Roland Kauffmann

 
 

Un chemin de vie: le Christ

soirée oecuménique
au couvent des Rédemtoristines
de Landser
le 3 novembre 1999
Ce texte est une expérience, il n'a pas encore été communiqué, vous pouvez participer à son élaboration et proposer votre point de vue!
Précisons les termes
    Église
    Chist
    l'Homme
    le Monde

Trois questions
    un chemin pour quelle époque?
    un chemin pour qui?
    un chemin pour aller où?

Le Dieu des Passionnés

Je tiens particulièrement à vous remercier pour votre invitation à votre soirée d'aujourd'hui. Ce genre de manifestation œcuménique sont certainement l'un des meilleurs signes d'une certaine évolution de l'Église! J'en profite pour intercaler un certain nombre d'avertissement qui devraient aider à mieux comprendre mon intention ce soir:
 

Précisons les termes

D'abord préciser un certain nombre de termes qui souvent prêtent à confusion et si on les précise d'emblée, on s'évite d'avoir chaque fois à se répéter.

 Le premier de ces termes, c'est bien évidemment "Église". Tout au long de la soirée et sauf indication contraire, j'entend par Église la communauté de femmes et d'hommes qui reconnaissent d'une manière ou d'une autre une certaine signification spirituelle au message du Christ. En dehors de toute particularité de chapelle, les chapelles sont les particularismes catholiques ou protestants ou évangéliques ou tout ce que l'on veut. L'Église pour moi ce soir désigne tous ceux qui reconnaissent l'importance du message. Attention, il ne s'agit pas non plus forcément d'une conviction forte, je ne parle pas d'Église de confessants où n'auraient droit de cité uniquement que l'élite des convertis ou ceux qui reconnaissent Jésus comme Seigneur de leur vie. L'Église est aussi un lieu de vie pour tous ceux qui s'interrogent sur le sens que peuvent avoir les paroles du Christ, n'ont pas encore trouvé de réponses mais sont d'éternels migrants sur les chemins de la parole. À ce titre là, ma définition de l'Église pour mon propos de ce soir ne recoupe ni les dénominations, ni les confessions, ni les structures mais tous ceux qui sont quelque part sur le chemin, peut importe pour moi à quel endroit: sur le départ, près de l'arrivée, qu'ils courent ou qu'ils marchent à reculons, l'Église n'a d'autre caractère que d'être toujours un chemin justement, n'a pas d'autre frontière que cette interrogation fondamentale par rapport à la personne du Christ.

 Une autre terme à préciser, c'est justement celui de Christ, qu'entendons nous par là? Autant le dire d'entrée, lorsque je parle du Christ, je n'entend pas forcément "Jésus". En tout cas pas le Jésus que certains nous présentent comme étant un ami dans le ciel qui veillerait sur chacun de nos pas, ni comme le bras droit de Dieu le Père qui siégerait à son côté, ni le héros d'une certaine révolution fleurie de bons sentiments ni le contremaître d'une ordre bien établi. En bref, je ne reconnais ce soir le christ dans aucune des représentations qui nous sont habituelles. Tout simplement parce que chacune de ces manières de voir n'est ni juste ni fausse, mais elles sont toutes subjectives c'est à dire qu'elle révèlent plus de choses sur celui qui se les imagine que sur celui qu'elle montrent. Autrement dit, elles en disent plus sur moi qui me représentent Jésus comme le héraut d'une révolution sociale que sur Jésus lui même. Nous n'avons d'autre moyen de comprendre le Christ de manière objective qu'en relativisant nos manières personnelles de le voir pour essayer de revenir au Jésus des Évangiles. D'ailleurs Jésus n'est pas forcément le Christ, il l'est parce que nous le reconnaissons comme tel pour nous! Lorsque ce soir je parlerai du Christ, il vous faudra entendre "Jésus dont nous parle les Évangiles et que nous reconnaissons comme élu par Dieu".

 Quand on parle de Christ on parle forcément de chrétien et forcément de l'Homme. Ces deux réalités, Dieu et l'Homme ne vont jamais l'une sans l'autre; C'est ce que Calvin avait bien montré: la connaissance de Dieu et la connaissance de l'Homme s'enrichissent mutuellement. Mais là aussi il faut préciser ce que l'on entend par Homme tant il est vrai que certains aujourd'hui comme aux pires heures de l'histoire entendent faire des classifications au sein de l'humanité. Je crois très fortement qu'il n'y a pas de condition humaine, c'est à dire qu'il n'y a pas de critères propre de ce qu'est l'humanité. L'homme n'est ni un ange ni une bête et si l'on veut bien comprendre sa vie, il nous faut admettre qu'est humain tout ce que les hommes font: le meilleur et le pire; l'amour, la poésie, la culture l'art, mais aussi la barbarie, et les pires cruautés. Tout cela fait partie de l'humanité. Et lorsque je parlerais de l'homme je parlerais de cette double réalité qui est celle de chacun d'entre nous si nous sommes un peu lucides. C'est en tout cas un homme comme cela, ambivalent avec des lumières et des ténèbres qu'aime le Christ; un homme réel et non pas un idéal de l'Homme.

