Luc 9, 57-62
Dieu parapluie
 
 
 
 
 
Jeune-Bois
 

Jean-Marc Meyer


 
 
 
57   Pendant qu'ils étaient en chemin, un homme lui dit: Seigneur, je te suivrai partout où tu iras.
58   Jésus lui répondit: Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids: mais le Fils de l'homme n'a pas un lieu où il puisse reposer sa tête.
59   Il dit à un autre: Suis-moi. Et il répondit: Seigneur, permets-moi d'aller d'abord ensevelir mon père.
60   Mais Jésus lui dit: Laisse les morts ensevelir leurs morts; et toi, va annoncer le royaume de Dieu.
61   Un autre dit: Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi d'aller d'abord prendre congé de ceux de ma maison.
62   Jésus lui répondit: Quiconque met la main à la charrue, et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu.
 
 
 
The Bible Gateway


Suivre Jésus-Christ, cela est bien sûr un des principes même de la vie chrétienne. Mais aujourd’hui, au vu des événements, la question cruciale se pose de nouveau à nous. Comment suivre Jésus ? Qu’est-ce que cela signifie ? Comment trouver une réponse lorsque d’un côté, certains prônent l’action militaire et la guerre au nom de Dieu, au nom des valeurs du christianisme, au nom de Jésus, qu’ils pensent ainsi suivre… et que de l’autre côté, d’autres se positionnent contre la force, contre la guerre, au nom du même Dieu, des mêmes valeurs chrétiennes, du même Jésus qu’ils pensent ainsi suivre ?

Il faut d’abord rappeler que ce n’est pas la première fois qu’une telle situation se produit et qu’un tel dilemme est posé. Pour tout dire : il en a toujours été ainsi. Sans remonter trop loin, les Hommes en conflits ont toujours considéré - à tort ou à raison - que Dieu était dans leur camp, justifiant ainsi les pires actes. Du « Gott mit uns » gravé sur le ceinturon des soldats SS à la bénédiction solennelle du bombardier « Enola Gay » avant son envol vers Hiroshima, Dieu a toujours eu bon dos pour exonérer les Hommes de leurs décisions.

Et ce Dieu « parapluie », revenu à la mode en ce début de 21e siècle, est finalement bien pratique ! La preuve : tout le monde s’en réclame, quel que soit le nom qu’on lui donne. Mais est-ce bien le Dieu auquel Jésus nous demande de croire ?

Je peux comprendre la position de certains américains et de certains européens, qui pensent que la force est le seul moyen de faire plier et de se débarrasser d’un régime dictatorial, même si les intérêts économiques et géostratégiques qui sont en arrière plan nous sont savamment dissimulés. Mais de là à dire que c’est en quelque sorte la volonté de Dieu, une lutte entre le « Bien » et le « Mal », c’est y aller un peu fort… C’est ouvrir le parapluie pour fuir ses responsabilités et éviter d’avouer ses réelles intentions.

Je comprends aussi, bien évidemment, tous ceux qui s’opposent farouchement à cette intervention, et la très grande majorité des Églises sont dans ce cas. Mais je constate aussi malheureusement que certains de ces opposants entrent exactement dans le même jeu manichéen que ceux qu’ils critiquent, en faisant de Bush « le méchant » et de Saddam « le gentil »… Sous couvert de pacifisme, louable certes, il ne faudrait quand-même pas trop exagérer…

En fait, l’embêtant, quand on mêle Dieu à ce genre d’affaires, c’est qu’il n’y a plus de nuances. Il n’y a plus que deux catégories : celle du Bien et celle du Mal. Mais la vie n’est pas aussi simple ! La foi, ce n’est pas, à mon sens (et comme beaucoup de chrétiens ou de musulmans) aimeraient le penser, diviser le monde en deux camps antagonistes et puis choisir le sien (qui est toujours celui du Bien, évidemment, puisque les autres sont le Mal…). Le chemin que nous enseigne Jésus, c’est de savoir discerner à chaque instant ce qui est bien, non pas pour une nation, une puissance ou pour l’équilibre du monde, mais tout simplement pour mon prochain. L’amour du prochain se moque des considérations de « Bien » et de « Mal » ; il se moque des notions de sécurité, de prévention ou de prudence. L’amour du prochain que Jésus a montré est total ou il n’est pas. Et si, avec Jésus, nous prions Dieu de nous « délivrer du Mal », je crois que c’est bien plus du Mal qui est en chacun de nous qu’il s’agit ; ce Mal dont lui seul peut nous délivrer afin que nous puissions réellement aimer notre prochain, quel qu’il soit.

Mais cela, bien sûr, est bien plus difficile à mettre en œuvre que de simplement diviser le monde, les Hommes et notre façon de vivre en deux catégories bien distinctes, bien cataloguées.

Suivre Jésus sur ce chemin, cela demande l’abandon des fausses sécurités et des ambitions de domination, pour n’avoir, comme lui, pas même une pierre où poser sa tête.
Suivre Jésus sur ce chemin suppose que l’on laisse les morts enterrer leurs morts et que l’on choisisse toujours et résolument le parti de la Vie.
Suivre Jésus sur ce chemin ne peut se faire que si l’on balaye les rancœurs du passé et que l’on travaille ensemble à un avenir de paix et de dignité pour tout le monde.
Suivre Jésus, ce n’est pas choisir son camp, en étant persuadé d’être dans le bon. Suivre Jésus, c’est le choisir Lui, même s’il faut pour cela porter sa croix, comme tous les innocents ont toujours eus à le faire face aux puissants de ce monde.

Car une chose est certaine en tout cas : quel que soit le camp dans lequel, les uns et les autres, nous nous plaçons, et quel que soit l’idéologie qui sous-tend les événements, les seuls qui vont payer le prix forts sont, comme toujours, les innocents qui n’ont rien demandé à personne (comme ce furent aussi des innocents qui sont morts le 11 septembre). Même si elle se réclame d’une lutte entre le Bien et le Mal, même si d’aucuns la jugent nécessaire et incontournable, même si d’autres regrettent que le droit international ne puisse l’éviter, une guerre fait toujours payer les innocents en premier, et peut-être même en exclusivité.

Eh bien, je crois pour ma part que Jésus n’est ni du côté du Bien, ni du côté du Mal, ni du côté d’un pouvoir ni du côté d’un autre. Jésus est avant tout et résolument du côté des innocents, de quelque bord qu’ils soient. Au côté de ceux qui meurent sous les bombes en Irak et aussi au côté des familles américaines ou anglaises qui vont peut-être perdre un de leurs fils. Jésus se moque de nos idéologies, de nos stratégies, de nos prétendues luttes du Bien contre le Mal. Seuls l’intéressent ceux qui souffrent de la folie des Hommes et ceux qui, faisant preuve de compassion, souffrent avec eux.

Si nous voulons suivre Jésus, c’est cela que nous devons faire aussi, et d’abord : avoir compassion de tous ceux qui souffrent injustement et innocemment ; avant de nous engager à lutter, ensemble pour un avenir où ne triompheront ni le Mal, ni le Bien, mais simplement l’Amour.
 

Jean-Marc Meyer
 
 

retour aux prédications