L'ouverture de l'évangile de Luc nous fait à plus d'un titre penser à l'introduction d'un livre d'histoire. Non pas d'histoires au sens de contes de Noël, mais d'Histoire au sens de chronique de l'humanité. Et cette impression est juste tant il est vrai que Luc qui était un grec avait était nourri de la littérature grecque. Et dans cette littérature, l'on était particulièrement friand des vies d'hommes illustres. L'on racontait les anecdotes des héros, des rois et des dieux. Le but en était toujours de montrer au commun des mortels à quels points celui que l'on reconnaissait comme un héros n'en avait pas moins un grand nombre de points communs avec les humains ordinaires. Tous les héros grecs sont profondément humains. On nous les montre toujours avec leurs forces certes mais aussi avec leurs faiblesses. Leurs grandeurs mais aussi leurs mesquineries, leurs courages mais aussi leurs lâcheté. Il importe en effet de montrer que le héros n'est pas un personnage extraordinaire, surhumain, mais que finalement ce sont ces actes qui sont extraordinaires et que finalement avec un peu de grandeur d'âme n'importe qui est capable d'en faire autant.
Alors Luc, converti au christianisme entreprend à son tour de raconter la vie de Jésus. Et de la même manière, son intention est de montrer l'humanité de Jésus en racontant sa naissance, sa présentation au temple et en nous en disant un peu plus sur sa famille et ses liens familiaux.
Et c'est aujourd'hui presque d'un frère de Jésus qu'il nous faut parler. En effet, Jean est le fils d'Élisabeth, la parente de Marie, celle chez qui Marie est allée passée trois mois durant sa grossesse. Et déjà à ce moment là, l'enfant qui était dans le ventre d'Élisabeth, Jean, avait réagi. Il avait été le premier à reconnaître Jésus avant même sa naissance. Le fait est extraordinaire. Voilà une visite familiale, tout se passe normalement comme d'habitude si ce n'est cette réaction étrange de l'enfant d'Élisabeth. Voilà quelle est la méthode de Luc, il nous entraîne dans des situations banales et pourtant surgit tout d'un coup un événement inattendu, étrange, inexplicable. Et cet événement là, justement parce qu'il est étrange est précisément l'élément qui donne le sens de l'histoire. Tout simplement parce que surgit là, d'un coup, ce que l'on pourrait appeler l'inattendu de Dieu, l'action incontrôlable, imprévue et qui pourtant arrive. Tout est normal et pourtant tout est devenu différent par la grâce de cette intervention divine.
Et c'est exactement ce que nous avons dans notre texte du jour. Tout est normal, luc prend la peine de nous donner des précisions, c'est la 15e année de Tibère alors qu'il y tel ou tel gouverneur en Galilée, tout est normal, tout va bien, tout est en ordre. Et pourtant surgit l'inattendu : la parole de Dieu fut adressée à Jean.
Nous sommes toujours surpris lorsque nous sommes confrontés à ces situations où l'on se sent tout d'un coup porteurs d'une parole qui ne nous appartient pas. Lorsque nous parlons non pas en notre nom propre mais au nom de quelqu'un d'autre. Il faut imaginer la surprise de Jean lorsque la parole lui a été adressée. Une surprise au moins aussi grande que celle d'Abraham lorsqu'il a compris qu'il avait rencontré Dieu en personne. Une surprise aussi intense que celle de Moïse devant le buisson ardent. Une surprise aussi forte que celle de tous les prophètes au moment où ils ont compris quelle était la tâche que Dieu leur confiait.
Voilà le mot, Jean est devenu prophète, c'est à dire porteur d'une parole, porte-parole, de Dieu. Prophète ce n'est pas annoncer l'avenir mais dire la volonté de Dieu ici et maintenant. C'est une lutte, c'est un combat qu'il faut avoir le courage de mener à son terme, regardez Ésaïe, celui dont on va reprendre la prophétie. Il n'annonce pas le bonheur mais le malheur, la destruction du peuple qui ne garde pas sa fidélité à Dieu mais qui cherche à l'enfermer dans une petite boite. La petite boite des sacrifices, de la piété à bon marché, des rituels. Toutes ces manières qu'à l'homme de compliquer les choses, de les rendre au sens propre "tordues". L'humanité a toujours été très habile et nous avec elle pour imaginer toutes une série de détours sur le chemin qui va de Dieu à l'homme. Cela peut prendre diverses formes, par exemple lorsqu'au lieu de dire clairement en quoi et pourquoi nous croyons, nous sombrons dans la confusion où l'on croit un peu de tout ce qui se dit. Cela peut consister en un simple aveuglement, au moment où nous comprenons ce qui se passe et ne voulons pas l'admettre. Vous avez peut-être déjà vu cette image où l'on voit trois singes sur une barrière, l'un d'entre eux se cache les yeux, un autre se bouche les oreilles, et le troisième met la main sur la bouche. Une image qui a l'origine veut nous faire réfléchir sur notre attitude face aux problèmes de ce monde. On n'entend rien, on ne voit rien, on ne dit rien. Mais une image qui peut aussi nous faire comprendre ce qui est parfois notre attitude devant Dieu.
