposte, sans leur rappeler cette exigence insensée de notre foi, nous aurons négligé notre mission.
Devant une ville détruite, l'envie est grande de la rebâtir plus belle, plus grande qu'avant. Notre Maître, qui fréquentait beaucoup les petits, nous a montré que la beauté et la grandeur des plus riches cités reposait sur beaucoup d'injustices et de souffrances. Bâtir l'avenir sans remettre en cause les réseaux de pouvoir, d'exploitation, de domination qui partout dans le monde sont monnaie courante, c'est construire un système qui poussera encore nos frères perdus, désespérés, à la violence meurtrière et à la folie suicidaire.
Oui, c'est après l'émotion que la voix de l'Église doit être la plus forte, c'est au moment où se prépare l'avenir que nous devons exiger qu'il soit construit sur le pardon, la justice et l'amour.
Michel BOURGUET.

Communiqué des présidents de nos Églises

Chers amis,
Bouleversés par l'horrible tragédie qui vient de frapper les États-Unis, et atterrés par la mort insensée de milliers d'hommes et de femmes, nos pensées et nos prières vont à nos amis américains que nous voulons assurer de notre profonde sympathie.
Nous mesurons en ces heures sombres la fragilité de nos sociétés. Ni la technique la plus sophistiquée, ni les efforts sécuritaires les plus avérés n'ont réussi à endiguer la folie meurtrière des hommes.
Voici venu le temps du deuil, de la compassion et du recueillement. Nous invitons nos communautés à s'y engager de tout cœur par la prière et par des signes de solidarité transmis aux communautés et aux amis des Etats-Unis.
C'est le temps aussi de la détermination pour résister à toutes les forces qui diabolisent l'autre et veulent le détruire par tous les moyens.
Tout en clamant notre horreur devant ce qui vient de se passer et qui appelle jugement des coupables, nous appelons aussi à résister à la psychose de la haine et de la peur qui pourrait s'emparer de nos sociétés occidentales, et à garder raison et lucidité.
Sans succomber à un angélisme de mauvais aloi, les chrétiens, les croyants, et tous les hommes et femmes de bonne volonté continueront à s'investir comme artisans de paix, en particulier là où des foyers de haine et de guerre détruisent la coexistence entre les hommes.
Aujourd'hui plus que jamais, nous sommes solidaires de tous les hommes qui souffrent au sein de ce village planétaire que le monde est devenu.

Jean-Paul HUMBERT, Président du Conseil Synodal de l’Église Réformée d’Alsace et de Lorraine.
Marc LIENHARD, Président du Directoire de l’Église de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine.
 