 Tout comme il y a autre chose que Dieu aime, et nous l'oublions souvent, persuadés que nous sommes qu'il y a un conflit entre les deux, c'est le monde. Nous comprenons souvent les rapports en le monde et Dieu comme une opposition. Nous pensons que le monde est le royaume du mal, aux mains du "prince de ce monde". Le monde est mauvais, il est perdu. Tout comme nous nous fabriquons des images de Dieu, nous en avons du monde. Mais quand à moi lorsque je vais vous parler du monde, ou d'un synonyme la société, n'y entendez aucun accent négatif. Le monde est dans mon propos de ce soir une réalité humaine et à ce titre formidable et terrible, comme pour l'homme le bien et le mal y sont terriblement mélangés mais ce qui est sûr pour moi c'est si Dieu aime le monde au point de donner son fils pour lui, il ne pourrait le laisser à la disposition de mal. Vous feriez cela vous? Vous laisseriez une seule seconde votre famille aimée au mains de vos adversaires, bien sûr que non, alors pour reprendre les paroles du Christ, si vous qui êtes mauvais savez ce qui est juste pour les vôtres ne croyez vous pas que Dieu en fera encore plus? Non décidément le monde n'est pas le royaume du mal, il n'est pas au pouvoir du diable. Bien plus il est le théâtre du règne de Dieu

Après ces petites précisions de vocabulaire qui doivent déjà vous indiquer la tonalité générale de mon intervention, venons en maintenant à notre sujet lui même "Un chemin de vie: le Christ!"
 

Trois questions


Ma première réflexion a été de perplexité, qu'est ce que cela veut dire. Je me suis dit que ce n'était pas du tout d'actualité; je veut dire par là que l'on aurait pu avoir exactement la même réflexion il y a un siècle, ou deux ou trois. C'est à dire qu'il s'agit d'une question intemporelle qui ne recoupe justement pas l'actualité, qui ne veut pas être actuelle au sens du programme du journal télévisé. Ce n'est justement pas une parole qui passe, valable aujourd'hui pour être oubliée demain que la parole du Christ. Si cette parole n'est pas d'actualité, c'est parce qu'elle veut nous dire quelque chose sur notre existence. C'est parce qu'elle nous concerne, tous en tant qu'homme mais aussi tous indépendamment du monde dans lequel nous vivons qu'elle est actuelle sans être d'actualité. Néanmoins si nous voulons qu'elle soit véritablement actuelle il nous faut nous poser trois questions:
Nous voulons, ou nous pensons, qu'elle est actuelle, oui mais pour quelle époque? Oui mais pour qui? Oui mais pour aller où?
 

Oui mais pour quelle époque?


Je m'explique, si nous voulons qu'elle soit actuelle, nous ne pouvons nous résoudre à réfléchir à cette question avec les idées du siècle dernier fut-il très pieux, siècle de réveil etc… Nous ne pouvons dire "voilà le chemin de vie c'est le christ et notre époque n'a qu'à s'y conformer" Elle n'en a pas du tout envie, notre époque elle va bien sans cela, merci pour elle, et je ne crois pas que l'Église ait forcément pour mission de prêcher dans le désert. Il nous faut nous demander d'abord "qu'est ce que cela veut dire un chemin de vie pour la société d'aujourd'hui? Qu'est ce que la vie aujourd'hui, quels sont les besoins d'aujourd'hui, les désirs d'aujourd'hui, qu'est ce que vivre de nos jours, comment vivons nous maintenant" Si l'Église réfléchit à la vie de nos ancêtres, premiers chrétiens ou grands anciens du passé, cela n'a aucun intérêt. Nos ancêtres ont vécu leur vie et ce qui était vrai pour eux ne l'est plus pour nous, notre vie a changé que nous l'acceptions ou pas. C'est aujourd'hui qu'il faut vivre et laisser les morts enterrer leurs morts, laisser les nostalgiques de la vie d'autrefois s'endormir sur leurs rêves.
 

Oui mais pour qui?

