Prière pour les hommes de mauvaise volonté Auteur inconnu.
Pardonner sans calcul et sans fin, D. Bonhoeffer
L'acte de mémoire, Armand Abécassis
Pardon, Jacqueline Westercamp, Secrétaire Internationale de la FIACAT
Arméniens et Turcs : Le difficile pardon, Jean Kéhayan
Le pardon : entre mémoire et oubli, Anne GAYET
"Paix à tous les hommes de mauvaise volonté ! Que toute vengeance cesse, tout appel au châtiment et à la rétribution… Les crimes ont dépassé toute mesure, tout entendement. Il y a trop de martyrs… Aussi, ne mesure pas leurs souffrances aux poids de ta justice, Seigneur, et ne laisse pas ces souffrances à la charge des bourreaux pour leur extorquer une terrible facture. Qu'ils soient payés en retour d'une autre manière.
Inscris en faveur des exécuteurs, des délateurs, des traîtres (…) le courage, la force spirituelle des autres, (…) leur dignité, leur lutte intérieure constante et leur invincible espérance (…), leur amour, leurs cœurs brisés qui demeurèrent fermes et confiants face à la mort même (…). Que le bien soit compté, non le mal ! Et que nous restions dans le souvenir de nos ennemis non comme leurs victimes, non comme un cauchemar, non comme des spectres attachés à leurs pas, mais comme des soutiens dans leur combat pour détruire la furie de leurs passions criminelles.
Et quand tout cela sera fini, donne-nous de vivre, hommes parmi les hommes (…) - paix pour les hommes de bonne volonté et pour tous les autres."
Auteur inconnu.
Texte retrouvé dans un camp de concentration allemand.
(tiré de Gesammelte Schriften, D. Bonhoeffer)
(d'après le texte de Matthieu 18/21-35).
Qui donc pourrait ignorer combien il est difficile de pardonner ? Qui donc n'aurait jamais sur les lèvres ces mots : "Maintenant je n'en puis plus ; je ne le supporterai pas plus longtemps ; cela ne peut pas continuer éternellement ainsi. Combien de temps me faudra-t-il supporter qu'il soit dur envers moi, qu'il m'offense et me blesse, qu'il se montre sans considération ni délicatesse, qu'il ne cesse pas de me faire du mal ? Seigneur, combien de fois… ? Est-ce que sept fois ne suffisent pas ?"
Pierre nous fait sourire : sept fois, cela nous semble bien peu. Si souvent nous avons déjà pardonné et fermé les yeux… Mais nous ne devrions pas sourire : pardonner sept fois, vraiment pardonner, c'est-à-dire changer totalement en bien le mal qui nous est fait, rendre totalement le bien pour le mal, accepter l'autre comme s'il avait toujours été pour nous le plus aimé des frères, ce n'est pas une petite affaire ! Oui, ce que nous appelons pardonner et oublier, c'est quelque chose comme : "les loups ne se mangent pas entre eux".
C'est un vrai tourment qu'une semblable question. Mais posons-la en nous tournant vers Jésus. Car si nous nous tournions vers un autre, nous n'aurions pas de secours, ou seulement un secours de mauvais aloi. Jésus, lui, porte secours, mais d'une façon tout à fait singulière : "Non pas sept fois, mais 70 fois 7 fois", dit-il à Pierre ; et il sait bien que c'est la seule façon de l'aider. Ne pas compter, Pierre, mais pardonner sans compter. Ne pas te tourmenter en te demandant pendant combien de temps. Sans fin, Pierre, sans fin : c'est cela pardonner, et c'est une grâce pour toi ; cela seul te libère.
Tu comptes - une fois, deux fois, trois fois - et l'affaire devient pour toi de plus en plus terrible, tes relations avec ton frère te tourmentent de plus en plus. Mais ne le remarques-tu pas ? Aussi longtemps que tu comptes, que tu recommences à faire le compte du vieux péché d'autrui, tu n'as pas encore, pas le moins du monde, pardonné. Pierre, sois libéré de tes comptes : le pardon ne connaît ni chiffres ni fin. Tu n'as pas besoin de te préoccuper de ton propre droit : Dieu s'en est chargé. Tu peux pardonner indéfiniment. Le pardon est sans commencement ni fin ; il est quotidien et permanent, car il vient de Dieu.
L'oubli. "Une forme de la mort ou de la vieillesse qui s'insinue dans la vie. Or l'homme est mémoire qui se dresse contre le temps, contre le refroidissement et contre l'indifférence". Armand AbÉcassis, témoin de la pensée juive, place le pardon à la hauteur de l'impardonnable.
