Les articles
11 septembre : réactionsÉtude biblique
Où en est l’oecuménisme aujourd’hui? Conférence donnée par le pasteur BIRMELÉ, le 5 octobre 2001 au cercle St-Thiébaut à Thann
Le défi du pluralisme religieux
Galates 5.1-6. Sans foi ni loi? Christian Schluchter
Le
dossier: Mort où est ta victoire. Michel Cordier, pasteur de Dornach
Un temps pour toutes choses sous les cieuxUn jour pour les chrysanthèmesLe long chemin de la confianceLa vie avant toutUne espérance chrétienne
Dieu est fidèle
Dieu maître de l'histoire
Une promesse de vie
Finalement…, en paix!Une espérance fondée sur le Christ
La mort: une prière
La situation internationale ayant des répercussions inévitables au sein de nos sociétés, le président de la Fédération Protestante de France, Jean Arnold de CLERMONT, insiste sur la nécessité de privilégier les occasions de rencontres entre tous ceux, juifs, musulmans, chrétiens, qui refusent "l’usage ambigu de la religion" à des fins plus politiques que spirituelles. Une véritable réaction aux événements ne peut qu’être globale, il nous faut aussi bien rechercher la justice par la "création d’un tribunal pénal international" qui ne laisserait pas prise aux désirs de "revanche" pour un seul pays. Mais également en cherchant à tarir les sources du "réservoir de haine" que crée le "fossé entre le monde occidental et les pays qui s'enfoncent dans la misère". Il convient de soutenir ceux qui œuvrent pour une plus grande solidarité internationale ou qui luttent contre les "toutes formes d'oppression".Où en est l’oecuménisme aujourd’hui?Dans le même esprit, Jean-Marie BOCKEL, maire de Mulhouse, a réuni les responsables des principaux groupes religieux présents dans la ville et a exprimé avec eux sa volonté de récuser tout amalgame entre "Islam et intégrisme" et invite tous ses concitoyens à un plus grand attachement encore aux "valeurs démocratiques, d'humanisme et de tolérance auxquelles l'ensemble des mulhousiens demeurent profondément attachés". Appelant de ses vœux "compassion et solidarité", il compte sur "l'esprit de responsabilité et de respect mutuel" qui anime non seulement les responsables des communautés religieuses mais aussi l'ensemble de leurs membres.
Un événement à Thann pour les paroissiens catholiques et protestants venus écouter le pasteur BIRMELÉ, doyen de la faculté de théologie protestante de Strasbourg, délégué de la fédération luthérienne mondiale, corédacteur de la déclaration commune à propos de la doctrine de la justification.Conférence Culture et Christianisme: Claude GEFFRÉ à AltkirchPour faire comprendre ce que doit être l’œcuménisme, M. BIRMELÉ a rappelé deux textes bibliques. Dans l’un, celui de la tour de Babel, les hommes subitement ne pouvaient plus avancer dans leur travail, chacun parlant une langue différente. C’était l’incompréhension, la désunion. Dans l’autre, l’histoire de la Pentecôte, bien que parlant différentes langues, ils étaient en mesure de se faire comprendre. « Nous les entendons parler dans nos diverses langues des grandes œuvres de Dieu » est-il écrit. Ainsi, ils pouvaient accepter que l’autre parle une langue différente de la leur et qu’ils étaient capables de comprendre.
L’Église est toujours dans cette tension, entre rupture et dialogue. Si l’on se tourne vers le passé, on constate que les problèmes confessionnels sont nés dans des époques de rupture de civilisation . Ainsi, au XIème siècle c’est la rupture entre l’Orient et l’Occident et le schisme de 1054. Le XVIème siècle est un siècle de grands bouleversements. C’est alors que naît la Réforme. La géographie nous permet de découvrir des lieux de rencontre et de heurts de peuples, de langues et de cultures différentes. Les bassins du Rhin et du Danube sont des régions œcuméniques. Nous avons affaire à un monde anglo-saxon allemand d’un côté et latin de l’autre. Et comme par hasard, les uns sont catholiques et les autres protestants au sens le plus large du terme. Babel ou Pentecôte? Les pays nordiques et l’Espagne ne connaissent pas ce choc de civilisation, ils n’ont donc pas de préoccupations œcuméniques.
Dans notre civilisation moderne, l’œcuménisme se pose ainsi à nous: jusqu’à quand, jusqu’où, comment peut-on être différent, comment doit-on être différent pour pouvoir être un? Ce qu’il y a de plus anti-œcuménique c’est l’uniformité. L’uniformité, c’est la mort. C’est de la différence que naît la vie. Il faut que les différences séparatrices deviennent des expressions de la richesse de notre vie commune. Notre problème, c’est la difficulté d’accepter que l’autre puisse être différent et que l’on puisse dire la même foi en d’autres termes que nous.
Dans l’histoire récente, trois événements marquent un désir de rapprochement entre nos Églises. Tout d’abord l’accord signé à Augsbourg entre les Églises catholique et luthérienne. Aboutissement en juin 1999 d’un travail de longue haleine commencé à Strasbourg en 1967. En 1972, le premier texte d’accord dit déjà que le salut est en Jésus-Christ. Mais la véritable révolution avec l’accord d’Augsbourg, c’est que l’Église catholique est en mesure de dire que la foi peut être dite en d’autres termes que les siens.
Parallèlement, les grandes Églises protestantes du monde entier ont travaillé sur leur rapprochement et un texte a pu être signé. C’est la Concorde de Leuenberg en 1973. Enfin, la déclaration de Reuilly, le 1er juillet 2001, est un accord sur la pleine communion entre luthériens, réformés, méthodistes et anglicans. Malheureusement, les voix sont quelquefois discordantes au sein de nos grandes Églises. L’Église catholique allemande connaît d’énormes tensions. L’Église luthérienne connaît également des difficultés entre Scandinaves et Allemands du Sud.
Où en est l’œcuménisme aujourd’hui?
Trois problèmes semblent freiner son avancée. Le protestantisme tout d’abord. Est-il capable de se doter d’un minimum d’instruments communs? Qui peut s’exprimer au nom des protestants? Les protestants peuvent-ils se reconnaître tous dans une seule voix? Pourrait-on se mettre d’accord sur un synode européen? Certains pensent même que le protestantisme non identifiable risque de disparaître. Et le catholicisme? L’Église catholique peut-elle accepter une autre forme d’Église que la sienne? Les Églises de nos jours sont confrontées aux défis éthiques. La société attend que l’Église, les Églises s’engagent, qu’elles définissent leur position. Un seul exemple permet de saisir la complexité du débat: l’homosexualité. L’Église peut-elle bénir les couples homosexuels? Quelles sont déjà les réactions au Danemark, en Allemagne, en France, en Espagne?