Un chemin de vie pour qui? C'est la seconde question: pour nous ou pour toute l'humanité? l'une des grandes transformations de ce siècle aura été l'apparition de la multiculturalité! Il n'existe plus aujourd'hui de communauté homogène sur le modèle de la communauté villageoise ou paroissiale. Des communautés où l'on pensait tous grosso modo la même chose, où l'on pouvait faire bloc avec son voisin contre nos voisins communs. Cela n'existe plus, alors, un chemin de vie unique pour une communauté unique, c'est aussi une chimère, puisque la vie est devenue différente pour chacun d'entre nous, aucun parmi nous ne serait forcément d'accord avec un autre sur ce que c'est que "vivre", il nous faut forcément avoir une réponse plurielle. Un seul chemin de vie d'accord mais à condition qu'il soit alors très large. Vous m'arrêtez de suite pour me rappeler que "large est le chemin de la perdition et étroit le chemin du salut" et vous aurez raison! Nombreux sont ceux qui croient encore qu'il ne peut y avoir qu'une seule et unique vérité intangible et définitive, nombreux sont ceux qui se contentent du confort de la pensée unique et tombent dans le panneau de la ressemblance. Aujourd'hui particulièrement où les médias planétaires, télévision ou Internet veulent nous faire croire que ce qui est bon ici l'est aussi là-bas. Oui rares sont ceux qui acceptent une vraie diversité, une vrai différence, une vrai richesse de la vie. Large est l'autoroute unique où s'engouffrent tous ceux qui se perdent, étroit le chemin tortueux et difficile qu'empruntent les partisans de la recherche effrénée de Dieu
 

Oui, mais pour aller où?

Un chemin de vie d'accord mais pour aller où? et c'est ma troisième question. Nos formules de bénédictions du dimanche matin se ressemblent toutes et disent toutes peu ou prou la même chose, aller dans la paix! Serions nous donc en train de suivre une route qui nous ramène chez nous? C'est à dire qui nous laisse dans notre confort de vie: allez dans la paix, soyez en paix avec vous-mêmes, le bonheur est dans la paix du cœur, dans l'harmonie, dans la paix avec mon voisin, dans le monde et dans mon quartier, surtout pas de vagues, pas de problèmes, pas de conflits par de dérangements. Mais à quoi sert-il de prendre un chemin si c'est pour n'aller nul part?  ou pire encore comme les Dupondts suivre toujours les mêmes traces pour finalement se rendre compte que l'on tourne en rond? Je veux dire par là que si nous disons que le Christ est un chemin de vie, cela implique que nous soyons prêts à nos déplacer, à effectivement progresser, cheminer, avec toutes les difficultés qu'engendre un chemin mal tracé, mal défini. Lorsque vous allez en montagne, vous le savez les chemins les plus beaux sont souvent les plus difficiles, les plus ardus, les plus raides. Marcher sur le chemin du Christ ne peut conduire forcément au bonheur de nos rêves, à la paix, cela peut aussi mener à des conflits, des oppositions, au trouble, au dérangement qu'entraîne toute interrogation sur l'existence. Prendre la route n'est jamais facile, il faut s'y préparer, s'il en est ainsi de nos randonnées pédestres pourquoi en serait-il autrement de ce, ô combien plus beau, chemin que nous propose le Christ. Le règne de Dieu ne peut s'établir dans nos vies comme un voleur qui prendrait la place en passant comme ça sans bruit ni douleur. À moins que nous pensions que le Royaume de Dieu est une réalité surnaturelle qui n'a rien à voir avec notre monde. Si le Royaume de Dieu est pour les anges ou nos chers défunts alors oui, on peut se contenter de la paix, de la facilité, de la routine, des chemins tous tracés par nos pères. Mais encore une fois, ce ne serait plus qu'un royaume des morts. Or le Christ, en tout cas celui des Évangiles, n'a-t-il pas dit que Dieu n'était pas le Dieu des morts mais celui des vivants?
 

