Sant-Marc 16 mai 1999
 

Ephésiens 3/14-21

ou la longanimité de Dieu

Ce texte d’aujourd’hui, plus qu’un long discours est d’abord et avant tout une prière. Au milieu de son message d’encouragement aux chrétiens d’Ephèse pour qu’ils résistent aux difficultés, vient s’intercaler cette pause.  Il était en train de parler des païens au moment où les chrétiens commencent à faire la différence entre eux et les autres, ceux qui ne croient pas à l'Évangile. C’est le moment où les chrétiens commencent à se croire préférés de Dieu, commencent à croire que Dieu les aime, eux et qu’il rejette le reste du monde. Le moment où les chrétiens se prennent pour des initiés à qui un mystère aurait été révélé.

À cet instant dangereux pour l'Église, Paul demande trois choses pour les chrétiens d’Ephèse :

Fonder sa vie sur l’amour, c’est en fait construire son cœur. L’homme intérieur dont parle Paul, c’est ce qui est essentiel à chacun, ce qui fait la personnalité. Il s’agit de ce qui fait le centre de notre vie. Un peu comme si nous étions des bouteilles vides. Ce qui vient à l’intérieur de ces bouteilles, c’est cela l’homme intérieur et ce qui doit venir remplir notre vie, c’est le Christ. Le cœur est l’endroit des sentiments mais aussi celui de l’intelligence et de la volonté. Inutile d’opposer le cœur et l’intelligence, dans la pensée de Paul, l’un ne va jamais sans l’autre. Il faut avoir du cœur pour être intelligent et de l’intelligence pour avoir du cœur.

La volonté naît aussi du cœur, c’est de nos désirs et de nos aspirations les plus profondes que viennent nos réalisations.

Paul prie pour que les Chrétiens soient habités par le Christ, qu’ils se laissent transformer par lui. Transformer nos intelligences, notre façon de comprendre les choses.

Transformer nos sentiments, notre façon de réagir. Transformer nos volontés, notre façon d’agir. Être habités par le Christ, c’est commencer à lui ressembler. Puisqu’il remplit nos vies, nous sommes une image de ce qu’il est car ce qui est à l’intérieur se voit toujours à l’extérieur. A l’amour que nous avons en nous, plus qu’à nos affirmations ou nos paroles, c’est à cela que se reconnaît notre foi. Je ne dis pas là que tout ce qui s’appelle dans ce monde « amour » vienne de Dieu. L’amour dont parle Paul a son origine en Dieu et non en nous, il ne se confond pas avec nos sentiments humains. Pour savoir s’il s’agit bien de l’amour qui vient de Dieu, il nous faut comparer nos cœurs à l’exemple de Dieu.

C’est la deuxième demande de Paul, qu’ils parviennent à comprendre l’exemple de l’amour de Dieu. l'Esprit qui vient habiter en nous est aussi celui qui donne la force de comprendre. En général, l’on n’associe pas la force et la compréhension. On croiraît plutôt que pour comprendre il faut de l’intelligence mais pour Paul, la connaissance est une tâche difficile qui demande de l’effort et de l’endurance. Pour y parvenir nous avons bien besoin de l’Esprit, celui qui nous donne la capacité de comprendre. Mais comprendre quoi ?

Nous avons là quatre termes, la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur. Mais qui ne nous disent rien. On dirait que la phrase s’arrête, que la fin manque. Et pourtant l’on comprend bien que ces quatre termes décrivent une totalité. Toutes les dimensions imaginables sont prises en compte pour décrire l’immense projet de Dieu dont Paul parlait plus haut. Ce projet de Dieu était et a toujours été d’ouvrir le salut à tous les hommes. De ne pas le restreindre au petit peuple élu, les juifs mais de faire bénéficier les païens de cette promesse.
Et au moment où l'Église commence à se prendre pour un peuple élu, gardienne d’un secret mystérieux, Paul la met en garde : « Tous ces gens que vous côtoyez autour de vous sont aussi sauvés et ils ne le savent pas, c’est à vous de leur dire, ne tenez pas les choses cachées mais dites le au monde qu’il est sauvé par le sacrifice unique du fils de Dieu ».

