Confirmation 1999

Être des inventeurs du monde

Cécile Raillard, Aurélie Bissinger, Émilie Grosjean et Gauthier Kintz
C'est avec beaucoup de plaisir et d'émotion que nous vivons ensemble cette fête de votre confirmation. Marc et moi avons pu vivre avec vous de grands moments que ce soit lors de nos rencontres régulières ou lors des week-end et c'est pour cette raison que je ne peux commence aujourd'hui sans vous dire d'abord "merci". Tout simplement merci pour votre bonne humeur quasi permanente, pour le simple fait que vous n'avez pas seulement été intéressés par le catéchisme, (ce qui fait toujours plaisir), mais aussi parce vous avez été intéressants.

C'est justement dans les moments où nous vous avons demandé de dire vous-même ce que vous pensez de la foi que vous avez su, avec bien du mal parfois, vous affranchir des discours convenus et tout faits, vous savez : de ce que l'on dit pour faire plaisir au pasteur, persuadé que c'est ce qu'il attend et ainsi l'on est tranquille. C'est peut-être ce que nous aurons le mieux réussi que de vous libérer de ce besoin de faire plaisir pour oser une parole vraie. Vraie parce que sincère et correspondant à ce que vous vivez tous les jours.

À aucun moment nous n'avons cherché à vous apprendre ce qu'il faut penser, ce qu'il faut croire. Car nous sommes convaincus que la foi commence non avec les certitudes et les réponses mais bien plutôt avec les questions. C'est au moment où l'on ose remettre les choses en question, où l'on assume ses doutes, que l'on devient vraiment capable de choisir. C'est la démarche de chacun que de pouvoir dire à un moment donné "ça je ne peux pas y croire par contre ça j'y crois fermement" "ça j'y tiens, c'est important pour moi", "ça me concerne" c'est à dire rejoins mes préoccupations les plus personnelles" C'est là que se trouve la foi, au moment où l'on se rend compte que l'enjeu n'est pas tant la doctrine, ni même l'histoire religieuse mais bien plus "ce qui me fait humain". Si ce n'était pas trop prétentieux, je dirais volontiers que c'est un peu d'humanité que vous avez découvert. La foi que nous avons partagé avec vous n'est pas une grande explication des mystères de l'univers, ni une assurance du confort de l'âme, bien au contraire elle est dérangeante, difficile et ardue car elle a pour ambition, rien de moins que l'humain.

L'humain en vous, l'humain dans le monde, c'est de cela dont nous parlons. Parler de l'homme n'est rien d'autre que parler de Dieu, car Calvin déjà le disait, la connaissance de l'homme et celle de Dieu sont deux choses indissociables, comme les deux faces d'une pièces de monnaie. On ne peut les séparer, chercher partout l'humanité, vous y trouverez à coup sûr Dieu. En tout cas le Dieu de la Bible, celui de Jésus-Christ, celui qui s'engage avec les hommes au point de faire corps avec eux, de se mêler à eux et de préférer être appelé justement "Fils de l'Homme" que "Fils de Dieu". Mais qu'est ce seulement qu'être un homme ?

Vous connaissez sans aucun doute Rudyard Kipling, l'auteur du Livre de la jungle (eh oui ce n'est pas Walt Disney, je dis cela pour vos parents…) a écrit un texte merveilleux intitulé "Si" :

Tu seras un homme mon fils traduction de Paul Éluard

        Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
        Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
        Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
        Sans un geste et sans un soupir;
        Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
        Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
        Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
        Pourtant lutter et te défendre;

        Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
        Travesties par des gueux pour exciter des sots,
        Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
        Sans mentir toi-même d'un seul mot;
        Si tu peux rester digne en étant populaire,
        Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
        Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
        Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi;

        Si tu sais méditer, observer et connaître
        Sans jamais devenir sceptique ou destructeur;
        Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître,
        Penser sans n'être qu'un penseur;
        Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
        Si tu peux être brave et jamais imprudent;
        Si tu sais être bon, si tu sais être sage
        Sans être moral ni pédant;

        Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
        Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
        Si tu peux conserver ton courage et ta tête
        Quand tous les autres les perdront,
        Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
        Seront à tout jamais tes esclaves soumis
        Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
        Tu seras un homme, mon fils.

            Rudyard Kipling

Voilà une vision exigeante de ce que c'est qu'être un homme, très loin des fantasmes actuels de réussite, d'accomplissement de soi par la force ou la ruse. Pour reprendre ce texte autrement on pourrait le réécrire sous le titre "tu seras un chrétien, mon fils". Être chrétien n'est rien d'autre qu'être profondément humain. L'on ne peut imaginer le christianisme comme une religion qui bannirait l'homme, qui serait contre l'homme dans ce qu'il a de plus grand, de plus beau, de plus noble.