Après les événements tragiques de New York et Washington
Par ATTAC France
Au lendemain des événements terribles qui ébranlent les États-Unis, Attac tient à s'associer au deuil du peuple américain. Les attaques suicides aériennes qui ont frappé New York et Washington participent d'un terrorisme aveugle qui ne saurait trouver justification dans aucune cause.
Ce crime, qui se transforme en épreuve historique pour la nation américaine, et au-delà de la profonde émotion qu'il provoque, renvoie cependant à des processus en marche depuis des décennies, à l'état du monde, à ses inégalités croissantes et à ses crises non résolues, et donc aux désespoirs et aux souffrances qui en résultant. Il renvoie également au rôle particulier joué par les États-Unis sur la scène internationale. Mais il le fait de la pire des façons, en assimilant un peuple à un État, et en assassinant des milliers d'innocents.
Parce que nous sommes de ceux qui, en lutte contre les effets sociaux ravageurs des politiques néolibéralismes menées depuis de décennies, aspirent à un monde meilleur, démocratique, respectueux de l'Autre, assurant un avenir durable aux peuples et aux nations de la planète, parce que nous pensons que la paix est intimement liée à une juste répartition des richesses dans le monde, nous condamnons de la manière la plus ferme les actes terroristes, et tout particulièrement ceux qui viennent d'être commis à New York et Washington. Et nous le faisons avec d'autant plus de force que le terrorisme a toujours été utilisé pour suspendre et supprimer les libertés démocratiques.
Paris, 12 septembre 2001
ATTAC France, transmis par Michel CORDIER
Gandhi, te rappelles-tu?
Richard ATTENBOROUGH a laissé dans son film intitulé Gandhi, une fresque de qualité humaine telle qu'il vaut la peine d'y revenir ces jours-ci.
En effet vers la fin du film, l'accès de l'Inde à l'indépendance ayant eu pour conséquence l'embrasement que l'on sait entre Hindous et Musulmans, R. ATTENBOROUGH nous présente la grève de la faim qui a failli coûter la vie au maître. Au cours de cette séquence, un Hindou entre et s'approche du lit sur lequel Gandhi repose. Ce dernier a gardé toute la lucidité qu'on lui sait. Cet hindou pose une nourriture sur le lit et le dialogue suivant s'engage –que je livre à la méditation des lecteurs: (H: l'Hindou, G: Gandhi).
H: Tenez, mangez, ma place sera en enfer, mais pas avec votre mort sur ma conscience.
G: Dieu seul décide de ceux qui vont en enfer.
H: J'ai tué un enfant. J'ai tapé sa tête contre un mur, ils ont tué mon fils, le petit, les musulmans ont tué mon fils.
G: Et je sais comment sortir de l'enfer: trouve un enfant, un enfant dont la mère et le père ont tous deux été tués, un petit garçon pas plus grand que ça. Elève-le comme ton propre fils. Veille seulement à ce que ce soit un musulman. Elève-le comme un vrai musulman.
(L'Hindou paraît s'en aller puis revient et s'agenouille en sanglots près du lit. Gandhi pose sa main sur la tête de l'homme et ajoute:)
G: Va… va, que Dieu te bénisse.
"Bénissez ceux qui vous maudissent, bénissez et ne maudissez pas… Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien."
Romains 12, 9-21.
Ruth a pu repiquer sur bande vidéo la parole extraordinaire de Gandhi, qui la prononça probablement en rêvant qu'elle fût l'ordinaire. J'ai connu deux personnes qui ont été capables de le vivre. Ainsi reconstruit-on le monde.
Il faut que nous percevions aujourd'hui que notre source spirituelle nous indique la route à suivre. Gandhi y puisait sans cesse. Nous d'autant plus. Relisons donc et approprions-nous ce chapitre 12 de l'épître aux Romains. Nous savons désormais que tout comportement individuel contient sa part de rayonnement politique. Que le point de départ en soit l'amour en Christ.
Francis DIENY 17 septembre 2001.



Étude biblique
Réjouissez-vous pleinement
Deutéronome 16/13-17

Lorsque vous aurez terminé de battre les céréales et de presser le raisin, vous célébrerez pendant sept jours la fête des Huttes. Vous en ferez une fête joyeuse, vous, vos enfants, vos serviteurs et vos servantes, ainsi que les lévites, les étrangers, les orphelins et les veuves qui vivent parmi vous. Cette fête en l’honneur du Seigneur votre Dieu durera sept jours, dans le lieu qu’il aura choisi. Réjouissez-vous pleinement, car le Seigneur vous accordera d’abondantes récoltes et le succès dans tout ce que vous entreprendrez. Chaque année tous les hommes de votre peuple iront donc se présenter trois fois devant le Seigneur votre Dieu dans le lieu qu’il aura choisi: lors des fêtes des Pains sans levain, de la Pentecôte et des Huttes. Ils n’iront pas au sanctuaire du Seigneur les mains vides, mais chacun apportera une offrande en fonction de ses moyens et à la mesure des bienfaits que le Seigneur votre Dieu lui aura accordés.

