La paroisse
de l'Illberg entame une longue réflexion sur son avenir:
"comment
assurer une présence de l'Eglise sur un modèle autre que
paroissial?"
L'avenir
est ouvert!
Cette fête est aussi le culte d'adieu du pasteur Marc Muller.
40 ans… 40 ans au désert ! C’est ce qu’il aura fallu au peuple d’Israël pour entrer en Terre promise.Toutes les prédications d'ERM
40 ans, non pas pour parvenir à une conquête dont il aurait pris l’initiative mais pour conquérir ce qui lui a été promis avant
même qu’il ne soit un peuple.
40 ans pour quitter l’esclavage, c’est-à-dire la non-identité, la non-existence, pour arriver à la possession d’une terre,
c’est-à-dire à l’autonomie, à la majorité, à l’existence comme véritable peuple.
40 ans pour devenir ce qu’il a depuis toujours été appelé à devenir ; 40 ans de passage, 40 ans de crise ; en un mot 40 années
de maturation pour devenir peuple de Dieu adulte.
Oui, c’est ainsi qu’il me plaît de lire le récit de l’exode du peuple de Dieu d’Égypte en Canaan, de l’état d’esclavage à celui de
peuple autonome, combattu mais reconnu : c’est l’histoire de l’adolescence du peuple de Dieu.
Et cette histoire présente d’étonnantes similitudes avec ce que nous connaissons de nos adolescences, de celles de nos enfants
ou petits-enfants, de celles des jeunes dans nos paroisses.
* * *
Je vois dans l’histoire du peuple au désert cette peur caractéristique, qui devient difficulté et parfois impossibilité, peur de
grandir, peur de changer, peur de quitter. Combien de fois dans le récit de ces 40 ans de cheminement entend-on le peuple
exprimer sa nostalgie de l’Égypte, cette enfance où tant de choses étaient faciles, acquises… même si ce n‘était que l’enfance,
et même une enfance pas si heureuse ; le souvenir de la nourriture qui leur était acquise en Égypte ressemble tant à ces
crispations d’adolescents sur les sécurités d’une enfance maternée.
Je vois dans l’histoire du peuple au désert la constante rébellion de l’adolescent contre ses parents, vous savez, cette
contestation, cette remise en cause, cette agressivité même qui nous rend les adolescents parfois si insupportables, surtout
quand nous oublions les adolescents que nous avons été. Combien de fois dans le récit de ces 40 ans de cheminement
entend-on le peuple exprimer sa révolte, au bord de la mutinerie contre ce père qui les a conduits là.
Et je vois dans l’histoire du peuple au désert le besoin si fort non seulement de recevoir la loi, ce code de la vie libre, mais alors
de s’y confronter, voire de l’affronter, pour chercher les limites de cet espace qui s’ouvre, de cette vie qui se construit, de cette
liberté qui se cherche. Ce besoin des limites, qui s’exprime dans chaque transgression tentée ou aboutie et qui émaille le
cheminement du peuple d’Israël ressemble à s’y méprendre à l’attitudes de tant d’ados… J’ai là, très vivants en moi, des
souvenirs de camps de jeunes, et de telle ou telle provocation à laquelle il a fallu faire face.
Oui je lis dans l’Exode le récit de l’adolescence du peuple de Dieu, et j’ajoute ceci : adolescence réussie ; adolescence
aboutie ; parce que adolescence guidée, accompagnée ; et que le parent qui a accompagné cette adolescence n’est pas
n’importe qui, pas le premier venu ; Dieu lui-même a été père et mère de ce peuple adolescent. Un Dieu parent dont les
qualités de pédagogue patient sont évidentes ; et j’en vois l’origine, plus que dans son infinie toute-puissance dans son propre
intérêt : lui, le Dieu parent, attendait je crois de cette adolescence qu’elle débouche aussi sur une autre qualité, une autre nature
de relation entre lui et son peuple : une relation adulte, je veux dire une relation d’adulte à adulte ; et cela, pour l’adulte qui
accompagne l’adolescent, cela se construit, s’établit, se gagne… j’allais dire se mérite ; dans la confiance, celle qu’il accorde et
celle qu’il fait germer.
* * *
Vous l’avez compris à travers toute la liturgie, je fais un parallèle entre ce que nous vivons, nous paroisse de l’Illberg, nous
Église de Mulhouse, et cette histoire du peuple au désert, cette adolescence du peuple de Dieu. Parce que je puise dans ce
récit biblique ainsi lu, l’alliance de Dieu, sa promesse, pour nous, aujourd’hui ; et donc encouragement, affermissement,
espérance. Et voilà pourquoi :
Tout d’abord ce que j’ai découvert ces jours-ci, en m’intéressant à l’étymologie du mot adolescence. Lié à l’idée d’un
changement d’état d’une matière – comme l’eau qui se change en vapeur –, le verbe latin adolesco signifie grandir, se
développer. La découverte c’est que le mot adulte, c’est le même mot puisque adultus est le participe passé du verbe
adolesco.
L’adulte c’est celui qui s’est développé, qui a grandi, qui a changé. Autrement dit ce n’est pas l’adolescent qui se définit par
rapport à ce qu’il n’est pas encore, par rapport à un but à atteindre ; c’est l’adulte qui se définit par rapport à ce qu’il a été.
L’adolescent n’est pas un futur adulte, mais l’adulte un ex-adolescent !
