Celui qui aime connaît Dieu!

1 Jean 4, 16-21

Michel COLARD

"Dieu est amour; celui qui demeure dans l'amour demeure uni à Dieu et Dieu demeure en lui.  Si l'amour est parfait en nous, alors nous serons pleins d'assurance au jour du Jugement; nous le serons parce que no-tre vie dans ce monde est semblable à celle de Jésus-Christ.  Il n'y a pas de crainte dans l'amour; l'amour parfait exclut la crainte. La crainte est liée à l'attente d'un châtiment et, ainsi, celui qui craint ne connaît pas l'amour dans sa perfection.

 Quant à nous, nous aimons parce que Dieu nous a aimés le premier. Si quelqu'un dit: "J'aime Dieu", et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. En effet, s'il n'aime pas son frère qu'il voit, il ne peut pas aimer Dieu qu'il ne voit pas.  Voici donc le commandement que le Christ nous a donné: celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère".

Ce passage est extrait de la première lettre de Jean (chapitre 4 verset 16). On y retrouve quelques accents majeurs déjà présents dans l'évangile du même nom que je formule ainsi:

1) Dieu est amour: si on admet  volontiers que Dieu aime, on a un peu plus de mal avec l'idée que tout amour vient de Dieu. Et chez les incroyants?

2) il faut chasser l'idée que Dieu se sert de la peur. Le Christ rappelle avec insistance que Dieu fonde la relation avec l'homme - la religion -  sur l'amour au risque de se laisser changer lui-même par l'homme ou la femme qu'il aime.

3) Cette lettre parle à plusieurs reprises du frère. Quel est ce frère dont il est question? Frère humain ou chrétien? Quel sens de la communauté chrétienne cela implique-t-il?

Dieu et l'amour

Le livre de la Genèse nous y avait déjà préparé: le texte biblique dit que Dieu crée l'homme à sa ressemblance, ajoutant tout de suite après que "Dieu crée l'humain "mâle et femelle" puis il les bénit en disant: ayez des  enfants" (genèse 1:27-28). C'est donc dans cette relation à deux que se trouve la ressemblance avec Dieu. C'est ainsi que Dieu montre qu'il est un être de relation et que la relation parfaite se trouve dans l'amour et la confiance réciproque.

Rien d'étonnant donc dans cette affirmation de l'évangéliste: Dieu est amour. Cette expression est très originale. Jean utilise à plusieurs reprises l'expression "l'amour de Dieu" pour désigner la qualité ou l'action de Dieu. Mais ici il dit: "Dieu est amour", reprenant cette expression déjà utilisée au verset 8 (1 jn 4,8).

En voici le particularisme. Dieu est amour ne dit pas seulement que toute action de Dieu est une action d'amour mais  dit que l'origine de  tout amour se trouve en Dieu. Ainsi celui qui aime fait déjà l'expérience de ce qu'est la présence de Dieu. Et puisque c'est une question importante que de demeurer en Dieu (faire ce que Dieu veut ) l'apôtre nous montre un chemin, celui de l'amour et ce chemin n'en a pas besoin d'autre.  Ce chemin rejoint celui du Christ (je suis le chemin Jn 14,6).

En disant cela, l'évangéliste s'oppose à tous ceux qui veulent faire de la foi une loi. Sont concernés tous ceux qui, du temps de Jésus, prétendaient donner réponse à la question: quel chemin suivre pour trouver Dieu?, en gavant leurs con-temporains de préceptes, de recommandations, d'interdits.

 Un seul commandement est nécessaire, tous les autres en découleront: aimer. D'autres auteurs du nouveau testament reprendront à leur manière cette affirmation. L'apôtre Paul en s'adressant aux Corinthiens dira que même les plus gran-des qualités spirituelles sont inutiles, distribuer ses biens aux pauvres ou être prophète, si elles ne sont mues par l'amour (1 Co 13). Il dira aussi aux chrétiens de la province de Galatie: "le fruit de l'Esprit est l'amour" et cela a des conséquence: bonté, fidélité, patience, douceur, etc.  non sans avoir affirmer au chapitre 5 de cette lettre aux Galates: "frères, vous avez été appelés à la liberté. Seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte pour vivre selon les désirs de votre propre nature. Au contraire, laissez-vous guider par l'amour pour vous mettre au service les uns des autres. Car toute la loi se résume dans ce seul commandement: "Tu dois aimer ton prochain comme toi-même." (Ga 5,13-14).

En somme, le nouveau testament affirme qu'une seule chose est nécessaire à la foi: l'amour.

Les médecins l'ont tout de suite compris en ce qui concerne les nouveaux nés: l'amour est capable de miracles, il permet une croissance harmonieuse, il mène le combat pour la vie. C'est vrai de la foi. Nous avons trop tendance à considérer la vie de foi comme une somme de devoirs religieux: devoir de prier, de croire en Dieu, de ponctuer sa vie par des actes à l'église. Nous ne commençons pas par le commencement: l'amour. Et pourtant dès notre plus jeune âge, nous sommes mis à cette école de l'amour et c'est là que le combat commence.