Nos défis à l’heure actuelle c’est de parvenir à des attitudes responsables sur les grands enjeux de société. Notre société n’attend qu’une seule chose: que des personnes proposent une orientation éthique et disent pourquoi nous nous engageons. Peut-être que le 11 septembre nous aura appris qu’il est extrêmement important de redéfinir pourquoi nous nous battons. Est-ce que nous avons un idéal chrétien de liberté, de compréhension biblique de l’homme et des relations entre les humains? Pourquoi cette compréhension qui est la nôtre est-elle perçue par d’autres cultures comme égoïste au point de déclencher des actions aveugles? Ce sont des questions qui nous sont posées et qui nous ramènent au mouvement œcuménique.A et R MARTIN
Conférence donnée par le pasteur BIRMELE, le 5 octobre 2001 au cercle St-Thiébaut à Thann
Par les perspectives nouvelles qu'il a ouvertes pour la foi chrétienne dans le monde contemporain, Claude GEFFRÉ est un des plus grands théologiens français actuels. Né en 1926, entré chez les dominicains en 1948, il a publié de nombreux travaux qui font autorité, et il a assumé d'importantes responsabilités dans la recherche et l'enseignement théologiques an sein d'une Église en profonde mutation.
Professeur à l’Institut catholique de Paris durant de longues années, il a dirigé la célèbre collection "Cogitatio fidei" aux Éditions du Cerf, puis il a assuré la direction de la prestigieuse École biblique et archéologique de Jérusalem. Il intervient toujours dans diverses universités à travers le monde; mais, comme à l'époque où il prêchait à la messe radiodiffusée par France-Culture, il lui tient à cœur de partager ses connaissances et ses convictions avec le grand public.
Pour Claude GEFFRÉ, la foi n'est pas une donnée abstraite véhiculée par une tradition immuable. Elle ne peut vivre qu’en s'inscrivant dans l'histoire concrète des hommes, en étant réinterprétée à frais nouveaux à chaque époque. Parmi les questions qui se posent au christianisme dans le contexte inédit des cultures postchrétiennes, celles relatives au pluralisme religieux apparaissent comme cruciales au plan des doctrines comme à celui des pratiques.Interview
Quelle est la crédibilité des vérités religieuses dans le cadre du relativisme contemporain?
En réalité, ce sont toutes les vérités qui sont aujourd'hui remises en question. Hormis la vérité des faits scientifiques, il ne reste apparemment que de multiples vérités particulières, et plus personne ne peut prétendre au monopole de la vérité. C'est vrai pour la religion comme pour la morale ou la philosophie. Mais cette situation inédite n'entame guère le crédit des religions, et l'influence que celles-ci exercent de nos jours sur les hommes et les sociétés reste considérable. Des idéologies nationalistes à fortes composantes religieuses ont un impact géopolitique majeur, et la religion (ou la religiosité tout au moins) contribue quasiment partout à façonner l'anthropologie des temps modernes. S'interrogeant sur lui-même et sur son devenir face à l'évolution scientifique et technique, l'homme se tourne à nouveau vers la religion, un domaine que le positivisme avait trop vite associé à un âge infantile de l'humanité. Et le regard désormais porté sur les traditions religieuses ne cesse de s'enrichir d'importantes connaissances nouvelles.
Du fait qu'elles exigent une adhésion inconditionnelle de la part des croyants, les vérités religieuses conduisent souvent à l'exclusivisme. Qu'elles se rattachent à des traditions comme dans l'hindouisme ou le bouddhisme, ou à une révélation divine comme dans les monothéismes judaïque, chrétien et islamique, elles sont considérées comme sacrées. Pourtant, l'homme authentiquement religieux doit pouvoir confesser la vérité à laquelle il croit sans pour autant se voir obligé de rejeter les autres vérités. Il sait que non seulement la vérité le transcende, mais encore que toute énonciation de la vérité s'inscrit dans un environnement qui la détermine: aucune vérité d'ordre religieux, même révélée, ne peut englober l'ensemble des vérités auxquelles l'humanité parvient à accéder. Affrontées aux mêmes énigmes du commencement et de la fin, à la même question du sens de la vie, les religions différent dans leurs réponses; mais elles ont en commun une caractéristique essentielle: leur ouverture à une altérité mystérieuse qui les dépasse et qui permet à l'homme de se réaliser au delà de lui-même.Quels sont les enjeux du dialogue interreligieux et des résistances qui s'y opposent?
Notre conscience du pluralisme religieux tend à s'approfondir avec l'expérience de la mondialisation. Celle-ci fait apparaître que les hommes forment une même famille humaine à l'échelle de la planète, quelle que soit la diversité des races, des cultures et des religions. Nos convergences se révèlent plus importantes que nos divergences, et nous découvrons que le destin de l'humanité dépend de nous. Dans un tel contexte, les religions ne sont plus crédibles quand elles ne se préoccupent que du ciel et de l'immortalité de l'âme; il leur incombe de faire face aux grandes urgences du monde contemporain. Toutes doivent participer à l'humanisation de l'homme, à l'édification d'une communauté mondiale vivable sous l'égide de la justice et de la paix. Se voulant sacrement de l'unité humaine, l'Église du Christ est particulièrement concernée par cette perspective.
Mais la globalisation n'est pas exempte de dangers. Sous couvert d'universalisme, elle porte en elle les risques totalitaires inhérents à toute visée hégémonique. Les diverses cultures se trouvent progressivement laminées par le modèle dominant imposé par le capitalisme et les médias, et les identités culturelles et religieuses particulières sont menacées de disparaître au profit d'un système monolithique placé sous le signe de l'argent et du plaisir. Face à ce péril, les réactions de refus et de repli se multiplient à travers toutes sortes d'intégrismes, y compris dans les Églises chrétiennes; et cette résistance peut prendre des formes extrêmes quand le religieux se fanatise au contact du politique. Dans sa farouche opposition à l'impérialisme de l'Occident, le fondamentalisme islamiste en vient à légitimer, au nom de la religion et de Dieu lui-même, une intolérance totalement contraire au respect des personnes, voire à justifier d'inqualifiables crimes comme l'attestent les événements tragiques du 1 1 septembre 2001.
Face à ces contradictions, le dialogue interreligieux a vocation à instaurer un certain universalisme tout en reconnaissant la singularité de chaque religion, de même que le christianisme doit chercher à s'unir en valorisant sa diversité. Il est vrai que les autres religions ne ressentent pas toujours autant que le christianisme le besoin de dialoguer, soit qu'elles se cantonnent dans leur propre sphère de civilisation, soit qu'elles se fient à l'esprit de syncrétisme qui les anime. Il est vrai également que la confrontation des systèmes religieux au plan doctrinal ne permet que peu de progrès dans l'état actuel des choses, car les vérités proclamées sont différentes et il s'avère difficile de négocier des passerelles entre elles. Mais les efforts en vue d'une meilleure connaissance réciproque et d'une meilleure entente doivent s'intensifier, sans céder aux tentations ou injonctions fondamentalistes. Et, au-delà des actions que les religions ont à mener ensemble au service des grandes causes de l'humanité, elles peuvent s'enrichir mutuellement en mettant en commun leur expérience dans les domaines de la spiritualité, de la prière et de la mystique.
