Matthieu 5/9.

 

"Heureux ceux qui font œuvre de paix; ils seront appelés fils de Dieu." 

 Jean-Marc Meyer

S'il est un mot qui depuis toujours, a suscité dans le coeur de l'homme les plus grands espoirs, c'est bien celui-ci: la paix. Et dans ses deux sens habituels:

  1. absence de conflits entre les nations ou divers groupements humains et
  2. absence d'agitation intérieure. On peut dire que d'un certain côté, l'homme est un amant frénétique de la paix, mais que, par ailleurs, nul espoir humain n'a connu de déceptions aussi vives ni aussi fréquentes que celui-là: les conflits entre nations n'ont fait que croître, tant en nombre qu'en horreur, si bien que nous vivons aujourd'hui sous la menace constante d'un conflit universel, qui entraînerait une destruction universelle.

Oui, c'est peut-être banal de le dire, mais c'est vrai, l'amant de la paix n'a réussi qu'à nous préparer la guerre, la vraie, la dernière, la vraie dernière. On pourrait alors espérer que, faute de savoir la faire au dehors, l'homme a pu trouver la paix au-dedans de lui, celle qui s'appelle "la paix du coeur". Mais là encore, il suffit de demander aux médecins par exemple, combien ils administrent de calmants, pour avoir une réponse bien décevante à notre espoir. Par ailleurs, il est significatif que le mot "agression" revienne à la mode. L'homme d'aujourd'hui est de toutes parts soumis à de continuelles agressions: le bruit, la réclame, la machine, les autres. Et il répond souvent en défoulant son agressivité. Nous vivons non seulement dans le monde le moins pacifique de tous, mais nous sommes certainement les gens les moins pacifiés de tous les temps.

"Ils disent: paix, paix! mais il n'y a pas de paix!" s'écrie le prophète Jérémie dans un des passages de son livre. Et je crois bien que cette parole est d'une actualité brûlante. Car si paradoxalement, dans un monde en conflit, dans un monde où les multiples agressions extérieures rongent jusqu'à notre être, tout le monde parle de paix, il faut bien se rendre compte que cette paix là n'est pas encore celle que veut nous faire entrevoir Jésus dans sa Béatitude. La paix dont on parle dans les rapports entre nations, c'est bien plus une pacification, un modus vivendi basé sur l'équilibre des forces militaires. Quand un guerrier parle de paix, c'est avant tout de sa paix qu'il s'agit, sa paix qu'il veut imposer aux autres, au besoin, et surtout, par la guerre. Quant aux individus que nous sommes tous, soumis aux agressions extérieures de la société, ils recherchent avant tout à "avoir la paix", et qu'autour d'eux on leur "fiche la paix", espérant qu'au fond d'eux naîtra cette paix des profondeurs qui est déjà la paix des cimetières. Aucune de ces deux paix n'est celle que la Béatitude veut nous faire entrevoir.

Nous pouvons être certain que le terme employé par Jésus pour parler de la paix, c'est le fameux mot Châlôm. Le Châlôm, tel qu'on peut le comprendre dans tout l'Ancien Testament, c'est le bien-être, la sécurité dans la liberté et la justice. Ce n'est pas juste vivre entre deux guerres, à soigner les plaies de la précédente et à penser aux horreurs de la suivante. C'est vraiment vivre dans un pays débarrassé de la guerre, avec des enfants nombreux et en bonne santé, des troupeaux prolifiques sur des prés d'herbe grasse. Mais une des caractéristiques essentielles de ce Châlôm, sur laquelle tout l'Ancien Testament insiste, c'est qu'il doit être dynamique. On doit le chercher, le poursuivre, le faire. Et de plus, le fait de vivre ce Châlôm est toujours lié avec la volonté de le donner aussi aux autres, avec la volonté de bien-être, de justice, de bonheur pour les autres. Ainsi, ce n'est pas parce que nous vivons sans conflits, qu'il y a le Châlôm et que nous sommes sur le chemin de la Béatitude. ce n'est pas parce qu'entre notre pays et tel autre, il n'y a pas de guerre qu'il y a le Châlôm. Et de même, ce n'est pas parce qu'avec le yoga, ou avec deux Temesta, ou par mon rattachement à la secte du Néant intérieur, j'aurais réussi à faire le vide dans ma tête ou mon coeur, que ce sera le Châlôm. La Béatitude ne loue pas ceux qui ignorent les conflits extérieurs ou intérieurs. Elle va beaucoup plus loin. Il ne s'agit pas simplement d'être en paix, ni d'avoir la paix, mais de la créér, de la faire là où elle n'est pas, pour que les autres et moi-même connaissions cette sécurité et ce bien-être. La paix n'est pas vide. Ce n'est pas le "Reposez en paix!"; elle est oeuvre. Elle n'est pas tranquillité, sommeil ou indifférence; elle est lutte, avenir et espérance.

