Ephésiens 5, 1-8a

Marc Muller

Chers amis, je ne sais pas comment vous vivez cela : mais moi, je déteste tout ce qui n'est pas authentique, tout ce qui est du toc, du faux, de l'imitation.
L'imitation, c'est du comique léger, de l'arnaque ou de la prétention. Rien en tout cas dont je puisse faire un but ou une règle de vie.
Il y a ceux qui imitent par dérision ; ils imitent la voix de Chirac ou celle de Jospin ; c'est rarement méchant, c'est souvent drôle. Bien. Passons.
Il y a ceux qui imitent pour tromper, ceux qui fabriquent du faux pour le faire passer pour du vrai, le tout à but lucratif. Il y a les faux-monnayeurs, bien sûr. Mais il y a les fausses chemises Lacoste, les faux parfums Chanel, les faux bijoux Cartier ; il y a les faux passeports aussi…

Avez-vous déjà vu à la télévision les images impression-nantes de destruction de stocks de faux saisis par la police ? C'est inimaginable… Et puis, ce reportage que j'ai vu il y a quelques temps sur un musée du faux dans le cadre du très sérieux Britsch Museum de Londres… Faux tableaux, fausses antiquités…
A ce phénomène du faux s'ajoute enfin la vanité, la prétention de tous ceux qui s'adonnent à l'imitation. Ceux qui font des imitations de tableaux célèbres, ceux qui essayent de composer de la musique qui pourrait être du Bach ou du Mo-zart mais qui n'en est pas…
Je passe sous silence les fausses fleurs, les décorations en trompe l'œil, le faux cristal, les fausses pierres et les faux métaux précieux, qui ne sont pour moi que kitsch.
Tout faux n'est-il pas faux témoignage ?
Toute imitation n'est-elle pas mensonge ?

* Oui, il y a les gens qui imitent, qui font du faux parce qu'ils aiment ça ou parce qu'ils en retirent un profit. J'ai dit ce que j'en pense.
Mais n'est-il pas plus inquiétant encore d'observer com-bien de gens imitent, font du faux, sans même s'en rendre compte ? Et n'est-il pas effarant de consta-ter combien souvent on rentre soi-même dans ce jeu-là ?
Oui, c'est bien plus dangereux encore, car à ce jeu-là on finit par ne plus faire du faux, mais on en arrive à être un faux, à ne plus savoir qui on est, à se prendre pour un autre que celui qu'on est.

* Voilà où j'en suis de mes réflexions sur ce thème du faux, de l'imitation, quand m'est donnée à lire l'épître de ce jour qui commence par cet impératif : imitez Dieu !
Imitez Dieu… Blasphème que cela, non ? Peut-on donc imiter Dieu ? N'est-ce pas là exactement ce qu'ont voulu faire Adam et Ève, imiter Dieu, lui être semblable en ayant la connaissance du bien et du mal ? Si, c'est bien cela, et alors, imi-ter Dieu, c'est le péché.
Nous en connaissons encore suffisamment de ceux qui se substituent à Dieu, qui l'imitent sans même s'en rendre compte, en déclarant péremptoirement ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, et pire, qui est du côté des bons et qui de celui des mauvais. Vous en connaissez aussi, n'est-ce pas ? On les entend trop sou-vent…, et ils ne sont pas de ceux qui parlent le moins fort !
Ces imitateurs, ces faux dieux, je les déteste bien plus encore que les faux Cartier ou les faux Lacoste. S'ils ne valent pas plus, c'est-à-dire rien, ils ont néanmoins le redoutable pouvoir de fausser les gens, de fausser leur cœur, de fausser leurs relations.
Oui, voilà où j'en suis, et j'entends l'apôtre dire : imitez Dieu. Je suis cons-terné.

Pourtant, connaissant l'apôtre comme je le connais, je me doute bien que son ordre n'est pas d'être des faussaires, d'abuser les gens en nous faisant passer pour Dieu, en faisant mine de posséder la connaissance et l'autorité de juger du bien et du mal.

Mais alors que peut signifier l'impératif : "imitez Dieu" ? Le contexte semble indiquer qu'il s'agit d'une exhorta-tion d'ordre moral. Imitez, par votre manière de vivre, l'irréprochabilité de Dieu, nous dirait donc l'apôtre. Et toute la suite du texte semble aller dans ce sens en don-nant uns liste des choses à ne pas faire, en insistant : "soyez vraiment attentifs à votre manière de vivre".
Bon. Et alors ?