Le christianisme peut-il légitimement revendiquer d'être universel?
Selon la foi chrétienne, Jésus n'a pas été un simple fondateur de religion parmi les autres, mais Dieu lui-même s'est incarné en lui pour sauver l'humanité dans sa totalité, et le christianisme est de ce fait universel de par sa nature. Pour pertinente qu'elle puisse être au plan de la foi, l'affirmation de cet universalisme de principe n'autorise pas le christianisme historique à revendiquer une universalité effective par rapport aux autres religions et aux autres cultures. De fait, les christianismes qui se sont succédés jusqu'à présent ne se sont guère exprimés qu'à travers la culture occidentale issue de Jérusalem et d'Athènes, et l'inculturation de la foi chrétienne dans les autres grandes cultures de l'humanité est à peine commencée. Que ce soit dans l'ordre doctrinal, dans l'ordre moral ou dans celui des pratiques religieuses, le christianisme est loin d'avoir valorisé toutes les virtualités qui se sont offertes, et personne ne peut préjuger de ce qu'il accomplira sur ce plan dans le futur.
Pour s'épanouir dans d'autres cultures et progresser ainsi vers l'universalité, le christianisme devra renoncer à beaucoup de ses particularités héritées du passé, mais sans pour autant sacrifier l'essentiel de sa vérité. Certains préconisent de ne retenir que le message des béatitudes et ses prolongements éthiques, en récusant en bloc les dogmes élaborés par l'Église au cours des siècles, notamment dans sa rencontre avec l'hellénisme. Pour ma part, je ne partage pas cette position qui refuse l'incarnation du christianisme dans l'histoire: en ignorant une des dimensions capitales de la foi chrétienne, elle porte à en dissoudre la spécificité. C'est dans sa singularité, dans son altérité radicale, sans escamoter les scandales de l'incarnation et de la croix, ni l'incroyable nouvelle de la résurrection, que l'évangile doit s'immerger dans les cultures du monde en vue de les transfigurer sans les aliéner. La foi chrétienne est une vérité qui se propose, pour permettre à l'homme de renaître en Dieu à partir de ce qu'il est. Encore faut-il admettre qu'aucun christianisme historique ne sera jamais universel à la mesure de l'universalité du mystère du Christ telle qu'elle est présentée dans les écrits de saint Paul.
Les autres religions peuvent-elles également refléter Dieu et mener au salut?
Dieu n'a pas attendu l'avènement somme toute récent du judéo-christianisme pour aimer et accompagner l'humanité, et nulle frontière religieuse ne saurait le contenir. Les Pères de l'Église admettaient déjà que toutes les manifestations authentiquement religieuses ont leur place dans les vues de Dieu, et que le salut en Jésus-Christ œuvre en elles depuis l'origine de l'humanité. Mais, jusqu'au siècle dernier, on pensait assez communément que les religions qualifiées de païennes ne pouvaient véhiculer que des images dégradées de la vérité, et qu'elles ne constituaient au mieux qu'une lointaine approche de l'unique vérité considérée alors comme l'apanage du christianisme.
Aujourd'hui, l'Église affirme que les autres traditions religieuses sont dotées d'une part de vérité, de bonté et même de sainteté, et qu'elles peuvent à leur manière manifester le visage du vrai Dieu. Ce n'est pas seulement dans ce qu'elles ont en commun avec le christianisme que réside cette part qui leur vient de Dieu, mais je pense que c'est également dans ce qui constitue leur singularité irréductible au christianisme. Peut-être même est-ce précisément cette singularité qui témoigne de leur raison d'être aux yeux de Dieu. Dans cette optique, les vérités propres à ces traductions apparaissent d’autant plus précieuses qu’elles ne font pas partie du patrimoine déjà engrangé par le christianisme, et qu'il n'est pas assuré qu'elles trouveront un jour leur accomplissement dans les christianismes à venir. Il serait donc abusif de prétendre que l'Église détient le monopole de la vérité et du salut. Issu d'une croix où Dieu et l'homme ont connu le plus total dépouillement, le christianisme n'a pas vocation à dominer les autres religions; au contraire, il doit cheminer avec les hommes et leurs cultures dans le respect de l'humilité et du silence de Dieu.Le pluralisme religieux compris de cette façon n'est pas un pluralisme idéologique qui nous acculerait à désespérer de toute vérité objective. Au lieu de définir la vérité comme le vrai opposé au faux en chosifiant pareillement la vérité et l'erreur, on peut la concevoir en termes de manifestation progressive. La vérité totale n'apparaîtra qu'à la fin de l'histoire, quand le mystère de Dieu se révélera pleinement et assumera le mystère de l'homme. En attendant, les vérités auxquelles nous pouvons accéder ne sauraient être que des manifestations partielles de la vérité, et aucune vérité partielle ne peut inclure toutes les vérités ou nier celles qui sont hors d'elle. Dans la mesure où nous croyons que le mystère du Christ dépasse infiniment l'histoire, y compris celle de l'homme de Nazareth et des christianismes qui s'en réclament, nous pouvons croire que les vérités des autres religions constituent des vérités christiques qui, tout en étant étrangères aux christianismes de l'histoire, portent témoignage de Dieu dans le présent et trouveront un jour leur réalisation définitive en lui. À l'écart de tout relativisme, cette approche relationnelle de la vérité invite à découvrir les vérités et la vérité des autres, et à rechercher à travers cette découverte une meilleure intelligence de la vérité chrétienne et de notre propre vérité.
Propos recueillis par Jean-Marie KOHLER
À la Halle au blé d'Altkirch, le 16 novembre à 20h. Entrée libre. Vente et dédicace des ouvrages du conférencier.
Texte: Galates 5.1-6
Ne perdez pas votre liberté
Le Christ nous a libérés pour que nous soyons vraiment libres. Demeurez donc fermement dans cette liberté et prenez garde de ne pas redevenir des esclaves.Légalité ou justice?