Chasser la peur

Les récits fondateurs du premier livre de la Bible nous disent que la peur s'est installée dans l'être humain dès la rupture de relation avec Dieu, quand l'homme et la femme refusent la confiance à Dieu. Cette peur se décline en trois directions (Genèse 3,10): peur d'être vu "nu" par les autres et donc peur de se montrer en vérité (la feuille de figuier est le premier masque), peur de Dieu, peur des autres. L'être humain a chassé de ses relations la confiance, il hérite de la peur. Ce sera désormais un combat à mener quotidiennement: l'amour contre la peur.

L'amour parfait chasse la peur, dit l'évangile.

Si nous avons peur des autres en particulier,   c'est que nous les considérons comme des ennemis ou des agresseurs po-tentiels. Nous pensons que nous devons nous méfier d'eux, car ils sont susceptibles de nous occasionner du mal. Mais l'inverse est particulièrement intéressant: si nous leur faisons confiance, alors les autres nous font du bien. Et pourtant nous hésitons.

La raison est simple. Nous sommes des êtres doubles. La méfiance est entrée une première fois en nous, quand nous avons souffert de ne pas obtenir ce que nous désirions (cela  a pu arriver quand nous étions bébés). La méfiance est en-trée, nous n'arrivons pas à l'extirper complètement et notre vie est une lutte contre la méfiance, si du moins nous avons compris les bienfaits de l'amour. Un des bienfaits de l'amour est de soigner en nous les blessures occasionnées par les autres: nous nous sommes sentis un jour exclus, pas aimés, nous avons souffert d'injustice. même si ce n'était pas vrai, la souffrance, elle, était bien réelle. Et l'amour est guérissant parce qu'il permet de rattraper un peu le capital de confiance. Nous avons besoin de l'amour des autres et de l'amour de Dieu qui a une capacité infinie à nous pardonner. Il faut en être convaincu: Dieu est prêt à tout pardonner.

Les églises doivent aussi vivre de cette force de l'amour, bien sûr pardonner mais aussi s'interdir d'utiliser tout moyen de pression ou tout chantage qui ne vise qu'à introduire en l'homme une peur de Dieu. C'est contraire à l'Esprit, qui affirme la priorité absolue donnée par Dieu à l'amour. Malheureusement l'église  a souvent menacé et en cela, elle n'était pas porteuse d'amour. En effet une église qui pardonne et qui ne se réclame pas comme la seule issue possible annonce l'amour du Christ, mais elle est aussi plus fragile dans son existence, elle ne dépend alors que de la grâce de Dieu.

Qui est mon frère?

Le mot "frère" n'a pas toujours le sens général que nous lui connaissons en français: d'autant plus ici que le cadre de cette lettre (1ere lettre de Jean) est celui de la vie de la communauté à laquelle s'adresse l'évangéliste, comme le montre le début de cette lettre. Ce mot  est utilisé ici - à mon avis - pour parler des relations des chrétiens d'une même communauté et les recommandations dont il est question visent donc la vie chrétienne . Le cadre de la communauté chrétienne doit être favorable à la pratique de l'amour et de la confiance. Or l'évangéliste constate un décalage entre l'affirmation de la foi en Dieu et celle de l'amour des autres.

C'est une vérité pour nous aujourd'hui , nous avons encore un long chemin à parcourir dans ce sens: tout pas vers les frères nous fait faire de grands bonds en avant dans la connaissance de Dieu et de son amour. L'amour pour les autres devraient m'amener à reconsidérer mon intérêt pour les autres. En effet, l'apôtre dit que l'inutilité d'une foi qui ignore son frère.

Aimer son frère, c'est s'intéresser à lui.
Aimer ses amis, c'est leur faire part de ma propre vie. Ne pas le faire, c'est non seulement être égoïste, mais ne pas ou-vrir une porte de confiance à l'autre.
Aimer son frère, c'est garder le contact avec lui, par une attention, un mot, une visite.
Aimer son frère, c'est accepter qu'il ait besoin de moi.
Voilà un programme exigeant pour une paroisse, peut-être même une mission.

Nous considérons souvent la vie paroissiale comme un endroit où l'on va puiser une nourriture pour la réflexion, pour le soutien (un super marché en libre service!) , nous la vivons souvent à l'image de la société en individu anonyme un peu égoïste qui cherche à satisfaire mes besoins et à en tirer profit. Mais il ne faudrait pas croire qu'il s'agit d'un problème apparu récemment, c'est un problème lié à la nature humaine, à sa duplicité entre la méfiance et la confiance, la peur et l'amour, l'égoïsme et la communauté.

Ce passage de la lettre de l'évangéliste est donc une invitation à s'engager dans la vie commune, à l'intérieur de la com-munauté. C'est un pari! C'est la seule voie pour une église qui en annonçant le pardon refuse de culpabiliser ses membres ou de les menacer, c'est un lieu de guérison pour notre vie entière. Nous avons tant d'avantages à en tirer que cela vaut la peine d'y réfléchir.
 

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