Gabriel Vahanian
La foi, une fois pour toutes
méditations kierkegaardiennes
(Éditions Labor et Fides, Genève 1996)
"Sans Jésus, pas de Dieu!" À cette affirmation d'origine biblique, propre à la tradition chrétienne, fait écho son corollaire, non moins puisée à la même source, encore qu'il porte l'accent d'une modernité passablement désenchantée : "Sans Dieu, pas de Jésus". Entre ces deux affirmations, c'est la question de Dieu qui se pose différemment : par en haut, et Dieu n'est alors pas tellement un dieu en soi qu'il n'est Dieu pour Abraham, puis pour Isaac, puis pour Jacob, et puis encore pour Jésus-Christ; il n'est pas Dieu sans faire corps avec l'homme pour autant. Par en bas, et l'homme n'est alors pas tellement la conscience que la nature prend d'elle-même qu'il est l'instrument d'une nature consciente, non seulement d'elle-même, mais aussi du fait qu'elle n'est pas divine et, par conséquent, ne saurait d'elle-même éclipser Dieu.
Aussi, à défaut de pouvoir conjuguer ces deux affirmations, la foi chrétienne va-t-elle se complaire et se diluer dans la perversion d'une dialectique entre nature et grâce, entre raison et révélation. Oscillant entre le "Jésus de l'histoire" et le "Christ de la foi", ou bien s'abandonnant à l'alternative qui en résulte, elle évitera l'écueil de Charybde pour mieux se précipiter sur celui de Scylla. Le profit, si l'on peut ainsi parler, en reviendra à la logique de la formule "sans Jésus, pas de Dieu". Elle finira par l'emporter, mais non sans terminer sa course en s'abîmant dans la personnification de Dieu par Jésus. Non moins inévitablement, devait alors se poser et se pose la question de savoir comment cette personnification pourrait être soustraite à la condamnation biblique qui frappe toute divinisation des forces de la nature sous le couvert d'une personnification de Dieu. -- et qu'on semble éviter, il faut le reconnaître, en optant pour le "le Christ de la foi". Mais aussi, et surtout, en le spiritualisant. De sorte qu'il ne faudra pas s'étonner que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus-Christ, s'il récuse le Dieu des philosophes, soit à son tour récusé par la raison. Pour le "Christ de la foi", en effet, Dieu n'est pas un Dieu qu'on personnifie. Mais la tendance à personnifier Dieu n'est contrecarrée qu'en sublimant la nature ou la raison, sinon en abrogeant la première ou bien en taisant la seconde. Pour un temps. Le temps qu'il faudra à la raison pour donner prise au soupçon selon lequel un Dieu qui crée le monde est un Dieu créé par le monde. Ces deux assertions étant symétriques l'une de l'autre, au pire, nous sommes confrontés à une illusion aliénante; au mieux, à une hypothèse désormais inutile. Et, dans un cas comme dans l'autre, Jésus se trouve simplement ravalé au rang de quelque effet produit par une de ces ruses dont l'histoire a le secret.
A moins de faire le mur, nous resterons coincés dans une impasse.
Le "Christ de la foi" ne peut sauver Dieu de sa personnification par le "Jésus de l'histoire" qu'en se figeant dans un récit, autrement dit : une histoire qu'on raconte bien plus qu'on ne fait; autrement dit encore, en se figeant dans une mystique, voire dans ce Dieu des philosophes qui n'effare et ne glace le croyant, s'il ne lui sert pas d'épouvantail, que dans la mesure où, ayant partie liée tantôt avec la nature, tantôt avec l'histoire, il en est éclipsé. Mais alors il faudra avoir l'honnêteté de l'admettre : éclipsé, il l'est tout autant par Jésus, dès lors qu'on prend au pied de la lettre l'affirmation "sans Jésus, pas de Dieu". Le "Christ de la foi" renvoyant ainsi au "Jésus de l'histoire", la boucle est alors bouclée. On a fait ce que Pascal dénonçait en dénonçant le Dieu des philosophes. On a fait l'économie de Dieu. Ou, plutôt, celle de l'homme, à défaut duquel Dieu ne serait pas tout à fait Dieu, mais une idole comme toutes celles dont le monde est plein (1 Corinthiens 8, 5).
"Personne n'a jamais vu Dieu" (Jean 1, 18). "Qui me voit, voit Celui qui m'a envoyé" (Jean 12, 48). "Qui m'a vu, a vu le Père ... je suis dans le Père et le Père est en moi" (Jean 14, 9ss). C'est l'homme Jésus qui parle ainsi. Il enfonce un clou : Qu'ils descendent ou non d'Abraham, ceux qui l'écoutent ont une fâcheuse tendance à opposer Dieu et l'homme. On ne peut qu'opter ou bien pour Dieu, ou bien pour l'homme. De l'un comme de l'autre, ils ne peuvent s'en faire une idée qu'à partir soit de la nature soit de l'histoire, sacralisant la première -- quand ils l'assimilent à Dieu ou lui asservissent l'homme tout en l'en émancipant -- et fatalisant la seconde, quand ils n'en conçoivent la fin, sa finalité, qu'à travers la fin du monde, autrement dit, au mieux, comme une initiation, mystique ou gnostique, à un autre monde. Mais pour les uns comme pour les autres, c'est ou bien Dieu, ou bien l'homme qui est la mesure de tout ce qui est.