Écoutez! Moi, Paul, je vous l'affirme: si vous vous faites circoncire, alors le Christ ne vous servira de rien. Je tiens à déclarer encore une fois à tout homme qui se fait circoncire qu'il est obligé d'obéir à la loi tout entière. Vous qui cherchez à être reconnus justes devant Dieu en obéissant à la loi, vous vous êtes séparés du christ; vous êtes privés de la grâce de Dieu. Quant à nous, nous espérons que Dieu nous rendra justes devant lui; c'est ce que nous attendons, par la puissance du Saint-Esprit qui agit au travers de notre foi.Les avocats et les juges connaissent très bien la différence entre la justice et la légalité. Ils savent que parfois ce qui est légal n'est pas juste, ou à l'inverse.
À cela plusieurs origines: souvent un secteur social sera tenté d'imposer des lois inadmissibles à un autre. Souvenons nous des lois concernant la ségrégation raciale aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud (Apartheid). Martin LUTHER KING n'hésita pas, bien que pasteur et citoyen américain, à prôner la désobéissance civile, qu'il trouvait plus juste que le respect d'une légalité injuste.
Notons aussi que l'écart entre légalité et justice peut être généré par les évolutions d'une société qui évolue si vite qu'elle rend périmées d'anciennes lois, souvent proches de la justice en leur origine!Un exemple parlant, tant pour les chrétiens du premier siècle que pour nous-mêmes, est la sortie du peuple d'Israël d'Egypte. Lors de cet événement, Moise constate (nous sommes rappelons-le en plein désert) que certains secteur du peuple qui ont mangé de la viande de porc, sont sérieusement malades. Il établit, le bon sens aidant, une loi stipulant le caractère impur de cette viande et interdisant sa consommation.
Il va de soi que l'objectif visé n'est autre que de servir et protéger les gens de son peuple; il est évident que dans ce cas précis, légalité et justice vont de pair.
Aujourd'hui, nous le savons, les anciennes raisons qui justifiaient l'interdiction ont disparues. Mais la lettre de la loi mosaïque, elle, reste intacte.Nous constatons que si l'on pratique la politique de s'attacher de manière inconditionnelle, à la lettre des lois, on risque de se retrouver souvent prisonniers d'une structure rigide, telles les mailles d'un filet, ce qui bloquera le fonctionnement souple et harmonieux de la société.
De la loi à la Foi
Voilà précisément la situation dans laquelle se trouve le peuple d'Israël au moment de l'avènement de Jésus-Christ.
Captif de la lettre de la Loi, ce peuple devient esclave des pratiques rituelles qui n'ont, dès lors, plus leur vitalité originelle.
L'Apôtre Paul se bat alors en faveur d'une nouvelle ère de liberté au cœur de l'Église naissante.
Cette liberté est rendue possible grâce à l'Esprit que Jésus-Christ est venu répandre dans les cœurs, au tréfond de nous-mêmes.
Un esprit responsable, ancré dans la foi, dans la justice et la vérité. Cette liberté et cette justice sont plus que des mots: elles sont vivantes apportées par la Grâce.
La vie nouvelle est fondée sur la foi et sur l'amour."De la justice chrétienne"
Martin LUTHER, l'un des plus grands commentateurs de l'Epître aux Galates, dit dans son introduction à cette Epître: "Dans ce texte, Paul veut affermir l'enseignement de la foi et de la grâce, c'est-à-dire de la justice chrétienne, pour que nous connaissions parfaitement la différence qu'il y a entre la justice chrétienne et toutes les autres justices". En effets, les autre justices affirment: "C'est bon car la loi l'exige"; la justice de Christ affirme quant à elle et avec force "C'est bon car la justice l'exige!"
Christ ne dira-t-il pas: "Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat"?
Paul poursuivra en précisant bien "Prenez garde de ne pas redevenir esclaves!" Vieille tentation qui existe toujours pour l'homme de substituer une logique des mérites, stratégie confortable et faussement sécurisante, plutôt que de s'accepter tel qu'il est, c'est-à-dire au bénéfice de la Grâce de Dieu. Il est vrai que d'accepter la grâce nous oblige à un retour sur nous-mêmes où nos fausses sécurités volent alors en éclats.
Devenir responsables et acteurs, envoyés (c'est l'étymologie du mot apôtre) dans la foi, oui, il faut reconnaître que cela nous dérange, encore aujourd'hui!
Nous préférons tant de fois nous réfugier sous l'aile de la loi, tels les petits du cygne, sauf que ce cygne peut à l'occasion se révéler une hydre terrifiante, en blessant d'autres tandis qu'elle semble me protéger moi. "Il vaut mieux qu'un seul meure" telle n'est pas la justice dont parle l'Évangile car un seul c'est toujours un de trop!Non pas abolir mais accomplir
En réalité il faut nuancer l'opposition entre la loi et l'Évangile, car tel que le Christ l'a dit à plusieurs reprises, il n'est pas venu abolir la loi mais lui donner sa véritable valeur (Mt.5. 17-19).
Christ est venu changer la lettre morte de la loi, par la loi spirituelle inscrite dans les cœurs, ce dont parlaient déjà les prophètes.Oui une nouvelle spiritualité fondée, non plus sur des pratiques, mais sur l'être!
Être, avec pour ferments: la lumière, la joie, la liberté et le réconfort que Christ lui-même nous apporte.Oui, aujourd'hui, nous savons bien qu'être chrétien ne signifie pas seulement accomplir un certain nombre de préceptes, ou accepter un ensemble de pratiques rituelles, mais fondamentalement, vivre à la lumière de l'Amour que Jésus-Christ nous a communiqué.
Aujourd'hui, les chrétiens savent qu'une chose n'est pas bonne parce que Dieu la commande, mais que Dieu la commande parce qu'elle est bonne!
Alors seulement, le christianisme devient la foi qui se nourrit du rapport personnel avec le Ressuscité!Notes de lecture
Contexte: pendant son deuxième et troisième voyage missionnaire, l'apôtre avait évangélisé bon nombre des Galates; ces Galates n'étaient autre que les descendants des anciens Celtes gaulois qui s'étaient avancés jusqu'en Asie Mineure (aujourd'hui la Turquie d'Asie) au 3e siècle avant Jésus-Christ.
Il avait formé cette communauté, tout comme les autres, dans la liberté inspirée par l'amour et par la justice de Jésus-Christ. Mais il fut suivi plus tard par d'autres faux évangélistes, de tendance judaïsante et légaliste, qui exigeaient aux nouveaux convertis galates de pratiquer la loi juive, et de se circoncire comme la loi de Moise l'exigeaient.
L'apôtre Paul écrit alors cette lettre pour empêcher un tel détournement spirituel. Il y place la grâce de Christ au centre et rejette toute tentative d'acquérir le salut par la pratique des œuvres de la loi.
La foi doit être au cœur des choix et de la responsabilité du chrétien!