L'on se bouche les oreilles, c'est à dire que la parole est dite, elle est annoncée, parole de réconciliation, d'amour, de liberté et de tolérance. Parole de foi simple et vraie. La parole nous est adressée et pourtant nous disons que nous n'en savons rien exactement et souvent nous faisons comme si la parole n'était pas dites. Nous ne l'entendons pas, tout simplement parce qu'avec les mains sur les oreilles, on ne peut rien entendre.
L'on se ferme les yeux, par pudeur parfois par peur plus souvent parce que l'on ne veut pas voir la réalité en face. Elle est parfois trop dure et terrible pour que nous puissions l'accepter et être lucides sur les événements qui se produisent dans nos vies ou en dehors. Et surtout quand on n'a rien vu, l'on peut faire croire que l'on ne sait rien, on a peut être entendu quelque chose mais on ne voit rien, normal, nous ne voyons rien parce qu'avec les mains sur les yeux on ne peut rien voir.
L'on se met la main sur la bouche. Peut être la situation la plus pénible parce que l'on entend, l'on voit ce qui se passe donc on ne peut pas dire que l'on n'est pas au courant et pourtant on décide de ne rien dire. Alors attention ne rien dire ce n'est pas se taire. Parfois au contraire, les flots de paroles sont le meilleur moyen de se taire. Lorsque ce que l'on aurait à dire est trop dur, trop difficile à accepter pour soi-même que l'on en vient à reprendre la parole d'un autre à ne plus parler en son nom propre mais au nom de quelqu'un d'autre.
Se fermer les yeux, les oreilles, la bouche, ce que nous faisons tous les jours.
La parole de Dieu fut adressée à Jean ; Voilà qui est l'exact inverse. Car que se produit-il ? Le fait d'avoir entendu la parole va obliger Jean à parler à son tour. Il aurait très pu se dire, "tiens Dieu m'a parlé mais je vais garder ça pour moi, comme un privilège qu'il m'a fait". À l'inverse, il parle. Il enlève la main qui l'empêche de prendre la parole et que dit-il ?
En reprenant l'ancienne prophétie d'Ésaïe, en appelant le peuple à la repentance, à revenir des ses sentiers tortueux et compliqués, il ne fait que leur dire d'enlever leurs mains de devant leurs yeux, leurs oreilles et leur bouche. D'ouvrir leur intelligence à la révélation. L'entendre au sens de comprendre, d'accepter, d'appliquer. D'ouvrir leurs yeux à tout ce qui est dans le monde, à tout ce qui est beau autant qu'à ce qui est laid. Ouvrir les yeux pour voir le monde avec des regards neufs à la fois lucides et confiants. Ouvrir la bouche, c'est oser prendre le risque d'une parole qui vient du fond du cœur, une parole qui m'engage et qui construit quelque chose de neuf : une confiance réciproque qui ne cherche pas à avoir raison mais qui comprenne les autres paroles.
Autant de manières de préparer le chemin, de niveler les difficultés qui empêchent une saine relation avec Dieu. Car nous ne sommes plus dans la situation de Jean, il ne s'agit plus de préparer sa venue. Il prêche avant que Jésus ne soit là, il prêche parce qu'il sait qu'il va venir. Aujourd'hui nous sommes dans la situation où il est déjà venu, où il est là. Certes nous nous préparons d'une certaine manière à sa venue parce que nous préparons Noël. Mais à proprement parler, c'est Noël tous les jours. Car c'est tous les jours que le Christ nous attend et nous accompagne. C'est tous les jours que nous avons à lui faire une place dans nos vies et dans nos pensées. C'est dans tous nos actes que nous avons à lui faire une place et pas n'importe laquelle, il n'y a que la première place qui soit digne de lui. Certes à Noël nous nous rappelons une chose que nous oublions souvent, c'est que le Christ ne vient pas comme un tyran qui exige mais comme un enfant qui se contente de la place que nous voulons bien lui laisser. De cette manière nous restons libres mais nous sommes d'autant plus responsables car c'est finalement à nous de choisir la place que nous voulons lui laisser.
Une dernière chose ; l'inattendu de Dieu c'est cette parole qui est adressée à Jean. Une parole qui ne lui appartient pas comme à nous non plus la parole de Dieu ne nous appartient pas. Ce n'est pas à nous, ce n'est pas nous qui nous engageons seulement lorsque nous parlons au nom de Dieu. Mais c'est Dieu lui même qui inspire nos pensées, nos paroles et nos actes.
Puissions nous préparer fermement son chemin et rendre droits les passages tortueux de nos existences.