Chers amis,
Si je vous dis « chaos déterministe », ou « théorie du chaos », probablement serez-vous peu nombreux à savoir de quoi je parle, et les rares qui sauront de quoi il s'agit ne verront peut-être de rapport ni avec Pentecôte ni avec un baptême. Si je vous dis « effet papillon », peut-être quelques lumières s'allumeront-elles ; car, un peu partout, on nous la sert, avec de multiples variantes, cette théorie scientifique qui ressemble tant à une maxime poétique : un battement d'aile d'un papillon au Brésil peut provoquer un cyclone en Australie. Si la traduction pragmatique que fait le grand public de cette théorie peut se résumer à quelque chose du genre « petite cause, grands effets », le météorologiste américain Edward Lorenz, qui a popularisé cette théorie au début des années 1960, voulait insister, en plus, sur l'imprévisibilité des phénomènes météorologiques : une petite distorsion au départ induit un fossé entre la prévision et l'observation ; un dixième de degré de différence de température peut déplacer la localisation d'une tempête de plusieurs dizaines de kilomètres.
Je résume donc :
« effet papillon » =
+ petites causes, grands effets
+ il n'y a pas d'enchaînement prévisible des phénomènes.
Et vous vous posez peut-être toujours la question : mais quel
rapport avec Pentecôte ou avec un baptême ?
Eh bien, voyez-vous, la fête de Pentecôte, en tant que naissance de l'Église chrétienne, relève à mes yeux de l'« effet papillon » tel que je l’ai résumé à l’instant. D’abord, on observe que l’Église, vent de tempête qui a aujourd’hui soufflé sur presque toute terre habitée, part vraiment d’un tout petit rien : une douzaine de personnes endeuillées après le départ de Jésus de cette terre, dans le doute malgré la promesse d’une puissance qui leur sera donnée d’en-haut, intimidées et apeurées, noyées qu’elles sont dans la masse des milliers de personnes venues ce jour-là à Jérusalem pour la fête. Petite cause, grands effets… Ensuite, force est de constater qu’à observer le phénomène de départ, le développement mondial du christianisme n’était pas un enchaînement prévisible de phénomènes : dans la liste des douze, il y avait quand même Thomas, le bon bougre incrédule, Pierre, l’ex-fanfaron pas encore vraiment remis de son triple reniement, et Matthias, l’inconnu douzième homme, appelé du banc de touche pour remplacer Judas, le traître… suspendu. Non, cette équipe-là ne pouvait pas, de façon prévisible, être promise à jouer un rôle dans la compétition mondiale. Et pourtant… « effet papillon » !
Et le baptême ? Il y a des gens, beaucoup de gens pour qui le baptême, leur baptême, indépendamment de l’âge auquel ils ont été baptisés ou de qui a pris la décision de ce baptême, il y a beaucoup de gens pour qui leur baptême a été l’initial battement d’aile de papillon qui a provoqué, dans leur vie, un réel raz-de-marée. Petite cause, grands effets… sans enchaînement de phénomènes prévisible… « effet papillon » !
Mais en 1998 ? L’Église universelle n’a, de par le monde, plus la vigueur d’un cyclone… tout juste une brise, quoique rafraîchissante pour quelques millions de gens, mais ce sont des équipes locales bien souvent reléguées en je ne sais quelle division inférieure. Pour tant de baptisés, les battements d’ailes de tant de papillons les ont amenés bien loin d’une vie qui se renouvelle quotidiennement à la source d’eau vive de l’Évangile. Devant cet état de fait, faut-il conclure que l’« effet papillon » n’est pas terminé et qu’il aboutira à la déchristianisation totale du monde ? Faut-il au contraire, pour contourner l’obstacle, emprunter la rocade, que dis-je, le grand périph’ extérieur du magico-religieux et remplacer l’« effet papillon » par une équation du style « Saint-Esprit + babelibela + alléluia = Amen » ?
Dans un cas comme dans l’autre, que faisons-nous ici aujourd’hui ? Qu’attendons-nous de Pentecôte pour l’Église, de par le monde, et ici en particulier ? Quelle espérance pour ses projets d’évangélisation, qu’ils se déclinent en termes de témoignage, de service, de partage, ou même - quelle folie ! - de construction de nouveaux lieux de culte ? Et pourquoi donc avoir baptisé Bastien ?
Si les trajectoires de l’Église - et celles de nos petites paroisses en particulier -, si les trajectoires des enfants de Dieu, - et celle de Bastien en particulier -, si ces trajectoires sont soumises au chaos déterministe, autrement dit au hasard papillonesque qui, de petite cause, mènera, sans enchaînement prévisible, au grands effets soit de la réussite espérée soit de l’échec total, ou alors si ces trajectoires sont soumises, plus simplement encore, à l’aveuglement pseudo-évangélique qui promet à toute cause mêlée d’une dose de Saint-Esprit une réussite divine, oui, si ces trajectoires, celles de l’Église et de ses membres, sont ainsi soumises à tout ou à rien, alors, je vous le demande, à quoi bon ?