Un
temps pour toutes choses sous les cieux
Michel CORDIER
Un jour pour les chrysanthèmesLe long chemin de la confianceTous les ans, début novembre, les cimetières de nos villes se remplissent. La tradition catholique a établi le jour du 2 novembre pour célébrer Dieu en laissant une place qui lui convient aux trépassés. Mais ce jour-là, les catholiques ne sont pas les seuls à se bousculer au portillon pour honorer leurs défunts. D'ailleurs, rares sont ceux qui, même pratiquants, osent parler du jour des trépassés. Chacun se réfère à la fête de la veille, la Toussaint, dont l'origine est la dédicace par le pape Boniface IV de l'église du Panthéon de Rome en 607, un ancien temple païen réattribué à la vierge et aux martyrs. En France, la fête est marquée depuis 837. S'il est vrai que dans la tradition catholique ne peut être canonisé qu'un défunt et que l'idée du martyre est présente dès les origines de la fête, il est tout de même frappant de constater la coïncidence des dates et le mélange de leur sens. Il en est de l'exaltation des saints (qui seule donne droit à un jour férié) et de la mémoire des morts comme de cet ancien usage médical qui a fait donner aux pavillons accueillant des malades atteints d'une affection que l'on ne savait soigner (tuberculose, cancer,…) le nom d'un célèbre médecin.
Les thèmes de la mort et de la mémoire sont importants dans la Bible parce qu'ils sont essentiels dans toutes les cultures humaines. Il est difficile de trouver un sens à sa vie sans répondre à ces deux questions, celles de la fin de la vie et de ce qui en reste. Les plus anciens rites connus dans la préhistoire, il y a plus de 35 000 ans, sont des façons de placer les morts dans leur sépulture. Les plus nombreux des premiers récits écrits ou gravés que nous ayons font mémoire des grands hommes de l'époque. L'homme moderne, celui dont le progrès technique était triomphant, a cru pouvoir s'en passer au début des années soixante-dix. C'est comme cela que l'on a pu construire des villes nouvelles autour de Paris sans prévoir d'emplacement pour un cimetière et plus près de chez nous des hôpitaux sans réserver de lieu pour les archives! Avec un peu de recul et l'échec des sciences à tout soigner ou réparer, nous sommes entrés dans une nouvelle phase dans laquelle le débat entre soins palliatifs et euthanasie a pris une ampleur démesurée dans les réflexions de bioéthique et dans laquelle travaille à plein une "société de thanatologie" (science de la mort) qui remplit le vide laissé par la désaffection des gens pour nos Églises.
Dans l'album de bandes dessinées "Le quatrième chat" (éditions Casterman), Philippe GELUCK fait dire à son héros: "La mort au terme de la vie… ça vient un peu comme l'addition après un repas au restau sauf… qu'on ne peut pas partir en courant, voire proposer de faire la vaisselle". Est-ce pour nous la seule façon de voir la question aujourd'hui? Voilà une bonne occasion de faire un petit tour dans nos Bibles et dans l'histoire du christianisme.
Il y a environ 2 500 ans, sur les rives du fleuve, les hébreux déportés à Babylone pleurent: ils rêvent du temps passé, de leur liberté, de leur roi, de leur temple et de vengeance (Psaume 137). Ce sont les prêtres du Dieu d'Israël qui vont leur rendre leur dignité et une raison de vivre en confiance. Leurs vainqueurs croient en une création de l'homme peu glorieuse. Selon leurs récits des origines, l'homme a été façonné par la principale divinité adorée à Babylone lorsqu'au cours d'une grande lutte entre dieux, le dieu rebelle est tué et que son sang mélangé à la terre va servir à former des esclaves pour les dieux désormais moins nombreux. Le premier récit de création de la Bible (Genèse 1, 1-2, 4a) fait un pied de nez aux babyloniens. La vie n'a rien d'un hasard, un jour Dieu décide de créer le monde, il le crée étape par étape, de manière ordonnée, avant d'y introduire la vie. La première vie qui apparaît ce sont les astres; soleil, lune et étoiles permettront de compter le temps pour établir le calendrier des fêtes. C'est de Dieu que dépend l'avenir et non des astres, finie l'astrologie, finies les superstitions et les horoscopes. Désormais, le temps ne sera plus qu'une longue occasion donnée de vivre avec Dieu et de n'avoir que Lui comme seul maître. Or Dieu ne crée l'homme qu'en fin de parcours, comme la cerise sur le gâteau, mieux, il le crée à son image. D'emblée, l'homme et la femme sont unis par la même bénédiction du créateur et envoyés à la même mission de se substituer à Dieu pour diriger la création dans les tâches ordinaires du quotidien. Lorsque Dieu contemple le sixième jour de la création il s'exclame "voici, tout cela est très bon". Mais l'adverbe "très" employé dans cette phrase ne désigne pas en hébreu que la quantité, il signifie aussi la durée. Il faut donc comprendre "voici, tout ceci est très bon et pour longtemps". L'homme est, depuis le projet qui lui a donné vie, en lien d'amour et de partenariat avec Dieu, c'est là sa noblesse et le sens de son existence.Une espérance chrétienneLa vie avant tout
Jusque là, la création était imaginée sous un autre angle. Le second récit de création (Genèse 2, 4b-3, 24), conçu presque cinq siècles plus tôt, impose plus de contraintes à l'humain. L'homme est davantage en lien avec la terre, il en naît par le souffle de Dieu, il doit la servir. Même si le fait que Dieu lui fasse nommer tous les animaux montre à l'évidence son importance, il ne peut demeurer sans qu'un plus fort ne soit à ses côtés, ce sera la femme. Ce récit inclue la première rébellion contre Dieu. Les humains ont encore besoin de s'affirmer par rapport à Dieu, la femme aspire à être divinité et l'homme suit sans rechigner sa démarche. On dit à tort que le premier commandement (Gn 2, 16-17) est un interdit, il n'en est rien. Le premier ordre de Dieu dans ce texte est un envoi assorti d'une liberté qui ne connaît qu'une seule limitation: le lien de respect de Dieu ne doit pas être brisé, chacun est différent et doit rester à sa place. Lorsque l'homme désobéit, il est surpris de ne pas mourir sur le champ, il ne comprend pas immédiatement que quelque chose est pourtant mort. Lorsque le soir venu Dieu le cherche et l'appelle dans le jardin, il se cache - comme il a caché sa nudité derrière une feuille de figuier- parce qu'il ne peut plus se présenter tel qu'il est devant Dieu. Il n'y a plus de simplicité dans sa relation avec Dieu. Deux choses doivent nous frapper. La première est que Dieu prend l'initiative de renouer le contact, il essaie de ramener à lui les fautifs. La seconde est que Dieu va remplacer la feuille par une peau animale, plus efficace et plus durable, mais il aura fallu pour cela qu'une mort innocente cache la faute. La porte est ouverte aux sacrifices de réconciliation. La vie sera désormais dure pour l'homme. La liste de conséquences de Gn 3, 14ss montre comment la séparation entre Dieu et l'homme est préjudiciable pour ce dernier. Tous les détails concordent néanmoins pour affirmer que le lien persiste de la part de Dieu, qu'il n'y a pas de malédiction sur l'homme mais une distance. Le serpent de la tentation devient impur, c'est à dire que son contact tient à l'écart de Dieu. L'homme ne maîtrise plus qu'imparfaitement la nature. La femme garde son importance, elle continue à mener le tête à tête conflictuel avec le serpent mais elle devient prisonnière de son désir et la souffrance de ses grossesses doit rappeler à tous que la vie et sa transmission ne vont pas de soi. À l'est d'Eden, la distance qui marque la différence de nature entre Dieu et les humains malgré l'alliance entre eux est le péché. Si le péché a bien entraîné la mort, Dieu a néanmoins fait passer la vie au premier plan.