Mais pour compléter le poème de Kipling, on pourrait dire à sa suite
Si tu es capable de pardonner sans compter
Si tu es sais reconnaître en l'autre un miroir qui te révèle qui tu es
Si tu peut chasser de ton esprit les oiseaux de malheur qui t'annoncent la destruction du monde, la vanité de l'amour et de la solidarité.
Si tu ose faire confiance au risque de passer pour un imbécile, Si tu ose une parole, la tienne, celle qui est unique parce que c'est toi qui la prononce
Si tu construis jour après jour un monde plus juste, toujours nouveau, loin des ornières du passé

Je m'arrête là dans ma tentative poétique, d'une part, vous l'avez remarqué, parce que c'est moins bien que l'art de Kipling, mais aussi parce que la liste serait tellement longue de ces "Si" qu'il vous reste à chacun de découvrir lesquels sont valables pour vous. C'est maintenant à vous de faire les efforts de comprendre et de trouver votre chemin. Mais si j'arrête là mon énumération de mes "Si", c'est aussi parce que vous avez reconnu les béatitudes que nous avons étudié.

Si il est indéniable que vous êtes des êtres humains et que vous êtes chrétiens, il vous reste encore à faire votre ce programme de vie qui va avec le message du Christ, qui lui est lié. L'un de vos versets de confirmation est "C'est par la grâce que vous êtes sauvés" ce qui veut dire que le salut vous est donné, vous n'avez absolument plus à vous en souciez, vous êtes dorénavant libres pour tout le reste, bien plus difficile que de faire son salut, il vous reste à "inventer le monde", vous êtes appelés à être des "inventeurs de monde".

Inventer, vous en connaissez les deux sens. On parle d'invention par exemple pour la découverte d'un trésor (l'inventeur de la grotte de Lascaux p.e.). Dans ce sens là vous avez encore à découvrir toute la richesse de l'héritage culturel et spirituel du christianisme, votre bagage, que vous ne cesserez d'explorer tout au long de votre vie. Il vous faudra bien ce temps pour faire le tour de tout ce que l'Évangile recèle d'utile à la compréhension du monde et de soi-même, à chaque découverte correspondra une nouvelle question, vous n'en aurez certainement jamais fini.
Le second sens d'invention est plus courant. On l'utilise pour la découverte de quelque chose qui n'existait pas auparavant et justement le monde de demain, votre monde n'existe pas encore, c'est à vous de l'inventer, d'en être les artisans. Artisans du monde mais aussi artisans de l'Église mais aussi artisans de votre vie, il vous appartient de forger votre propre destin à force de volonté, de courage et d'obstination et aussi à force d'amour. L'amour de Dieu pour vous et celui que vous aurez pour vos frères sera à la fois le ciment, le matériau et la truelle dont vous vous servirez pour votre tâche. Vous découvrirez aussi que vous ne serez jamais seuls, vos familles, vos amis, votre Église seront là, à vos côtés, pour vous accompagner aujourd'hui et demain.

Inventer le monde, c'est autre chose que revendiquer ou réclamer, voire exiger, c'est d'abord oser prendre des risques, proposer des choses nouvelles et en même temps être prêt à se mouiller soi-même pour la réalisation de ce que l'on propose. Inventer le monde c'est en faire reculer sans cesse les frontières, faire disparaître l'immonde, oser vivre dans un monde où il n'y a d'autre frontière que celle de l'amour, du respect et de la compassion.

La vie qui s'ouvre devant vous ressemble au voyage d'un navire qui se prépare à la traversée de la mer. On ne sait rien de ce que l'aventure va apporter, mer d'huile ou au contraires tempêtes, fortune ou naufrage. Mais le bateau part parce que l'on a confiance en la solidité de sa coque, de ses voilures et de son équipage. Dieu lui-même est votre coque, ne perdez jamais confiance en sa solidité, en sa promesse pour vous, c'est ainsi que vous arriverez à bon port.

"Inventeurs de monde", "aventuriers de Dieu", "artisans de vie", vaste programme. Et oui, une vie de foi est bien le contraire de la tranquillité molle et douillette que l'on rechercherait et cela me fait penser à une publicité que l'on trouve actuellement dans la rue. Peu importe le produit dont il s'agit, le slogan en est "c'est du refus de la médiocrité que naît l'authenticité". Puissiez-vous à votre tour ne jamais vous contenter de solutions toutes faites, d'idées déjà mâchées, de foi déjà vécue, ne jamais vivre par procuration mais intensément et avec passion.

Et sur ce chemin, Marc et moi mais aussi l'Église rassemblée aujourd'hui, nous reprenons les paroles de Louise Attaque "Viens je t'emmène au vent" et vous souhaitons tout simplement bon vent !

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