Luc 9, 57-62
Trois chemins pour suivre Jésus-Christ
 
 
 
 
 
Jeune-Bois
Jean-Marc Meyer

 
Comme ils étaient en route, quelqu'un dit à Jésus en chemin : «  Je te suivrai partout où tu iras.  »
Jésus lui dit : «  Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids ; le Fils de l'homme, lui, n'a pas où poser la tête.  »
Il dit à un autre : «  Suis-moi.  »  Celui-ci répondit : «  Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père.  »
Mais Jésus lui dit : «  Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu.  »
Un autre encore lui dit : «  Je vais te suivre, Seigneur ; mais d'abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison.  »
Jésus lui dit : «  Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n'est pas fait pour le Royaume de Dieu.  »
 
Nous avons donc aujourd'hui à réfléchir sur un thème qui n'est pas du tout facile, ni à comprendre, ni à appliquer ; un thème qui pourtant, et c'est évident pour tout le monde, représente le point de départ et la motivation de toute vie chrétienne ; ce thème c'est : comment suivre Jésus, comment marcher à sa suite, comment lui être fidèle. Le texte qui nous est donné aujourd'hui présente ce thème avec trois réponses de Jésus, trois sortes de maximes qui sont censées décrire ce que cela représente que de suivre Jésus ; trois maximes qui pourtant sonnent comme des réponses assez évasives et pleines de mystère.

Et c'est sans doute un premier point à noter : à ces trois hommes qui demandent à le suivre, Jésus ne répond bien sûr pas par la négative ! Mais il ne répond pas non plus par un « Oui »  franc et massif ! Il ne dit pas simplement : « Allez venez, suivez moi ! Pas de problème ! »  Il donne au contraire ces trois réponses assez étranges et mêmes assez dures, pour susciter chez les trois « candidats »  une réflexion, pour les amener à prendre conscience que leur choix devra aussi entraîner une certaine manière de vivre, pour les amener à prendre conscience que suivre Jésus, c'est du sérieux et que cela ne se fait pas à la légère.
 

« Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'Homme, lui, n'a pas où poser sa tête ! »
Avec cette première image, Jésus a sans doute d'abord voulu décrire sa propre situation de nomade et d'itinérant. En effet, dans l'Évangile de Luc, Jésus et ses disciples n'ont pas de maison à eux. Ils ne sont chez eux que là où on les accueille pendant un moment. Ils n'ont ainsi pas de sécurité matérielle et pas de possession propre. Ils sont pour ainsi dire entièrement dépendants de la solidarité des autres. Cette première réponse sonne donc comme un avertissement. Dans le contexte de l'époque, Jésus veut avertir cet homme qui demande à le suivre que lui aussi devra renoncer à sa sécurité matérielle et peut-être aussi à sa sécurité spirituelle, à son confort, à ses certitudes. Le chemin avec Jésus est un chemin qui n'est pas forcément fait de sécurité, car justement, il ne s'arrête jamais. Faire route avec Jésus exclut le fait de vouloir s'installer une fois pour toutes, que ce soit matériellement ou spirituellement. Faire route avec Jésus, c'est être prêt à aller toujours plus loin, toujours en avant, quitte à renoncer à ce qui était acquis.