Cela change notre regard, sur l’adolescence en général, et spécifiquement sur celle que nous vivons par rapport à notre
paroisse, à notre cheminement, au changement et à la mue auxquels nous sommes appelés. Parce que, premièrement, l’accent
n’est ainsi pas à mettre sur le but à atteindre, le pays qu’il nous faut conquérir et où nous serons enfin arrivés ; il est à mettre
d’abord sur le chemin qu’il nous faut parcourir, sur ce qu’il nous fait laisser derrière nous, sur les pas qu’il nous faut faire, sur
les efforts qu’il nous faut consentir. Parce que, deuxièmement et par conséquent, la terre promise n’est pas quelque part, et à
nous de la trouver comme dans une chasse au trésor, avec carte secrète et indices à décoder ; la promesse c’est que si nous
marchons et nous laissons accompagner, si nous savons laisser le passé derrière nous et nous laissons guider, si nous avançons
et nous laissons nourrir, si nous consentons l’effort et nous laissons désaltérer, alors au bout, c’est la terre promise.
*
Laissons là le latin et voilà la seconde raison qui fait de ma lecture allégorique de l’exode une source de courage, de force et
d’espérance. L’exode, la traversée du désert est une épreuve, oui : mais elle n’est pas la dernière épreuve ; elle est l’épreuve
principale, celle par laquelle le chemin s’ouvre, celle grâce à laquelle d’autres épreuves pourront être surmontées ; l’exode est
l’évolution, le changement sur lequel d’autres évolutions, d’autres changements pourront se fonder.
Le peuple d’Israël, avant d’entrer en Canaan, a connu famines, crises, guerres, etc. ; et après fini les tourments ? Vous savez
comme moi que non. L’adolescent, avant d’être adulte, doit faire face à tant de soucis et de luttes intérieures ; et après fini les
tourments ? Vous savez comme moi que non. La paroisse de l’Illberg et l’Église de Mulhouse, avant de vivre le projet vers
lequel elles cheminent, connaîtront nombre d’impatiences et de déceptions, de coups d’arrêt et de doutes ; et après fini les
tourments ? Vous savez comme moi que non.
Non, nous ne serons pas arrivés quand nous aurons défini un nouveau projet d’Église ici et trouvé les personnes qui en feront
une expérience vécue ; mais c’est cet exode-là, celui d’aujourd’hui, c’est cette adolescence-là, guidée, accompagnée, qui fera
de l’Église ici ce qu’elle a du mal à être partout : adulte mais pas arrivé, autonome mais pas à l’arrêt. Au contraire, mettant
encore un pied devant l’autre pour ne jamais être mais toujours devenir ce à quoi elle est appelée : en chemin vers
l’accomplissement de la promesse qui nous précède.
*
Enfin, troisième source de courage, de force et d’espérance. Dieu ne nous donne pas seulement le chemin et l’accomplissement
de la promesse, mais il nous donne aussi le temps ! 40 ans pour aller d’Égypte en Canaan c’est bien long ; même sans repères
géographiques bien établis dans nos esprits, nous devinons bien qu’Israël a fait une course d’endurance plus que de vitesse ;
oui, même à pied et avec un itinéraire qui est loin d’être le plus court : 40 ans pour faire quelque chose de l’ordre de 1500 km à
tout casser, c’est un plan de route confortable !
Eh bien, marcher, marcher avec Dieu sur le chemin de l’exode, se laisser guider par lui dans l’adolescence, ça peut être des
détours ; ça peut être tourner en rond ; ça peut être s’éloigner du but en revenant en arrière.
Le temps nous est donné, la promesse d’arriver en est le fondement ; et cette promesse demeure, même quand dans notre
marche une halte, un arrêt s’impose à nous.
* * *
40 ans au désert. En ce qui nous concerne, nous Église de Mulhouse à l’Illberg, cela fait 38 ans que nous marchons ; que nous
cherchons notre chemin avec parfois des détours, que nous tournons parfois en rond, que nous revenons même de temps en
temps en arrière.
Mais nous marchons encore, 38 ans après ; fidèles au même envoi, fidèles à la même espérance : il y a, sur ce chemin-là,
l’accomplissement de la promesse ; la mue d’un peuple toujours menacé de non-existence en un peuple autonome sur sa terre ;
le devenir d’une Église adulte, d’une Église qui a été adolescente, qui a été transformée. Guidée. Accompagnée.
J’ai partagé ce chemin avec vous pendant 8 ans. Et aujourd’hui je ne suis pas Moïse qui meurt aux portes de la terre promise
en vous disant : c’est là, maintenant allez-y sans moi. Parce que je n’ai été ni le représentant de Dieu pour vous ni
l’intermédiaire entre vous et lui ; j’ai simplement été en route avec vous. Et puis je ne vous dis pas aujourd'hui : regardez, c’est
là la terre promise, allez-y… Et puis ceci encore : je ne meurs pas ! J’ai, exactement comme la paroisse, 38 ans… et l’avenir
devant moi !
Je pars, oui ; pour continuer la marche, ailleurs, avec d’autres ; mais c’est la même marche que celle que vous allez poursuivre
sans moi. Parce que l’adolescence dont je vous parle ce n’est pas celle de l’Illberg, c’est celle de l’Église, au-delà de
Mulhouse, au-delà de l’ERAL ou de l’ECAAL ; c’est l’adolescence du peuple de Dieu tout entier.
Je pars, oui ; et vous restez. Et c’est donc quand même ensemble que nous marcherons, fondés sur la promesse, tendus vers
son accomplissement promis et cependant à conquérir ; ensemble, vous ici, moi là-bas.
Guidés, accompagnés par Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Moïse et du peuple d’Israël, le Dieu de
Jésus-Christ ; notre Dieu.
Amen.