Cette explication ne me satisfait pas, au plan personnel ; elle ne suffit pas à me mettre en mouvement, dans les pas de Jésus. Bien sûr que je veux m'efforcer de ne pas tom-ber dans la débauche, dans l'impudeur, dans la cupidité. Mais dans quel but, cet effort ? Pour un bon point de l'apôtre ou même de Dieu ? Bien sûr que je veux être vraiment attentif à ma manière de vivre ; cela va de soi pour des saints, convient l'apôtre lui-même, c'est-à-dire pour des êtres mis à part par Dieu. Cela va de soi, alors pourquoi le dire ?

Cette explication ne me satisfait pas non plus au plan paroissial, en ces temps où nous essayons de nous poser des questions sur qui nous sommes, qui nous vou-lons être ; elle ne suffit pas à vous donner une parole qui nous mette en mouve-ment, dans les pas de Jésus. Bien sûr que nous voulons nous efforcer d'être une communauté dont la vie quotidienne n'est pas un contre-témoignage. Mais dans quel but cet effort ? Pour être une paroisse modèle ? Bien sûr que nous voulons nous efforcer d'oublier les propos grossiers, stupides ou scabreux ; cela va de soi pour des saints, convient l'apôtre lui-même, c'est-à-dire pour des êtres mis à part par Dieu. Cela va de soi, alors pourquoi le dire ?

Je suis donc dans une impasse avec mon texte si je l'entends viscéralement, avec mon dégoût de l'imitation et du faux. Et je reste dans l'impasse si je lis ce verset littéralement dans son contexte de prescriptions éthiques. Que faire pour sortir de l'impasse ?

Je n'ai pas de réponse dont je puis dire : c'est la bonne. Mais j'ai, personnel-lement, trouvé une clé de lecture qui m'a permis d'aller plus loin, de me mettre en mouvement. La voilà ; à vous de voir ce que vous pouvez en faire. Le mot grec traduit par "imiter" est le mot "mimétês" ; ce mot a donné le mot français "mime". Il avait, il y a deux mille ans, un sens plus large que le seul théâtre muet auquel nous pouvons penser. Le mime - en tant que chose -, c'est l'art, le jeu ; le mime - en tant que personne -, c'est l'acteur, le joueur, l'artiste.
Cette simple recherche ouvre pour moi des horizons nouveaux. S'il m'était évi-dent que l'apôtre ne me demande pas de blasphémer en me substituant à Dieu, voi-là que je peux découvrir avec bonheur qu'il ne me demande pas non plus d'être simplement une photocopie de la perfection de Dieu.
Je peux être l'artiste de Dieu ! Je peux jouer Dieu !

Moi qui suis musicien, voilà qui me touche, qui m'émeut, qui me met en mouve-ment. Je suis appelé à être un interprète. Non pas jouer, note après note, comme un élève en classe de solfège, une partition mystérieuse. Être un artiste, in-terpréter Dieu, en faire la musique de ma vie de telle manière que d'autres puissent entendre non pas "do ré mi fa sol" ou encore mes fausses notes, mais une musique qui est celle d'un compositeur de génie… et une musique qu'eux aussi peuvent soudain avoir envie de jouer, d'interpréter. A leur manière. Avec leur sensibilité.

Il va de soi qu'il vaut mieux éviter les fausses notes ; mais jouer juste n'est pas encore faire de la musique. Il va de soi qu'il faut veiller avec soin à la manière de vivre… mais cela ne suffit pas…
Imitez Dieu… voilà que je me rappelle : je suis créé à l'image de Dieu. Non, je ne suis pas une reproduction de Dieu. Je suis son tableau, par lequel il veut se rendre visible, vivant. Beau.
Imitez Dieu… C'est bien ce que j'ai envie de vous dire, maintenant, avec cette clé de lecture, à chacun de vous et à vous, la communauté. Notre musique, notre pièce, notre tableau n'est pas parfait. Mais nous somm

Savez vous quelle est une des grandes différences entre un artiste, un vrai, qui attire, qui est reconnu, et un autre qui ne passe pas ? Ce n'est pas la seule, mais une des différences, c'est le travail.
Alors, travaillons. Et puis jouons, interprétons, soyons les artistes de Dieu. Imitons Dieu.

…chiche ?