Quel est le fondement du pardon ? Celui-ci est un acte positif : ce n'est pas un oubli. Son contenu n'est point l'excuse socratique ni l'insensibilité stoïcienne. Sur quoi repose-t-il ? Pourquoi pardonnons-nous ? Il faut répondre : pour rien. Quand le crime est un crime, seul le pardon est efficace. Le pardon est en dehors de la sphère du juridique. Il relève d'un monde de la relation qui ne tombe pas sous les sens, qui ne rapporte rien à ses participants, qui est même utopique quand on le compare au monde de la réalité quotidienne ; il est, comme nous disons, métaphysique ; d'autres l'appellent religieux. Ce monde est celui que la Bible fait reposer sur le simple principe de l'amour du prochain comme soi-même et qui va au-delà de la loi et de la justice quand, bien sûr, la loi et la justice sont enfin respectées.
Jonas sait l'originalité paradoxale de l'Absolu biblique : Yhwh (le nom de Dieu en hébreu). Il sait la caractéristique du projet divin dont le peuple juif a la charge : Yhwh est saint ; il punit car il est juste. Mais il est aussi et surtout miséricordieux : il pardonne l'impardonnable ! Il a créé une catégorie extra-juridique qu'il a placée au principe même de l'histoire et de la société : le pardon. Il a besoin de cette catégorie pour mener à bien son projet de paix et d'amour pour tous les hommes, parce que ceux-ci sécrètent de l'impardonnable. Quand les hommes sont capables de produire des Assyriens, des Romains, des croisés, des inquisiteurs, des Ferdinand et des Isabelle "la très catholique", des cosaques et des nazis, l'histoire ne peut se renouveler que si les victimes juives ou, plus exactement, les descendants de ces victimes leur accordent leur pardon, injuste, révoltant et inadmissible. À l'impensable et à l'indicible de la catastrophe et de la Choah, il faut répondre par la catégorie divine, indicible et impensable, du pardon.
La communauté exposée à des forces persécutrices et cruelles a le droit de se révolter contre ce principe de l'histoire. Elle ne peut oublier ses oppressions, ses déportations, ses expulsions et ses exterminations. Mais pardonner n'est pas oublier. Elle ne peut comprendre pourquoi elle est exposée à ces souffrances et refuse de les expliquer et de leur trouver une raison. Mais personne ne lui demande d'expliquer la Choah et d'excuser les nazis.
Pardonner n'est pas excuser. L'horreur nazie est un crime ; c'est le comble de la méchanceté, de la faute réfléchie et organisée. Personne ne peut reprocher à la communauté juive de considérer la Choah comme un crime et donc comme impardonnable. Il faut, en dernier lieu, traverser l'ultime épreuve et comprendre qu'on ne peut pardonner que l'impardonnable, et qu'il s'agit de pardonner le crime parce que c'est un crime. La communauté juive peut-elle comprendre et imaginer que le Dieu qui l'a chargée d'une mission au sein des peuples est le même que celui qui, aujourd'hui, lui demande de pardonner à ses bourreaux ? Et gratuitement, par amour ?
Il faut lui donner le temps. Cinquante années ne suffisent pas. Elle se souvient aussi que son Dieu d'amour est un Dieu de justice et de la loi. Elle ne voit pas quand ni où les nations demandent pardon, prient et font la chasse au racisme et à l'antisémitisme, ces choses les plus abjectes qu'une conscience et qu'un cœur humain puissent produire. Bien au contraire, la communauté juive ne peut et ne doit pas encore pardonner devant la recrudescence du racisme et de l'antisémitisme explicités aujourd'hui par la plume, par l'image et par les discours officiels "des rois de Ninive". Il se trouve que parfois ces rois sont religieux également ; cela donne le Carmel à Auschwitz et la béatification et la canonisation de certains hommes et de certaines femmes qu'on aurait dû laisser dans l'ombre pour la paix universelle et pour le respect et la fraternité entre les juifs et les chrétiens.