Dieu est fidèle
Tous les récits bibliques de l'histoire d'Israël tentent de comprendre comment l'homme a pu vivre entre son péché et la grâce de Dieu. La plus belle illustration en est dans deux images du texte du déluge (Genèse 6-9). La plus ancienne version de ce texte ordonne à Noé de faire entrer un couple de chaque espèce dans l'arche, la plus récente ajoute que s'il s'agit d'une espèce pure il faudra en faire entrer sept (un nombre parfait). Ainsi, non seulement Dieu n'ôte pas dans sa nouvelle création les espèces impures, mais de plus, avec le temps, il devient évident que Dieu a choisi de faire triompher, même au plan numérique, ce qui est pur. Quatre couples humains embarquent à leur tour, juste la moyenne entre un et sept. L'homme n'est ni pur, ni impur par nature; tout va dépendre de ses choix envers Dieu. À l'autre extrémité de ce même texte, pour se souvenir de son alliance avec les hommes, Dieu choisit le signe de l'arc en ciel. Littéralement Dieu a posé son arc de guerre dans le ciel pour consolider la voûte du firmament qui retient les eaux du dessus qui ont nourri le déluge. De son arme il empêche un nouveau mal de s'abattre sur les hommes en raison de la justice de Noé. La justice de Dieu et l'alliance ont trouvé un point de rencontre en la personne du juste aux yeux de Dieu pour lequel la grâce l'emporte.
De la même façon, le second des dix commandements (Exode 20, 4-6) tient pour une la fidélité de Dieu et celle des hommes. Quiconque sera idolâtre verra le péché puni jusqu'à la troisième ou quatrième génération, celle des petits ou arrière petits enfants, les derniers qu'un homme puisse voir de son vivant. La marque de la faute d'un homme et l'étendue de ses conséquences s'effacent donc à sa mort. À l'opposé, la bénédiction s'étend jusqu'à mille générations pour les fidèles. En comptant 15 ans par génération, cela représenterait 15 000 ans de présence bienveillante de Dieu parmi les siens. Or la personne qui rédige ce texte pense ne vivre que 3 000 à 3 500 ans après que Dieu ait créé le monde! Avant de graver les secondes tables de la Loi (Exode 34, 6), Dieu ne se décrit-il pas "miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché, mais sans rien laisser passer". Porté par cette espérance, le croyant appelle Dieu à son secours pour restaurer sa miséricorde envers lui et ne rien laisser passer au méchant… (cf. Psaumes 11 ou 137, Proverbes 25, 21ss…)
Dieu maître de l'histoire
Plus proche des prophètes que les auteurs précédemment cités qui appartenaient au milieu de la cour et des prêtres, l'auteur du Deutéronome met au cœur de ses convictions la notion d'alliance chère à la théologie réformée. En Deut. 7, 6ss, après avoir retracé l'histoire douloureuse des hébreux, pointé leurs principales révoltes contre Dieu et enfin posé une confession de foi impliquant une loyauté sans faille s'étendant aux générations à venir (Deut. 6), l'auteur revient sur les fondements du pacte: choix de Dieu qui aime et tient ses promesses envers les siens, les libérant ou les punissant selon leur degré d'obéissance à la loi. C'est ce que l'on appellera la "rétribution": chacun aura des comptes à rendre à Dieu qui détermineront son sort (cf. Ecclésiaste 12, 15-16). Le plus important pour l'homme est de choisir la vie (cf. Deut. 30) . En Josué 8 et 24, comme en Esdras 10 et Néhémie 9-10, c'est l'ensemble du peuple qui doit s'engager. L'homme le peut en appliquant la loi, une loi à sa mesure et à sa portée. Assorti d'une promesse de longue vie, le cinquième commandement (Deut. 5, 16) qui ordonne littéralement de donner une place de poids aux parents en est une illustration. Dans le contexte de peuple choisi (cf. 7, 6ss), les parents ne se contentent pas de donner la vie qui se présente devant Dieu, ils font aussi entrer dans une connaissance de Dieu, un lien ancien et une promesse. Leur reconnaître une juste place, c'est accepter l'alliance voulue par Dieu, avoir une histoire, un sens et un but.
Dans une vie d'homme, la mise en œuvre de l'obéissance à la loi n'est pas aussi simple. Les prophètes s'en font l'écho, comme par exemple dans les chapitres 40 à 55 d'Ésaïe. Le lecteur auditeur doit reconsidérer ses valeurs et ses choix. Comme Job (Job 38-41), il est mis en face de ses limites, confronté à ses erreurs pour que jaillisse de nouveau en lui le sentiment d'appartenance exclusive à Dieu. Le cas de Jonas, qui ne voit pas arriver sur Ninive la punition qu'il y a annoncée, montre qu'aux yeux de Dieu, ce n'est pas la punition qui compte mais le repentir des hommes. L'un des plus anciens prophètes de la Bible, Amos, résume en deux apostrophes le mouvement prophétique qui convie à la fidélité: "prépare-toi à la rencontre de ton Dieu" (Amos 4/12) et "cherchez-moi et vous vivrez" (Amos 5/14). Bien avant Sophonie (Soph. 1, 14-18), il annonce le jour du Seigneur, jour de crainte pour les seuls ennemis du Seigneur qui montrera alors sa puissance et son jugement. Plus tard dans l'histoire d'Israël, deux tendances vont apparaître. La première va déplacer du peuple en son entier à chaque individu isolément la responsabilité de ses actes (cf. Ézéchiel 18). La seconde est un nouveau regard sur le temps. Face à l'ampleur du désespoir de leurs frères, les auteurs renoncent à l'idée de réconciliation possible avec Dieu qu'annoncent les prophètes. Pour eux, le jugement de Dieu est arrêté. Combien même resterait-il encore un peu de temps, toutes choses sont d'ores et déjà jouées. C'est l'apparition des textes d'apocalypse dans l'Ancien Testament. Ces textes se présentent comme des révélations (le sens du mot apocalypse en grec) et nous conduisent pas à pas dans la connaissance du sens de l'histoire que Dieu dirige en maître.
