Éphésiens 5, 8-9
Bonté, justice, vérité sont les fruits de la lumière
Saint-Marc 21 novembre 1999Roland Kauffmann
Maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de lumière; car le fruit de la lumière consiste en toutes sortes de bonté, de justice et de vérité
Bien souvent nous ne savons pas comment vivre! Ou plutôt nous ne le savons plus, les choses parfois s'embrouillent, s'emmêlent, la vie est compliquée. Sollicités de toutes part, nous perdons le temps de vivre les uns avec les autres ou alors nous ne sommes justement plus sollicités et nous nous morfondons dans une grande solitude. Une vie faite de trop d'agitation, trop de bruits tout autour de nous, et même en nous que parfois tout cela devient assourdissant et que l'on a envie de débrancher. Tout couper autour de nous pour ne plus rien entendre de ce qui nous fait mal, de ce qui nous étourdit, nous assomme ou nous fascine. Envie et besoin de repos pour se retrouver, prendre le temps d'être de nouveau un peu seul avec soi-même, cesser un instant de penser aux autres et à leurs problèmes pour penser à soi, silence!
"Que m'arrive-t-il ?" allez vous penser. En effet, d'habitude je n'ai de cesse que de vous inciter à vivre toujours tournés vers les autres, attentifs à leurs moindres besoins, serviteurs de vos frères, de vos prochains ou de vos lointains, aurais-je un subit accès d'égoïsme? Penser à soi plutôt qu'aux autres? Se reposer alors qu'il y a tant et tant de choses a faire, tant de nouveautés à découvrir, tant de besoins à satisfaire? Mais on risquerais de passer à côté de la vraie vie si on se replie ainsi dans sa coquille et que l'on se met à l'écart des bruits du monde!
C'est vrai que l'on pourrait penser cela mais je me pose la question: quel est l'essentiel? le sens de notre vie se trouve-t-il dans les multiples activités que nous enchaînons les unes après les autres? Est-on vraiment à l'écoute de l'autre quand nos oreilles sont bouchées par tous les bruits du monde? Pouvons nous vraiment voir l'autre comme un frère lorsque nos yeux sont obscurcis par toutes les nouvelles? Ne risquons nous pas de le voir, de voir l'autre notre frère, celui que nous voulons aider, comme un objet de plus qui fait partie de notre vie mais n'a pas de vie par lui-même? Peut-on vraiment aimer l'autre lorsque l'on ne s'aime pas soi-même? Peut-on apporter la paix lorsque l'on est pas en paix avec soi-même? Peut-on soutenir quelqu'un, lui apporter joie et réconfort dans la peine, conseil dans le doute lorsque l'on n'est pas soutenu, lorsque l'on n'est pas joyeux, lorsque l'on ne sait pas soi-même ce qu'il convient de faire?
Aider un noyé en se noyant avec lui n'est d'aucun secours pour personne et ne fait souvent qu'aggraver la situation!
Dans toutes les situations de la vie, il me semble essentiel de veiller à soi d'abord et aux autres ensuite. Ne voyez pas là un quelconque égoïsme mais bien au contraire le moyen d'être véritablement présent pour les autres, à leurs côtés dans toutes les occasions de joie et de peines.
Que penseriez-vous d'un coureur qui ne respirerait jamais, tout préoccupé qu'il est d'arriver au bout? C'est stupide n'est ce pas, il faut respirer pour terminer la course. De même il nous faut prendre le temps de la respiration pour nous même, qu'il s'agisse de repos, de méditation, de recueillement ou de saine distraction. Penser à soi, c'est aussi penser aux autres. Car que pourrait-on apporter aux autres si l'on est sans cesse surmené, fatigué, déprimé, inquiet, anxieux? Rien du tout! L'autre a déjà assez de ses propres ennuis pour ne pas avoir à supporter les miens!
Bien sûr il n'est pas toujours possible de faire bonne figure, souvent le poids des jours est trop lourd et on ne peut pas faire semblant d'aller bien quand ça ne va pas. Faire bonne figure pour que l'autre ne se rende pas compte que ça ne va pas, bien sûr qu'on le fait mais n'est ce pas encore rajouter une inquiétude supplémentaire et s'engager dans un cercle vicieux, à nos difficultés s'ajoute encore l'hypocrisie, le mensonge et la fausseté. Se corrompent toutes nos relations parce que l'on n'est plus vraiment soi-même.
Comment faire pour résoudre ce genre de problèmes? Il me semble qu'il y a plusieurs clés.
