Lecture du psaume 121

…d’où le secours me viendra t-il?
 

Dimanche 3 février 2OO2
en vue de publication dans la revue Foi et Vie
 

Jean-Marc Saint

Psaumes 121
1   Cantique des degrés. Je lève mes yeux vers les montagnes... D'où me viendra le
secours?
2   Le secours me vient de l'Éternel, Qui a fait les cieux et la terre.
3   Il ne permettra point que ton pied chancelle; Celui qui te garde ne sommeillera point.
4   Voici, il ne sommeille ni ne dort, Celui qui garde Israël.
5   L'Éternel est celui qui te garde, L'Éternel est ton ombre à ta main droite.
6   Pendant le jour le soleil ne te frappera point, Ni la lune pendant la nuit.
7   L'Éternel te gardera de tout mal, Il gardera ton âme;
8   L'Éternel gardera ton départ et ton arrivée, Dès maintenant et à jamais.
 
 
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  …d’où le secours me viendra t-il?
Lecture du psaume 121.

Ce psaume compte parmi les chants les plus connus du répertoire d’Israël. Son premier verset (1) est entré de longue date dans les liturgies chrétiennes de l’Église ancienne, puis de là dans celle de Calvin à Genève et d’autres à sa suite. Le culte s’ouvrait sur ces mots : Notre aide, soit au nom de l’Éternel, qui a fait les cieux et la terre, puis l’assemblée entonnait un premier hymne. Quand au contenu, le psaume cent vingt et un développe librement la formule de la bénédiction sacerdotale rapportée par le livre des Nombres (2).
Ce poème est un chant de « piétonnade ». Ainsi nommait-on en hébreu, les voyages que nous appelons aujourd’hui des « pèlerinages ». Ne soyons pas surpris qu’il mentionne d’emblée les pieds et les faux pas (3) , autant dire, ce qui déstabilise la démarche humaine. Trois occasions de pèlerinage jalonnaient l’année. On venait à Jérusalem pour la Pâque, la Pentecôte et la fête des Cabanes. Les pèlerins séjournaient dans la ville durant ces jours de fête, puis s’en retournaient chez eux enrichis de connaissances et de ferveurs nouvelles. Selon l’hypothèse avancée par Lelièvre et Maillot dans leur Commentaire des Psaumes (4), le cent vingt et un trouverait son cadre naturel le dernier jour de l’une de ces festivités. Les pèlerins ressentiraient le mal être que nous pouvons éprouver à la minute du départ dans un hall de gare ou un salon d’attente d’aéroport à l’heure de la dislocation des groupes. Alors survient la sensation d’être une vapeur, une buée… Si je défaille, d’où viendra mon secours ?

Au tournant des années 1650, les maîtres hollandais ont peint la fragilité de l’existence pour les hommes d’affaires d’une République marchande, prompts à s’élancer vers un futur toujours estimé à portée de leurs mains. Ils leur montraient des tableaux de « tables servies » - que nous appelons des « vanités » - où charbonnent une chandelle, où le regard se perd dans les orbites d’un crâne, où le sable du sablier achève de s’écouler près de quelques huîtres ouvertes, d’un citron à demi pelé et d’un ou deux faisans égorgés. Le témoignage de leur pinceau de soie suggérait à leurs contemporains ce que l’épître de Jacques déclare avec la puissance du verbe. Vous dites : Aujourd’hui ou demain, nous irons dans telle ville, nous y passerons un an, nous ferons du commerce, nous gagnerons de l’argent. Vous ne savez même pas le jour suivant, ce que sera votre vie, car vous êtes une vapeur, qui paraît un instant. (5).
Est-ce trop solliciter les versets du psaume que d’en deviner l’étrange étrangeté poignant le cœur du piéton de Jérusalem, dès qu’il lève les yeux vers les monts par dessus les murs de la ville ? Tant de fantaisies assaillent les humain qu’ils sont bien peu les maîtres au logis de leur chair.

On sait l’importance de la ponctuation pour la lecture d’un texte. Un petit exercice de grammaire ammusante l’enseigne avec irrévérence. L’inspecteur dit l’instituteur, est un imbécile, ou l’inspecteur dit, l’instituteur est un imbécile. Selon qu’un point d’interrogation se trouve placé, ou non, à la fin du premier verset du psaume, la religion change de fond en comble. Quand le point d’interrogation manque, le verset articule les leçons de la religion de toujours, celle des dieux de l’Olympe, de la Mythologie des peuples et de certains de nos cantiques. Mais le psaume ne reprend pas cette antienne. Son contenu n’invite pas au retour d’un religieux aujourd’hui plus mauvais que nos vieux athéismes. Il interroge chacun sur la précarité de la condition humaine sans nommer aucun dieu de son goût, mais seulement un certain Mon sieur (Monseigneur !) par dessus la lettre d’un texte en hébreu, où ne se trouvent que les quatre consonnes d’un mot après coup imprononçable. Une façon tranquille de faire passer le lecteur de quelque dieu d’ici bas au Nom révélé à Moïse dans un buisson ardent ? Ce nom que nos vieilles Bibles protestantes recouvrent du mot Éternel, que les juifs lisent Adonaï, que les grecs disent Kyrios et les latins Dominus, (avec des titres de respects empruntés au langage commun de la vie publique) et les pédants Yahvéh ! Quatre fois le tétragramme revient dans le poème sous le mot Seigneur. C’est beaucoup dans un psaume aussi bref, mais suffisant pour que soit soulignée la place du point d’interrogation où vient Je serai qui je suis, je suis qui je serai.. Et vous, que dites-vous ?