Grand est l'enseignement de la liturgie juive qui oblige à lire le livre de Jonas à la quatrième des cinq prières du jour de Kippour (jour du grand Pardon). C'est après avoir demandé pardon à Dieu pendant trois longues prières de la journée que le croyant juif, le jour de Kippour, lit ce livre pour apprendre à pardonner à son tour l'impardonnable. Que le jour de Kippour soit la commémoration suprême de toutes les fêtes juives, même du jour du Chabbat, signifie que le pardon est condition fondamentale du calendrier et donc de l'histoire. Que le jour de Kippour soit encore le temps du face à face avec Dieu signifie que le pardon est la médiation première avec l'Absolu. Il est, en effet, l'acte d'amour qui permet à autrui de reprendre sa responsabilité et sa dignité dans l'histoire. Il est affirmation d'autrui comme un être capable toujours de reconquérir son image divine. Il est reconnaissance d'autrui comme liberté toujours vierge d'entrer dans l'alliance avec le bien. Il est vie et résurrection.
Armand AbÉcassis
"C'est au nom du message d'amour que le Fils de Dieu est venu apporter sur la terre que moi j'ai pardonné à ceux qui m'ont fait souffrir" disait J.P. Kauffmann, sept mois après sa libération. Et il poursuivait devant 10 000 personnes rassemblées au Bourget par l'ACAT : "Jésus justement a dit : quel mérite à pardonner à ceux qui vous aiment ? C'est là, à mon sens, où le christianisme recèle aujourd'hui quelque chose de corrosif car, à la différence des autres religions, c'est une religion du pardon".
Ce même jour de décembre 1988, Luis Perez Aguirre, jésuite urugayen, racontait comment il avait pu dire à son tortionnaire croisé dans la rue quelques années après, qu'il lui pardonnait : "Pour moi, cela a été très important de lui montrer que je n'avais pas une attitude de vengeance, que je ne le signalais pas publiquement comme un tortionnaire".
Mais tout le monde ne réagit pas de cette façon, et Matilda, Argentine, présente au Bourget avec sa petite fille retrouvée, s'est écriée : "Je voudrais dire au nom des grands mères de la place de Mai que nous ne pardonnons pas, parce que pour pardonner il faudrait que ceux qui ont torturé, assassiné et fait disparaître nos enfants se repentent d'abord".
"Peut-il y avoir pardon alors que l'autre ne regrette rien ?" se demandait-on dans un carrefour organisé autour de la réconciliation (voir "Impunité, Justice, Pardon. La réconciliation à quel prix ?". FIACAT 1997, Desclées de Brouwer).
L'Afrique du Sud a mis en place en 1995 une commission Vérité et Réconciliation, présidée par Mgr Desmond Tutu, qui continue à recueillir les "confessions" des quelques trop rares responsables du régime d'apartheid qui acceptent de témoigner, mais souvent avec pour seul but d'obtenir l'amnistie. Si la lumière faite sur le passé et surtout le pardon permettent de casser la spirale de la violence, on ne peut faire l'économie de la justice et la FIACAT (Fédération Internationale de l'Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) insiste souvent sur ce point.
Le Père Lapsley, qui a perdu un œil et deux mains suite à un colis piégé, viendra le 14 novembre 1998 à la Mutualité nous parler des difficultés rencontrées par cette commission et de son ministère en tant qu'aumônier du Trauma Center où il travaille sur la guérison de la mémoire pour que la victime devienne survivant puis vivant. Il a lui-même abandonné tout sentiment de haine à l'égard de ses agresseurs "pour leur prouver qu'ils n'ont pas atteint mon âme, mais seulement mon corps".
Nous avons vu récemment le frère de la victime de Karla Tucker (USA) se joindre à tous ceux qui demandaient qu'elle ne soit pas exécutée, alors que son mari demandait la mort. Tout le monde ne peut pas, comme ce couple canadien, dont la fille de 14 ans avait été tuée par un marginal, choisir de pardonner en faisant du meurtrier son fils spirituel. Ce cas très exceptionnel avait ému les spectateurs d'une Marche du Siècle de 1992.
Une certitude pour l'ACAT, c'est que l'on ne peut pardonner à la place des autres. France QuÉrÉ insistait sur ce point lors d'un colloque organisé par la FIACAT en 1990 à Bâle : "Les rescapés eux-mêmes ne peuvent que pardonner ce qu'ils ont subi eux-mêmes mais pas les outrages de leurs compagnons désormais muets".
Et je terminerai par son exhortation : "Nos enfants vivront avec, non pas le poids des crimes qu'ils n'ont pas commis, mais la mémoire de l'odieux héritage qu'ils s'efforceront de ne pas grossir et qui les avertira que ce qui a été, pouvant encore être, ne doit plus jamais être. Ils faut qu'ils marchent au soleil, mais avec un regard sur la face d'ombre. Ce n'est pas le pardon qui accomplit le travail de la vigilance, c'est la mémoire alertée (voir "Torturés, tortionnaires et espérance chrétienne", FIACAT 1992, Le Cerf).
