1 Cor 12, 12-27
Marc Muller
Quand on parle de communauté, le sentiment assez immédiatement et unanimement présent est celui d'une uniformité, comme si tous les membres de la communauté étaient des pièces identiques et interchangeables. Beaucoup de chrétiens et de non-chrétiens partagent cette vision qui se veut idyllique de la communauté : tout le monde se comprend, pas de tensions, personne ne se met en avant, tous ont le même intérêt et concentrent leurs efforts vers le même objectif.
La réalité, dans nos paroisses, ne ressemble pas, loin s'en faut, à cette image. Il y a là autant de différences, de divergences et même d'oppositions que dans toutes sortes d'associations, clubs ou partis. Il y a des luttes d'influence sinon de pouvoir, des concurrences, des jalousies… Et il y a des gens qui se laissent simplement tirer. Quelques-uns, rares, occupent des positions de responsabilité et d'autres n'y parviennent jamais. Alors, qu'est-ce qui est donc fondamentalement différent dans la communauté chrétienne par rapport à ce que l'on observe dans les couples, les familles, entre voisins…?
Combien de nos contemporains souffrent-ils du fait de devoir sans cesse se comparer à d'autres, que ce soit pour leurs capacités professionnelles, leur apparence, leur richesse ou que sais-je encore ? Et quand alors la comparaison leur est défavorable, quel coup leur est porté ! Le sentiment d'infériorité peut devenir sentiment de non-valeur, d'inutilité, jusqu'au désespoir. Les différences sont difficiles à assumer parce que, soit en réalité soit potentiellement seulement, elles portent en elles les risques d'inégalité et de désavantage. Et parce que la chrétienté n'est pas épargnée par ces règles de l'existence humaine, il y a sans cesse la tentation de donner vers l'extérieur une image unie, sans faille, de pleine harmonie. Car n'est-ce pas, pour nous chrétiens tout particulièrement, il est difficile d'assumer l'image de la réalité mosaïque multicolore… C'est à cette question que Paul répond avec l'image du corps et de ses membres. Et il nous donne à réfléchir : chacun de vous est un membre au corps du Christ.
Cela peut surprendre, certes, que l'apôtre n'exhorte pas à l'unité à tout prix. Il ne met pas l'accent sur ce qui est commun, identique, mais il souligne et prend au sérieux les différences. Car c'est là la réalité, telle que Dieu l'a voulue et créée !
Il n'a pas tout formé selon des patrons et des moules parfaits et universels. Sa création n'est pas une production de masse, à la chaîne, d'un modèle unique. Il n'y a pas seulement la différence pleine de tensions entre garçons et filles, hommes et femmes ; au sein même d'une famille il n'y a jamais de ressemblance parfaite jusqu'à l'identique. Chacun est un original de Dieu, unique et ininterchangeable.
Dans un corps, aucun membre ou organe n'est double ; et s'il y a des doublons apparents comme les yeux, les oreilles, les bras ou les jambes, à y regarder de plus près on est amené à les distinguer nettement ; le bras droit n'est pas le gauche ; sans le deuxième œil, pas de vue en relief ; sans la deuxième oreille, plus de stéréo. Aucun membre ou organe dans le corps ne peut simplement en remplacer un autre.
La multiplicité multiforme et bigarrée des différences extérieures, voulues par Dieu, vaut aussi pour les caractéristiques de personnalité ou de comportement de chaque individu. Là aussi, chacun est différent, unique. Et les différences peuvent aller à l'extrême – et c'est bien ce qui rend les différences difficiles à assumer. Mais il devient clair ici aussi que originalité de chacun rime avec perfection d'aucun. Chacun a ses forces, sa face brillante ; et chacun a ses faiblesses, son revers, qu'il aura tendance à masquer et dont il souffre parfois. C'est ainsi que Paul comprend aussi les différents dons chez les membres de la communauté. Il y a ceux qui parlent bien, ceux qui ont des aptitudes au "management", ceux qui tournent et retournent chaque question sous toutes ses coutures, ceux qui écoutent et entendent, ceux qui sans cesse portent le tout dans leur prière. Et il y a ceux qui sont toujours prêts à mettre la main à la pâte dans les domaines pratiques. Autant de points de couleurs différentes, pas un comme l'autre, mais qui s'appartiennent l'un à l'autre et qui ensemble forment, deviennent la communauté, la communauté de Jésus-Christ.
Un bouquet de fleurs est plus que l'assemblage de différentes fleurs en un paquet. À travers l'originalité de chaque fleur, de chaque couleur, un bouquet de fleurs est l'émergence, le devenir d'une réalité, d'une entité nouvelle. C'est ainsi que la communauté est aussi une réalité, une entité nouvelle voulue par Dieu et qui émerge de l'originalité de chaque individu qui le compose, de toutes ces fleurs du jardin de Dieu. C'est ainsi que Dieu l'a voulu. C'est ainsi qu'il nous rassemble.
