Ésaïe 58, 6-12
Saint-Marc 3 octobre 1999
Fête des moissons et des récoltesRoland Kauffmann
7 Partage ton pain avec celui qui a faim, Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de ton semblable.
8 Alors ta lumière poindra comme l'aurore, Et ta guérison germera promptement; Ta justice marchera devant toi, Et la gloire de l'Éternel t'accompagnera.
9 Alors tu appelleras, et l'Éternel répondra; Tu crieras, et il dira: Me voici! Si tu éloignes du milieu de toi le joug, Les gestes menaçants et les discours injurieux,
10 Si tu donnes ta propre subsistance à celui qui a faim, Si tu rassasies l'âme indigente, Ta lumière se lèvera sur l'obscurité, Et tes ténèbres seront comme le midi.
11 L'Éternel sera toujours ton guide, Il rassasiera ton âme dans les lieux arides, Et il redonnera de la vigueur à tes membres; Tu seras comme un jardin arrosé, Comme une source dont les eaux ne tarissent pas.
12 Les tiens rebâtiront sur d'anciennes ruines, Tu relèveras des fondements antiques; On t'appellera réparateur des brèches, Celui qui restaure les chemins, qui rend le pays habitable.
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Fêter les moissons et les récoltes dans notre monde industrialisé et standardisé peut sembler complètement anachronique. Et cela même si dans certaines paroisses de nos Églises, à dominante rurale cela correspond encore à une réalité, il faut reconnaître que la "ruralité" disparaît un peu plus chaque jour. Ce pourrait être l'occasion de réfléchir ensemble à cette situation et se lamenter sur la désertification des campagnes et sur les bonnes traditions qui disparaissent au point que parfois même on en vient à les oublier.
L'on pourrait aussi parler de cette époque où les récoltes avaient encore un goût de naturel. Car lorsque l'on parle des campagnes d'aujourd'hui, elles n'ont plus grand chose à voir avec celles qu'on connu nos anciens. Aujourd'hui l'agriculture est une industrie. Il suffit de se rendre compte des enjeux économiques pour les grands groupes de l'agro-alimentaires qui sont plus puissants et plus riches que les industries pétrolières. Au point que l'on peut parler de l'agriculture comme de "l'or vert" .
Nous sommes également chaque jour surpris un peu plus par les méthodes d'exploitation des ressources "naturelles". Comment parler des moissons et des récoltes quand aujourd'hui les plantes sont génétiquement modifiées au point de ne plus avoir la possibilité de se reproduire, quelles moissons alors que l'on parle souvent au cours de chaque été de ces tonnes de fruits ou légumes déversés devant les préfectures? Quelles récoltes quand les animaux ne s'en nourrissent plus vraiment et sont nourris, si tout va bien, aux hormones?
Mais en réalité l'agriculture a toujours utilisé les techniques les plus performantes. Chaque étape de l'évolution de l'humanité correspond à un développement nouveau des campagnes. Peut-être entrons nous dans l'ère où il sera possible d'assurer la subsistance de tous les habitants de notre planète, et ce malgré les infertilités de certaines terres. Si les innovations technologique peuvent rendre cet objectif réalisable, font disparaître à jamais la crainte de la faim dans toutes les régions du globe, si l'on pouvait ainsi être assuré que plus jamais un enfant ne mourrait de faim dans les bras de sa mère, alors il ne faudrait plus se plaindre mais se réjouir.
Je crois que dans toutes nos réflexions, nos idées, à propos des "moissons et récoltes" l'on garde cet objectif à l'esprit et que l'on évalue les progrès techniques à partir de cela, alors on peut regarder les tomates et les poireaux de nos étalages d'un œil neuf.
Mais vous n'êtes pas venu ce matin pour un cours sur les organismes génétiquement modifiés, vous êtes venus apporter à Dieu, suivant la tradition, le fruit de vos récoltes. Mais où sont-ils?
Tout d'abord, il s'agit de vivre une telle fête dans la reconnaissance. Du plus profond de la loi de Moïse résonne cet appel à remercier Dieu pour les biens qu'il nous donne et qui assurent notre propre subsistance. Fêter les récoltes, c'est en tout premier lieu reconnaître que ce qui nous fait vivre n'est pas tant le fruit de nos efforts, de notre travail ou de peines mais d'abord le fruit de l'attention de Dieu pour nous. Rien de ce que nous avons qui ne vienne de lui. Plus concrètement, rien de ce que nous avons qui ne vienne de quelqu'un d'autre: résultat de notre travail, de notre commerce, de notre activité, de notre vie certes mais où serait le travail, où serait le commerce, quel sens aurait l'activité s'il n'y avait pas les autres, ceux qui utilisent nos services, commercent avec nous? Tout cela serait absolument vain. Et c'est pourquoi la première de nos reconnaissances est d'abord de ne pas vivre seul, isolé et suffisant à soi-même. C'est d'abord remercier pour le fait que l'autre existe, celui qui me fait vivre!
Mais au fait pourrait-on être reconnaissant si le fruit de nos récoltes provenait de la fraude? Pourrions nous en conscience remercier Dieu de la prospérité qu'il nous donne si en réalité celle ci était fondée sur l'arnaque, sur la triche? Si notre richesse, qu'elle soit matérielle, morale ou spirituelle était le résultat de l'injustice? Bien sûr que non et c'est là notre seconde reconnaissance: fêter les récoltes et remercier Dieu pour l'intégrité avec laquelle nous pouvons exercer nos différentes activités.
