Pierre… Ciseaux… Feuille…

prédication du 20 février 2000

Jérémie  9, 22 et 23

Ainsi parle le Seigneur :
Que le sage ne se vante pas de sa sagesse !
Que l'homme fort ne se vante pas de sa force !
Que le riche ne se vante pas de sa richesse !
Si quelqu'un veut se vanter,
qu'il se vante d’avoir de l’intelligence et de me connaître, moi, le Seigneur
qui mets en œuvre
la bonté, le droit et la justice sur la terre.
Oui, c'est cela qui me plaît
dit le Seigneur.


 
Marc Muller

Pierre… Ciseaux… Feuille…

Vous connaissez peut-être ce jeu, ou une de ses nombreuses variantes. Dos à dos, deux personnes choisissent chacune un de ces éléments. La pierre gagne contre les ciseaux, parce qu’elle les casse… Les ciseaux gagnent contre la feuille de papier, parce qu’ils la découpent… La feuille de papier gagne contre la pierre parce qu’elle l’enveloppe…

Une sorte de jeu de bataille, sauf qu’il n’y a pas d’as qui gagnerait à tous les coups ; quel que soit le choix, on a 33% de chances de gagner, 33% de chances de perdre, 33% de chances d’être à égalité.  Un jeu passionnant, parce qu’on peut y jouer pendant des heures, et il est aussi passionnant, plein de suspense, pour les spectateurs.

Les adultes, à part en spectateurs à Fort Boyard, ne jouent guère à ce jeu. Quoique… Notre vie ne relève-t-elle pas souvent du même jeu ? Ne sommes-nous pas, nous aussi, souvent tentés de jouer à ce jeu qui consiste à tout miser sur ce qui nous ferait gagner, pour battre les autres en essayant de deviner sur quoi eux vont miser ? N’est-ce pas toujours à nouveau notre question – et ce n’est pas une mauvaise question – de savoir sur quoi il nous faut miser ? Ce qu’il faut mettre en avant ? Et ce sont dans les faits des questions vitales : qu’est-ce qui peut être déterminant dans ma vie. Ce sont des questions vitales, des questions auxquelles, tôt ou tard, il faut se confronter.

Des questions auxquelles chacun répond, au quotidien, par sa manière de vivre.

J’imagine la scène suivante. Un peu comme des gamins jouant à « pierre – ciseaux – feuille », trois grandes personnes sont en grande conversation.
Le premier dit : L’essentiel, c’est la sagesse. Celui qui a la sagesse de la vie, celui-là se frayera toujours un bon chemin à travers l’existence. Il ne tombe plus dans le panneau des beaux-parleurs, il ne se laisse plus enjôler. Il sait au contraire rapidement juger les situations et les gens et décider, en conséquence, de la bonne manière d’agir. À quoi me serviraient tous les biens et le pouvoir de faire ce que je veux si je n’ai pas la sagesse, si je n’ai pas la compréhension des réalités qui m’entourent, si je n’ai aucun recul par rapport aux événements ou aux choses ? Richesse et puissance ne sont rien par rapport à la sagesse. Moi je mise sur la sagesse, et je gagnerai !

Ses compagnons de discussion ne sont pas convaincus. Le deuxième le contre en lui disant : À quoi te sert donc toute ta sagesse, si tu n’as rien à manger ? L’essentiel, c’est la richesse, la possession. Celui qui est riche n’a aucun souci à se faire ; il choisit les meilleurs écoles pour ses enfants, se fait soigner par les meilleurs médecins quand il est malade, recourt aux meilleurs conseillers ou avocats quand il a besoin d’aide. Il peut regarder le monde avec distance. Et surtout, celui qui est riche est influent ; personne ne prête attention aux paroles d’un pauvre type, mais le riche est écouté, il est entendu ! Moi je mise sur la richesse, et je gagnerai !

Le troisième larron se mêle à la discussion : Qu’est-ce que le riche sait donc de l’influence ! L’argent ne fait pas tout ! Il y a des gens incroyablement bêtes qui ont de l’argent ; crois-moi, personne ne les écoute ! Il y a aussi des gens incontestablement sages, que personne n’écoute non plus ! Ce qui compte vraiment, c’est la force, la puissance. Il faut pouvoir s’imposer. Et ça se voit de loin déjà si quelqu’un est un dur, un gagneur, ou bien au contraire un looser. Il faut s’affirmer dans le combat pour l’existence ! Le faible coule. Des histoires de riches ou de sages qui n’ont rien réalisé dans la vie, je pourrais vous en raconter des dizaines ! Le fort, le puissant, n’a besoin ni d’argent ni de sagesse. Moi je mise sur la force et je gagnerai !
S’il vous fallait départager nos trois individus, que décideriez-vous ? Lequel des trois est votre favori ? Lequel a les meilleurs arguments ? Difficile. Certes, on pourrait dire qu’il vaut mieux être sage, riche et puissant qu’insensé, pauvre et faible. Mais qu’est-ce qui est le plus important ? Sur quoi miseriez-vous pour gagner à ce drôle de jeu de la vie ?

Je vous lis ce que le prophète Jérémie en dit, au chapitre 9, les versets 22 et 23 : Ainsi parle le Seigneur : Que le sage ne se vante pas de sa sagesse ! Que l'homme fort ne se vante pas de sa force ! Que le riche ne se vante pas de sa richesse ! Si quelqu'un veut se vanter, qu'il se vante d’avoir de l’intelligence et de me connaître, moi, le Seigneur qui mets en œuvre la bonté, le droit et la justice sur la terre. Oui, c'est cela qui me plaît dit le Seigneur.