Mais il ne faut bien-sûr pas aller plus vite que la musique, quand on parle de la paix comme une lutte, comme une oeuvre. Avant de travailler à la paix du monde, on doit travailler à la paix à des échelons moins élévés et moins prétentieux. Comment pourrais-je efficacement travailler à la paix universelle, si je ne sais pas vivre déjà le Châlôm chez moi par exemple? Si je ne sais pas faire la paix avec ma famille, avec mes voisins, avec mon conjoint ou mes enfants, si je ne suis pas capable de vouloir leur bonheur. Si je ne suis pas capable, non pas simplement de leur ficher la paix, mais de leur donner la paix? Comment pourrais-je m'engager pour la paix dans le monde, si je ne suis pas capable déjà de vivre cette paix dans mon Eglise, dans ma paroisse? Et là aussi, pas seulement en vivant indifféremment à côté des autres en attendant d'eux qu'ils me laissent tranquille, qu'ils me fichent la paix, mais en m'engageant avec tous pour apporter, pour donner la paix et le bien-être à ceux qui ne l'ont pas?

Oui, chers amis, je ne pense pas que nous soyons condamnés à ressasser notre impuissance, en nous disant qu'apporter la paix au monde, c'est une charge bien trop grande et trop dure pour nous. Commençons par oeuvrer pour la paix à notre échelle, dans nos vies, dans nos entourages. Vous serez tous d'accord qu'il y a là déjà pas mal à faire! Que chacun vive d'abord la paix avec soi-même et avec les autres, c'est la condition et c'est aussi le point de départ pour que le monde vive en paix. Je me souviens d'une petite parabole qui veut illustrer cela: une mésange demandait un jour à la colombe combien pesait un flocon de neige. "Un flocon de neige, ça pèse rien d'autre que rien!" répondit la colombe. Et la mésange raconta alors à la colombe cette histoire: "J'étais sur une branche de sapin quand il se mit à neiger. Pas une tempête, non! Juste comme un rêve, doucement, sans violence. Comme je n'avais rien de mieux à faire, je me mis à compter les flocons qui tombaient sur la branche où je me tenais. Il en tomba 3 751 952. Lorsque le 3 751 953 ème tomba sur la branche, rien d'autre que rien, comme tu l'as dit, celle-ci cassa." Et sur ce, la mésange s'envola. La colombe, une autorité en matière de paix, depuis l'époque d'un certain Noé, réfléchit un moment et se dit finalement: "Peut-être ne manque-t-il plus qu'une personne pour que tout bascule et que le monde vive enfin en paix." Et c'est vrai que si un jour, chaque homme se disait que cette personne qui manque, c'est lui-même, et pas l'autre, la colombe ne serait pas loin de la vérité.

Mais une dernière chose doit encore être claire, pour terminer. Pour travailler à la paix, pour pouvoir donner la paix autour de nous, il nous est nécessaire aussi de nous replonger constamment dans l'essentiel du message biblique: à savoir avant tout que Christ est notre paix. Nous ne pouvons lutter pour la paix, à petite ou à grande échelle, que si nous nous souvenons que le Christ nous a donné et nous donne sa paix. "Christ est notre paix." Ce qui signifie tout d'abord qu'entre Dieu et nous, même si nous l'ignorons, règne le Châlôm que Dieu a créé par la venue et la mort du Christ. C'est tout le message de la réconciliation; ce qui nous opposait à Dieu a été balayé par le Christ. En Christ, Dieu nous dit "paix", et fait en sorte que règne cette paix. Ce que Dieu veut fondamentalement, c'est ma joie, mon bonheur, mon bien-être. Plus jamais Dieu ne sera mon ennemi, et plus jamais il ne sera fatal que je devienne le sien. Réconciliés avec Dieu, nous pouvons vivre réconciliés avec nous-mêmes. Mon homme véritable est dans le Christ, qui me permet de marcher vers cet apaisement, ce bonheur de devenir simple et heureux dans ma peau. C'est en étant réconciliés avec nous-mêmes et avec Dieu qui nous donne sa paix, que nous pourrons efficacement travailler à la paix entre les hommes, ce qui d'ailleurs alimentera notre propre paix. Car même si cela peut occasionner aussi des souffrances pour commencer, on finit toujours par recevoir en retour la paix qu'on s'est vraiment efforcée de procurer autour de soi. AMEN.