Osée 9/1-9
Israël, ne te livre pas à la joie, à l’allégresse, comme les peuples, De ce que tu t’es prostitué en abandonnant l’Éternel, De ce que tu as aimé un salaire impur dans toutes les aires à blé! L’aire et le pressoir ne les nourriront pas, et le moût leur fera défaut. Ils ne resteront pas dans le pays de l’Éternel; Éphraïm retournera en Égypte, et ils mangeront en Assyrie des aliments impurs. Ils ne feront pas à l’Éternel des libations de vin, elles ne lui seraient point agréables. Leurs sacrifices seront pour eux comme un pain de deuil; tous ceux qui en mangeront se rendront impurs; car leur pain ne sera que pour eux, Il n’entrera point dans la maison de l’Éternel. Que ferez-vous aux jours solennels, aux jours des fêtes de l’Éternel? Car voici, ils partent à cause de la dévastation; l’Égypte les recueillera, Moph leur donnera des sépulcres; ce qu’ils ont de précieux, leur argent, sera la proie des ronces, et les épines croîtront dans leurs tentes. Ils arrivent, les jours du châtiment, ils arrivent, les jours de la rétribution, Israël va l’éprouver! Le prophète est fou, l’homme inspiré a le délire, à cause de la grandeur de tes iniquités et de tes rébellions. Éphraïm est une sentinelle contre mon Dieu; le prophète… un filet d’oiseleur est sur toute ses voies, un ennemi dans la maison de son Dieu. Ils sont plongés dans la corruption, comme aux jours de Guibéa; l’Éternel se souviendra de leur iniquité, Il punira leurs péchés.

Clefs de lecture
A quatre jours d'intervalle, juifs et chrétiens fêtent cette année la fin des moissons et cueillettes lors de la fête des cabanes pour les uns, des récoltes pour les autres. C'est l'une des fêtes les plus joyeuses de l'année, celle qui, témoignant de la crainte écartée de la famine, redit la confiance en Dieu.

La fête n'est pourtant citée qu'une seule fois dans le Nouveau Testament, en Jean 7. Jésus passe outre la peur que ses disciples ont de le voir exécuté et monte, comme tout juif pieux, à Jérusalem pour le pèlerinage. Il tient alors un discours très dur sur le respect de toute Parole laissée par Dieu, dont son témoignage vivant.

Dans son sens premier, lié à l'agriculture, comme dans l'évolution de sa perception, la fête des récoltes invite à choisir de vivre un lien intime avec le Dieu de justice et de miséricorde.
Chacun de nous a besoin d'une histoire pour construire sa vie, que cette histoire soit réelle ou inventée. L'histoire de l'Israël biblique retient surtout l'opposition entre deux traumatismes violents, l'esclavage en Égypte et l'exil à Babylone, et de multiples interventions de Dieu en sa faveur. Au contraire de l'Israël politique moderne obnubilé par la possession exclusive d'une terre qui ne lui revient pas forcément, l'Israël biblique considère avant tout le lien avec Dieu en quelque endroit que le peuple soit.

******************************************************************

Commentaire
 

Le plus ancien souvenir concret du peuple dans la Bible est le temps d'Abraham, des patriarches avec leurs tribus et de nombreux troupeaux avançant de proche en proche au gré des pâtures disponibles. Dieu y est présent comme guide et soutien, berger bienfaiteur et défenseur de ses brebis; de là le thème du Psaume 23. L'image sera valable jusqu'au retour d'Égypte quand, s'installant progressivement en Canaan, le peuple commence à se consacrer à l'activité agricole.

Sa subsistance se fait plus délicate et la tentation est grande pour beaucoup d'ajouter au Dieu qui avait été si utile dans le désert les dieux locaux ayant apparemment fait leurs preuves en matière d'agriculture (pluie, orage, fécondité,…). En tout état de cause, chaque année les moissons et récoltes de fruits et légumes sont source de réjouissance. Une fois encore la survie est assurée! Chacun est convoqué à Jérusalem pour faire étalage des meilleurs produits de la terre. Par-delà la stricte obéissance à la Loi, il y a réassurance collective, démonstration de puissance à lesquelles ni les chefs, ni le peuple ne sont insensible. Cette idée, de survie et de lendemain possible voire rayonnant, est tellement forte qu'après le massacre des benjaminites, c'est dans le cadre de cette fête que le rapt d'épouses destinées à perpétuer la tribu réduite à si peu sera organisé (Juges 21).

Un second aspect de la fête apparaît dans les livres historiques lorsque celle-ci est choisie comme date d'événements forts pour la communauté: dédicace du Temple par Salomon, consécration du sanctuaire de Béthel par Jéroboam au lendemain du schisme entre Royaume du Nord et Royaume du Sud à la mort de Salomon, rétablissement du culte à Jérusalem au temps du retour de l'Exil à Babylone (dédicace de l'autel en Esdras 3 aussi bien que lecture de la Loi en Néhémie 8). Le texte d'Osée repris en encadré va dans le même sens: le peuple venu selon la Loi pour le pèlerinage est vertement rappelé à l'ordre. L'abondance de biens ne peut durer si le peuple n'est fidèle à Dieu.

