Le lendemain, il voit Jésus qui vient vers lui et il dit
: Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.
C'est de lui que j'ai dit : Après moi vient un homme qui m'a
devancé, parce que, avant moi, il était. Moi-même,
je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à
Israël que je suis venu baptiser dans l'eau.
Et Jean porta son témoignage en disant : J'ai vu l'Esprit, tel
une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui. Et je ne le connaissais
pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, c'est lui qui
m'a dit : Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur
lui, c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint.
Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.
Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Cette phrase de Jean-Baptiste est devenue une parole courante dans nos liturgies. Nous la disons, la chantons maintes et maintes fois, au cours de nos célébrations respectives. Mais comprenons-nous bien ce que nous disons quand nous disons cela ? Pourquoi fallait-il que Jésus enlève le péché du monde ? Et comment ? Et puis d’abord, c’est quoi, ce péché du monde ?Quand j’étais petit, on m’a appris, et à vous aussi peut-être, que le péché, c’était faire des choses pas bien, des choses « méchantes ». C’était mentir, voler, voire avoir des pensées mauvaises, des désirs coupables. Et Dieu, qui voit tout, punissait bien entendu ceux qui succombaient à toutes sortes de tentations réprouvables dont je vous fait grâce de la liste ! Entre parenthèse, certains ici penseront que c’était là une manière spécifiquement catholique de considérer les choses. Il n’est donc pas inutile de dire que les protestants furent parfois encore plus radical sur le sujet. Peut-être encore plus que chez les catholiques, le péché était une notion « individuelle » ; c’est « Untel » qui était pécheur ou non pécheur et qui, en bonne logique et justice, méritait soit la punition soit la récompense de Dieu. Je parle à l’imparfait, mais nous savons que ce schéma, au demeurant simple et logique, est celui que nous avons le plus tendance à reproduire, parce que justement il est simple et logique pour nos esprits : les bons récompensés, les méchants, pécheurs, punis...
Mais est-ce bien pour cela que Jésus est venu ? Est-ce bien cela le « péché du monde » dont nous parle l’Évangile ?Plus tard, en lisant des livres très sérieux de Théologie, j’ai aussi appris que, par définition, l’homme était pécheur. Quoiqu’il fasse, quels que soient ses efforts, il finira toujours par trébucher. Certes, c’était rassurant par rapport à l’idée de départ : cela voulait dire qu’il n’y avait pas deux camps, celui des bons et celui des mauvais, et que nous étions tous logés à la même enseigne, tous susceptibles de faire un faux pas (même ceux qu’on reconnaît comme « Saints »). Mais n’empêche ! Il fallait faire vraiment attention pour ne pas faire ce faux pas, et bien sûr, c’est toujours quand on l’a fait qu’on s’en rend compte. J’étais pécheur « par nature » certes, mais mon péché je devais le porter inlassablement comme Sysiphe portait sa pierre. Et il ne me restait alors plus qu’à assumer ma culpabilité et à espérer le pardon de Dieu plutôt que sa colère et ses foudres.
L’agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde ! Mais il était là ce péché, au fond de moi, et c’était ma faute !Et puis un jour, on nous a dit que Dieu était Amour, qu’il ne faisait pas de distinction, qu’il aimait chacun pour lui-même, quel qu‘il soit. Il accueillait les pécheurs aussi joyeusement que tout le monde. Enfin ! Nous nous sentions mieux : plus de culpabilité, plus d’efforts, plus de problèmes de « morale ». Nous pouvions faire ce que nous voulions - après tout, Dieu nous avait créé libres - et au final, l’Amour de Dieu engloberait tout. Nous nous étions enfin débarrassé de ce mot embêtant de « péché », le reléguant dans les domaines de la psychologie ou de la psychanalyse, convaincus que ce n’était qu’une sorte de maladie, passagère… parfois guérissable… Mais voilà… !