Une promesse de vie
Daniel 8-12 est un de ces récit d'apocalypses. Il date de l'époque où le roi (grec) Antiochus Epiphane persécute les juifs pratiquants et profane le Temple de Jérusalem. Un groupe se révolte, les macchabées. Leur combat est soutenu par certains théologiens qui dictent le contenu de Daniel 8-12 qui annonce la résurrection des justes morts pour leur fidélité à Dieu. Les textes bibliques précédemment rédigés n'ignoraient pas l'idée de résurrection. On y trouve diverses traces des conceptions cananéennes païennes qui voient dans chaque retour du printemps l'idée mère de la résurrection. Les auteurs concernés semblent s'en accommoder; ils n'y souscrivent pas mais ne s'en offusquent pas non plus. Le cycle d'Élie et Élisée rapporte trois résurrections qui redonnent un temps de vie à un personnage récemment décédé (I Rois 17, II Rois 4 et II Rois 13). Par contre, n'échappent à la mort définitive dans la Bible juive que Hénok (Genèse 5, 21-24) et le prophète Élie (II Rois 2). Avant Daniel, Osée (Os. 6, 1-3), Ézéchiel (Ez. 37, 1-14) et Ésaïe (És. 53, 10-12 et 24-27) abordent à leur manière le sujet. Osée fait référence à une restauration militaire du pays, Ézéchiel à la libération du peuple et Ésaïe 53 à la réhabilitation. Aucun de ces textes ne nécessite l'idée d'une résurrection de l'individu. Les relire en oubliant que la résurrection du Christ n'a pas encore eu lieu entraîne un contresens. Par contre, Ésaïe 25, 8 décrit la joie du banquet célébrant la victoire finale de Dieu. La fin de la mort y est annoncée, Dieu l'a fait disparaître et console les siens comme il les nourrit, dans l'abondance de sa présence. Il n'y a plus de séparation entre Dieu et les siens, le salut est assuré (verset 9). L'idée de perpétuité (26, 4) qui concerne par l'alliance tout le peuple devient par le jugement (26, 9) la source de la résurrection (26, 19). La promesse faite personnellement à Daniel (Dn 12, 13) est la suite logique de l'annonce ouverte de la résurrection des morts des versets 1-2. Si le temps de l'épreuve ne peut être évité, du moins sera-t-il le premier temps de la présence de Dieu qui séparera pour l'éternité bons et mauvais. La souffrance la plus intenable témoigne de l'imminence de l'intervention du Dieu Tout Puissant dans l'histoire. Comme en Job (Job 36, 15), la souffrance a un rôle important dans l'histoire du salut; elle ne sauve pas mais elle peut aider à faire mémoire de la promesse de Dieu qui ne tardera plus à s'accomplir. Les justes morts dans la foi revivront. Deux siècles avant Romains 8, Dieu dit aux siens que rien ne brisera jamais son lien avec ses fidèles, qu'aucun juste n’errera dans le sheol où l'on n'invoque plus Dieu (cf. És. 14, 9ss).
Finalement…, en paix!
Précurseurs, David et Josué meurent en prononçant les mêmes paroles: "voici, je m'en vais aujourd'hui sur le chemin de toute la terre" (Jos. 23, 14; I Rois 2, 2). L'un et l'autre ont été choisis par Dieu pour être de vaillants chefs; âgés, ils meurent en rappelant la fidélité de Dieu à leur égard, son respect de ses promesses. Ils meurent conscients de leur appartenance à la grande création de Dieu dont l'enjeu dépasse la seule humanité. Leur mort se rapproche de la mort rêvée des patriarches (Gn 15, 15 et 25, 7-11), chargés de jours, entourés par tous les leurs, laissant richesse et descendance après eux. La mort de ces justes intervient sans frustration ni douleur morale, leurs fils réconciliés, réunissant toutes les générations en un même lieu et un même projet, dans une même alliance avec Dieu. La mort n'est ni chose sacralisée, ni repliée sur elle-même, elle ne déchire plus, elle est interprétée selon le but de la vie, Dieu.
Lorsque Jésus de Nazareth commence à prêcher, la plupart des juifs religieux croient en la résurrection des morts. Les sadducéens, recrutés dans l'élite religieuse et l'aristocratie, en rejettent la perspective, tandis que les pharisiens et les zélotes, malgré tout ce qui les séparent, l'acceptent. Pour l'un et l'autre de ces deux groupes, il y a un lien entre leur façon propre de vivre et défendre la pureté de leur foi d'une part, et d'autre part l'assurance de la résurrection des justes.
Une autre distinction est à faire au sein du judaïsme du début de notre ère entre juifs de Palestine et juifs en Égypte. Ces derniers parlent grec, ils ont perdu l'usage de l'hébreu ancien et de l'araméen qui l'a remplacé. Les textes sacrés ont été traduits pour eux, c'est la fameuse Bible des Septante. Ils y ajoutent des textes rédigés en grec, les livres deutérocanoniques des traductions catholiques. Contrairement au Siracide qui voit en la mort une fatalité qui fait entrer dans le sheol, II Maccabées, très proche du livre de Daniel, s'intéresse au sort des martyrs. Pour lui la rétribution ne touche plus seulement ce monde mais concerne l'au-delà de la mort. Il annonce la résurrection des justes (7, 9), la poursuite du méchant dans l'au-delà (6, 26; 7, 14) mais surtout il exprime clairement l'idée d'une intercession possible entre vivants et morts pour le salut (12, 40-55; 15, 11-16). Les Églises de la Réforme suivront le Canon de Jérusalem qui ne reconnaît ni ces livres ni leur pensée, tandis que l'Église catholique les adoptera lors du Concile de Trente.En marge du judaïsme, certains auteurs affirment avec force le rôle d'Adam dans la survenue de la mort, le péché digne de mort de tous ses descendants, l'immortalité de l'âme, la fin du sheol comme séjour des morts et la résurrection pour tous. Vers 50, Philon d'Alexandrie résume tout cela en une exhortation à bien vivre pour échapper à la punition de Dieu qui peut bannir à jamais loin de lui (De post. Caini 9). Les grecs et romains ne sont pas en reste. Les stoïciens valorisent le temps, les épicuriens l'instant, bouleversant les notions de responsabilité, d'engagement et de perspective. Les conquêtes militaires ont pour effet de diffuser des cultes orientaux, notamment ceux d'Isis et de Mithra, qui offrent de nouvelles conceptions du salut ou de la mort et de la résurrection. Le christianisme n'aura pas place facile.