Comme aux monts Ebal et Garizim (Deutéronome 27), il y a d'un côté les bénédictions, de l'autre les malédictions, entre les deux le peuple est libre et responsable de son choix.
Avec les récoltes, Dieu n'est ainsi plus seulement le pourvoyeur de subsistance mais aussi le maître de toute vie. Zacharie illustre cette conception (Za 14). Il utilise l'image de l'eau vive (v. 8) que reprendra Jésus en Jean 7 pour affirmer, en mémoire du second récit de la création (et avant Apocalypse 22), que là se trouve véritablement Dieu qui agit, là se trouve l'avenir. Il associe les nations à la réalisation du plan de Dieu, seul roi de la terre. Venir devant Dieu à cette occasion est le premier pas de la purification.

Fêter les récoltes est donc plus que simplement remercier pour une année sans faim. C'est l'affirmation que le temps du désert est fini, que l'humain est à l'abri du manque et des embûches parce que Dieu a été -et sera- présent pas à pas jusqu'à ce que chacun soit arrivé à bon port. C'est la vision d'un Dieu plein de sollicitude, de tendresse, de compassion. C'est la vision d'un être humain encore loin de son but mais déjà porté par Dieu dans son périple. C'est aussi une invitation à ne pas tomber dans le piège d'une histoire des hommes dans laquelle Dieu passerait au second plan derrière les idoles ou le travail de l'homme.
Une bien belle fête…

Michel CORDIER


Le dossier Église et Argent
La grâce qui coûte
La doctrine de la grâce si chère aux protestants peut aussi être son cache misère lorsqu’elle est détournée de son sens, et prétexte à un témoignage molasse, voire à un non-engagement total. Pour Dietrich BONHOEFFER, pasteur de l’Église Confessante en Allemagne sous HITLER, au contraire la grâce a un prix.

“ La grâce à bon marché est l'ennemie mortelle de notre Église. Actuellement, dans notre combat, il y va de la grâce qui coûte. La grâce à bon marché, c'est la grâce considérée comme une marchandise à liquider, le pardon au rabais, la consolation au rabais, le sacrement au rabais; la grâce servant de magasin intarissable à l'Église, où des mains inconsidérées puisent pour distribuer sans hésitation ni limite; la grâce non tarifée, la grâce qui ne coûte rien. Car on se dit que, selon la nature même de la grâce, la facture est d'avance et définitivement réglée. Sur la foi de cette facture acquittée, on peut tout avoir gratuitement ”.

C’est avec ce langage vif que débute le livre “ le prix de la grâce ”. Ensuite, l’auteur annonce la couleur: Si vraiment le chrétien vit dans le monde sous le couvert d’une grâce à bon marché, pourquoi se forcerait-il à vivre différemment que ses contemporains? Même dans l’Église, le Chrétien sous la grâce à bon marché peut se laisser aller à mettre les pieds sous la table sainte: “ La grâce à bon marché, écrit BONHOEFFER, c'est la prédication du pardon sans repentance, c'est le baptême sans discipline ecclésiastique, c'est la sainte cène sans confession des péchés, c'est l'absolution sans confession personnelle. La grâce à bon marché, c'est la grâce que n'accompagne pas l'obéissance, la grâce sans la croix, la grâce abstraction faite de Jésus-Christ vivant et incarné ”.

