Marc 12, 41-44

L'offrande de la veuve

Saint-Marc 7 mars 1999
Roland Kauffmann


La période de Carême a ceci de commun avec la période de Noël qu'il est fait particulièrement appel à notre générosité. En même temps que nous avons a profiter de ce temps pour une sorte de purification morale et matérielle dans la grande tradition de l'Église, c'est aussi l'occasion d'entrer dans une sorte d'ascèse, d'hygiène de vie. Les occasions de donner ne manquent pas, ni les grandes causes et il n'y a là rien que de très normal : il est du devoir du chrétien que de faire usage de ses biens pour soulager autant que faire se peut la misère du monde.

Dans l'Évangile de Marc nous est conté le récit de Jésus qui dans le temple est littéralement impressionné par l'exemple d'une pauvre veuve qui démunie de tout, donne malgré cela une offrande. Offrande qui aux yeux de Jésus surpasse en importance celles des riches qui ont donné un peu de leur superflu. (lire)

L'offrande pour les juifs était riche de signification mais que l'on peut résumer en trois grandes tendances. Il y avait les offrandes pour soi, celles pour les autres et celles pour le temple et le service divin. Offrande de demande, offrande de service et offrande de glorification de Dieu.

Les premières devaient conforter une demande précise. À l'appui d'une prière, un sacrifice était exigé, un peu comme si l'on cherchait à se concilier les bonnes grâces de Dieu. Donner assurait une réponse à la prière : non seulement je te demande mais aussi je te donne. Nous avons là une sorte de contrat entre l'homme et Dieu, sur le mode du donnant-donnant. Je donne pour que tu donnes.

Le second type d'offrande, celles de services étaient plus particulièrement destinées aux pauvres. On la retrouve encore aujourd'hui dans la tradition des troncs dans les églises. Tronc pour les nécessiteux et autres laissés pour compte de la vie. Il s'agissait là de veiller à la cohésion du peuple, on ne pouvait admettre qu'il y ait une part du peuple élu qui soit réduit à la misère. Grande collecte aujourd'hui pour les missions afin de rétablir une certaine égalité, une certaine justice. Nous avons là une autre sorte de contrat, cette fois entre les hommes : je donne à Dieu un peu de mes biens pour qu'ils soient redistribués à ceux qui ont moins de chance que moi. Je donne pour qu'il donne.

Le troisième type d'offrande, celle de glorification se retrouve aujourd'hui encore. Beaucoup sont prêts à donner pour des travaux d'embellissement des églises. Question d'image, ou plutôt de signe. La beauté architecturale ou la qualité du service cultuel devant être l'image même de la grandeur du Dieu que l'on adore. Cette offrande servait aussi bien à l'entretien du temple qu'à celui des lévites, ceux qui étaient chargés d'assurer la liturgie ou encore des prêtres. Aujourd'hui des pasteurs, en tout cas dans le reste de la France. Une autre sorte de contrat : je donne pour que mon Dieu soit le plus grand.

Dans ces trois types de contrat, comment comprendre l'importance accordée par Jésus à l'offrande de la veuve ? Car les deux petites pièces qu'elle a donné ne pouvaient lui garantir qu'un petit exaucement, de même ce ne pouvait être qu'une goutte d'eau dans l'océan des besoins des miséreux, et encore quelle piètre image de la grandeur de Dieu que ce "quart de sou" ! Et pourtant pour Jésus, elle a mis bien plus que tous les riches qui passaient par là, son offrande avait bien de valeur, de grandeur et manifestait bien mieux la réalité de la gloire de Dieu car elle y a mis "tout ce qu'elle avait pour vivre".

Avez vous remarqué cela, que va faire maintenant cette femme ? il ne lui reste plus qu'à mourir maintenant qu'elle a tout donné. On ne nous dit pas si elle avait des enfants mais en tout cas ce qui est sûr c'est qu'elle n'avait pas d'allocations veuvage, ni aucune autre ressource. Les veuves de l'époque étaient laissées à leur dénuement. Elle qui est déjà pauvre s'appauvrit encore plus. La principale différence entre la veuve et les autres n'est en fait pas du tout la somme mais l'intérêt.

Tous les autres donnent parce qu'ils y ont d'une manière ou d'une autre intérêt. Ils sont tous dans la logique de l'un ou l'autre des contrats dont je parlais tout à l'heure. Qu'ils donnent pour appuyer leurs prières, pour les pauvres ou pour Dieu, c'est finalement toujours pour eux mêmes qu'ils donnent, pour leur bonne conscience. Tout simplement parce que cela fait partie d'une bonne vie en société que de donner et d'être solidaires. Si Dieu n'a pas besoin de sacrifices, l'être humain quand à lui a besoin d'en faire, il besoin de donner.