Or, avec Jésus, comme avec toute la tradition biblique, on ne peut voir Dieu que là où l'on voit l'homme, de même qu'on ne peut voir l'homme que là où l'on voit Dieu, sans les confondre pour autant. A la dialectique de l'aliénation réciproque est substituée celle de l'altérité mutuelle. A la trompeuse complémentarité, la compatibilité librement consentie et respectueuse de l'altérité de son vis-à-vis. La complémentarité relève de la nature ou de l'histoire; la compatibilité ou l'altérité, du langage. De même qu'on ne parle qu'avec un autre, on ne fait un qu'avec l'autre. Aussi la tradition biblique n'hésite-t-elle pas à placer Dieu, non au sommet de la nature ni dans la raison de l'histoire, mais dans les plis du langage, et cela au même titre que l'homme. Ils sont l'un autant que l'autre au pouvoir du langage (Proverbes 18, 21) ou, ce qui revient au même, au pouvoir du Christ, puisque le langage est le propre de Dieu comme de l'homme et qu'il prend corps quand, Dieu et l'homme, réconciliés en Christ, sont faits l'un pour l'autre. Et le sont, non l'un à la mesure de l'autre, mais pour autant que, désormais, ils sont l'un comme l'autre à la mesure du Christ, en qui Dieu est la métaphore iconoclaste de l'homme et l'homme, la métaphore iconoclaste de Dieu.
N.B. L'expression "l'homme" étant une convention, viendra le jour où elle sera interchangeable avec son autre, "la femme". Quant aux épigraphes, elles sont toutes empruntées à SØren Kierkegaard.
...La science ne parle pas : une science en remplace une autre. Jésus ne remplace pas Abraham. Les apôtres ne remplacent pas les prophètes. Non plus que le Nouveau Testament ne remplace l'Ancien. La parole n'a pas d'avant ni d'après. Ce qui est dit est dit une fois pour toutes. Il n'y a rien qui vienne avant le Christ, de même qu'il n'y a rien qui vienne avant la création, et dont la science ne pourrait un jour être remplacée par une autre. La science veut remonter jusqu'à l'origine des origines. Pour la foi, comme pour le langage, la création est un commencement sans commencement. On sait que cela a commencé, mais on ne peut pas dire quand, puisqu'il faudrait alors pouvoir dire ce qu'il y avait avant. On ne peut pas même dire de Dieu qu'il était là, déjà, avant que tout cela ne commence. Il faudrait pour cela qu'il ne fût pas l'Éternel , celui qui s'oublie dans le temps qui m'est accordée. Un temps qui - dès lors qu'on a des yeux pour voir et on voit ou des oreilles pour entendre et on entend - est un temps pour croire. Et pour reculer les limites de la foi. Car il ne suffit pas davantage de croire qu'il ne suffit de savoir. Il faut encore aimer. Jusqu'où ? Jusqu'où peut-on et doit-on, en effet, croire en Dieu ? Jusqu'à l'autre, dit l'apôtre Paul. Jusqu'à l'autre dans la rencontre duquel se noue la Parole faite chair. Ou jusqu'à ce que Dieu ne soit plus mon dieu, mon idole, mon œdipe.
Et qu'est-ce que Dieu, sinon l'Éternel, qui s'oublie dans le Christ et, l'instant d'une éternité, s'oublie dans le temps et m'accorde le temps d'en vivre l'Ultime, d'en vivre l'éternel.
Le temps d'en vivre la foi, une fois pour toutes.
Préface 3
Table des matières
Le Christ - ni Dieu ni homme (ou: Dieu et l'homme à la mesure du Christ) 7
Foi et Déconstruction du Langage Religieux (ou: La Bible n'est pas une bible : de la mystique à l'éthique de la foi) 9
L'Éphémère comme Ultime 19
Du Tout-Divin au Tout Proche : Dieu Autrement 29
L'Homme - Anticipation de Dieu 37
Naître, aimer, mourir 45
Vivre - Une Fois Pour Toutes. 47
L'Amour avec des Mots 53
Mort et Apocalypse 59
Aux Portes du Langage 67
Le Tombeau Vide 71
Miettes bibliques 77
Une Foi sans Feu ni Lieu 79
Une Foi pour Tous les Jours 85
Vivre - une fois pour toutes! nous ne le pouvons que par la foi. Une foi pour toute foi. Mais une foi tournée vers l'avenir et pour cela ouverte au monde, cette utopie de Dieu, et s'il faut qu'en outre nous en soyons désormais responsables. En sont exclus le mépris des autres aussi bien que le mépris du monde.
De jour en jour, et à l'inverse de la religion qui se replie sur elle-même et nous sépare, le séculier seul nous rapproche les uns des autres, voire inéluctablement. Il convient dès lors d'entendre à nouveaux frais la parole de Jésus, celle des prophètes. Parole qui, la désacralisant et la défatalisant, radicalise la foi: Dieu, plutôt qu'il n'en devienne l'otage ou l'idole tout en se figeant en un Dieu en soi, est le Dieu qui s'oublie dans l'humain. De sorte qu'en Christ il n'y a plus juif ni grec, homme ni femme et, même, Dieu ni homme. En Christ, parole faite chair et convention autant qu'instrument d'inscription du langage, se construit et se déconstruit un langage au pouvoir duquel sont à la fois Dieu et l'humain - fût-ce au prix d'une radicale altérité mutuelle comme d'un iconoclasme réciproque et permanent, ces deux marques d'un langage, à la limite, réfractaire à l'idole comme au sacré.
Un langage qui, pour s'accomplir, ne peut rien laisser passer - sauf la foi, une fois pour toutes.