Là où la TOB et la Bible en français courant utilisent le verbe se vanter, la Segond et la Bible de Jérusalem traduisent par se glorifier. Mais ces traduction sont, l’une comme l’autre piégées, parce qu’elles éveillent en nous une méfiance, voire même une condamnation immédiate, car, n’est-ce pas, se vanter, se glorifier, il ne saurait en être question, on nous a tous appris cela quand nous étions petits ! Et que faire du verset 23, qui nous inviterait à nous vanter de connaître le Seigneur ? Serait-ce à côté de la pierre, des ciseaux et de la feuille – pardon : de la force, de la sagesse et de la richesse, un quatrième élément qui, comme le valet d’atout, remporterait à tous les coups le pli ? Quel serait encore l’intérêt du jeu s’il y avait une réponse qui gagne toujours ? Quel serait encore l’intérêt de la vie ? Jamais de match nul, certes ; mais une vie nulle !

Le jeu de nos enfants, et la petite scène imaginée tout à l’heure, sont plus près de la vérité biblique, du sens des mots hébreux, que ces traductions ; la question qui sous-tend l’exhortation du prophète est bien de savoir ce que nous choisissons ; ce que nous mettons en avant ; ce sur quoi nous misons.
Et choisir le Seigneur, mettre en avant le fait de le connaître, miser sur lui, eh bien non, nous le savons tous, ce n’est pas un atout maître qui ferait de pauvres des riches, de faibles des puissants ou de fous des sages ; ce n’est même pas, nous le savons tous, un atout maître qui mettrait riches, puissants et sages à l’abri des détours et des complications de la vie. Mais c’est quand même un atout maître ! Pour celui qui veut se vanter, non, mieux, pour celui qui veut choisir, pour celui qui veut mettre en avant quelque chose de sa vie, pour celui qui veut miser. Oui, pour celui qui veut jouer au jeu de la vie.

Choisir la connaissance du Seigneur, mettre en avant la relation avec lui, miser sur son compagnonnage, c’est l’option d’une vie construite sur le créateur et non la créature, sur la création et non la technique, sur le don reçu et non ce que je fais.

Alors je peux sortir de la logique d’opposition : il ne peut y avoir de créature sans créateur, de technique sans création ou de choses faites sans dons reçus. Eh bien de la même manière, il n’y a pas lieu de bannir la sagesse, la richesse et la force au bénéfice de la bonté, du droit et de la justice.

Miser sur le Seigneur qui met en œuvre la bonté, voilà qui remet la sagesse humaine à sa juste place ; la mienne et celle des autres ; et celle qui nous manque. Miser sur le Seigneur qui met en œuvre le droit, voilà qui remet la force humaine à sa juste place ; la mienne et celle des autres ; et celle qui nous manque. Miser sur le Seigneur qui met en œuvre la justice, voilà qui remet la richesse humaine à sa juste place ; la mienne et celle des autres ; et celle qui nous manque. Miser sur le Seigneur nous remet, les autres et moi en premier, à notre juste place. Mais cela ne nous rend pas inexistants ! Et notre sagesse, et notre force, et notre richesse ne sont pas non plus vouées à l’inexistence parce que nous miserions sur le Seigneur.
Tu es sage ? C’est assurément très bien ; sache toutefois que ta sagesse ne vient pas de toi-même, mais qu’elle t’est donnée. Tu peux donc t’en réjouir, et même en jouir, en choisissant la vie avec le Seigneur qui te l’a donnée, lui qui met en œuvre la bonté. Comment faire ? Mets ta sagesse au profit de la bonté sur cette terre.

Tu es fort ? C’est très bien aussi ; sache toutefois que ta force ne vient pas de toi-même, mais qu’elle t’est donnée. Tu peux donc t’en réjouir, et même en jouir, en choisissant la vie avec le Seigneur qui te l’a donnée, lui qui met en œuvre le droit. Comment faire ? Mets ta force au profit du droit sur cette terre.

Tu es riche ? C’est, probablement, très bien ; sache toutefois que ta richesse ne vient pas de toi-même, mais qu’elle t’est donnée. Tu peux donc t’en réjouir, et même en jouir, en choisissant la vie avec le Seigneur qui te l’a donnée, lui qui met en œuvre la justice. Comment faire ? Mets ta richesse au profit de la justice sur cette terre.

Et eut-être, parfois, te sens-tu insensé, faible ou pauvre ; eh bien, tu es riche, tu es fort, tu es sage, de connaître le Seigneur qui t’a donné ta vie, ta vie que tu peux mettre au profit de la bonté, du droit et de la justice sur cette terre, toi aussi.

Pierre… Ciseaux… Feuille…
Force… Sagesse… Richesse…
Droit… Bonté… Justice…
Il est largement incomplet, le jeu de cartes du jeu de la vie…
Mais le jeu a déjà commencé, nous sommes en plein dedans ; d’autres ont commencé la partie avant nous, d’autres encore prendront le relais.

Alors nous, aujourd’hui, sur quoi misons-nous ? Et demain, peut-être ensemble, vous et moi, quels choix ferons-nous ? Comment jouerons-nous le jeu ? Comment manifesterons-nous, dans notre façon de le jouer, que nous avons misé sur le Seigneur ? Que nous ne jouons pas pour battre d’autres mais parce que la victoire nous est déjà donnée ?

Des questions, rien que des questions… Et les réponses ne seront pas dites du haut de cette chaire, mais du cœur de notre vie ; d’individus et de paroisse.

Amen ? Oui, en vérité ?
Alors… chiche ! !

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