Jacqueline Westercamp
Secrétaire Internationale de la FIACAT
Jusqu'à la nausée. Oui, les informations qui nous parviennent d'Algérie bouleversent cœurs et âmes des témoins de l'impuissance que nous sommes. S'efforcer de regarder les images malgré la nausée qui monte. En fermant les yeux, je me retrouve enfant, écoutant dans le silence, les rescapés arméniens du premier génocide du siècle ayant trouvé un peu de paix à Marseille. Les yeux fermés, je vois les villages d'Anatolie envahis par des hordes de gendarmes et militaires turcs. Au nom de je ne sais quelle guerre sainte, le gouvernement les a autorisés à la barbarie. "Ce n'était pas des hommes" disaient les rescapés. Ces faiseurs de génocide avaient pris des Kurdes pour supplétifs. On leur disait : "chaque ferme vidée de ses habitants vous appartiendra". On sait ce qu'il advint de ces Kurdes, indésirables après avoir exécuté la basse besogne. Est-il utile d'entrer dans le détail des tueries puisque ce sont les mêmes qui se produisent en Algérie ?
Nos esprits d'enfants ont été façonnés par ces images, toujours les mêmes, de gens découpés à la hache, de filles violées, de femmes enceintes éventrées. Et au fond de nous se forgeait un sentiment : nous ne pardonnerions jamais. Pire, l'Islam serait notre ennemi puisque tout cela se perpétrait en son nom.
Les années ont passé, plus d'un demi siècle. La Turquie refusant de reconnaître le génocide a attisé la brûlure des plaies. Mais plus qu'une reconnaissance sur un morceau de papier, les témoins que nous avons été ont réussi à apprendre à l'opinion mondiale que dans cette Anatolie perdue, un million et demi de personnes ont péri au nom de l'absurde. Mission de mémoire accomplie. Et quand on croit que tout s'achève là, on réalise au contraire que tout commence. Pauvres Turcs entassés dans les banlieues d'Ankara et d'Istanbul, préférant l'exil improbable en Europe que la survie chez eux. Pauvres Kurdes massés sur des rafiots d'infortune voguant vers d'impossibles Eldorados. Ils sont victimes, oui les victimes d'un génocide que leurs gouvernements n'ont pas reconnu ; et la preuve est faite qu'un pays qui conserve des cadavres dans le placard de son histoire ne pourra jamais être grand, ne trouvera jamais le chemin de la démocratie, seule voie pour donner du pain à tous ses enfants.
L'histoire exige impérativement que l'on soit intelligent pour deux. Pardonner à ceux qui ont tenu l'arme du crime est impossible parce qu'ils ont disparu et, pour se blanchir de leurs crimes, ils ont effacé le génocide de leurs livres scolaires. Pardonner à ceux qui ne savent pas devient un impératif moral, le seul moyen de passer au dessus de la tête de dirigeants aveugles pour leur signifier que le "plus jamais ça" ne peut exister que lorsque la quête de la vérité se fait plus forte que la dérisoire faiblesse du mensonge. Je suis du côté des Turcs qui appellent à l'aide pour mieux être fidèle à mes martyrs. Du côté de ces Turcs qui m'ont demandé pardon lorsque je leur ai raconté 1915.
Jean KÉhayan
Quelle étrange image vue dans le monde du 19 août 1997, puis reprise, puisqu'il y avait actualité, dans tous les journaux télévisés du lundi 10 novembre 1997 ! Rappelez-vous : un chasseur bombardier américain, dont il vaut mieux taire le type - le constructeur fabrique aussi des avions de ligne - largue ses bombes au napalm au dessus d'un village du Nord Vietnam. On est en 1972, en plein bourbier de l'Apocalypse Now.
Avec une parfaite discipline militaire, le pilote de l'Air Force, accomplit sa mission du jour. En bas, une petite fille aux vêtements happés par les flammes meurtrières, court sur une route de campagne.