La question que nous pose Paul est la suivante : sommes-nous en mesure de voir à nouveau cela et de l'apprécier ?
Pour apprécier un bouquet de fleurs dans toute la splendeur de ses couleurs, il nous faut prendre suffisamment de recul, de distance, pour le voir en entier tout d'abord, et pour le voir peut-être aussi sur un fond qui le mette en valeur. Plus nous approchons notre œil, mieux nous voyons chaque fleur dans ses détails les plus fins ; et il y a là des merveilles à découvrir. Mais si du bouquet nous extrayons deux fleurs, par exemple une rose et un lilas, alors apparaissent les différences. Comment donc ces deux fleurs peuvent-elles aller ensemble, s'accorder dans un même bouquet ? Le même phénomène apparaît dans des relations humaines.
Combien de couples se forment sous le slogan de l'attirance des contraires ! Tant qu'on est amoureux on ne voit que ce qui est commun ; et qu'importe alors que lui n'aime pas la béchamel et qu'elle ne se fasse pas à la couleur de sa cravate ! Mais quand l'amour n'est plus la folle et débordante attirance du début, de tels détails deviennent plus difficilement surmontables, et puis plus surmontables du tout. Ce qui n'est plus en harmonie parfaite avec les dispositions personnelles devient dérangeant. Souvent alors on essaye de rééduquer l'autre ; mais qui est prêt à se laisser faire, qui ne résiste pas ? Le fossé de l'incompréhension risque alors de se creuser et ce qui était moteur de l'attirance devient irrémédiablement séparateur. Combien de couples se défont ainsi ! On cherche le salut dans la séparation.
C'est ainsi que l'ont voit aussi sans cesse des chrétiens se séparer de leur communauté, parce qu'ils ne s'y retrouvent plus et ne s'y sentent plus compris. Ils cherchent ailleurs ce qu'ils ne trouvent pas ou plus. Il en est même qui sont de vrais nomades, qui papillonnent de communauté en communauté sans jamais trouver ce qu'ils cherchent. Parce qu'ils restent attachés à l'image de rêve qu'ils se font de la communauté qui sera la leur. Et que beaucoup de communautés ne sont en quelques sorte qu'une série de petits clubs ou cercles avec chacun son centre d'intérêt. Mais comment mettre le tout sous un même chapeau, comment en faire une communauté, un bouquet et non un ramassis de fleurs ?
Dans l'image du corps et des membres, Paul nous dit que nous sommes dépendants les uns des autres, que nous avons besoin les uns des autres, que nous nous complétons les uns les autres. La beauté du lilas est mise en valeur par la différence de la rose ; et réciproquement !
Mais comment pouvons-nous réussir à mieux respecter et utiliser les différences entre nous ? Comment faire pour ne pas voir d'abord chez l'autre ce qui est étranger ou menaçant ? Comment puis-je respecter l'autre qui sait plus ou mieux faire que moi sans me sentir inférieur et perdre le respect de moi-même ? Paul donne à cette question une double réponse.
Tout d'abord c'est l'action du Saint-Esprit. C'est l'Esprit de Dieu qui fait de la multiplicité multicolore une réalité nouvelle, par la foi en Jésus-Christ. Mais c'est lui aussi qui renforce la multiplicité, qui la démultiplie, par ses différents dons. Par la puissance de l'Esprit de Dieu, l'individu fait l'expérience qu'avec ses dons il ne vit pas pour soi-même, mais qu'il est là pour d'autres dans une relation d'interdépendance, indexés les uns sur les autres.
Le deuxième volet de la réponse de Paul, c'est le chapitre suivant de sa lettre aux Corinthiens, l'hymne à l'amour du chapitre 13. Et quand il dit que l'amour supporte tout, ce n'est pas pour nous mettre sous pression, mais pour nous renvoyer à ce qui est décisif, à savoir l'amour de Dieu pour nous, ce qu'au nom de cet amour Dieu a d'ores et déjà fait pour nous. C'est la référence à cette libération qui m'est offerte en Dieu qui me permettra de me sentir libre de mes préjugés sur les autres ou sur moi-même, de mes complexes de supériorité ou d'infériorité.
Là où je vit ainsi une nouvelle liberté face à moi-même, je pourrai aussi vivre différemment la relation à l'autre. Libre de comparer, de juger. C'est vrai pour le conjoint, les enfants, les parents, les collègues, le chef… Oui, là je peux comprendre quelque chose de la profonde vérité de cette petite phrase pleine d'humour : N'essaye jamais de faire de l'autre une copie de ce que tu es déjà ; tu le sais, et Dieu le sait aussi : un seul exemplaire de ton modèle, c'est bien suffisant !
Amen.