De Babel à Pentecôte,

prédication de la fête du consistoire 99

Marc Muller, président du consistoire
Ah !… qu'elle serait belle, notre Église… qu'il serait beau notre consistoire… si comme à Babel on y avait la chance de voir tout le monde à l'œuvre, tous travaillant pour la même cause, tous tendus vers un même but, tous unis dans une entente parfaite, tous parlant la même langue. Oui, qu'elle serait belle notre vie d'Église, et je vous le demande : n'estimez-vous pas qu'elle serait plus conforme à ce qu'on peut attendre d'elle ? ne pensez-vous pas qu'elle serait plus attractive ? ne croyez-vous pas que son discours serait autrement convaincant ? Moi je rêve, dans ma paroisse, dans mon consistoire, dans mon ERAL, moi je rêve de cette unité, de cette entente, de cette efficacité.

Et je comprends assez aisément au fond la réaction de nos catéchumènes : quand nous travaillons ce récit de Babel sous forme de l'instruction d'une plainte contre X pour sabotage du chantier, leur première réaction est en général, quand ils osent avoir ce sentiment, de condamner le semeur de zizanie, l'empêcheur de construire, … oui de condamner Dieu.

Oui je comprends leur réaction, et je trouve même sain (a priori sans t, mais peut-être même avec) je trouve même sain que les jeunes membres de l'Église pensent qu'il faut condamner ceux qui mettent en péril l'unité de l'Église et l'avancement de sa mission. Car si la situation de l'Église, que nous pouvons facilement constater, ne méritait pas réellement ce carton rouge, j'aurais bel et bien cherché une autre introduction à mon propos.

J'en reviens à nos catéchumènes – procureurs. Quand ils ont échangé leurs arguments pour la condamnation ou pour la relaxe, quand – en général – ils penchent vers un réquisitoire sévère envers le fauteur de trouble, nous reprenons avec eux le texte biblique de plus près et  leur faisons regarder à la loupe cette belle unité. Pour voir deux choses : d'abord que cette unité est une machine de guerre mise au service non de la vie mais de la conquête, non du don reçu mais de la proie à arracher ; ensuite que cette unité, dans l'hypothèse même où le chantier serait mené à son terme, n'a que très peu de chance d'être préservée. Car qui, en effet, peut croire que, la tour aboutissant à son but céleste, les ouvriers ne deviendraient pas automatiquement des concurrents dans la course effrénée à qui arriverait le premier et s'imposerait aux autres ?

Autrement dit, l'image d'une unité idyllique que nous pouvons avoir en pensant à Babel, cette image ne tient pas la route ; il n'y a à Babel qu'une unité trompeuse, une unité de façade.

Il n'y a pas d'acte répréhensible dans la confusion des langages qui s'abat sur l'humanité. Le seul condamnable dans l'histoire, c'est le vrai coupable, à savoir l'homme lui-même. Et non seulement il est condamnable mais il est condamné. Condamné à subir l'entrave des différences quand il oublierait qu'il ne peut pas faire ce qu'il veut. Comme Ève et Adam étaient condamnés à la responsabilité, comme Caïn étaient condamné à vivre, comme Israël sera condamné à la liberté, à Babel l'humanité est condamnée à la compréhension réciproque, condamnée à l'apprentissage de l'autre, condamnée au dialogue.

C'est ici qu'il faut redire que l'événement de Pentecôte n'annule pas Babel, ne fait pas revenir à la situation antérieure à la confusion des langages mais ouvre la perspective de franchir les limites jusqu'alors infranchissables. Après avoir condamné l'humanité au dialogue, Dieu lui en donne la clé, lui ouvre la possibilité et se porte lui-même garant de ce dialogue : c'est par son Esprit, c'est par sa présence active et activante, vivante et vivifiante que nous devenons des sujets possibles de la rencontre et du dialogue, de la compréhension et de la connaissance de l'autre.

Que faire de toutes ces considérations dans nos vies, d'individus, de paroisses, de consistoire, d'ERAL ? Peut-être faut-il tout d'abord prendre du recul par rapport au texte, prendre de la distance avec chacun des deux récits compris comme événement historique. Peu importe de savoir si le chantier de cette tour a existé puis capoté comme nous le dit la Genèse : nous n'avons pas besoin de ça pour savoir et vivre qu'il est souvent si difficile, qu'il est parfois même impossible de se comprendre ; et qu'il n'y a pas lieu d'en chercher la cause auprès d'un dieu vengeur mais dans notre gestion de nos trajectoires. Peu importe de savoir si 50 jours après la résurrection un vent de folie s'est emparé de Jérusalem comme nous le dit Luc dans les Actes des Apôtres : nous n'avons pas besoin de ça pour savoir et vivre qu'il est, trop rarement mais parfois possible de franchir les frontières de nos incompréhensions ; et qu'il n'y a pas lieu de vouloir s'en glorifier mais d'en rendre grâces à Dieu seul.

