Marc 4, 26-32 la semence et le grain de moutarde

Roland Kauffmann, 7 février 1999

Je voudrais avant toute chose vous remercier, vous tous d'être venus ce matin pour ce culte. C'est vrai il faut remarquer qu'aujourd'hui alors que tout va tellement vite l'on a plus forcément le temps de se retrouver le dimanche matin. Il y a tant et tant de choses différentes à faire. À l'ère de la vitesse, nous ne savons plus vraiment nous arrêter un instant pour jeter simplement un œil sur notre vie.

Ce n'est justement pas votre cas, les uns et les autres vous caractérisez justement par votre présence (+ ou -) régulière au culte. Alors que nombreux sont ceux qui pourraient dire que nous perdons notre temps, vous pensez, à juste titre que ce moment de méditation et de prière avec les autres est important. Dans une société toujours pressée, vous prenez votre temps. Dans une société où les loisirs sont essentiels, vous renoncez à une part de temps libre pour participer au culte. Dans une société qui se recroqueville sur la famille, vous "abandonnez" vos amis le temps de retrouver d'autres croyants. Dans une société où l'on cherche à rester entre soi, vous passez une petite heure par semaine avec des "étrangers".

En agissant de la sorte vous allez à contre-courant de notre époque mais pas seulement parce que vous avez décidé d'être libre de ce que vous faites de votre temps mais aussi parce que vous faites quelque chose d'absolument  inutile. Oui à quoi cela sert-il de venir le dimanche au culte ou à la messe ? et plus généralement à quoi cela sert-il de consacrer du temps à la vie de la paroisse ?  à quoi cela peut-il servir d'être dans une chorale ? d'être conseiller ?, d'être responsable, animateur ou autre ? À rien, certes on peut dire que cela nous fait du bien, mais il y a tant de choses qui font du bien aujourd'hui dans le monde. On peut dire qu'on se rend utile mais il y a tant de manière d'être utile aujourd'hui ! On peut dire que cela permet… qu'est ce que cela permet ?

S'investir aujourd'hui dans l'Église d'une manière ou d'une autre n'apporte plus rien, plus de reconnaissance sociale, plus d'avantages en nature, ni même d'espoirs de promotion sociale. Beaucoup se demandent d'ailleurs à quoi sert encore l'Église puisqu'elle ne crée plus forcément la solidarité entre ses membres. C'est vrai dans un monde qui privilégie l'efficacité, la rentabilité, l'utilité, nous sommes bien étranges, nous qui continuons à croire, vaille que vaille, que l'Église c'est important. Nous qui "perdons notre temps" à l'église, nous qui restons là à attendre alors qu'il y aurait tant de choses à faire dehors.

Dans la précipitation du monde moderne, les paraboles du christ nous remettent à notre place (lire).

Le semeur n'a justement rien à faire pour que germe la semence. Elle pousse d'elle-même, littéralement "automatiquement" sans que le paysan, par son agitation ou son inquiétude puisse intervenir d'une manière quelconque. Alors qu'aujourd'hui, dans tous les domaines, le maître mot c'est "tout dépend de nous, de nos actions et de notre agitation", nous sommes responsables de tout et c'est pourquoi nous devons toujours nous dépêcher d'agir avant qu'il soit trop tard. Bien au contraire, l'histoire du semeur veut nous apprendre quelque chose d'essentiel : la patience envers soi-même.

Lorsque nous sommes pressés, même pour faire le bien, nous n'engendrons souvent que la tristesse par la précipitation et l'inattention. De la même manière que les fleurs des champs ne peuvent pousser qu'au soleil et à la pluie, notre vérité ne peut mûrir que dans la bonté et la compréhension de l'autre.
Lorsque l'on est par exemple confronté à une situation difficile pour nos proches, nous voulons réagir vite, donner le bon conseil, faire les bonnes démarches. De même, nos prières doivent être exaucées rapidement, sinon on se met à douter. Quand un ami met de temps à répondre à une demande, on se dit qu'il est indifférent. Bien au contraire c'est en prenant son temps que l'on se révèle vraiment être un ami fidèle.

C'est en prenant le temps d'écouter vraiment l'autre, c'est là que l'on répond vraiment à ce qu'il demande. C'est en prenant le temps de la réflexion, de la méditation sur ce que nous vivons tout au long de la semaine que nous pouvons vivre pleinement et intensément. C'est en acceptant de "perdre notre temps au culte" que nous enrichissons le reste de notre temps en lui donnant un sens et un contenu, une éthique ou une raison d'être.

