Saint-Marc, 4.10.98 Fête des Moissons
L'Église c'est formidable ! Et oui peut-être que je vous surprend aujourd'hui avec un tel optimisme, enfin j'espère que vous aussi vous le pensez, que l'Église c'est formidable ! Et encore je ne vous parle même pas de Dieu, de la foi et de ce genre de choses qui sont tout à fait extraordinaires, je parle simplement de l'Église : cette communauté d'hommes et de femmes qui font, ou ont fait, le choix de vivre ensembles spirituellement, de sortir de leur isolement, de leur petite bulle pour rencontrer d'autres croyants afin de prier, de réfléchir et de croire non plus seuls mais à plusieurs.
Nous qui sommes réunis ici ce matin, nous en faisons partie de
ces gens là et pas seulement nous mais aussi à travers le
monde tous les autres chrétiens qui se rassemblent le dimanche pour
le culte. Si ici nous sommes peu nombreux, nous pouvons nous réjouir
du fait que si l'on additionne le nombre de gens qui vont dans les églises
le dimanche, on arrive à un total extraordinaire.
C'est pour ça que c'est formidable, l'Église !
Partout, de petites assemblées comme la notre annoncent l'évangile
et font en sorte que le monde en soit un petit peu meilleur. Et toutes
ces Églises, grandes ou petites, sont solidaires quoiqu'on en dise.
Bien sûr il y a toute une série de désaccords, de différences,
de diversité de fonctionnement, de théologie, de pratiques
au poitn qu'on pourrait se demander quelle est la ressemblance entre une
Église baptiste Nord-Américaine et une Église catholique
chinoise par exemple.
On pourrait se le demander aujourd'hui comme on pouvait se le demander à l'époque de Paul au moment où il écrit ce fameux petit billet à l'Église de Corinthe pour leur rappeler la collecte en faveur des pauvres de Jérusalem. À l'époque, déjà, l'Église avait pris de multiples visages sur les bords de la Méditerranée. Entre les Églises de Judée, celles d'Égypte, celles d'Italie, celles de Grèce tout était bien différent au point même que certains pensaient être meilleurs que les autres. Car il est bien vrai que c'est au moment où l'on est confronté à la différence que l'on commence à faire des échelles de valeur, à comparer. Tant qu'on se ressemble tout va bien mais dès que l'on est différent, on se jauge, se juge et finalement dans la plupart des cas on commence par se croire supérieur aux autres.
Les Églises de l'époque, tout comme les nôtres aujourd'hui
pouvaient penser avoir une parcelle supplémentaire de grâce
parce que leur pratique était plus conforme à la tradition
ou bien être plus prêt de la vérité parce que
leur foi était plus moderne ou encore même certains pensaient
être les meilleurs chrétiens par la supériorité
et la beauté de leur culte.
Les Corinthiens sont justement de ceux-là. C'était une
Église extraordinaire, une de celle dont ou pourrait rêver.
Il y avait du monde (relativement vu l'époque), les cultes et la
vie de l'Église étaient remplis de manifestations de l'Esprit
de Dieu, les agapes (ou repas de paroisse) étaient très fréquentées.
Bref tout va bien dans cette Église, c'est le succès.
D'accord Paul a bien eu quelques problèmes de discipline à
gérer, c'est le sujet de sa première lettre mais maintenant
tout est rentré dans l'ordre. Il y a bien encore quelques adversaires
à remettre dans le droit chemin mais le ton général
de sa lettre est beaucoup plus apaisé. Cela va d'ailleurs tellement
bien que dans peu de temps Paul va venir s'installer à Corinthe,
c'est là qu'il aura le temps d'écrire la lettre aux Romains,
et pour un tel travail il fallait du calme et de la sérénité.
Bref on pourrait presque dire que l'Église de Corinthe est effectivement
comme le pense ses membre, la "meilleure" du monde connu. À vues
humaines, c'est peut-être vrai. N'empêche que Paul est obligé
de leur rappeler, comme ça, en passant, un tout petit détail…
quelque chose qu'ils semblent avoir un peu oublié.
Il y avait à ce moment là une famine à Jérusalem et les membres de l'Église sont particulièrement touchés et toutes les Églises fondées hors de la Judée ont accepté d'aider celle de Jérusalem et l'idée d'organiser une grande collecte de fonds est venue de … Corinthe. Ils se sont dis "nous devons aider nos frères dans la détresse". Mais de la coupe aux lèvres, il y a loin et toutes les Églises ont déjà mis la main à la poche sauf… Corinthe. Sans doute trop occupés à gérer leur statut de "meilleure Église", ils en étaient venus à oublier leur propre proposition. C'est formidable, l'Église : on propose des choses et ensuite on les oublie ou on les délaisse au point qu'elles disparaissent. Comme vous le voyez, ça ne date pas d'aujourd'hui.
Alors Paul leur montre justement le bon exemple des autres Églises, celles qui sont certes moins fastueuses mais qui au moins honorent leurs engagements…
Car s'il connaît la diversité des Églises locales, il n'y a pas pour lui plusieurs Églises. Il n'y en a qu'une et il s'adresse à la partie de l'Église qui est à Corinthe. Et cette partie doit subvenir à cette autre partie de l'Église qui est à Jérusalem. Exactement comme une partie d'un corps ne peut oublier une autre partie de ce même corps. Il leur rappelle donc l'absolue necessité de la solidarité.