La première ne serait-elle pas justement de prendre du temps pour soi? Parfois se mettre à l'écart ou tout au moins en retrait pour parvenir à démêler l'écheveau de nos inquiétudes et de nos activités. Dans tout ce que je fais, tout ce que je vis, qu'est ce qui me corresponds vraiment et qu'est-ce qui à l'inverse n'est que simulacre de vie? Faux-semblant et masque de complaisance? Où se trouve l'essentiel de mes convictions? Suis-je vraiment en train de vivre comme je le souhaite? Est-ce que je sais encore comment je veux vivre? Et pourquoi? Nous avons tous un certain nombre de principes qui guident notre manière de vivre, principes que nous avons choisis à un moment ou à un autre, sont-ils encore valables? Est-ce que nous les respectons encore?
Il me semble essentiel que nous prenions le temps de répondre à ces questions pour parvenir à quelque chose de fondamental: la vérité sur nous-mêmes. Que nous soyons au moins lucides et réalistes sur ce que nous vivons. Si nous voulons bâtir avec les autres des relations vraies, encore faut-il que nous vivions en vérité avec nous-mêmes. Trop souvent si l'on ment sur soi aux autres, c'est bien parce que l'on se ment à soi, que l'on n'ose pas assumer certaines réalités. Par peur, par honte ou par indifférence. Première clé: la vérité.
La seconde implique aussi que l'on prenne le temps de s'arrêter dans nos courses effrénées. Peut-être même plus encore que la précédente. De toutes part nous sommes entraînés. Autour de nous tout va vite et nous vivons dans un monde "de consommation". On consomme beaucoup de choses, d'objet, de services, de temps, et parfois même des gens que l'on utilise pour parvenir à ses fins. Souvent dans le travail, on en respecte pas l'autre. On ne le reconnaît pas forcément comme une personne à part entière, nous classons les gens en catégories et ce faisant on leur colle des adjectifs et nous leur faisons du mal. C'est mauvais certes mais d'où vient ce mal. D'où vient ce besoin permanent que nous avons tous finalement que d'être juges de nos frères? Est-ce la société qui produit le mal ou n'est ce pas plutôt le cœur de l'homme qui est fondamentalement mauvais et crée naturellement des relations mauvaises? Je penche plutôt pour la seconde solution.
Le mal ne s'impose pas à nous, il est au fond de nous-mêmes. Et voilà pourquoi il me semble qu'il faut prendre le temps de le repérer. Faire le point sur ce qui est mauvais en nous et pourrit nos relations avec les autres. Cette démarche doit bien sûr aller de pair avec la précédente, celle qui consiste à se reconnaître à soi-même la vérité. Elle suppose également un effort, car il ne servirait à rien de repérer ce qui est mauvais si l'on en reste là. La seconde clé, c'est bien évidemment de cultiver la bonté.
Il en est une troisième qui en dit un peu plus long sur nos relations. Combien de nos actions ne sont-elle fondées sur rien d'autre que l'envie de briller, d'en avoir un peu plus que les autres, ou d'être un peu mieux que les autres. Non seulement nous nous comportons souvent en cherchant à être plus que les autres mais nous pensons sincèrement être plus qu'eux: "plus croyants, plus vrais, plus bon, plus sincères, plus efficaces, plus intelligents, etc…" Une des clés ne serait-elle pas de reconnaître que nous sommes parfois (souvent) moins que les autres? "moins croyants, moins bons, etc…" Rendre justice à l'autre de ce qu'il fait de mieux que moi, de ce qu'il sait que j'ignore, de l'expérience de la vie qui est plus importante que la mienne.
Plus encore que simplement "rendre justice", je crois qu'il s'agit d'une exigence fondamentale que de vivre d'une manière juste. C'est une manière de résister aux flots qui nous entraîne, lorsque par exemple, en tant que consommateur on prend le temps de réfléchir sur les rapports économiques et que l'on décide en conscience de refuser d'acheter certains produits parce qu'ils sont produits de manière moralement inacceptables, nous exerçons notre liberté et prenons alors de la distance avec l'injustice de ce monde. Il ne suffit pas de la dénoncer, cette injustice, encore faut-il quant à nous essayer de nous comporter très concrètement d'une manière conforme à notre idéal de justice, économique, sociale, politique ou éthique.
Vérité, justice et bonté, trois clés qui me semblent être le fondement de toute existence digne de ce nom. Alors que tout nous entraîne vers le mensonge, l'injustice ou le mépris de l'autre, il nous faut quant à nous résister encore et toujours, prendre le temps de nous construire sur ces fondements: connaître ce qui fait notre vérité (différente pour chacun d'entre nous), savoir ce qu'est la justice et exercer notre bonté sans jamais se laisser aller à notre pente naturellement mauvaise. Ce n'est rien d'autre que ce disait déjà Paul "maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de lumière; car le fruit de la lumière consiste en toutes sortes de bonté, de justice et de vérité" Alors sortons et vivons dans cette lumière.