Prendre son temps pour l'autre mais aussi prendre son temps pour soi-même sont les deux versants de la patience que nous enseigne la parabole : image de la patience de Dieu lui-même envers nous et envers l'humanité. Combien nous aimerions que le royaume de Dieu soit déjà là, qu'aillent déjà disparues toutes formes d'injustice et de malheur en ce monde, Dieu est bien lent n'est ce pas ?

Et pourtant n'est-il pas lui aussi comme notre semeur ? En train d'attendre que la semence, la parole de justice et de vérité, pousse dans le cœur de l'homme, de chaque homme ? Certains attendent la moisson avec impatience, la fin du monde qui doit purifier l'humanité, ceux là savent-ils seulement que la graine de l'amour n'a pas encore germé dans leur cœur ? Plutôt que d'attendre la moisson commençons à attendre que le fruit soit mûr et pour cela commençons par nous asseoir, nous reposer et laisser mûrir en nous l'œuvre de Dieu. Cessons de nous agiter et de vouloir tout faire nous même, laissons grandir en nous la vérité et la conviction.

Mais comme nous sommes malgré tout pressés, nous ne pouvons nous résoudre à cela parce qu'on se dit que 'on finalement si peu à offrir. Chacun d'entre nous se voit parfois comme une toute petite goutte d'eau dans l'océan. D'une part on se dit qu'on est si petit devant Dieu qu'il ne peut nous aimer, d'autre part on se dit qu'on est si peu de choses dans la société qu'on ne peut rien faire.

Dans notre société, à quoi reconnaît-on le succès ? à la réussite matérielle, financière certes mais aussi au réseau de connaissances et d'amitié, c'est à dire à l'influence que l'on a. Dans la vie professionnelle, il faut être performant, efficace rapide, alors on se dit que dans la vie spirituelle il faut aussi être le meilleur. Avoir une vie de prière intense, faire beaucoup de choses belles pour l'Église, ne jamais connaître de difficultés qui sont en fait comme autant de faiblesses voire même de péchés, bref l'on cherche à plaire à Dieu de la même manière que nous cherchons à plaire au hommes, en étant les meilleurs et les plus beaux.

Écoutez le grain de moutarde, il est si petit et pourtant il deviendra lui aussi un bel arbre. Sans rien avoir à faire de particulier, c'est tout simplement le mystère de la nature. Et nous de même n'avons strictement rien à faire, nous ne pouvons rien faire, pour plaire à Dieu. Là aussi c'est le mystère, non pas de notre nature humaine mais bien plutôt le mystère de la parole semée en nous qui, même si aujourd'hui nous sommes insatisfaits de la petitesse de notre foi, de notre ferveur ou de notre bonté, fait que nous sommes en réalité grands dans le cœur de Dieu.

Si nous commençons par nous accepter nous même avec la petitesse  de notre foi et de nos œuvres, nous parviendrons enfin à la paix et à la sérénité. Et surtout nous parviendrons enfin à entreprendre vraiment pour les autres.

L'on entend souvent dire en effet "que peut-on faire contre la misère du monde, contre l'injustice ? " "on ne peut rien y changer, c'est comme ça et tout seul on ne peut rien faire" "on est trop petit". C'est au moment où accepte sa petitesse comme étant celle du grain de moutarde, petit aujourd'hui et grand demain que l'on peut se rendre compte de l'importance de toutes les petites choses que l'on peut faire dans la vie de tous les jours pour changer notre monde vers une plus grande justice.

Nous sommes contaminés par l'esprit du temps qui veut que tout ce que l'on fait doit être grandiose, réunir des dizaines de personnes, l'action individuelle est dévalorisée et pourtant chaque petit grain de moutarde que nous sommes peut là où il a été semé, pousser simplement et incarner le royaume de Dieu là où il est. Rien d'extraordinaire, ni de magnifique mais une vie simple, une attention de chaque instant à l'autre. Cela peut prendre plusieurs formes, l'écoute de l'autre, le don de temps, d'argent ou d'énergie, ou encore offrir ses compétences même si elles ne sont pas grandes.

Tout cela n'est "rien", on n'en voit pas les résultats ni les effets, cela passe inaperçu aux yeux du monde et pourtant c'est là, dans ces moments de fraternité partagée, c'est là que le Royaume de Dieu est en train de grandir. Sachons le regarder d'un œil neuf.