Mais pour Dietrich BONHOEFFER, et dans la situation dramatique qui est la sienne face au Nazisme on le comprend mieux encore, La grâce a un prix! “ La grâce qui coûte c'est le trésor caché dans le champ: à cause de lui, l'homme va et vend joyeusement tout ce qu'il a (…) La grâce qui coûte, c'est l'Évangile qu'il faut toujours chercher à nouveau; c'est le don pour lequel il faut prier, c'est la porte à laquelle il faut frapper. Elle coûte, parce qu'elle appelle à l'obéissance; elle est grâce parce qu'elle appelle à l'obéissance à Jésus-Christ; elle coûte, parce qu'elle est, pour l'homme, au prix de sa vie; elle est grâce parce que, alors seulement, elle fait à l'homme cadeau de la vie. Elle coûte parce qu'elle condamne les péchés, elle est grâce parce qu'elle justifie le pécheur. La grâce coûte cher d'abord parce qu'elle a coûté cher à Dieu, parce qu'elle a coûté à Dieu la vie de son Fils (“ Vous avez été acquis à un prix élevé ”), parce que ce qui coûte cher à Dieu ne peut être bon marché pour nous. Elle est grâce d'abord parce que Dieu n'a pas trouvé que son fils fût trop cher pour notre vie, mais qu'il l'a donné pour nous. La grâce qui coûte, c'est l'incarnation de Dieu”.

L’auteur prend ensuite l’exemple de Luther qui est d’abord passé par le chemin de la discipline personnelle dans son couvent et que Dieu réveilla à la grâce. Cette obéissance n’était plus, comme il le croyait, un acte de contrition personnelle nécessaire au salut. Il quitta donc l’isolement du couvent au profit d’un engagement à un service concret dans le monde: “ L'itinéraire de Luther, sortant du couvent pour rentrer dans le monde, représente l'attaque la plus rude dirigée contre le monde depuis le christianisme primitif. (…) il fallait désormais suivre Jésus au beau milieu du monde; ce qui avait été pratiqué comme une prouesse isolée, au milieu des circonstances et des allégements particuliers de la vie conventuelle, était dès lors pour chaque chrétien dans le monde une nécessité et un commandement . Il fallait pratiquer l'obéissance totale au commandement de Jésus dans la vie professionnelle de tous les jours ”. Avant de commenter le Sermon sur la montagne comme règle d’obéissance d’une grâce qui coûte, il poursuit ainsi: “ Il n'est pas possible de commettre plus funeste méprise à propos de l'action de Luther qu'en pensant que, en découvrant l'Évangile de la pure grâce, il a proclamé une dispense d'obéissance à l'égard du commandement de Jésus dans le monde ”.

Extraits recueillis par Joël BAUMANN, Dietrich BONHOEFFER, “ Le Prix de la grâce ”, Delachaux-Niestlé 1967, Labor et Fidès, 1985 p.20 à 31.
Avec l’aimable autorisation des Editions Labor et Fidès.
 

L’Église a un coût parce qu’elle a un projet.
 
L’Église a un coût parce qu’elle a un projet. Tel est le titre qui m’a été confié. Cette affirmation est certainement vraie. En même temps on peut dire, de manière quelque peu provocatrice, que même si elle n’a pas de projet l’Église peut aussi, hélas, avoir un coût. Elle ressemble alors à ces institutions humaines qui n’ont d’autre finalité que de se reproduire, d’autre projet que de se perpétuer. Et il ne faut pas croire que fonctionner ainsi à vide, en se justifiant par ses œuvres, ne coûte rien. Au contraire, pour se donner le sentiment d’exister on dépense et se dépense sans compter. Et pour mieux faire illusion, on sacrifie même aux logiques de ce monde, celles de l’efficacité, de la rentabilité, de la réussite à tout prix. Les réunions, les rencontres, les voyages, les textes, les discussions, les paperasses, absorbent l’essentiel de nos forces, de notre temps et de notre argent. Le mot projet ne recouvre alors rien d’autre que nos activismes dans lesquels nous nous épuisons et perdons courage.

C’est dire qu’il faut toujours être prudent lorsqu’on parle de projet d’Église ou de projet pour l’Église. En effet, l’Église n’a d’autre projet que la mission que Dieu lui confie. Elle n’a pas de raison d’être en soi, elle ne vit ni de son acquis, ni de ses performances, ni de ses institutions, ni de ses projets, mais de l’Évangile qui toujours la suscite. Appelée par Dieu, elle est mise en route par un événement qui est au-delà d’elle-même, au service d’une Parole qui tout à la fois la fonde et la déborde de partout. C’est dire que “ L'Église créée à Pentecôte est missionnaire, non par vocation, mais par définition. L'Église n'est pas créée comme un groupe qui recevrait, après coup, une vocation missionnaire, mais elle est créée en tant que communauté missionnaire. L'Église est missionnaire de naissance ” écrit Daniel MARGUERAT. Du coup ce qui est premier, ce ne sont pas les moyens et les ressources dont nous disposons ou ne disposons pas, mais c’est notre volonté d’annoncer l’Évangile à celles et ceux qui ne le connaissent pas. Grande ou petite, riche ou pauvre, l’Église n’existe ni ne peut se comprendre en dehors de cette mission évangélisatrice.