Mais si on peut assez facilement comprendre cette réponse dans le contexte de l'époque, n'est elle pas un peu étrangère à nous aujourd'hui ? Car nous, nous ne pouvons évidemment plus suivre Jésus physiquement, sur les chemins de la Palestine. Cette parole a-t-elle alors encore quelque chose à nous dire ? Je le crois, si nous la prenons de façon un peu métaphorique. En effet, cette sécurité à laquelle Jésus fait indirectement référence, n'est ce pas exactement ce que nous recherchons de plus en plus ? Nous voulons être sécurisé et assuré dans tout, que ce soit au niveau matériel ou spirituel, que ce soit vis à vis de nous mêmes ou vis à vis des autres. Le mot « insécurité »  est devenu un mot qui fait peur et qui nous sert à mettre des barrières entre nous et ceux qui ne sont pas sûrs. Si, il fut un temps, l'insécurité c'était les maladies ou les catastrophes naturelles, c'est aujourd'hui devenu les jeunes des banlieues ou les immigrés et autres étrangers. Et le fait de chercher à tout prix à nous mettre en sécurité vis à vis de ces gens dénote en fait la peur qu'on en a, une peur qui du même coup exclut la rencontre et le dialogue.
Or, suivre Jésus, c'est aussi le suivre là où la rencontre de l'autre présente des risques et demande à ce qu'on surmonte ses peurs et ses préjugés. Jésus n'est pas uniquement entré dans les maisons où il pouvait tranquillement s'installer les pieds sous la table ; il est allé aussi là où il risquait de se faire jeter dehors, aussi là où il risquait d'être incompris, aussi là où il risquait carrément sa vie. Et sans doute que si aujourd'hui Jésus redonnait une réponse à cet homme qui voulait le suivre, il dirait que le Fils de l'Homme se rend aussi dans les cités un peu chaudes ou chez les malades du SIDA ou chez les chômeurs, et que le suivre, c'est aussi le suivre là, même si ce n'est pas très sécurisant.

Une dernière petite chose que je voulais ajouter sur cette première réponse de Jésus, c'est que nous cherchons aussi bien souvent la sécurité dans le domaine de la foi. On se pose souvent la question : pourquoi les sectes ont-elles un tel succès, pourquoi attirent-elles tant de monde. Un élément de réponse qui me semble devoir être pris en ligne de compte, c'est que justement, la plupart d'entre elles donnent des réponses et évitent de poser des questions. Et la plupart des gens qui sont adeptes sont bien des gens qui ne veulent plus se poser de questions, qui veulent une réponse, quelle qu'elle soit, qui les rassure et leur évite de réfléchir.

Or, suivre Jésus, c'est aussi être prêt à se poser des questions, et même être prêt à se remettre en question. Jésus n'assène pas des réponses toutes faites qui vaudraient pour chacun. Il laisse l'homme libre de trouver son chemin et ses réponses à ses questions.
Prendre le risque ; le risque d'aller là où on n'ose pas, le risque d'aller vers ceux dont on a peur à priori ; le risque aussi de se remettre en question à la lumière de la Parole de Dieu ; voilà ce qu'on peut retenir de cette première réponse.
 

La seconde réponse : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le règne de Dieu ! »  est certainement la plus difficile à admettre des trois.
Il paraît incompréhensible que Jésus ait donné à cet homme ce choix inhumain : le suivre ou bien aller enterrer son Père.

Jésus a certainement utilisé la situation pour dire autre chose à cet homme. Pour lui dire peut être que les morts, ce sont ceux qui n'entendent pas l'appel de Dieu lorsqu'il leur est adressé. Il est d'ailleurs significatif que sur les trois hommes, ce deuxième est le seul où c'est Jésus lui-même qui dit : « Suis moi ! »  C'est Jésus qui appelle cet homme et qui lui dit que le suivre, c'est maintenant faire le choix entre la vie et la mort. Se mettre en route pour annoncer le règne de Dieu, c'est laisser derrière soi toutes les puissances de mort qui sont en nous et autour de nous pour miser avec confiance sur la vie.

