Dimanche 19 septembre 1999
Paroisse Saint-Marc
Culte de rentrée
Roland Kauffmann
Curieuse expression que nous portons au fronton de notre chapelle en ce culte de rentrée telle un mot d’ordre pour notre année. Le visiteur de passage qui entrerait dans cette salle comme dans une curiosité serait bien intrigué par ces paroles. Comment pouvons nous prétendre connaître la vérité ? quelle orgueil que de nous prétendre les gardiens de la vérité ! et les autres, ne l’auraient-ils pas ?
Bien entendu ce visiteur comprendrait rapidement qu’il se trouve dans une Église et que la vérité que nous proclamons n’est pas la nôtre mais celle du Christ ! Ce n’est pas nous qui sommes la vérité mais c’est le Christ qui dit qu’il l’est ! Cela va de soi mais c’est encore mieux en le redisant. Mais notre visiteur n’en sera pas satisfait, quel prétention là encore de la part du Christ cette fois que de se présenter ainsi. Et Bouddha ? et Mahomet ? et Lao-Tseu ? et Confucius ? et Moïse etc… qu’en est-il de tous ces fondateurs de religions depuis l’aube de l’humanité ? n’ont-ils pas eux aussi une parcelle de vérité dans leur recherche de l’humanité et de Dieu ?Je dis bien recherche de l’humanité et de Dieu, car ces deux choses vont forcément ensemble. Toute religion, quelle que soit sa forme est d’abord et avant tout une école de la vie, un apprentissage des relations entre les hommes et entre eux et Dieu. De plus, parler de Dieu revient à parler de l’homme, du projet de Dieu pour l’homme et donc de l’idéal de vie pour l’homme et pour l’humanité entière. Mais revenons en à notre visiteur occasionnel ! il entre ici et nous lui assenons notre foi : le Christ est la vérité. Comme on peut imaginer que ce visiteur a fait le tour, il aura vu la synagogue qui proclame « la Loi est la vérité », ou la mosquée qui affirme « Allah est la vérité » ou bien il aura tout simplement écouté les grands philosophes contemporains qui pensent que « l’homme est la vérité » à moins qu’il ne pensent qu’ « il n’y a pas de vérité ». De cette juxtaposition de vérités différentes, qui forcément s’excluent notre visiteur ne peut avoir qu’un attitude saine : la fuite !
Sommé de choisir entre des vérités, il ne peut en effet que se retrancher dans une attitude la plus prudente possible et adopter la relativité : il n’y a pas de vérité générale, il n’y a que des vérités partielles et relatives, correspondant à un contexte particulier. Ce qui est vrai ici ne l’est pas forcément ailleurs et vice versa. C’est l’attitude de nombres de nos contemporains écœurés par l’arrogance des religions.
Alors prenons un peu de temps pour lui répondre, à ce visiteur, et réfléchir à ce qu’est la vérité. Grosso modo, on peut distinguer deux sortes de vérité, la relative et l’absolu.
La première revient à dire ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera plus forcément demain, et que ce qui était vrai hier ne l’est plus forcément aujourd’hui. Tout change avec le temps en fonction de l’actualisation des connaissances.La seconde recherche des lois générales qui peuvent s’appliquer à toutes les situations et toutes les circonstances indépendamment des différences de situations.
La relative s’adapte à la réalité, l’absolu contraint la réalité a entrer dans ses normes.
Alors notre foi chrétienne, absolu ou relative ?
Il y a une autre sorte de distinction que l’on peut faire en ce qui concerne la vérité, c’est la différence entre le Dogme et la Science.
Le premier affirme quelque chose sans se préoccuper un instant de la vraisemblance de ce qu’il affirme, sans se demander si cela est crédible, digne de foi. La chose est dite, donc c’est forcément vrai. Non pas après une expérience mais parce que l’on en a décidé ainsi !
La seconde vérifie des théories et se fonde sur l’expérience, elle recherche des faits et parfois elle arrive à des conclusions qui sont « vraies » et en même temps aussi invraisemblables que celles du Dogme (voir les illusions d’optiques pe). Ce que l’on affirme est ici basé sur l’expérience.
Le dogme a décidé d’être la vérité, la science est reconnue (aujourd’hui) comme étant la vérité.Alors, notre foi chrétienne, dogme ou science ? Absolue, relative, dogmatique ou scientifique ? quelle est la nature de notre vérité ?
Pour essayer de démêler ce problème, j’aimerais revenir à l’idée que j’indiquait tout à l’heure : l’idée d’école. C’est l’accueil aujourd’hui des nouveaux catéchumènes et de Lucas qui indique, je crois, la piste.