Cette urgence de l’évangélisation est d’autant plus grande que nous sommes aujourd’hui dans un contexte de déchristianisation et de sécularisation radicales. En effet, notre société a perdu sa mémoire biblique et nous vivons dans un pays où l’Évangile est méconnu. Alors même qu’il est, j’en ai la conviction, plus pertinent que jamais. Aussi il faut se réjouir de l’attention de notre Église à cette dimension missionnaire, en premier lieu à travers sa vie ordinaire mais aussi dans des initiatives plus exceptionnelles qui témoignent d’un souci de visibilité et de communication, ou encore par ses engagements diaconaux où la Parole prend corps sur les points de blessures de notre société. Et bien sûr, un tel projet missionnaire a un coût. Mais plus encore, il s’agit de repenser à partir de ce projet toute notre vie d’Église, l’utilisation de nos finances, la répartition de nos forces et de nos ressources. C’est à partir de lui que nous devons discerner ce qui est important et ce qui ne l’est pas, ce qui est nécessaire et ce qui est superflu, ce qui dans l’Église est à faire et ce qui est à abandonner, ce qui doit être maintenu et ce qui doit être changé.

En effet, cette priorité missionnaire risque de devenir un discours incantatoire si elle n’est pas assortie d’une réflexion sur les moyens que nous voulons lui donner et les stratégies ecclésiales qu’elle implique. Cela concerne notre capacité à refuser la spirale de la peau de chagrin, à créer des postes ici quand nous en supprimons là, à imaginer de nouveaux ministères, à organiser leur diversité et leur complémentarité, à accueillir de nouveaux ministres, à susciter des moyens financiers à la mesure de nos projets et de nos ambitions pour l’Évangile. C’est dans cette perspective missionnaire, d’une Église qui veut grandir, que nous devons placer, soutenir, accompagner la prochaine campagne sur le don. J’ai la conviction que si nous mettons au centre de nos vies d’Église de véritables projets tournés vers l’évangélisation, nos appels financiers peuvent être reçus comme vocation, non seulement pour susciter un engagement généreux en temps et en argent, mais pour nous replacer nous-mêmes devant l’initiative de Dieu dont nous sommes les premiers bénéficiaires. Aimés, appelés, rencontrés par Dieu, nous ne dépendons plus, ni de nos forces, ni de nos capacités, ni de nos qualités, ni de nos richesses, mais nous recevons notre identité véritable comme un don. Pourrions-nous désormais garder par devers nous ce qui ne nous a rien coûté et qui pourtant n’a pas de prix, la bonne nouvelle du salut en Christ?
Michel BERTRAND
 

Donner par reconnaissance
 
Donner suscite maintes interrogations. Donner combien? Comment? Pour quoi? (C'est-à-dire, en fait, à qui?). À toutes ces questions, il y a à peu près autant de réponses possibles, et bonnes, que de donateurs. Au bout du compte, il m'est plus facile de répondre à la question qui, à mon sens, conditionne toutes les autres: pourquoi donner?

Une réponse semble s'imposer d'emblée: je donne parce que je suis sollicité. Voilà une affirmation qui a pour elle l'honnêteté! C'est vrai que les sollicitations ne manquent pas. En certains lieux, il semble même que la vie de l'Église se résume à une succession d'appels financiers. Problème. D'autres, alors, diraient plutôt, par exemple: je donne parce que j'aime mon Église. Motivation fragile. Qu'est-ce qui se passe lorsqu'on apprécie moins le nouveau pasteur?