On peut aller un peu plus loin, je crois, dans l'analyse de cette parole. En parlant de laisser les morts enterrer leurs morts, Jésus ne pensait sans doute pas au moment précis de l'enterrement mais bien plus à ce qui suit, au deuil. Et sans doute avait-il remarqué, comme nous, que beaucoup de gens, après une épreuve ou après la perte de quelqu'un, n'arrivaient plus à vivre, n'avaient plus d'avenir, plus d'espérance. Et ce que Jésus a voulu dire alors à cet homme à qui il dit : « Suis moi », c'est qu'il pouvait retrouver un tel avenir, une telle espérance. Laisser les morts enterrer leurs morts signifie, non pas qu'il ne faille pas rendre les derniers devoirs aux disparus, mais bien qu'après un deuil ou une épreuve, notre vie ne s'arrête pas fatalement et ne doit pas fatalement rester prisonnière du passé. Au contraire, à la suite de Jésus, notre vie peut à nouveau s'ouvrir, retrouver un sens. Si on entend son appel et qu'on choisit de le suivre, Jésus peut redonner une raison de vivre à tous ceux qui n'en avaient plus.

Suivre Jésus, c'est ainsi laisser derrière nous nos peurs et tout ce qui nous empêche de vivre ; c'est croire que toutes ces puissances de mort qui nous enchaînent sont déjà vaincues par le Christ et que nous avons le pouvoir en toutes circonstances de faire triompher la vie. C'est ce que nous pouvons retenir de cette deuxième parole.
 

La troisième parole, «  Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n'est pas fait pour le Royaume de Dieu.  », comme la seconde, est un peu abrupte et ne doit certainement pas être lue dans son sens littéral.
La réponse un peu choquante sert à susciter la réflexion chez l'interlocuteur pour l'amener à sortir de ses idées préétablies. Encore une fois, il serait difficile à croire que Jésus ait refusé à cet homme le droit d'aller faire ses adieux aux siens avant de le suivre. Encore une fois, Jésus a voulu dire autre chose.

D'habitude, on interprète cette parole un peu comme la seconde, une exhortation à ne pas se raccrocher au passé et à se tourner vers l'avenir. Mais il y a peut-être une autre explication, plus juste. Une petite anecdote peut nous mettre sur la voix. Un jour qu'un pasteur prêchait sur ce texte et citait cet homme qui met la main à la charrue et qui regarde en arrière, tout le monde s'est mis à rire. Cela se passait dans un milieu rural où tous les gens étaient agriculteurs. Or un agriculteur moderne, sur son tracteur, est obligé de regarder en arrière pour voir si son sillon est droit, vu que le soc de la charrue est derrière. Mais à l'époque de Jésus, le soc était devant l'agriculteur ; pour le voir, il devait donc regarder devant. Cette parole a donc moins à voir avec les notions de passé et d'avenir qu'avec l'idée d'attention qu'on porte à ce qu'on fait, au travail qu'on fait. Dans l'exemple de Jésus, celui qui regarde en arrière est celui qui ne regarde pas ce qu'il fait, qui ne fait pas attention à ce qu'il fait, qui n'est pas sérieux dans la tâche qu'il accomplit.

Or suivre Jésus, travailler avec lui à l'annonce du Royaume de Dieu, c'est du sérieux et demande une attention et un engagement constants. Suivre Jésus, c'est se donner une ligne de conduite et la garder, l'avoir toujours en ligne de mire, lui, pour ne pas dévier de ce chemin. C'est ce que nous pouvons retenir de cette troisième parole.

Au terme du survol de ces trois paroles de Jésus, on peut donc résumer  : suivre Jésus c'est d'une part accepter de prendre des risques, le risque de la rencontre de l'autre, le risque de la remise en question ; c'est aussi mettre toute sa confiance en lui et croire que réellement il nous offre un avenir et une espérance ; c'est enfin être et rester fidèle, prendre son engagement au sérieux. Suivre Jésus, c'est avoir part à ses promesses, mais c'est aussi prendre un engagement clair et solide et y rester fidèle.
Tout cela est sans doute plus facile à dire qu'à vivre réellement et à appliquer ; mais c'est pour cela aussi que Jésus ne nous laisse pas seuls, qu'il nous accompagne jour après jour et pas après pas sur ce chemin que nous pouvons faire avec lui. « Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais il aura la lumière de la vie. »  Que sa lumière nous accompagne sur les chemins de nos vies. Amen.
 
 

Jean-Marc Meyer
 
 

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