Ce qui est vrai pour l'Europe est vrai pour toutes les autres élections me direz-vous et vous aurez raison. Il faut toujours voter et ce ne sont pas nos amis suisses qui diront le contraire avec tous leurs référendums. Mais en ce qui concerne l'Europe cela prend encore une tournure particulière : simplement parce que si l'on réfléchit bien, c'est là justement que se trouve le point commun à tous les pays d'Europe, ce qui fonde justement l'Europe que cette liberté de parole.
Bien entendu la liberté de parole et le
droit de vote qui l'accompagne existe en d'autres endroits du monde, c'est
vrai mais avez vous remarqué qu'elle ne s'exerce réellement
que dans les pays fondés par l'Europe, je dis "fondés" et
non pas "colonisés", c'est tout différent.
Les pays fondés par l'Europe tels les
Etats-Unis, l'Australie, la Nouvelle-Zélande connaissent une véritable
démocratie, une véritable liberté d'opinion au point
que bien souvent si on ne les intègre pas dans l'Europe, on utilise
cependant un mot qui désigne leur relation à l'Europe, c'est
le terme d'occident, nous y reviendrons.
À l'inverse, les pays "colonisés",
dominés et soumis par l'Europe, ne connaissent la plupart du temps
que parodies de démocraties et de liberté d'opinion. La différence
vient sans doute du fait que dans les premiers ce sont des européens
qui ont construit le pays en partant de rien et qu'en ce qui concerne les
seconds, les européens se sont contentés d'exploiter sans
rien construire d'autre mais nous sommes pas là pour condamner le
colonialisme.
Nous sommes là pour reconnaître l'héritage
commun des pays d'Europe et ce n'est rien de moins que la liberté
d'expression. Elle n'a pas attendu notre siècle pour exister ; au
Moyen-Âge, tous les pays d'Europe malgré leurs diversité
politiques et culturelles avaient un point commun qui étaient d'abord
un langage commun, le latin.
Tous les textes importants de chaque royaume
utilisaient cette langue, non seulement parce que qu'il s'agissait de la
langue de l'Église mais surtout afin que les lois et décrets
soient compréhensibles par tous les autres royaumes. Plus tard,
c'est le français (eh oui !) qui eu cet honneur d'être la
langue européenne. Au plus fort des guerres entre la France et l'Angleterre
même, le français étaient la langue commune. Aujourd'hui
c'est l'anglais…
Peu importe, ce qui compte, c'est de remarquer
que l'Europe a toujours existé autour d'une langue. L'Europe c'est
d'abord une affaire de langage.
On reproche souvent à l'Europe de produire
des textes innombrables, règlements et autres. On l'accuse de verbiage,
d'arguties réglementaires etc… Et pourtant c'est justement sa fonction
que de produire des mots. Des mots qui brisent l'isolement de chaque pays,
de chaque nation. Des mots qui permettent de s'entendre au sens propre,
il s'agit d'exprimer tous les points de vue, tous les intérêts
des parties afin de parvenir à un accord. Et pour y parvenir, le
silence ou l'action ne seraient pas de bonnes solutions.
Aussi longtemps que chacun reste dans son coin,
dans ses frontières, aucun besoin de parler. Chacun chez soi, chacun
pour soi ! Aussi longtemps que l'on comprend les rapports entre les peuples
sur le mode de la confrontation ou de la compétition, aucun besoin
de parler la violence suffit. Chacun pour soi, chacun contre les autres.
Lorsque l'Europe, sa commission, son parlement
produisent des textes, cessons de l'en accuser et reconnaissons que la
paix ne peut surgir que de la parole.
C'est bien plus encore qui se joue là,
c'est l'héritage spirituel de l'Europe que de "faire des mots".
Tous nos pays sont profondément imprégnés de christianisme.
Pierre PFLIMLIN, ancien président du parlement européen le
reconnaissait en disant que ce qui fonde l'Europe, "ce n'est pas l'économie,
ni la politique étrangère, mais notre patrimoine intellectuel
et spirituel à base judéo-chrétienne. C'est une certaine
conception de l'Homme…" (L'Alsace du 6.6.99).
Cette conception de l'Homme, c'est justement
que l'Homme est un être de parole, un être qui n'existe pas
en dehors de sa propre parole et qu'il n'y a pas de liberté plus
grande que celle de la parole, un être qui n'existe que lorsqu'il
entre en relation, par le langage, avec l'autre, celui qui est de l'autre
côté, derrière la frontière.