Aussi, il m'apparaît que fondamentalement je donne parce que j'ai reçu. De la même manière que je crois en Dieu non pas en raison du bien que Dieu ne manquera pas de me donner encore à vivre à l'avenir; je crois en Dieu en raison de sa fidèle bienveillance qu'il n'a pas manqué de me manifester en abondance par le passé. " Nous aimons parce que Dieu nous a aimés le premier " (1 Jean 4, 19). Je donne pour le privilège qui m'a été donné d'entendre l'Évangile, de l'avoir reçu de témoins " exceptionnels " qui ont marqué à jamais ma vie. Donner par reconnaissance, c'est alors donner " pour rien ", sans rien attendre en retour. Don gratuit. Pur bonheur. Donner, comme on dit: " Merci ".
 Étienne VION.
 

Économie: le retour du destin?
 
Marchandisation
L'économie, prise sous sa forme libérale deviendrait-elle la régulation sociale essentielle? D'une économie de marché qui a largement contribué à l'enrichissement général du pays, passerions-nous à une société de marché qui soumettrait l'ensemble de son organisation à la loi de l'offre et de la demande? Au cœur de ces enjeux, les Églises ont leur place. Pour le peu qu'elles en reviennent à leurs "fondamentaux", comme il est dit en sciences économiques.
Le marché "colonise" aujourd'hui des espaces qui autrefois lui étaient interdits. Si l'on n'y prend garde, la culture, l'éducation, l'environnement, la santé peuvent devenir des produits à seule vocation lucrative. Et ne plus être, en premier lieu, des services mis en place par la puissance publique et consacrés à l'intérêt général. Nous courons le risque de ce que Laurent Fabius appelle la "marchandisation du monde"

L'équilibre social entre liberté et protection
Nous sommes les enfants des rapports conflictuels et complémentaires entre la liberté et la protection. Pour dire vite entre l'initiative privée et l'intérêt général, entre l'économie de marché et la protection sociale. Ces deux pôles, "ces deux logiques contraires et vitales", laissées l'une sans l'autre, créent la jungle ou la prison.

La liberté, poussée à bout, c'est "aussi libre que possible, la mise à prix... la mise à prix devient la mise à mort: 30 deniers, marché conclu" . La protection, poussée à bout, arrive vite à croire que l'on peut expulser le mal, que l'Eden peut venir par les voies politiques, par la contrainte ou par le haut.

Dans ce jeu d'équilibre entre liberté et protection, toujours précaire, le principe de l'égalité des hommes entre eux est fondateur. Principe qui, s'il irrigue les sociétés occidentales depuis le Siècle des Lumières, trouve son origine dans le judéo-christianisme.

"Votre abondance pourvoira à leur indigence, afin que leur abondance pourvoie pareillement à votre indigence; de la sorte il y aura égalité" (2 Corinthiens 8, 13-14). Au cœur de l'Évangile, le principe égalitaire est appliqué par les Églises dans leur politique de rémunération. Il est à l’œuvre également dans le projet de la Sécurité Sociale à la française: quels que soient sa situation sociale et ses moyens, chacun a le droit de voir sa vie protégée sur le plan de la santé. C'est ainsi que de très pauvres gens se trouvent à égalité avec de très riches pour bénéficier des soins hospitaliers les plus coûteux…

Il s'agit donc de prêcher l'égalité des hommes entre eux pour combattre l'idée, largement répandue, qu'il y a des gagnants et des perdants et que l'on n'y peut rien. Prêcher l'égalité pour refuser ce que Jean-Claude GUILLEBAUD appelle "le retour du destin", cette fatalité économique qui laisse à la dérive des pans entiers de la population. Et pour créer un nouvel équilibre entre la liberté d'initiative et la protection du faible.

Retrouver le pouvoir des idées pour changer les faits.
La société française est en panne d'espérance. De l'attente du grand soir elle est passée au pouvoir des experts, de l'attente messianique à l'état de fait. Nous sommes ainsi devant un problème spirituel collectif: nous n'avons plus rien pour nous faire rêver collectivement, nous n'avons plus d'horizons mobilisateurs. Il ne faut alors pas s'étonner que l'économie de marché prenne toute la place, y compris celle des convictions.

Car le marché est attractif: il est créateur de richesses et de dynamisme social. Mais il gère tout lorsqu'on le laisse à lui-même. Bien souvent au dépend du plus faible et de l'éthique… en fait de ce qui devrait le borner.  Si, laïquement il s'agit de réinventer la volonté politique, ce qui n'est pas directement du ressort des Églises, théologiquement il s'agit de pointer la promesse évangélique adressée à chacun et à l'histoire des hommes.