Voilà ce que Paul dit à l'Église d’Ephèse voilà ce qu’il nous dit aussi à nous aujourd’hui, Malheur à ceux qui se croient les seuls sauvés au milieu d’une humanité destinée à l’enfer et qui oublient le projet que Dieu a réalisé en Jésus-Christ. La volonté de Dieu c’est que nous soyons sauvés et non pas nous seulement mais l’humanité entière mais cela n’est pas de notre pouvoir, nous ne pouvons rien faire pour cela. Il fallait que Dieu lui-même s’en charge. Et c’est la troisième demande de Paul.

Que l’on comprenne la plénitude de l’amour de ce Dieu qui non seulement surpasse toute intelligence mais aussi dépasse toutes nos frontières. Nous ne pouvions imaginer un salut gratuit, absolument sans conditions, c’est incompréhensible à nos esprits humains étriqués dans des considérations matérielles, dans des logiques de mérite et de salaire. « Il faut bien que je fasse quelque chose pour mon salut, une démarche, un engagement je sais pas,  il faut bien que je signe quelque part pour être sauvé. »

Et non  ! Dans son amour inimaginable, incompréhensible Dieu a voulu que nous soyons sauvés sans contrepartie, sans conditions. Il ne nous « reste » plus qu’à le croire et c’est cela qui est difficile. Notre tendance humaine naturelle est de faire même de la foi une condition du salut, il faut croire et ensuite nous serons sauvés. Alors tout est dans l’ordre, nous pensons avoir rempli notre part du contrat, nous croyons et maintenant Dieu va nous sauver.

Terrible orgueil de l’homme que de rentrer ainsi dans un marchandage avec Dieu, « je te donne ma foi alors tu me donne le salut » c’est prendre Dieu pour un vulgaire marchand de salut. Et pourtant combien de fois l'Église n’est elle pas tombée dans ce travers d’oublier que le salut est réalisé bien avant que nous n’y croyons. Le salut vient avant la foi que nous avons et nous sommes sauvés avant d’y croire et même avant de le savoir. Connaître et comprendre cela est assurément quelque chose de difficile mais c’est cela le salut par la foi. Lorsque nous venons au culte le dimanche, avons nous cette confiance en Dieu de croire qu’il nous a sauvé, que c’est fait qu’il n’y plus à y revenir, plus rien à faire. Lorsque nous prions, croyons nous que nous sommes sauvés ici et maintenant ?

Comprendre l’amour, ce n’est pas analyser celui que nous portons au christ mais comprendre celui qu’il a pour nous et pas seulement pour nous, les croyants mais aussi pour l’humanité toute entière, celle qu’il a crée et qui lui appartient dans sa totalité.

Comprendre la personnalité de Dieu, c’est apprendre son secret, c’est à dire découvrir que Dieu remplit tout l’univers et qu’il veut le mener non à la destruction mais à son accomplissement, le mener jusqu’au jour où le monde entier pourra le louer et l’aimer en retour. La connaissance que nous avons de Dieu n’est plus abstraite contenu dans le catéchisme ou dans la confession de foi mais nous en faisons l’expérience concrète dans cette relation personnelle que nous avons tous avec Dieu. Chacun d’entre nous est seul avec Dieu et en possède une connaissance particulière, c’est l’histoire de sa vie avec son Dieu, l’histoire des craintes des peurs, des exaucements et des refus. Cette connaissance particulière de Dieu, c’est le recueil de nos prières, tous les chants que nous lui offrons, et cette histoire est différente pour chacun et respectable pour tous.

Tous, différemment, nous aimons Dieu et cet amour pour lui s’étoffe se développe au fur et à mesure que nous comprenons l’amour qu’il a pour nous. C’est cet amour là qui est difficile à croire, difficile à admettre, à comprendre. C’est à lui que les hommes ne croient pas et beaucoup n’y croient pas parce qu’il ne le voient même pas parmi les chrétiens. Sommes nous capables d’aimer sans conditions ? C’est à l’amour dont nous vivons, à celui qui fonde notre vie que se reconnaît notre foi, c’est l’enjeu de notre vie, la chose fondamentale qui détermine tout le reste. Il y a de l’amour sans foi mais il n’y a jamais et il ne peut y avoir de foi sans amour. Je prendrais un simple exemple concret pour finir : Sommes nous capables dans notre vie de tous les jours d’avoir la même largeur de cœur qu’a eu Dieu pour nous, c’est un très vieux terme français tombé en désuétude, remplacé par « tolérance ». Ce très vieux mot français, c’est la longanimité, il contient toute l’infinie patience de Dieu.

Amen