L'on entend parler dans certains programmes "d'identité",
de "racines" etc… Il s'agit là de les défendre contre l'Europe
car cette dernière est présentée comme un rouleau
compresseur qui supprime les identités. Un peu comme si notre identité
de Français pouvait être réduite à la senteur
de nos fromages… J'ose espérer que notre identité nationale
est plutôt faite des idéaux démocratiques et égalitaires
issus des Lumières et de la Révolution.
Toutes choses, soit-dit en passant, rejeté
par nos fameux défenseurs de notre identité culturelle. Ceux
qui prétendent défendre les valeurs de la France protègent
le camembert ou les traditions ancestrales comme la corrida ou encore la
corruption et foulent aux pieds la liberté individuelle, l'égalité
sociale et la fraternité spirituelle.
Mais nous ne sommes pas là aujourd'hui
pour condamner ceux qui ont une vision étriquée de la France.
Nous sommes là pour nous interroger sur
notre identité ! Nous sommes citoyens français et oserais-je
le dire pour parler comme Saint-Augustin, "citoyen divins".
Français, nous avons des racines : une
histoire commune, une culture commune, encore faudrait-il que nous les
connaissions bien avant de vouloir les défendre bec et ongles…
Chrétiens, nous n'avons, si tant est que
l'on écoute la Bible, pas de racines, sauf en Dieu. (1)
L'Europe, parce qu'elle est fondée sur la théologie judéo-chrétienne
affranchit chacun de ses frontières pour l'élargir à
une nouvelle dimension.
En Allemand, pour désigner cette idée
on utilise le terme "ausgegrenzt", c'est à dire très littéralement
"mis hors frontières". Les frontières continuent d'exister
mais elles deviennent secondaires, symboliques, elle délimitent
alors une réalité qui n'exclut plus l'autre réalité.
C'est là le premier point de l'héritage spirituel chrétien de l'Europe.
Le second se trouve justement dans la prolifération de la parole.
Je parlais tout à l'heure de l'Occident ; et bien l'on peut définir l'Occident comme le lieu où l'homme ne se définit pas par son utilité sociale (comme en Asie, où chaque homme est d'abord un instrument pour la production) ni par son origine naturelle (comme en Afrique ou en Amérique du sud où chaque homme est d'abord le fruit d'une hiérarchie ethnique) mais l'Occidental se définit par son rapport au langage.
Je m'explique, vous avez sans doute déjà
lu des romans de science-fiction (1984 d'Orwell ou Le meilleur des mondes
p.e.). Dans ces romans, ce qui crée la terreur, c'est l'imposition
d'une langue artificielle, forcée, qui corresponde aux intérêts
du pouvoir. Une langue contrainte qui impose le silence à tous ceux
qui pensent différemment et ceux qui résistent sont justement
ceux qui gardent, précieusement et secrètement leur "langue
d'avant". Toutes les sociétés totalitaires, romanesques ou
réelles imposent d'abord le silence, musellent la pensée
et le langage. Une fois que celà est réalisé, contrôler
le comportement des gens est très simple…
Or, vous souvenez vous de l'ancienne arche de
l'Alliance ? Vide ! bien sûr. Vide d'image, de représentation
de Dieu qui aurait figée la compréhension que l'on pouvait
avoir de lui mais pas vide de sens. Elle contenait les tables de la loi,
c'est à dire que Dieu, en tout cas celui de la Bible (les autres
font différemment), s'incarne dans la parole.
Nous sommes tous en situation de choisir entre
Dieu et les idoles du monde moderne (et celles du monde ancien). Mais pour
faire la différence entre ce qui est de Dieu et ce qui est de l'idole,
il me semble que le meilleur moyen est de se rendre compte que Dieu parle
alors que l'idole est muette ! (2) . Là
où il y a débat, échange, contradiction, réflexion
commune, conflit même, là où il y a parole, là
est Dieu.
À l'inverse, là où règne
la propagande, l'isolement, le refus de la contradiction ou encore la captation
de la réflexion par quelque élite, là où il
y a silence, là est l'idole ! Et l'Occident s'est justement construit
dans le refus de l'idole, même et surtout dans le refus de faire
de Dieu, lui-même, une idole qu'il faudrait adorer sans autre contestation.
Gardons nous certes de faire maintenant de l'Europe une nouvelle idole, mais le meilleur moyen pour éviter cela, c'est encore et toujours de prendre la parole.
(1) Gabriel
VAHANIAN, L'Utopie chrétienne, Desclée de Brouwer,
Paris, 1992.p. 165.
(2) Ibid, p. 281.