En dernière instance il s'agit pour les Églises de faire ce qui est dans leurs cordes: promouvoir le travail de la parole et défendre l'idée d'un bien commun et d'une histoire qui espère. Somme toute, défendre les "fondamentaux évangéliques" que sont l'égalité et la promesse.
Dans le pas à pas, nos marges de manoeuvre ne résident pas dans le remplacement, illusoire et décevant, d'un système par un autre, dans un grand soir qui supprimerait radicalement les causes de nos malheurs: plus modestement elles se situent dans une lutte quotidienne et toujours renouvelée pour créer des règles moins inhumaines, pour mettre un peu d'éthique dans les relations économiques, pour que le faible ne soit pas à la merci du fort.

Bertrand VERGNIOL, pasteur
directeur du Centre de formation de la Fondation John BOST
président du Comité national de la Mission Populaire Évangélique
 

Détour biblique: la dîme
 
La dîme, impôt profane et impôt religieux, qui n’ont rien de commun avec le don et la solidarité. Par Jean-Pierre STERNBERGER, bibliste.

Argent, que de mots pour te dire! Espèces, fonds, valeurs, fric, galette, grisbi, numéraire, monnaie, pèze, sous, picaillons… Et, dans l'Église: denier du culte, quête, collecte, cotisation, offrande, cible, dîme…
Arrêtons-nous sur ce dernier mot qui a pour lui une origine biblique.
Bien avant que "cinématographe" ne soit devenu "cinéma" puis "ciné", "dixième" était devenu "dîme". Dans l’Ancien Testament et peut être même avant, (au milieu du IIème millénaire avant notre ère, à Ougarit), on versait comme impôt le dixième de ses revenus au roi. Cet usage est attesté et dénoncé par Samuel dans un discours anti-monarchique adressé au peuple qui demande un roi (1 Samuel 8, 15-17). Bien des années plus tard, le syrien Demetrius voulant se rallier les juifs leur promet un certain nombre de mesures fiscales dont une remise de dîme (1 Macchabées 11, 35).

Impôt religieux…
À cet impôt profane vient se superposer un impôt dû à l'Éternel (Lévitique 27, 30-3 2) dont les modalités divergent selon les livres bibliques. Quand le livre des Nombres légifère sur un impôt en nature dû aux Lévites, impôt sur lequel les Lévites eux-mêmes prélèvent 10% pour l'Éternel (Nombres 18, 21-28), le Deutéronome évoque un repas festif dans le temple partagé avec le Lévite "devant l'Éternel ton Dieu" (Deutéronome 12, 11-12; 14, 23-27).
Dans l'histoire d'Israël, cette institution est illustrée par le geste d'Abram envers le mystérieux Melkisedek (Genèse 14, 18-20; Hébreux 7, 4-10) ou la promesse de Jacob passant en quelque sorte un marché avec Dieu: si Dieu  me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, [...] je payerai fidèlement la dîme  (Genèse 28, 20-22). Après le retour de l'exil à Babylone, le prophète Malachie promet l'ouverture des écluses des cieux à ceux qui auront su ouvrir leur porte-monnaie (Malachie 3, 10). De cette époque tardive datent les comptes-rendus enthousiastes des offrandes sous Ézéchias (2 Chroniques 31, 5-10) ou Néhémie (Néhémie 12, 44-45; 13, 12). Mais comme tout impôt, la dîme est loin d'être toujours populaire.

Don de solidarité
Amos dénonce ainsi la bonne conscience de ceux qui apportent au sanctuaire leurs offrandes et leurs dîmes (Amos 4, 4). Jésus ne la mentionne que pour critiquer l'orgueil spirituel de certains pharisiens (Matthieu 23, 23; Luc 11, 42; Luc 18, 12).
Dieu nous préserve d'une telle pratique de la dîme! Quant à l'argent qui passe entre nos mains, l'Évangile nous en rend responsables, nous suggérant de nous faire des amis de ces richesses justes ou non.
Entre aumône et générosité, le vocabulaire sera toujours assez riche pour nommer le don de notre solidarité.