Elle s'appelle Kim Phuc ; et la photo prise par le reporter allemand Nick Ut lors du bombardement du village de Tran Bang va faire le tour du monde et contribuer à retourner définitivement l'opinion américaine. Plus prosaïquement, ce jour-là, une petite fille de 9 ans voyait sa vie basculer. Nombre d'enfants de son village périrent dans cette tragédie. Le reporter, dans un réflexe d'humanité, emmena la petite Kim à l'hôpital de Saïgon, où elle passa quatorze longs mois entre la vie et la mort, brûlée au troisième degré sur la moitié du corps. Enfin, après dix sept opérations, elle fut sauvée, non sans graves séquelles physiques et morales. Sa chance, confia-t-elle aux journalistes, c'est que son visage avait été épargné.
Vivre et guérir
Oubliée des médias, Kim Phuc entame des études pour devenir médecin. Mais la photo-symbole, devenue historique, la rattrape. En 1984, une équipe de journalistes occidentaux la retrouve et le gouvernement vietnamien saisit l'occasion pour faire de la jeune femme le vivant symbole des séquelles de la guerre, pour des raisons politiques évidentes. Les médias relaient aussi les jeux de pouvoirs.
Redevenue "symbole de souffrance", sans doute un peu trop exhibée, Kim décide de reprendre une vie normale et part étudier la pharmacologie à Cuba, où elle apprend l'espagnol et l'anglais, montrant peut-être une autre face du pardon qui ne trouverait son véritable accomplissement que dans l'oubli. Combative, Phan Thi Kim Phuc poursuit ses études et rencontre un étudiant vietnamien, Buy Huy Tioan, qui l'aime et l'épouse en 1992. Kim a toujours le projet d'émigrer et demande à son mari de choisir entre le Vietnam et elle. Au retour de leur voyage de noces à Moscou, le jeune couple profite de l'escale de Gander, dans le nord canadien, pour demander un visa. Ils obtiennent bientôt, avec l'aide d'amis américains, le statut de réfugiés politiques et entament une nouvelle vie à Toronto. La foi en la vie de Kim l'a sauvée, malgré les épreuves endurées et les handicaps dus à ces anciennes blessures.
Gagnée à la foi chrétienne, membre active de la congrégation baptiste, elle a choisi de pardonner, parce qu'on ne peut pas revenir sur le passé. En novembre 1996, retrouvant son rôle de mémoire vivante, Kim dépose une gerbe au monument des Vétérans du Viet Nam à Washington et prend la parole : "J'ai beaucoup souffert dans ma chair et dans mon âme. Parfois je ne pouvais même plus respirer. Mais Dieu m'a sauvée et m'a donné la foi et l'espérance. Même si je ne souhaite pas rencontrer le pilote qui a largué les bombes, je voudrais lui faire parvenir ce message : on ne peut changer l'histoire mais on peut essayer de faire de bonnes choses pour promouvoir la paix maintenant et dans l'avenir". Cela lui valut une ovation debout.
Kim Phuc a donc pardonné. Pour elle, rien ne sera tout à fait réparé, mais les affres de l'histoire seront dépassées, en dépit de leurs irrémédiables conséquences. Un pardon difficile, qui ne la met peut-être pas à l'abri de souvenirs trop douloureux et de la tristesse qui peut en découler.
Le pardon dans l'histoire : affaire publique ou affaire privée ?
Il n'empêche que ce pardon, devenu symbole, est aujourd'hui transcendé par ce qu'on pourrait appeler une rédemption altruiste. Par ce geste, Kim Phuc en finit avec son destin de "victime" et nous donne à réfléchir sur certains resserrements actuels qui enfermeraient les humains dans la spirale de la faute.
En novembre dernier, Kim a donc refait la Une de l'actualité quand elle a été élevée par l'UNESCO au rang d'Ambassadrice de bonne volonté pour une culture de la paix.
Une distinction honorifique qui devrait lui permettre d'œuvrer en faveur d'une culture du réconciliation. Cette éducation pour la paix semble, en cette fin de siècle, être davantage l'apanage des femmes, plus à même de dire non aux instincts guerriers.
La fondation "Children of War" (enfants de la guerre) que la jeune femme a crée à Chicago devrait contribuer à cet éveil et à l'accompagnement des enfants de la guerre, lorsqu'elle aura reçu les subventions nécessaires des Nations Unies.
Aujourd'hui la jeune femme, mère de deux jeunes enfants, prend à nouveau ses distances avec les médias. Preuve que Kim a encore une fois opté pour les chemins de vie, avec son sourire lumineux qui semble dire à demi-mots et dans tous les langues : "Si tu veux vraiment la paix, souviens-toi de l'erreur qu'est la guerre".
Anne GAYET