C'est cette prise de distance, et elle seule assurément, qui peut nous faire entrevoir Babel et Pentecôte comme des éléments récurrents et constitutifs de notre vie quotidienne, sur le plan individuel, social et ecclésial.

C'est Babel chaque fois que le dialogue devient impossible entre moi et un autre parce que chacun campe sur ses positions en essayant de convaincre l'autre sans faire l'effort de le comprendre ; chaque fois que je ne suis pas capable de me retourner sur moi-même pour comprendre ma propre position et la rendre explicable à l'autre ; chaque fois que je ne me risque même pas à communiquer avec l'autre, de peur que ma position soit inexplicable ou incompréhensible ou par simple confort égoïste.

Et c'est encore Babel chaque fois qu'en Église je ne franchis pas les 500m ou les 10km qui me séparent de la paroisse voisine pour discuter avec elle de tel ou tel projet ; chaque fois qu'en Église je privilégie la ragot ou le silence à l'explication ou au questionnement ; chaque fois que je râle contre ce que nous coûtent nos services communs au lieu de faire appel à leurs services et de voir ce qu'ils nous apportent ; chaque fois qu'en Église je fais de ma pratique, de mes principes et de ma théologie la norme plutôt qu'une alternative à côté d'autres pratiques, principes et théologies.

Mais c'est Babel aussi, et plus sournoisement encore, quand je prétends travailler à l'unité de deux Églises avec des arrière-pensées d'efficacité, de pouvoir ou d'argent ; quand au nom de l'unité je tends à niveler, à écrêter, à uniformiser ; quand de l'unité je veux considérer la conquête gratifiante plutôt que le don qu'il n'y a qu'à recevoir.

Oui, Babel, c'est chaque jour de ma vie. Et Pentecôte alors ? Ah…! Pentecôte…! Le baptême de l'Esprit… les dons de Dieu pour moi… la vrai foi… la nouvelle vie… le parler en langues…
STOP !!! Ça c'est encore Babel !

Pentecôte, c'est un tout petit rien ; un grain de sable ; un battement d'aile de papillon.
Oui, Pentecôte c'est, chaque jour de ma vie, le grain de sable qui peut s'immiscer dans le rouage de mon fonctionnement égocentrique et me faire changer d'orientation.

Oui, c'est ça, c'est une question d'orientation. Et donc une question de choix.
Ou je me tourne vers moi-même, et j'ai le vent et le soleil dans le dos, et ça roule… oui mais ça roule toujours dans la direction opposée à celle du dialogue et de la rencontre ; ou je me tourne vers l'autre, et le vent et le soleil sont en face, et ça roule difficilement… oui mais ça roule dans le bon sens et mon ombre est derrière moi.

C'est une question d'orientation, entre deux possibilités radicalement, diamétralement opposées ; 180° d'écart. Et pourtant c'est dans des choses infimes que ça se joue.

Des choses infimes aux conséquences sensationnelles. J'ai parlé de battement d'aile de papillon, clin d'œil à la théorie scientifique du chaos déterministe ou encore théorie de l'effet papillon : le battement d'aile d'un papillon au Brésil peut provoquer un cyclone en Australie, disait le météorologiste américain Edward Lorenz. Petites causes, grands effets, et effets imprévisibles.
Oui, un vent de folie soufflera sur nos vies, individuelles et ecclésiales, si nous savons oublier tous les efforts d'unification pour laisser Dieu nous parler à chacun dans sa propre langue, à chacun dans son propre langage ; si nous laissons Dieu nous apprendre à parler à nos sœurs et frères, à chacun dans sa propre langue, à chacun dans son propre langage ?

Abdiquer notre langue, notre langage, notre identité ? Bien sûr que non. Recevoir notre identité en cadeau en nous tournant les uns vers les autres, voilà le cadeau promis.

Et nous le recevrons dans une Église vivante et balayée d'un vent de folie ; une Église qui laisse en son sein entrer la vie du monde, ses souffrances et ses espérances, ses questions et ses convictions, ses faiblesses et ses richesses. Pas un lieu sanctuaire aseptisé, ni une tour d'ivoire isolée. Une Église vivante parce que folle de la folie de l'Évangile. Folle car elle ose s'en prendre aux pesanteurs et aux fatalismes de l'indifférence et de la désespérance ; elle a le courage de franchir des barrières à vues humaines insurmontables. Une Église vivante, faible en pouvoir mais forte et folle d'amour et d'espérance.1 Amen.

1  d'après Denis HELLER, Une Église vivante, La voix protestante région Est, mai 1999

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