Voilà qu’au réveil, nous nous sommes rendus compte que nous n’étions pas seuls, seuls avec nous-mêmes, ni même seuls avec Dieu ; mais que nous n’étions qu’une infime partie du monde, à la fois coupé de lui dans notre individualité, mais aussi irrémédiablement solidaire de lui de par notre simple existence. Oui, nous avions réussi à nous débarrasser de notre péché personnel, à assumer ou à soigner nos peurs et nos culpabilités individuelles, mais voici que resurgissait le monde, à la fois si grand et si petit ; ce monde qui dépasse notre individualité, notre génération, notre histoire…
« Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde… »
C’est quoi, le péché du monde ? Certes, c’est rien du tout pour quelqu’un qui ne vit que pour soi et qui n’a d’autres préoccupations que son propre nombril ; mais c’est gigantesque pour tous ceux qui savent qu’ils font partie du monde, de l’Humanité, de la Création…Le péché du monde… Je me permettrai trois exemples…
L’exemple de l’Église d’abord… Si nos différentes Églises chrétiennes sont séparées, parfois divisées, ce n’est bien sûr pas notre faute. Les guerres de religions… ce n’est pas notre faute… Et pourtant, même si, comme aujourd’hui, nous faisons des efforts pour nous rencontrer, nous portons, que nous le voulions ou non, ce poids de la séparation, ce poids de l’Histoire… Non, ce n’est pas notre faute, mais nous en portons les conséquences, les souffrances, peut-être la culpabilité.Un autre exemple, qui me tient à cœur, celui de la Shoah : là aussi, ce n’est pas de notre faute si certains hommes, il y a à peine 60 ans décidèrent d’en exterminer d’autres de manière méthodique et planifiée, juste parce qu’ils étaient juifs, ou tziganes, enfin, « inférieurs »… Cette horreur, que tous nous connaissons aujourd’hui, bien sûr ce n’est pas notre faute, mais nous en portons le poids, que nous le voulions ou non, ce poids de voir jusqu’où l’humain peut arriver dans la sauvagerie et le non-respect de la Vie… Non, ce n’est pas notre faute, mais nous en portons les conséquences, les souffrances, parfois la culpabilité.
Et puis, pour en revenir à notre monde d’aujourd’hui, le terrorisme comme arme de guerre, ou les peuples oubliés, « trous noirs » de notre monde… Là aussi, ce n’est pas notre faute, si des fanatiques sont prêts à perpétrer des carnages. Ce n’est pas notre faute si en Angola, en Somalie, en Colombie et dans tant d’autres endroits, des millions de gens sont sacrifiés sans que personne en parle (sauf récemment le philosophe Bernard Henri-Lévy). Ce n’est pas notre faute si le monde est aujourd’hui divisé entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien… Non, ce n’est pas notre faute, mais nous en portons les conséquences, les souffrances, et certainement la culpabilité.
Voilà, je crois, le vrai « péché du monde » dont nous parle l’Évangile. Rien à voir avec nos sentiments, fantasmes, désirs et autres tentations personnelles… Le vrai péché du monde, c’est cette maille inextricable du monde, de l’Humanité et de l’Histoire, dont nous faisons partie, où chacun est impliqué ; dont personne n’est maître et dont, pourtant, chacun est responsable…
Voilà de quoi Jésus nous délivre en étant « celui qui enlève le péché du monde ». Non pas à m’aider à gagner ma place au Paradis, parce que je fais plus d’efforts et que je suis meilleur que mes frères et sœurs (catholiques, bouddhistes, musulmans…)… Jésus nous délivre en nous donnant la possibilité d’assumer avec sérénité notre place d’êtres humains dans ce monde et cette Histoire. Nous n’avons pas le droit d’oublier tout ce qui s’est passé ou qui se passe encore, au contraire, mais nous n’avons plus besoin d’en porter le poids de culpabilité et de mauvaise conscience. Car il est venu pour les porter, Lui…
Nous n’avons pas le droit de penser qu’il n’y a rien à faire pour améliorer le sort des humains sur cette terre, surtout des délaissés, mais nous n’avons plus besoin de porter toute la misère humaine. Car il est venu la porter…Dieu est Amour, disions-nous au début ? Oui ! Mais pas pour nous déresponsabiliser… Bien plus pour nous apprendre nous aussi à d’abord voir tous les hommes avec ce même regard d’amour… et à agir en conséquence…
Oui ! Mais l’homme reste pécheur par nature ? Peut-être bien, mais s’il croit que Jésus est venu porter et enlever le péché du monde (et donc aussi le sien), il n’a plus à vivre dans la peur ou la culpabilité, mais il peut se consacrer à ce qui est bien… et à agir en conséquence…
Ce qui est bien ? Ah oui ! Cela nous ramène au début : le péché et tout ça… Eh bien, même si Jésus porte et enlève le péché du monde, cela ne nous empêche pas, chacun à notre place et selon nos moyens, d’essayer de vivre, de parler, d’agir avec respect et fraternité envers nous-mêmes et notre prochain… non pas par crainte d’une punition, ni par désir d’une récompense, mais juste parce que lui nous a délivré de nos péchés, a porté les péchés liés à notre humanité, pour que nous puissions vraiment vivre comme des Humains.