Le don vous le savez est source de plaisir pour celui qui peut donner. Vous êtes tous donateurs pour notre paroisse, vous participez à sa vie, vous participez aux collectes normales et extraordinaires. Loin de moi l'idée de vous inciter à donner encore plus, vous qui êtes là donnez déjà avec joie et simplicité de cœur. Et c'est justement à cause de cela que vous comprenez ce que je veux dire, à quel point nous avons besoin de donner et à l'inverse combien il est frustrant de ne pas avoir les moyens. Quand on aimerait donner pour une œuvre qui nous tient à cœur, mais que l'on ne peut pas faute de ressources, on est pris d'une sorte d'impuissance, de tristesse. Celui qui donne maîtrise sa vie, celui dont le cœur est desséché au point de ne plus pouvoir donner perd en réalité tout contrôle sur les événements. Le don enrichit en fait le donateur, voilà ce que je veux dire lorsque je parle de l'intérêt qu'il y a à donner.

Notre veuve elle c'est l'inverse, elle n'a justement pas intérêt à donner, car c'est pour elle quasiment une question de vie ou de mort. Elle a laissé dans le tronc son nécessaire, il ne lui reste plus qu'à mourir. Mais vous me direz qu'il est bien étrange que Jésus ait loué cette femme, il aurait plutôt dû lui dire de garder ses piécettes car Dieu n'en a pas besoin, les offrandes des riches suffisent bien. Elle aurait alors encore pû tenir un jour ou deux. Et alors ? une fois les sous dépensés, elle n'aurait plus rien eu de toute façon.

C'est justement parce qu'elle n'a plus rien à perdre qu'elle peut tout donner. En agissant ainsi, elle refuse la fatalité de sa misère. Puisque de toute façon elle n'a plus rien, inutile de garder ce rien, autant en faire quelque chose. Elle retrouve ainsi sa vraie liberté. Par son don, elle n'est plus une pauvre veuve mais elle devient l'égale de celui qui donnerait toute sa fortune et rappelez vous le jeune homme riche, lui a reculé devant le don. Elle est enfin sortie de la logique des contrats, des sacrifices volontaires.
Si la veuve est restée un exemple pour l'Église, c'est sans doute en raison de cette attitude car elle nous enseigne deux choses : sur le Christ et sur nous-mêmes.

Sur nous-mêmes d'abord car loin de tout idéal ou de toute grandeur, cette femme est tout simplement "bonne", pour elle malgré le dénuement, malgré la fin toute proche, le don va de soi. Tout comme pour nous, l'amour devrait aller de soi car nous savons que c'est là que se trouve notre vérité de croyants. Il importe peu que nous soyons très savants, très pieux ou très généreux. Il importe bien plus que nous vivions en toute simplicité ce que nous avons compris de l'Évangile dans l'honnêteté et la sincérité du cœur. Sortir à notre tour des logiques de contrats avec Dieu et avec les autres. Je te donne pour que tu donnes mais au contraire je te donne parce que cela va de soi, cela ne peut pas aller autrement. Cela va bien plus loin encore que l'offrande, nos offrandes, il en va de nos vies. Là aussi il nous faut sortir de la logique des négociations et des tractations avec Dieu et avec les autres. Du genre "je vis chrétiennement pour que Dieu me donne un jour la vie éternelle". Nous n'avons pas à rechercher un intérêt quelconque dans notre vie de foi mais nous avons à vivre chrétiennement  parce que cela va de soi, parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Ce n'est pas l'appât d'une récompense au ciel qui doit nous motiver mais bien plus simplement l'idée que la compassion, l'ouverture du cœur, l'éthique de la vie chrétienne valent la peine d'être vécus.

Quand au Christ, la veuve nous dit quelque chose de l'attitude de Jésus lui-même. Car trois jour après cet épisode, il sera crucifié. Et nul doute qu'il aura gardé le souvenir de cette femme et qu'il est mort comme elle. Lui aussi a tout donné jusqu'à son dénuement le plus complet. C'est les mains vides qu'il se donne. Sur le chemin du Golgotha, Jésus est comme la veuve : profondément triste mais sans aucune révolte, sans désir de revanche ni de vengeance sans non plus être dans la logique de donnant-donnant. Le Christ ne s'est pas sacrifié, s'offrant comme victime à je ne sais quel Dieu avide de sang. Vie pour vie, la vie du Christ contre la vie des hommes, sang pour sang, le sang du Christ contre le sang des hommes, Dieu donnant-donnant, n'acceptant de sauver qu'à condition de la mort de son propre fils.

Bien plus que de sacrifice, c'est de dénuement qu'il est question à Golgotha. De cet abandon complet de soi qu'a accepté Jésus, celui qu'avec l'épître aux Philippiens, nous croyons s'être dépouillé en devenant semblable aux hommes pour finalement aller à l'humiliation suprême celle de la mort sur la croix. Le veuve ne sacrifie rien en amenant son offrande, pour elle tout est déjà perdu, c'est ainsi qu'elle est en fait une image du Christ.