Le Dieu des Passionnés


Arrêtons nous un instant sur cette parole qui se trouve en Matthieu 22, 32. Jésus l'utilise certes dans cette dispute qui l'oppose aux Sadducéens concernant la résurrection des morts. Ces derniers n'y croient pas, pour une raison bien simple: plus intransigeants que les Pharisiens, ils refusaient la résurrection car nul part dans la Torah, il n'en est question. Ce qui est exact, aucune référence explicite dans la loi de Moïse concernant une éventuelle éternité de l'âme, de l'existence. Ils y voyaient une sorte de déviance romantique des périodes décadentes. Les Sadducéens ne pouvaient pas imaginer un seul instant que la révélation de Dieu puisse évoluer, ils refusaient les prophètes, en contradiction selon eux avec Moïse, ou pour être plus exact, ils les considéraient comme une révélation de seconde main qui devait être interprété à la lumière de la loi. Et Jésus va les prendre à leur propre piège: lorsque Dieu se présente à Moïse (Ex 3, 6) c'est en tant que Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, or Dieu pourrait-il régner sur des morts? Bien sûr que non, il est le Dieu vivant et le Dieu des vivants, donc logiquement Abraham, Isaac et Jacob sont aussi vivants bien qu'ils soient morts. C'est logique, nous avons là le point de départ de la doctrine chrétienne de la résurrection, de la vie éternelle etc… Mais nous rendons nous bien compte de la provocation de Jésus? Son interprétation de la Loi était bien différente de celle des Sadducéens, personne avant lui n'aurait pensé à utiliser cette adresse de Dieu à Moïse pour fonder la résurrection des morts. Et le courage qu'il a eu, d'oser ainsi bousculer les idées reçues, dans la fidélité cependant à la Loi, car il ne la trahit jamais, il nous faut l'avoir nous aussi.

Aussi longtemps que nous prétendons vivre de la foi en Christ, être les porteurs d'un Évangile de vie, si nous avons cette ambition de dire que le Christ est un chemin de vie, nous devons faire vivre l'Évangile. Nous devons continuer toujours et encore la réflexion, la méditation, pour creuser les Écritures mais aussi pour rendre toujours actuelle la parole. Comprenons-nous bien, il n'est pas question d'adapter l'Évangile au monde contemporain, de la travestir afin de le rendre "présentable", conforme à l'air du temps et des modes. Il ne s'agit pas de vouloir gommer de la Bible, ce qui pourrait faire tâche dans la société contemporaine. Bien au contraire d'une certaine religiosité qui sous couvert de "vivre sa foi" fait peu de cas de l'exigence biblique, il s'agit de garder au témoignage biblique sa force de vie, d'interpellation et de contradiction. Lorsque l'on entend ici où là que l'Évangile pourrait servir de règle de vie dans les affaires, pourrait être utile comme outil de management, donnerait des recettes pour vivre mieux, plus en harmonie avec ses voisins, permet de régler des problèmes d'ordre personnels, familiaux ou même professionnel, on trahit, excusez du mot, l'Évangile. Car c'est, malgré l'apparence de la piété, transformer l'Évangile en outil pour la bonne marche de la société, pour mieux atteindre les objectifs non pas de l'Évangile mais de la société justement. Plus de productivité parce que l'Évangile incite au travail, moins de fraude parce que l'Évangile ordonne l'honnêteté, plus d'efficacité parce que l'Évangile induit de meilleures relations de travail. Pardonnez-moi mais c'est une perversion de l'Évangile! C'est brider sa force vitale: vivre selon l'Évangile ce n'est pas être un bon petit employé satisfaisant ses patrons, vivre selon l'Évangile c'est oser reconnaître tout homme comme frère et cela est autrement plus dérangeant car alors il faut oser le partage, la solidarité, la fraternité, rechercher la justice individuelle et sociale, remettre en question les fatalités qui oppriment. Vivre l'Évangile n'est rien d'autre qu'entrer dans le jeûne.

Oui mais pas n'importe quel jeûne, non pas l'abstinence de tout ce qui fait les plaisirs de la vie. Le monde ne sera pas fondamentalement transformé par les chrétiens s'ils s'abstiennent tous de manger pendant une journée, non je parle du jeûne que recommande Ésaïe (58, 6-14) "renvoie libre ceux qu'on écrase" avez-vous pensé un instant à ce que cela peut vouloir dire aujourd'hui. Est-ce que nous prenons ce genre de parole au sérieux? Reconnaissons qu'il nous est bien plus facile d'entendre les sirènes de la fausse religion qui nous dit "l'Évangile c'est d'être gentil, attentionné, bien intégré". Qu'avons nous fait de l'Évangile? Si tant de nos contemporains s'en détournent, n'est ce pas de notre faute parce que nous en avons éliminé la force, la grandeur et la dignité pour en faire une règle de vie terne et monotone? Parviendrons nous un jour à rendre à cette parole la charge de vie qu'elle porte? Arriverons nous un jour à vivre en déliant les liens du joug, c'est à dire en combattant franchement tout ce qui empêche la liberté de cet être humain que Dieu aime tant.? Quand serons-nous des passionnés de l'Évangile plutôt que des rentiers?
 

À suivre avec vos réactions