Vous allez essayer de transmettre à Lucas, votre conception de la vie, vous allez lui donner le meilleur de vous mêmes et d’une manière ou d’une autre lui donner une direction pour sa vie. Lucas ne sera jamais la reproduction fidèle de ce que vous êtes, il sera différent mais son avenir sera fait de tous le bagages d’expérience que vous lui aurez donné. Dans tout cela, dans tout ce qui constitue aujourd’hui votre « vérité », Lucas fera le tri. Il gardera ce qui lui semblera essentiel, ce qui lui sera utile pour construire sa vie. De votre « vérité », il fera la sienne, qui sera différente de la votre toute en en étant très proche finalement.
Il en est de même de nos catéchumènes. Ils entrent aujourd’hui à l’école et nous allons essayer de leur transmettre notre conception de la vie. Je dis « nous » car il ne s’agit pas de moi seul, c’est vous tous, toute la paroisse qui jouerez ce rôle, qui essayerez d’offrir le meilleur de vous mêmes à nos jeunes. Pour une raison bien simple : c’est ce qu’ils voient de notre façon de vivre, de réagir qui peut leur donner l’occasion de déterminer eux-mêmes de quelle façon ils veulent vivre. Nous allons essayer de leur donner une direction, de dire ce qui pour nous, Église, est aujourd’hui notre « vérité », fruit de notre conscience et de notre espérance mais ils feront le tri entre tout cela pour parvenir, de « notre » vérité jusqu’à la « leur ». Ils regarderont comment nous les adultes nous vivons, si nos paroles sont « vraies », c’est à dire, si nous sommes vraiment cohérent avec nous-mêmes et avec le message que nous portons. Ils vont apprendre certes, mais plus que des idées ou des connaissances, ils vont apprendre à nous connaître.
C’est bien pourquoi nous avons, nous tous collectivement, une très grande responsabilité à leur égard. À eux mais aussi à l’égard de tous ceux qui nous entourent. Cette responsabilité est de vivre ce que nous proclamons être vrai. En toute circonstances, donner envie à ces jeunes, non pas de nous ressembler, heureusement pour eux ils seront toujours différents de nous. Mais leur donner envie, le goût d’adhérer à la conception de la vie que nous leur proposons. Cette responsabilité n’est la mienne seulement, elle est la votre à tous qui au jour de leur baptême vous êtes engagés à être pour eux une famille d’adoption, un modèle de vie et de foi.
Le terme d’école indique aussi que finalement c’est une formation particulière parmi d’autre que nous voulons leur proposer. Vous savez que dans les arts, on parle ainsi d’école pour désigner une façon spécifique de peindre, de chanter ou de jouer d’un instrument particulier. Il y a l’école de Rembrandt, celle des impressionnistes etc.…Ici aussi nos jeunes vont suivre un enseignement, un apprentissage. Pour parfaire leur formation il est indispensable que ce soit toujours en relation avec d’autre « écoles », d’autre manières de voir. C’est pourquoi nous essaierons d’avoir le maximum de relations avec d’autres paroisses, d’autres formes de spiritualités. De manière à toujours leur donner une plus grande palette de connaissance.
Mais cette notion d’école n’est pas seulement valable pour nos enfants, baptisés ou catéchumènes. Elle est aussi vrai pour chacun d’entre nous, qui chaque jour devons remettre notre foi sur le métier. Qui devons faire l’effort de faire évoluer nos convictions et nos certitudes, de manière à les rendre toujours plus pertinentes dans la société où nous vivons. Il ne s’agit pas d’adapter notre « vérité » à celle du monde, mais de lui donner une raison d’être, une crédibilité aux yeux de nos contemporains. Nous ne pouvons continuer aujourd’hui à utiliser les mots et les conceptions d’un autre âge. Nous devons apprendre à dire et vivre notre foi dans les mots et les représentations d’aujourd’hui. Faire l’effort de renouveler nos pensées et nos vies.
Effort ! oui le chemin vers la vérité n’est pas un chemin de facilité, de confort. S’il est une chose qu’il faut se redire sans cesse, dire à nos jeunes qui croient parfois que tout est donné, c’est bien cette notion qu’il n’y a rien de grand qui puisse se faire sans effort, sans travail, sans sueur, sans fatigue.
Alors que certaines « vérités » s’étalent aujourd’hui sans complexe sous le couvert de l’évidence, du bon sens ou de l’opinion générale, il faut redire que la « vérité » que nous partageons n’est pas facile, n’est pas évidente, n’est pas simpliste. La vérité que nous cherchons n’est pas dans les ornières des discours convenus dans les médias ou dans nos cercles d’amis. Elle se trouve dans une autre source : dans ce livre, la Bible. Tout à l’heure nous avons remis une Bible aux catéchumènes. En faisant cela, nous ne leur avons pas donné une boite de solutions et de réponses toute faites qu’il n’y aurait plus qu’à répéter comme une leçon bien apprise mais une « boîte à outil » pour apprendre à lire le monde. La Bible est un outil de travail pour comprendre la vie, un bâton sur le chemin de la recherche de la vérité. Souhaitons qu’ils apprennent non pas à la lire seulement mais à s’en servir pour lire leur vie.