Solidarité qui est aussi la nôtre et surtout en ce dimanche
de fête des moissons (où l'offrande est destinée à
une autre partie de l'Église. Nous pourrions en effet nous dispenser
de l'offrande synodale, de l'offrande consistoriale et de toutes ces autres
contributions qui représentent dans notre paroisse plus de la moitié
de notre budget. Nous en serions plus riches mais plus riches en argent
seulement car ainsi nous ferions la preuve que nous ne ferions plus partie
de l'Église. En oubliant de donner au reste de l'Église nous
ferions comme si nous étions une Église à nous tout
seuls.
Et cela n'est pas vrai, nous ne sommes qu'une petite partie de l'Église
qui nous dépasse et nous n'avons de raison d'être qu'à
cause de cela.
Donner de l'argent, le dimanche à la collecte ou par un don ce n'est pas payer pour un spectacle, le spectacle du culte, ce n'est pas non plus seulement pour faire fonctionner nos activités. Chez nous en alsace, ce n'est même pas pour faire vivre le pasteur. Donner aujourd'hui au culte ou ailleurs, c'est manifester l'unité de l'Église, montrer que nous en sommes solidaires, que ce qui se passe au delà de notre secteur paroissial ne nous est pas indifférent, que notre horizon va jusqu'au plus loin. Jusque vers les autres activités de notre Église mais aussi vers les autres réalités de l'Église en Mission dans le monde. Donner, c'est parler d'Unité de l'Église plus efficacement que par de longs discours.
Donner à la collecte, ce n'est pas non plus une affaire de bonne conscience. L'on n'y achète rien tout cela doit se faire comme le dit l'apôtre "sans tristesse ni contrainte". Personne ne doit se sentir obligé de donner, ni de donner plus qu'il ne peut ou ne veut. On ne peut faire de hiérarchie fondée sur la grosseur de l'enveloppe. Peut importe combien on donne, peu importe la fréquence des dons, l'essentiel est de s'en tenir à ce que l'on a résolu. Si l'on décide de donner la dîme, c'est bien aussi, il faut le faire. Si l'on a résolu de donner 100 F par an c'est bien aussi. Si l'on constate que l'on ne peut pas, c'est bien aussi.
Car Paul quand il parle de solidarité invente l'idée de la réciprocité. C'est à dire que les Corinthiens doivent donner aujourd'hui parce qu'ils le peuvent et demain si ils sont dans le besoin, ceux qu'ils auront aidé à présent les aideront dans l'avenir. Et de même aujourd'hui, quand nos Églises riches du nord aident les Églises pauvres du sud, il ne faut pas oublier qu'un jour, c'est peut-être nous qui serons pauvres et qu'alors c'est le sud qui nous aidera. Il peut arriver que nous ayons des difficultés pour donner et dans ce cas le don ne doit pas aggraver nos difficultés. L'essentiel est finalement comme le rappelle Paul que le fait de ne pas donner ne soit pas une preuve d'avarice.
Lorsqu'il affirme que "celui qui sème peu moissonnera peu et
celui qui sème en abondance moissonnera en abondance" il ne cherche
pas seulement une image facile à comprendre. Il veut mettre l'accent
sur la liberté qui se trouve derrière le fait même
de donner. La libéralité, l'offrande dominicale, l'aumône
faite aux pauvres si elle est la preuve de l'Unité est aussi la
preuve de la liberté.
Car donner, c'est désacraliser l'argent et plus généralement
toute forme de richesse. C'est ne plus en faire un but ou le sens même
de sa vie mais au contraire en faire un outil de solidarité. Donner,
c'est montrer qu'on ne pense pas qu'à soi et à son bonheur
mais que l'on est capable de voir le pauvre au pas de la porte. Donner
c'est montrer que l'on ne craint pas de manquer et que l'on confiance en
l'avenir et plus précisément en Dieu qui veille à
ce que nous ne manquions de rien.
Cette promesse est valable pour les individus comme pour les Églises. Au moment où nous inquiétons du lendemain nous pouvons nous rappeler que Dieu nous comble : non seulement il veut nous donner ce qui nous est nécessaire mais aussi ce qui est superflu afin que nous puissions donner à notre tour.
Et c'est bien la raison majeure qui nous conduit à donner, le
fait que nous ne possédons rien que nous n'ayons reçu. Lorsque
Paul dit "Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable"
il parle à des croyants qui ont reçu la vie nouvelle dans
le Christ, une vie d'abondance de cœur et d'esprit. C'est bien parce que
Dieu s'est préoccupé de nous que nous pouvons maintenant
nous préoccuper des autres.
C'est à la mesure de ce que Dieu nous a donné que nous
devons donner à notre tour. C'est aussi le sens ancien de la dîme
où l'on offrait non ce qui restait après que l'on ait fait
ses dépenses mais les premiers fruits de la récolte (c'est
le sens de la fête des moissons où l'on amenait les premières
mesures de blé, de maïs, de bière). Manière de
dire et de croire que tout nous vient de Dieu.
Aujourd'hui nous sommes invités à la libéralité,
à la générosité. Mais pas seulement en ce qui
concerne la collecte mais bien plus une libéralité qui se
concrétise par l'attention portée à l'autre. Une générosité
d'attitude qui peut se révéler dans tous les aspects de la
vie, partout où nous pouvons donner un peu de ce que Dieu nous a
donné : de l'argent certes mais aussi du temps, des compétences,
de la disponibilité, de l'intelligence, de la joie de vivre, du
bonheur. En bref que chacun donne ce qu'il a reçu en propre, peu
importe pourvu qu'il le donne avec joie.