Je donne l’impression, peut-être, de vous avoir volontairement
conduits dans un cul-de-sac, autrement dit d’avoir parlé pendant
huit minutes pour rien ; et viendrait maintenant le « mais »
qui me permettrait de nous sortir de l’impasse pour aller vers un «
happy-amen ». Eh bien non ! Je reste attaché à l’«
effet papillon », mais il va falloir nous débarrasser de sa
connotation hasardeuse et de la résignation qu’il semble induire
; et je continue de rejeter tout spiritualisme chrétien échevelé,
mais il va falloir ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain,
ne pas jeter le Saint-Esprit avec le folklore magico-religieux. Pour ce
faire, je voudrais énoncer trois idées simples où
se rejoignent pour moi et la fête chrétienne de Pentecôte
et l’« effet papillon ».
Par l’Esprit, Dieu fait agir ceux qui étaient paralysés
et parler ceux qui étaient devenus muets. Comme Dieu a su, dans
l’histoire de son peuple, donner la parole à un Moïse à
la langue lourde ou faire entrer dans l’action prophétique un Jérémie
trop jeune, Dieu ici délivre ces disciples réduits à
l’inaction et au silence, enfermés dans leurs échecs. Ces
anciens activistes pro-Jésus, maintenant groupuscule insignifiant
après les événements des dernières semaines
et le départ définitif du leader, les voilà qui, par
l’Esprit, sortent de leur coquille et deviennent tout feu tout flamme.
De tels réveils ne sont pas dans nos possibilités mais dans
celles de Dieu ; cela peut nous ôter toute pression du résultat,
nous délivrer de l’obsession de nos propres dons et nous rendre
simplement réceptifs. Réceptifs à ce que Dieu voudra
nous dire ou nous faire comprendre, nous faire dire ou nous faire faire.
Réceptifs, positivement réceptifs, mais sans crispation.
Car :
C’est notre langue quotidienne que parle Dieu. La Pentecôte n’est pas un utopique retour à un avant-Babel où tout le monde parle la même langue. Cela nous libère de l’obligation d’apprendre la bonne langue, celle que parleraient en commun - mais eux exclusivement - tous ceux qui « ont le Saint-Esprit », qui serait bien sûr une langue difficile à apprendre et difficile à pratiquer, pour rester celle d’une élite. Les gens présents à Jérusalem entendent parler les disciples saisis par l’Esprit, et chacun les comprend dans sa propre langue. Non, ce que Dieu a à nous dire et ce qu’il a à nous faire dire ne peut pas être un charabia quelconque ni un patois de Canaan convenu ni une langue de bois hermétique : Dieu nous parle dans notre langue, à chacun dans la sienne. Cela nous libère aussi de l’obsédant désir d’uniformisation, de nivellement des différences : je n’ai ni à me faire semblable à l’autre ni à faire l’autre semblable à moi-même. Dieu qui a accès à chacun de nous dans nos différences nous donne ainsi accès les uns aux autres.
De là vient un encouragement à agir et à parler. Pas un geste, pas un mot, fût-il plus insignifiant encore que le battement d’aile d’un papillon, ne doit être déclaré a priori inutile et, de ce fait, ne pas être effectué ou prononcé. Du geste assuré qui porte une pierre à l’édifice ou tape du poing sur la table au geste le plus courant qui fait un signe de la main ou caresse la tête d’un enfant en passant par le geste le plus technique qui fait passer le scalpel exactement où il faut… de la parole maîtrisée qui expose savoir et convictions à la parole la plus quotidienne qui salue ou encourage en passant par la parole discrète qui interroge… pas un geste, pas même l’impuissante signature d’une pétition, pas un mot, pas même la prière la plus résignés, pas un geste, pas un mot ne doivent être dédaignés. Chaque geste, chaque mot, par sa justesse géniale ou sa simple complémentarité avec la foule d’autres gestes et d’autres mots, chaque geste, chaque mot, peut être déterminant. Par l’action de l’Esprit de Dieu qui nous rend bien plus importants encore que n’importe quel papillon, par l’action de l’Esprit de Dieu qui nous parle dans notre langue et nous fait parler celle de nos frères.
Ce sont ces trois idées simples qui constituent la réponse à ma question « à quoi bon ? ». Ce sont ces trois idées simples qui nous donnent raison d’espérer une Pentecôte continue pour l’Église et de faire vivre ses projets, de par le monde et dans nos paroisses, par nos engagements multiples, modestes ou plus totaux. Ce sont ces trois idées simples qui nous donnent raison d’avoir baptisé Bastien, maillon dans la chaîne de tous ceux qui sont déjà et de tous ceux qui seront encore baptisés.
Ce sont ces trois idées simples, vécues au quotidien,
qui feront de chaque jour une nouvelle Pentecôte pour nous, individuellement
et collectivement ; alors nous parlerons peut-être d’« édification
déterministe », parce qu’au-delà de l’imprévisibilité
demeurera toujours l’espérance d’une construction plus forte que
le chaos, ou encore d’« effet… colombe », parce que conscients
que c’est de l’Esprit de Dieu que nous vient la force de chaque battement
d’aile.
Amen.