L’humain, même athée appelle en difficulté d’être le dieu de sa confiance enfantine, le père céleste omniprésent ; le dieu un peu mou d’une piété d’affects mouillés. Si le malheur suit la demande, le fils d’Adam se plaint : Qu’est ce que j’ai pu faire au bon dieu ? Le dieu aurait-il négligé de lui accorder son indéfectible protection? La Bible creuse une question que le cri du Fils de l’homme en croix alourdit singulièrement: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (6) C’est toujours la leçon d’un psaume !

La suite des versets représentent le dialogue d’un pèlerin avec un interlocuteur, qu’on supposera un des prêtres du temple, puisqu’il lui revient de prononcer une bénédiction (7). Lelièvre et Maillot avancent l’hypothèse qu’elle viendrait en fin de pèlerinage (8), comme elle vient à la fin de nos cultes ! Imaginons seulement que le prononcé du Nom accompagne d’un fin silence la démarche du piéton. Il a entendu la bénédiction du prêtre dans la forme consacrée par l’usage : Que l’Eternel te bénisse… Elle s’explicite, maintenant, en contrepoint de ses prévisions de périls. Elle revient de sa mémoire à ses lèvres, passe de ses lèvres à son cœur où elle se fait la promesse d’une stupéfiante fermeté: Il ne fera pas que ton pied fasse un faux pas. Il ne dort pas le dieu d’Israël,. Sommeillerait-il, comme ce Baal, que raillait Élie devant sa prêtraille  (9): Criez plus fort, c’est un dieu : il a des préoccupations, il a dû s’absenter, il a du chemin à faire, peut-être qu’il dort et qu’il faut le réveiller. La bénédiction rompt les charmes.. Non, il ne somnole ni ne dort, le gardien d’Israël ! Ce que désire le pèlerin ne lui viendra pas d’un dieu, mais d’un Autre ni dieu ni homme, seulement imagé par la suite des métaphores où il prends corps. C’est lui, son ombre à sa droite. Une ombre qui colle au piéton plus que son image sur le tain du meilleur miroir. L’ obscurité relative portée sur le sol par l’opacité de son corps, lui montrerait l’effectivité d’un Seigneur plus proche de ses compagnons que chacun l’est de soi-même.

Il parait prodigieux que le piéton sache sans croyance qu’il ne fera pas de faux pas.: Le jour le soleil ne te frappera pas ni la lune la nuit ! Soleil et lune peuvent désigner des astres, mais aussi des puissances sidérantes qui l’affoleraient s’il les côtoyait de trop près. Alors, il s’effondrerait comme un voyageur pris d’insolation. Alors il perdrait la tête comme un lunatique. Mais ces puissances des lointains du monde ne sont que des créations ; ces dominations, ne pourront le séparer de l’incréé que s’il s’en détache lui-même. Comment poursuivrait-il sa route, s’il n’avait pour viatique que les fantasmagories de son orgueil solaire et de sa sensualité lunaire ? Aider, garder, ces mots tressent maintenant une couronne de liesse autour de l’énigme du Nom. Aide, deux fois, gardien, deux fois, garder trois fois, Seigneur quatre fois ; c’est beaucoup dans un psaume aussi court. Cela ne se comprend que si le piéton de Jérusalem garde le Nom entendu : Écoute, Israël, unique est le Seigneur notre Dieu ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force…

Un lien sans analogue se tisse de jours en jours entre le premier cri des humains à l’aurore de leur existence et leur dernier souffle quand la poussière retourne à la terre. (10). Quelque chose,et non pas rien, advient avec les sonorités des mots qu’ils lisent, relisent, disent et savourent. La peur d’être. ou de ne pas être, se dilue dans l’incréé. Être ou n’être pas ne serait plus la question, ni même une question. La vie, certes, ne tient qu’à un souffle en toute chair. Mais d’un souffle à l’autre, tant qu’il fait jour, elle peut s’effectuer dans l’ humain en première personne : ni trop ni pas assez, ni rien ni tout. Vite. quittons l’abri d’un temple bien chauffé pour le chemin de tous les passants. Le Seigneur te bénit et te garde ! Lumière du Seigneur sur toi ! Bienveillance du Seigneur pour toi: Amen !
 

Dimanche 3 février 2002
Jean-Marc Saint, pasteur à Mulhouse.

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1. Verset 1, Je lève mes yeux vers les montagnes... D'où me viendra le
secours?
2. Nombres 6, 25.
3. Verset 3.
4. Alphonse Maillot et André Lelièvre : Les Psaumes III, p. 140. Genèse, Labor et fides.
5. Jacques 4,13-15.
6. Psaume 22, 1.
7. Marc Girard : Les Psaumes redécouverts III, p. 295 à 300. édition Bellarmin.
8. Op.cit. p. 140
9. 1 Rois 18, 27-28.
10. Ecclésiaste 12,7.