Mais Ésaïe va encore plus loin. Non seulement nous pourrions jouir de récoltes tout seul, non seulement nous ne pourrions nous en réjouir si nos moissons était le fruit de l'injustice mais il ne peut y avoir de prospérité qui oublie le pauvre, le malheureux, l'indigent. C'est à dire que celui qui moissonne le fruit de son travail en gardant tout pour lui sur le mode de "ce qui est à moi est à moi et tant pis pour les autres" se trompe. Il n'y a de richesse que partagée, de la même manière qu'il ne viendrait pas à l'esprit d'un paysan de manger sa récolté tout seul, de même nous ne pouvons vivre seuls et consommer tout seul le fruit de nos efforts. Il ne peut y avoir de réelle reconnaissance aussi longtemps que l'on accepte la misère comme une fatalité.
Mais je parle ici du salaire de notre travail, nous sommes restés au niveau du matériel avec cette image des moissons. Pourtant il me semble qu'Ésaïe cherche à faire comprendre bien autre chose. Où sont-elles nos récoltes? Je le demandais tout à l'heure! Elles ne sont pas faites d'épis de blé ou de pommes de terre comme nos pères mais elles sont bien plus humaines. Voilà où sont nos récoltes: lorsque nous obéissons au prophète et détachons les chaînes de la méchanceté, dénouons les liens du joug, renvoyons libres les opprimés, partageons notre pain… tout cela se résume par le fait de ne pas "se détourner de celui qui est ta propre chair".
Car c'est à cela que tout revient, il s'agit de ne jamais croire que "le sort de l'autre ne nous concerne pas", "tant pis pour lui", "qu'il se débrouille", "il a moins de chance que nous? Et alors?". Tout être humain, du plus grand au plus petit est notre chair, c'est à dire notre frère et nous ne pouvons, nous ne devons, pas nous résigner au sort qui lui est fait.
Les chaînes de la méchanceté, il nous faut les détacher, ce qui revient à refuser tous les "enchaînements" de violence, tout ce qui au sens propre nous "enchaîne", on ne peut pas faire autrement et tout ce genre de propos. Et bien si on peut justement faire autrement, nous ne sommes pas obligés de subir les enchaînements, nous pouvons les briser!Plus généralement, le petit, celui que l'on écrase, que l'on fait taire parce que ce qu'il dit ou ce qu'il fait nous dérange, nous incommode ou nous que nous ne supportons pas. Celui là aussi il faut le relever.
Tout cela est très concret, même et surtout si nous avons l'impression que "c'est bien joli mais il faut mettre les pieds sur terre". Car Ésaïe continue "éloigne de toi le joug, les gestes menaçants et les discours de rien du tout", c'est à dire commence toi-même à ne pas faire peser sur qui que ce soit le poids de tes idées et de tes préjugés. Rejette tout ce qui ressemble à une condamnation, à une menace ou un châtiment, cesse de te dresser contre ton frère, de t'opposer à lui pour des mots vides de sens. Et vous savez bien combien les occasions de querelles ne manquent jamais dans notre vie de tous les jours mais pourquoi menacer? Condamner, rejeter, étouffer comme nous savons si bien le faire?
Plus encore, à la question de savoir ce que nous devons faire ou de ce que nous pouvons faire il propose une réponse d'une grande simplicité "offrir à l'affamé, ce que tu désires toi-même". Vous reconnaissez là le grand principe de ne pas faire à autrui ce que l'on ne désire pas que l'on nous fasse. De manière plus positive, Ésaïe inverse les choses: c'est ce quoi tu désires pour toi-même, c'est cela que tu dois faire pour l'autre. L'on peut être affamé de plusieurs façons.
Affamé au sens propre, avoir faim et soif, et cela rejoint ce que l'on disait concernant la prospérité partagée: ce qui te nourrit toi, donne le, ne laisse pas les miettes mais consacre le meilleur de ta propre subsistance à celui qui est dans le besoin.
Affamé au sens figuré, tous ceux qui ont faim et soif de respect et d'attention, de considération, de dignité. Ce que tu trouve normal pour toi, considère le aussi comme normal pour lui, ne lui laisse pas les miettes de ton cœur mais consacre le meilleur de ton énergie à celui qui crève du mépris.
Pour Ésaïe, il n'y aucune ambiguïté, les prophètes ne sont pas hommes de demi-mesures…: à celui qui s'engage sur cette voie difficile est fait une promesse, celle de la bénédiction de Dieu. Tel "un jardin arrosé", il rassasiera comme il sera lui même rassasié; fondé sur la justice, il sera protégé mieux que ne saurait le faire une armée, guéri de ses propres maux, il sera un baume au cœur des victimes de la vie. Mais au fait toutes ces images qu'utilise Ésaïe, ne serait-ce pas pour nous dire que finalement c'est là que se trouvent nos récoltes et nos moissons. Ou plus exactement que c'est cela qu'il nous faut chercher à récolter, bien plus que du matériel?
Et avant que de pouvoir récolter, il faut bien sûr commencer par planter alors réjouissons nous aujourd'hui de ce que Dieu nous donne et réjouissons nous aussi de ce que nous pourrons donner à tous les hommes nos frères, notre chair.