Une espérance fondée sur le Christ
Premier auteur du Nouveau Testament, Paul essaie de dire que le Christ est le vrai Messie car il rend toutes choses nouvelles. Pour cela, il lui faut rompre avec les conceptions juives traditionnelles du salut. Dieu crée le monde par Christ et pour Christ (Col 3, 12ss). L'homme, partie de la création, lui doit adoration et reconnaissance (Ro 1, 18ss). Tant la création que l'homme sont déchus et tombent sous le jugement de Dieu (Ro 8, 20). La mort est entrée dans le monde car Dieu n'y a pas sa place normale. Déchéance et mort sont conséquence de l'abandon de Dieu, le problème du monde n'est que celui du péché de l'homme. N'est condamné que l'usage du monde ou de la vie qui s'écarte de Dieu, qui ne fait pas du Christ son but et fondement (1 Co 1, 17ss, Ro 12, 1ss).
Depuis le commencement l'homme tend à s'affranchir de Dieu, tous les descendants d'Adam sont réunis par une solidarité d'espèce dans le péché (Ro 1, 23 et 5, 12ss, 1 Co 15, 22). La réponse logique de Dieu à cette rébellion est le déploiement de sa colère. Mais Christ s'oppose à Adam en faisant coïncider sur la croix la volonté d'amour et la nécessité de la colère de Dieu. Annoncé et promis par les prophètes, il accomplit son œuvre de réconciliation, fait passer de la Loi à la liberté et apporte le salut aux hommes. Il reviendra établir son royaume et juger les hommes (1 Co 15, 24ss). Paul construit son message autour de l'affirmation d'un Christ ressuscité et glorieux, Seigneur qu'il faut confesser (Ro 10, 9-13).
Plus tard, les récits des Évangiles accordent la parole au Christ. Par-delà les différences, parfois
fortes, de sensibilité des quatre auteurs, des points saillants surgissent. Christ est le seul personnage biblique qui puisse parler de la mort et de la vie, il accepte sa mort, la "vit" et lui échappe définitivement par la résurrection puis l'Ascension. En guérissant des lépreux ou une femme atteinte de saignements, il transgresse l'interdit d'impureté des objets de mort. En refusant de désigner des faux coupables (Jn 9, 1ss, Lc 13, 1-5), il redresse les fausses croyances sur la rétribution. Il distingue la maladie ou la mort inexplicable d'une vengeance divine contre le péché. Il n'en reste pas là et invite, pendant qu'il en est encore temps, tous ses auditeurs à la repentance et à la conversion. Tout homme doit saisir ce qui l'éloigne de Dieu et réagir (cf. Mt 16, 24ss, 23, 29ss…). Comme Élie et Élisée réunis, par trois fois le Christ affronte la mort des autres en leur donnant un nouveau temps de vie. C'est ici la compassion qui l'emporte face à des détresses particulières. Avec Lazare, on saisit mieux que Jésus ne ressuscite pas le mort pour lui-même mais pour servir de signe ou de sens (comme pour d'autres miracles) dans la vie des endeuillés. Jésus affronte aussi sa propre mort, assumant son enseignement et sa vocation. Jean nous en livre la clef en 5, 24-30: nul ne peut avoir deux maîtres; en choisissant le camp de Dieu, Christ est devenu Seigneur.La mort: une prière
Avant que le christianisme ne soit reconnu puis adopté par l'empire romain, les premiers auteurs chrétiens non bibliques défendent leur espérance: Athénagore (vers 180), Tertullien (vers 220) ou Cyprien de Carthage (vers 258) rédigent des traités sur la mort, le jugement et la résurrection. Fin du quatrième siècle, (St) Ambroise de Milan pose ce qui sera la pensée dominante après lui. Il y a trois morts: la mort dans le péché, la mort au péché dans le Christ et la mort qui en fin de notre vie et nous amène au jugement selon la mort choisie parmi les deux premières. La mort du juste est donc un bien et il appelle à la conversion. Au siècle suivant, (St) Jérôme de Strydon et (St) Grégoire de Nysse disent à peu près la même chose. Durant l'Antiquité chrétienne, la principale différence de pensée entre les auteurs sera la nature de la punition pour ceux qui auront refusé de suivre le Christ. Cette différence subsiste de nos jours.
Dès le Xième siècle, les grandes familles féodales font dire des messes pour leurs morts dans les chapelles de monastères. L'idée de l'au-delà se transforme et, couplée à un retour de l'idée de responsabilité personnelle, donne naissance à la conception que l'on connaît du purgatoire. S'y ajoutant l'idée d'intercession pour les défunts, voilà posées les bases des indulgences. Vers 1400, Jean Gerson, fils de paysans devenu chanoine de ND de Paris, rédige de nombreux écrits pour préparer à la mort ses proches. Il rappelle que la mort relève de la sage volonté de Dieu qui a prêté vie, instauré le jugement dernier et offert la résurrection en Christ. Elle est inévitable et délivre des détresses. Les larmes sont inutiles et ne doivent pas donner prise au diable. Le mourant doit se concentrer sur sa vie et s'entourer de personnes pour l'entourer et l'accompagner dans la prière et la lecture des Écritures. Obsédé par la question du salut, Luther tire de l'épître aux romains la conviction que l'homme est sauvé par la seule foi et non par ses œuvres. Il s'oppose alors à Gerson: plutôt que de sombrer dans le doute ou la peur, le mourant doit penser au Christ et aux saints qui ont vaincu la mort, recevoir la cène, la confession et l'onction. Les endeuillés doivent se tourner vers Dieu pour changer les larmes en joie et reconnaissance. Le purgatoire n'existe pas, l'intercession pour les défunts est inefficace, les enfants bien-aimés de Dieu sont prédestinés au salut, les impies seront condamnés aux peines éternelles de l'enfer parmi les démons. La tradition réformée va davantage s'intéresser à la vie avec Dieu qu'à la mort, passer du Vendredi Saint à l'éclat du matin de Pâques. La mort du fidèle est passage à une vie meilleure qui ne mérite pas d'être marquée de manière trop importante. De là vient un usage tôt répandu d'enterrer en petit comité le corps du défunt avant que toute l'assemblée ne se réunisse pour un culte d'action de grâces qui exclue alors normalement la pratique luthérienne du récit de la vie du défunt. Le baptême n'est plus critère de salut, pas plus que la confession. Autour de la Révocation de l'Édit de Nantes, un nouveau durcissement se produira tant dans les textes officiels comme les canons du synode de Dordrecht que dans les écrits de pasteurs français comme Charles DRELINCOURT ou Pierre DUMOULIN. Depuis, l'histoire de la pensée chrétienne sur la mort ne fait plus guère qu'osciller entre ces différentes positions.